Douce image et verts sommets (2)

De son côté de l’arbre, mon cousin jurait, interrompait sans cesse le va et vient pour chasser les mouches, probablement plus dégoûté par l’inutilité du travail que son résultat, lui qui avait l’habitude d’abattre des arbres, de les débiter et de fendre les bûches pour l’hiver, pas pour satisfaire un cousin capricieux, trop heureux de fuir loin des usines et de la rue, qui se fabriquait une brinquebalante identité de bûcheron inédit pendant que les dents du godendard attaquaient la chair de l’arbre, brisaient les fibres et les vaisseaux les uns après les autres, pendant que leurs mains se maculaient de résine et sentaient fort le sapin. Je tirais gaiement sur le manche de bois, à chaque retour levant les yeux vers la cime du sapin, ce plus grand sapin de la montagne aperçu d’en bas près du lac, roi de la forêt qui devait bien faire soixante centimètres de diamètre et à côté de quoi les vulgaires brindilles de nos maigres corps s’agitaient, si faibles qu’un tronc semblable nous aurait écrasé aussi proprement que deux pucerons mais de cela nous n’avions pas conscience, et je nous voyais, je me voyais grandir en déshonorant ce patriarche, me glorifiant de la taille de ma prise, sauf que je ne savais pas encore devant qui j’irais pavaner cette victoire et bien évidemment j’étais loin de m’imaginer que je devrais attendre vingt ans avant de m’en bomber le torse devant Florence, à qui j’ai raconté l’exploit, dénonçant certes avec sévérité cette sottise pour aussitôt souligner le caractère subversif, suggérant même qu’on pourrait y voir les germes d’une poésie matérialisée dans une pragmatique éclatante, insistant sur l’inutilité de la chose, sa complète gratuité qui l’élevait au-dessus des actions semblables possédant une finitude bien identifiée, et je savourais pitoyablement ce fruit amer que j’aurais peut-être dû laisser doucement pourrir dans le sol de cette forêt. Elle ne disait rien, du moins je ne me souviens pas l’avoir entendue commenter, approuver ou condamner, mais peut-être a-t-elle parlé sans que je ne l’écoute, pris par cette histoire que je bricolais de toutes pièces, sourd sans doute à tout le reste. Peut-être a-t-elle même eu un geste de recul, une inquiétude a bien pu ombrer son visage si clair, comment savoir, je ne regardais pas, je n’écoutais pas, absorbé par ce besoin de grimper plus haut, toujours plus haut pour dominer la foule, pour atteindre le premier rang, toujours le premier, et devant elle j’imagine que c’était ma danse nuptiale, pigeon se rengorgeant, sauf que j’avais beau tout faire pour m’extraire du lot, ça ne fonctionnait pas, cette fois comme bien d’autres auparavant, après, je trébuchais et me suis retrouvé au sol, écrasé, incapable de suivre cette foule qui maintenant gambadait sans même deviner ma présence.

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