Douce image et verts sommets (3)

Quand la scie rongeait le bois, quand elle s’enfonçait d’un anneau à l’autre, tuant progressivement chacune des années de l’arbre, moi je flottais, dans la plus délicieuse des illusions, bête et fier, je flottais, me disant, cet arbre est vieux, très vieux, mais à dix ou douze ans, vieux désignait tout ce qui dépassait trente ans. Comment aurais-je pu évaluer, ne serait-ce que approximativement, l’âge de cet arbre? Savoir, croire qu’il était le plus grand me suffisait. Mais comment savoir. On ne peut pas savoir, savoir pour de bon.  Si je me risque à évaluer de mémoire la circonférence approximative de son tronc, sa taille, je me dis que ce sapin baumier devait avoir entre cent et cent cinquante ans. Ce sapin attaqué par deux morpions avait traversé un siècle et demi d’histoire sans flancher! Industrialisation, chemin de fer transcontinental, deux guerres mondiales, la grande dépression, la grande noirceur, si j’avais su, si j’avais pu m’en soucier j’aurais collé l’oreille sur l’arbre pour y chercher l’écho de ce passé au lieu de m’activer sur le godendard. Mais peut-être pas. Peut-être était-il beaucoup plus jeune, c’est connu la mémoire déforme tout, et ce qui était grand devient gigantesque, on perd toute mesure, on rabote, on rajoute, on restaure malgré soi. Mon cousin a lâché prise et j’ai failli tomber à la renverse. J’imagine qu’il rageait à l’idée qu’il pourrait s’amuser plutôt que de s’acharner sur cet arbre, partir à la pêche en bicyclette, nager dans le lac avec les cousines, jouer à la balle avec les gamins du village. J’en peux plus! Sa lassitude et sa fatigue me fouettaient. Allez! Nous n’en sommes qu’au tiers! Mais il défaillait. Nous étions en nage, les mouches noires nous dévoraient, nous couvraient de minuscules blessures qui démangeaient, qui donnaient envie de courir à travers bois pour se jeter dans le lac, en bas, près du camp. Allez! Le visage de S. a pris des teintes roses, mauves et rouges. Il s’est plaint de maux de tête, m’assurait qu’il avait la nausée, mais je l’ai poussé à terminer le travail, je lui ai promis limonades et baignades en abondance. Il soufflé, poussé sur le godendard, mais à bout de force, il s’est assis sur une pierre, cinq minutes, dix minutes, tandis que j’essayais de couper l’arbre, seul, sans y parvenir. À me voir m’esquinter, il a fini par reprendre le manche, l’air déterminé d’en finir. Nous tranchions d’un trait droit, sans vraiment connaître les techniques d’abattage, sans soupeser des risques que nous ne connaissions pas, que nous ne pouvions pas imaginer. Nous aurions dû d’abord entailler l’arbre du côté où nous voulions qu’il tombe, vers le bas de la montagne, et ensuite scier un trait de l’autre côté. Mais nous n’étions pas des bûcherons, nous ne voulions pas couper des arbres, mais cet arbre-là, et nous n’avions que faire du bois, nous n’en voulions qu’à sa taille de vieillard, nous voulions abattre sa majesté. Nous n’avions prévu ni le rebond du tronc sur un autre arbre, ni la voie de retraite pour prévenir un écrabouillement de nos personnes. Même s’il ne bougeait pas, même s’il restait silencieux et se laissait taillader sans broncher, ce baumier était plus fort que nous et nous ne le soupçonnions pas, nous n’aurions pu, dans notre ignorance et ma frénésie, comprendre que nous n’étions pas de taille avec ce géant.

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