Aspire, expire

DENIS SAINT-DENIS: Je n’ai d’autre choix que d’agir, agir, agir. C’est ma fonction, on m’a placé là pour agir, pour faire agir, pour s’assurer que chacun veuille agir. Ton inertie, jointe à ton visage oblong, te désigne pour recevoir cette première volée de remontrances et d’insultes joliment préparées.

PAUL JEAN: Vous exagérez. Je produis tous les jours. En série, en quantité, à la chaîne. Je me suis regardé dans le miroir ce matin, j’ai constaté que je suis encore un rouage, une bielle, un écrou. Solide. Réel. 

DENIS SAINT-DENIS: Les miroirs mentent, les yeux déforment. Tu es un incapable, une limace, un parasite. Tu es jeune, mais on te donnerait quatre fois ton âge. Ou plus. Je n’aime pas l’allure que prend ton foie quand je te parle, ni ta rate d’ailleurs. On m’a aussi signalé des écarts du côlon et de l’intestin. Un relâchement généralisé, un abandon, une capitulation honteuse qui n’est pas digne du salaire que la Société te verse. Je ne cherche pas à comprendre les causes, l’origine, la matrice du mal qui t’envahit. À toi cette investigation, si le cœur t’en dit. Je n’exige que du résultat, du bon, du beau, et beaucoup.

PAUL JEAN: Pourtant, les gras et les grands m’encensent. À titre de clientèle, leurs opinions devraient modeler les vôtres. J’avoue, je m’attendais à des éloges, une promotion, une augmentation, pas à une réprimande.

DENIS SAINT-DENIS: Je n’écoute que ma raison, elle parle un langage que je comprends, et ses conseils me semblent toujours précis, justes et efficaces. Par exemple, à l’instant, elle me suggère de ne pas écouter tes jérémiades, qui nous éloignent du problème et ne permettent pas de franchir l’étape décisive qui nous permettra de nous hisser à l’échelon supérieur, celui de la résolution et du renouveau. Si ma raison me dévoile la vérité, à savoir ton inertie, qui suis-je pour ne pas la croire et continuer mon petit train train en faisant fi de ses lumières? Je ne suis tout de même pas irresponsable au point d’avancer au hasard, les yeux fermés, comme un homme ivre dont les sens s’entortillent au point de le pousser sur des chemins dangereux.

PAUL JEAN: Que me reste-t-il, si je dois abandonner les preuves de mon dévouement, si je dois effacer les mots qui me viennent?

DENIS SAINT-DENIS: Il te reste la liberté d’obéir à la Société, c’est-à-dire à moi, qui suis ici son incarnation, matérialisation, réalisation. Hors de cette liberté, c’est le retour au néant pour toi. Nous n’en sommes pas là. Car j’ai la solution à ton problème. Ne crois pas que je t’aurais convié pour t’abandonner à ton triste sort, toi qui avec un peu de volonté ressurgiras d’entre les larves. Avance un peu, relève la manche de ta chemise que je t’injecte ta dose quotidienne, gracieuseté de notre Société. Voilà.

PAUL JEAN: Mon cœur s’affole. Vous me tuez!

DENIS SAINT-DENIS: Ton inertie se rebelle. Aspire lentement, gonfle tes poumons, expire. Tu seras mieux, tu seras neuf. Auraient-ils augmenté les doses? Possible. En tout cas, aspire, expire, cesse de t’agiter, et s’il te plaît retourne à ton poste, j’ai encore trois autres employés à renouveler.

PAUL JEAN: Ah!

DENIS SAINT-DENIS: Aspire… D’accord. Expire si ça te chante, je ne céderai pas. Je maintiens insultes et remontrances, méritées. J’en rajouterai, parce que là, tu deviens encombrant, tu fais perdre un temps fou à la Société, qui pourtant t’a tout donné.

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L’étudiante

Elles se parlent de vive voix, s’écrivent, se téléphonent, se textent, c’est selon.

A

L’ÉTUDIANTE: Ça y est. Je te l’annonce à toi, qui m’a toujours soutenue, même si j’ai parfois hésité. On m’a acceptée à la Faculté de médecine. Tu me connais bien, tu sais que j’ai toujours soigné les gens qui me sont chers, avec mes moyens limités, certes, mais tout de même. Une passion, on peut le dire, et même le trompeter, sans hésiter. Tes genoux éraflés, tu te souviens quand je te les nettoyais? Bientôt, je soignerai des bobos du matin au soir! Et toi, tes études en droit, comment ça va?

