L va mourir, et le reste

L’homme et la femme boivent leur café, comme chaque matin, avant de remplir la journée de paroles gestes moues sourires hésitations décisions semblables à ceux dont était remplie la journée d’hier, et celle d’avant-hier, et celle d’avant-avant-hier, et celle…

L: Bientôt, ce sera inédit. Je vais mourir.

E: Vraiment?

Soudain, la femme, E, réalise qu’elle a parlé trop vite, pensant, voilà une occasion d’avoir quelque chose de passionnant, de puissant à raconter aux copines, aux collègues, à la famille, et cela pour des jours et des jours, des semaines et des semaines, pour toujours, alors faut se reprendre, se ressaissir et adapter la réponse au potentiel de la situation, par exemple commencer par ouvrir de grands yeux, ouvrir la bouche, expression de stupéfaction extrême, enchaîner aussitôt, après bien entendu un laps de silence, par un “quoi?” incrédule, puis, nonobstant la réponse, repartir avec quelques “oh! oh!”, quelques onomatopées aussi, pourquoi pas, des sons gutturaux de préférence pour montrer qu’ils proviennent d’un malaise naissant dans les plus profondes profondeurs de soi, à quoi il voudra sans doute réagir par des mots rassurants, rappeler que la chose est somme toute commune, mais ne pas se laisser entraîner sur cette pente pour plutôt verser les premières larmes, c’est toujours la première qui représente un défi, mais une fois l’écluse ouverte, ça coule bien, ça coule abondamment, répéter des “oh! oh!”, et des “je n’y crois pas, je n’y crois pas”, ici les mots auront peu d’importance, c’est le ton qui importe, tragique, toujours, incrédule, encore, mais en crescendo, puis lui prendre les mains, le regarder droit dans les yeux et répéter son nom plusieurs fois, et enfin, s’il semble vouloir s’y prêter, l’attirer dans ses bras et serrer autant que cela sera décemment possible tout en soupirant, murmure très faible mais tout de même clairement audible, “je n’ose pas y croire, comment est-ce possible”, hocher la tête, se relever et s’agiter de façon désordonnée, marcher de droite à gauche, tourner en rond, se donner un air totalement égaré et dire, comme si l’on réfléchissait à voix haute, “il y a sans doute quelque chose à faire”, le répéter plusieurs fois, énumérer tous ceux, spécialistes, guérisseurs, psychiatres, naturopathes, acupuncteurs, et tout le bataclan, qui pourraient peut-être l’aider, en rajouter à chacune de ses objections, et terminer le tout en laissant échapper un long soupir, comme un ballon qui se vide, se laisser choir sur un fauteuil, fermer les yeux et attendre qu’il se lève, qu’il se rende à ce rendez-vous habituel, et lorsqu’il finira par vous quitter, l’assurer qu’il peut compter sur vous, tout ce qu’il veut, soutien, compréhension, accompagnement, et surtout ne pas remuer tant qu’il sera là, patienter jusqu’à son départ, que confirmera le bruit de la porte de devant qui se referme.

E: Quoi?

Et le reste.

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