SA SOEUR: Laborieux, mais je m’en sors bien. En tout cas, bravo pour la nouvelle. Il y a de quoi être fière, ma petite sœur.

B

L’ÉTUDIANTE: J’ai un peu honte de te l’avouer, mais j’ai confiance, tu ne me jugeras pas. J’ai quitté la médecine. Oui. Le secrétaire de la faculté m’a carrément rit au nez, comme si j’étais une demeurée. Il vous a fallu trois ans pour vous en rendre compte! Eh oui, parfois l’évidence ne saute pas aux yeux, et les multiples cheminements s’entrecroisent dans nos cervelles et forment des nœuds dont il n’est pas toujours facile de se défaire. Rassure-toi, je ne quitte pas les études. J’ai d’ailleurs déjà assisté à mes premiers cours en ingénierie, et je compte bien devenir ingénieure biomédicale. À voir tous ces équipements en médecine, j’ai eu une illumination. Oui, je veux soigner les gens, mais pas nécessairement in persona. En s’assurant que les imageurs IRM fonctionnent bien, on s’assure que les diagnostics seront exacts et que les patients recevront les traitements appropriés. Tu vois? Et toi, ma chère, comment s’est passé ton évaluation au Barreau?

SA SOEUR: Bien, mais j’étais nerveuse. Pour toi, c’est tout un changement, je suis heureuse que tu aies trouvé ta voix. Tu seras une excellente ingénieure!

C

L’ÉTUDIANTE: Maintenant que je suis officiellement ingénieure, je conçois mieux que jamais qu’il manque un élément à la constitution de mon être. Comment pourrais-je travailler avec des machines toute ma vie, quand la quintessence de l’existence m’échappe. J’espère que tu approuveras ma décision, car elle m’a coûté bien des nuits de veille. J’ai refusé toutes les offres d’emploi, et dès le prochain trimestre, j’entre à la Faculté de philosophie. Une conjonction d’énergies m’entraîne dans une quête de clarté, et c’est peut-être à cela que servira ma vie, à donner un sens au désordre qui nous oppresse. Mes salutations à ton conjoint. J’aimerais vous voir plus souvent. Maintenant que tu es procureure de la Couronne, tu dois être ensevelie sous des tonnes de dossiers!

SA SOEUR: Je ne suis là que depuis quelques années, je n’ai pas beaucoup de dossiers, et ce ne sont pas les plus importants. J’avoue que ta bifurcation vers la philosophie m’étonne, mais si cela te rend heureuse, c’est ce qui compte.

D

L’ÉTUDIANTE: La philosophie m’a ouvert l’esprit. J’ai même songé à partager quelques-unes de mes pensées, j’avais cinq cent soixante-neuf pages manuscrites où je prouvais l’inexistence d’un dieu, mais à quoi bon revenir une fois de plus sur ce passage improbable du néant à l’être? Ce doctorat m’a desséchée, et plutôt que de me lancer dans le professorat dès maintenant, je préfère approfondir mon appréhension de la dialectique historique de l’humain. J’ai donc décidé de m’inscrire à la maîtrise en anthropologie. J’ai la profonde conviction que cela réunira mes différentes réalités éparses. Et vous, comment étaient vos vacances en famille? Tes enfants sont bien grands, à ce que je vois sur les photos! Ils sont magnifiques!

SA SOEUR: Ils ont adoré l’Italie. J’ai pu me reposer, même si j’avais quelques questions de mes collègues sur de gros dossiers. Tu étudieras l’anthropologie? Je croyais que tu étais impatiente d’entrer dans le corps professoral. Mais tu sais mieux que quiconque ce qui est bon pour toi.

E

L’ÉTUDIANTE: Je ne comprends pas pourquoi on me reproche si souvent d’avoir complété deux doctorats. Comme si la connaissance ne volait pas hors de toutes normes! Que sont ces quelques petites années d’étude, si on les compare aux millions d’années qu’il a fallu à l’humain pour passer à la station bipède, et de là, à ce que nous sommes aujourd’hui! Cette perspective globale qu’offre l’anthropologie est essentielle, mais j’ai récemment compris qu’il me faudrait orienter mes études avec une plus grande acuité. J’ai déjà complété la première année de sciences politiques, et je ne le regrette pas. Quelque chose me dit que j’arrive enfin à destination. Parlant de destination, je te félicite pour ta nomination! Depuis longtemps tu voulais être juge, un jour, et j’y ai toujours cru. Bravo ma sœur adorée!

SA SOEUR: Merci beaucoup. Ce travail est exigeant, mais j’ai beaucoup de temps depuis le divorce, et surtout depuis que les enfants vivent à l’étranger, l’un en Allemagne, l’autre en Patagonie. Je n’aurais jamais cru qu’un jour tu t’inscrirais en sciences politiques. Je te découvre encore.

F

L’ÉTUDIANTE: Je suis plus vieille que la plupart de mes professeurs en Arts visuels. Ils se moquent, gentiment, de mon doctorat en sciences politiques, qui leur semble incongru pour une personne de ma sensibilité. J’hésite encore pour le sujet de ma thèse de doctorat, mais pour l’instant, je crois que j’étudierai le développement de la sculpture dans les sociétés néolithiques mésopotamiennes. Tu me diras ce que tu en penses. Toi qui es grand-maman, songes-tu à la retraite?

SA SOEUR: Pour l’instant, j’ai opté pour une semi-retraite. Cela me permet de voyager à ma guise, pour aller voir mes petits-enfants. Tu ne cesseras jamais de m’étonner. La sculpture? Il en aura fallu des années pour y arriver.

G

L’ÉTUDIANTE: Je n’y aurais jamais cru. Arts visuels, Littérature russe, Théologie, et maintenant, Psychologie. J’ai loué un entrepôt pour mes bouquins. Ils encombraient mon petit appartement. J’ai du mal à marcher, à cause de ma hanche. Je suis bousculée aujourd’hui. Une dissertation à remettre demain. Toi, ma toute chère, on te traite bien dans ce foyer? Tu as une belle vue sur le lac, n’est-ce pas?

SA SOEUR: J’ai une belle vue sur la rivière. C’est une rivière. Les jours sont longs, les enfants sont loin. Qu’est-ce que tu étudies en ce moment? J’ai perdu le fil. Tu m’excuseras, c’est l’âge.

H

L’ÉTUDIANTE: Depuis que je ne peux plus bouger de mon lit, les infirmières installent l’ordinateur sur ma tablette, et je peux suivre les cours d’Histoire en ligne. Je ne suis pas certaine de vivre jusqu’à la fin du baccalauréat, cependant. J’aimerais qu’on m’enterre près de toi, mais dans le fond, ça m’indiffère. Quand on est mort, on est mort. Je suis tout de même désolée de ne pas avoir assisté à ton enterrement. Avec toutes ces analyses à compléter, ces travaux à rendre, ces présentations à retoucher, j’avais à peine le temps de dormir!

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La directrice

La directrice de l’École des Chutes laisse échapper un juron. Évidemment, c’est à peine audible, un murmure de souris. En l’absence de sa secrétaire, qui pousse pour extraire son troisième bébé, le travail s’accumule, les rendez-vous se perdent, les parents râlent, les enseignants réclament, les élèves se mutinent. Au moins, les briques de l’École des Chutes restent bien en place. Pour l’instant. Mais le quartier est dur, tout peut arriver. Une révolution, une démolition, une reconstitution.

Treize heures trente. Appel du Conseil scolaire au sujet du nouveau curriculum à mettre en place pour l’an prochain. La directrice met sur pause. Appel du libraire pour le paiement des livres expédiés en début d’année. La directrice met sur pause. Appel de sa sœur désemparée parce que son fils fume trop de marijuana. La directrice promet de la rappeler. Retour au Conseil scolaire. Le Conseil scolaire l’a mise sur pause. Appel du père de la petite Levasseur qui conteste l’évaluation arbitraire de sa dernière rédaction. La directrice lui donne rendez-vous. Appel de la sœur, une autre, qui l’informe que son mari mériterait qu’elle le défenestre. La directrice offre son aide.  Retour au libraire. La directrice lui promet un chèque. Madame Dubonnet, enseignante de quatrième, entre sans frapper, elle manque de papier, son ordinateur est encore en panne. La directrice prend note, merci. La mère du petit Castonguay vient le chercher pour un rendez-vous chez le dentiste. La directrice lui dit oui tout de suite. Elle reprend l’appel du Conseil scolaire, mais ils ont raccroché. Tant mieux. La directrice appuie sur le bouton de l’interphone.

DIRECTRICE: Colin Castonguay est demandé au secrétariat. Sa maman…

Appel du directeur de l’École des Monts, qui souhaite organiser un tournoi interscolaire d’échecs. La directrice l’assure qu’on en reparlera, mais oui, c’est une excellente idée. Le petit Castonguay se présente au secrétariat, la chemise sortie du pantalon, le nez humide. Sa mère l’emmène. La directrice regarde sa montre. Depuis huit heures ce matin, la folie. Éteint la sonnerie du téléphone, le répondeur sera sa secrétaire cet après-midi. Oublie d’éteindre l’interphone, un bidule étranger, du domaine de la secrétaire qui accouche.

DIRECTRICE: Pouet pouet pouet! Ro to to! Ro to to! Zac! Zac! Zac! Je vais exploser! Imploser! M’effondrer! Je vais te leur mettre leur curriculum et leurs factures dans ma culotte, et prout prout prout! Parlant de culotte, je devrais rappeler Gaston pendant que sa bonne femme Dubonnet bidouille son ordinateur, et puis non, à force de le rappeler, comment arriver à agripper le père de la petite Leclerc, si je batifole avec Gaston, et qu’est-ce que c’est cette note, l’enseignante de français de deuxième demande du soutien parce qu’elle a des élèves à besoins spéciaux, j’avais oublié, le p’tit pas vite et la grande folle, y a qu’à les mettre sur une tablette au fond de la salle, et zut, et cet abruti qui se prend pour un enseignant de sciences en cinquième, je te garde mon drôle parce qu’on a pas trouvé mieux, quelle école de misère, j’espère que Fred ira boire un coup avec ses collègues, pas envie de lui voir le toupet ce soir, j’parie qu’il fantasme quand il croise toutes ces vieilles peaux, si vous avez besoin de soutien, je suis là, je peux vous aider, avec sa voix de pauvre dégénéré, faut que je le jette, que j’lui arrache une p’tite somme et bye bye, et puis merde, je suis toute seule moi, j’appelle Gaston, tant pis pour Leclerc, je lui donnerai rendez-vous pour parler des progrès scolaires de la gamine, un p’tit décolleté et je te le harponne, mais pour ce soir, j’ai besoin de concret, j’ai besoin d’Gaston… Allo? Gaston? Je ne te dérange pas? Tu es libre ce soir? J’ai besoin de toi, mon Gaga! Vingt heures dans le stationnement de l’Hôtel de ville. Oui. Je réserve la chambre… Une chose réglée… Je me sens calmée d’un seul coup… Tout ce boulot à faire… Quel sal boulot! Me trouver autre chose… chanteuse country… gagner au loto… me dénicher un millionnaire… 

Dans la pièce d’à côté, une petite foule s’est rassemblée. Des enseignants, le concierge, quelques élèves qui ont réussi à se faufiler. Chuchotements scandalisés, visages rouges de colère, doigts levés et tremblotants, on sent la révolte qui gronde dans les murs de l’École des Chutes. La directrice, qui les aperçoit soudain, sursaute, puis éclate d’un beau grand rire cristallin.

DIRECTRICE: Si vous avez besoin de quoi que ce soit,  prenez rendez-vous. Moi, j’ai à faire.

Et la directrice quitte son bureau, quitte l’école. Pour de bon.

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La solution transitoire

C’est un salon cosy. Un canapé et un fauteuil assortis, cuir blanc, une table basse, des photos des générations passées et futures sur les murs. Contemporain tout cela. Absence de luxe. Propreté. Gina assise sur le canapé, un verre de vin rouge, Alexandrio enfoncé dans le fauteuil, une tasse de thé vert serrée entre les deux mains.

GINA: Les enfants ont toujours refusé de passer les vacances chez ma soeur, mais cette année, ils l’ont demandé, ils l’ont exigé, et les voilà qui s’y sont précipités une semaine plus tôt que prévu. Les valises bourrées depuis une semaine, et pas d’hésitation, à peine un petit bisou, et hop, disparus pour l’été.

ALEXANDRIO: Ça leur fera du bien. Des vacances à la campagne, c’est bien.

GINA: Ma soeur vit à la montagne.

ALEXANDRIO: Ça aussi c’est bien. Campagne, montagne, ça rime.

GINA: Ils nous fuient. Ils nous tournent le dos et s’envolent le plus loin possible de nous. Nous les avons infectés, ils souffrent, ils ne s’en relèveront peut-être pas.

ALEXANDRIO: Tout le monde guérit, puis périt, c’est ainsi.

GINA: Tu nous as contaminés.

ALEXANDRIO: Les gros mots.

GINA: Virus!

ALEXANDRIO: Je travaille, tu travailles, ils travaillent, bref, en somme, nous travaillons. Et nos voisins, ils travaillent. Demande-leur! Vous travaillez, voisins, pas vrai?

GINA: Ne hurle pas. Ta voix n’a plus d’importance.

ALEXANDRIO: Je travaille, tu travailles, et les enfants en bénéficient encore.

GINA: Je rentre au boulot à huit heures, je me démène jusqu’à dix-sept heures, et voilà. Je pourrais tout aussi bien imiter mes ancêtres néandertaliens et chasser la bête le matin, cueillir les racines l’après-midi, cuire la récolte le soir.

ALEXANDRIO: Ça n’aurait pas de sens.

GINA: Je n’aime pas les racines. Je cueillerais plutôt des petits fruits. Mais ils attirent les ours, non?

ALEXANDRIO: Qui attire les ours? Tes parents Néendertaliens?

GINA: Les petits fruits. Les ours en raffolent. J’ai peur des ours, mais je m’habituerai. Je serai naturelle, je redécouvrirai mon identité profonde, ma solide réalité intrinsèque.

ALEXANDRIO: Et l’électricité?

GINA: Tu embroussailles tout. Je te parle quintessentiellement. Il y a nous, il y a l’absence de nous, et dans la confusion, il y a l’un qui oublie l’autre.

ALEXANDRIO: Nous?

GINA: Nous oublie l’absence de nous, et l’absence de nous oublie nous.

ALEXANDRIO: Et ton vin?

GINA: Un Saint-Émilion. Cher, mais ça vaut la peine.

ALEXANDRIO: J’ai encore d’étranges turbulences intestinales.

GINA: Les flageolets?

ALEXANDRIO: La solution transitoire.

GINA: Tu ne travailles pas ce soir! Tu as presque promis!

ALEXANDRIO: Si je ne déterre pas cette solution, je ne retrouverai pas le sommeil, et mon irascibilité s’accroîtra, je mangerai moins, je serai malade, je crierai et serai violent jusqu’à ce que des policiers viennent m’arrêter, mais j’aurai fui avant, j’aurai tout abandonné, le monde, notre monde, je fuirai à l’autre bout de la ville où je m’adonnerai à des activités immorales, et un jour, on repêchera mon âme en Chine et mon corps en Alaska, je serai bon à mettre en conserve et à disparaître au fond d’une décharge publique, déchiré et saignant à l’idée de vous abandonner à un indicible tourment, toi, les enfants, tous! tous! tous!

GINA: Je te l’ai dit, cette tisane te fera le plus grand bien. Tu n’y as même pas touché.

On sonne à la porte. Silence. Gina regarde Alexandrio, qui s’affole. Alexandrio se lève, mais plutôt que d’aller ouvrir, il s’élance dans la direction opposée.

ALEXANDRIO: Urgence! Mes turbulences!

Gina pose sa coupe sur la table basse, et au rythme de la sonnette qui ne s’interrompt pas, marche vers la porte, ouvre. Simoenz entre sans s’essuyer les pieds, observe le salon, qu’il traverse aussitôt pour disparaître par la porte du fond. Une minute plus tard, il revient, la bouteille de Saint-Émilion d’une main, une coupe de l’autre. Il se sert à raz bord, s’assied dans le fauteuil où prenait place Alexandrio.

GINA: Comme vous y allez!

SIMOENZ: Je suis généreux. On le dit.

GINA: On l’ignorait.

SIMOENZ: Où est-il? Je viens chercher ma solution transitoire. J’en ai besoin.

GINA: Il va, va vite.

SIMOENZ: Tant mieux, je suis pressé.

Il vide sa coupe d’un trait, se lève.

GINA: Vous ne pouviez pas attendre à demain? Alexandrio a droit à quelques heures de repos.

SIMOENZ: Alexandrio ne veut pas de ce repos. Nos employés ne veulent pas de ce repos. Les gens qui se joignent à notre équipe le font par passion! Mais vous le savez déjà. C’est une véritable et vraie vérité! Chez nous, ce n’est pas un boulot qu’on leur donne, mais une occasion d’épanouir leur vocation! Mais où est-il.

GINA: L’appel de la nature.

Simoenz grimace, et se sert un autre verre, à raz bord, comme le précédent.

SIMOENZ: Sa nature est sa vocation, allez le chercher. Il n’y aura pas suffisamment de vin pour meubler ma patience.

GINA: Je ne peux l’interrompre pendant qu’il fait, vous savez, ses besoins.

SIMOENZ: J’ai besoin de lui. J’ai besoin de la solution. Transitoire.

GINA: Ça n’est pas une bonne idée.

SIMOENZ: Qu’il tarde autant, à qui le dites-vous! Voilà, je me ressers. J’espère que vous avez d’autres bouteilles, et du meilleur.

GINA: Votre solution transitoire, elle nous détruit, Alexandrio, moi, nos enfants. Il finira en Chine et en Alaska, en conserve.

SIMOENZ: Cette solution nous permettra d’équilibrer les ventes de nos ZYCRUROX-255 pendant trois mois, ce qui provoquera un probable bouleversement des méthodes de commercialisation chez nos compétiteurs avec cette conséquence évidente: nous pourrons ensuite concentrer de nouveaux efforts sur les CRYXOLOG-778 sans craindre une dépréciation des valeurs sur les marchés asiatiques.

GINA: Et vos profits, ils augmenteront?

SIMOENZ: Ma petite, l’affaire recèle de bien plus complexes résultats que le simple profit. Alors, cet Alexandrio, il revient de sa Chine, ou je dois partir à sa recherche?

GINA: Ses besoins, ses turbulences…

SIMOENZ: Alexandrio! Alexandrio!

GINA: Vous ne comprenez pas, il est aux toilettes.

SIMOENZ: Mais qu’il en sorte!

GINA: À cette besogne, on ne s’arrête pas à mi-chemin.

SIMOENZ: Il travaille sur ma solution transitoire aux toilettes? Quelle curieuse manie.

GINA: Il ne travaille pas, il défèque, monsieur.

SIMOENZ: Oh. Mais qu’il achève. Vous voyez, j’en suis à ma deuxième coupe, il a eu amplement le temps de conclure.

GINA: Hors de son contrôle. C’est la chiasse.

SIMOENZ: Je vous en prie, allez chercher une autre bouteille. Vous le voyez bien, je n’ai qu’un demi-verre. Cette fois, apportez un bon vin, pour me faire passer cette piquette. Pourquoi ouvrez-vous la porte, il y a un courant d’air, je vais attraper froid.

GINA: J’avais complètement oublié. Alexandrio n’est pas à la toilette, il est à l’usine. Je parie qu’il vous attend impatiemment depuis une heure avec sa solution transitoire. Belle solution, je l’ai vue. Impeccable! Si je ne me contenais, je la ferais encadrer, question de pouvoir la suspendre sur ce grand mur vide, oui, juste là, derrière vous, parce que cette oeuvre, cet accomplissement inouï, me bouleverse et m’égaie à la fois!

Pendant qu’elle parle, Simoenz vide sa coupe et s’empresse de décamper sans un mot, sans un regard pour Gina, comme si le diable lui bottait le derrière. Quelques instants plus tard, Alexandrio réapparaît, pâle.

GINA: Tu n’es pas mort.

ALEXANDIO: J’ai entendu une voix, qui c’était?

GINA: Simoenz. Il n’a plus besoin de la solution transitoire. Il n’a plus besoin de toi.

Alexandrio bondit sur ses pieds, éberlué. Mais le coup est trop fort, et il s’écroule. Gina lui tâte le poul. Elle sourit.

GINA: Je finirai par y aller, à la chasse.

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Michel Michel est l’auteur de Dila