Déboires

J’attends Antonio qui doit m’apporter la fortune. Je n’ai pas le sou, cela va de soi, mais dans quelques minutes je serai riche, plus riche que je n’ai jamais espéré l’être. Cela m’est tombé dessus, c’est le cas de le dire, arbitrairement. Un plaisant hasard m’a planté directement dans la trajectoire de ce désaxé qui a déterminé qu’il me devait la vie, la liberté et la quiétude. J’étais assis, plus assis que jamais à cette table en terrasse, je lisais Alexandre Dumas en écoutant les Dead Kennedys, je buvais du café, du vin, du lait, je regardais les femmes, je regardais les hommes, je me regardais bien seul, cela va de soi, depuis l’évaporation de Maïa, et je buvais encore un peu plus de café, de vin et de lait. Sans me demander la permission, cet homme s’assoit à ma table, face à moi, et sans se présenter se met à me raconter la vie de Charles Bukowski, je commande deux doubles Old Grand-Dad, il sort un bloc-notes de sa poche, lit une phrase transcrite à la main, une citation de son Bukowski je présume, ça parle de fric, il me montre son sac, un énorme sac de sport qu’il a laissé à quelques mètres de nous, près de la porte, m’assure qu’il est rempli de billets de cent, je lui demande de payer la prochaine tournée, il accepte, mais des flics nous interrompent, dévisagent mon compagnon d’un mauvais oeil, exigent des papiers qu’il n’a pas, je réagis, je crains de perdre une si charmante fréquentation, je lui invente une identité, c’est le Comte de Monte-Cristo, pas original, je me mords les lèvres, mais les flics ne tiquent pas, je rajoute que nous sommes tous deux professeurs de Littérature Angeline à l’Université, là tout à côté, les invite à appeler, à vérifier, ils s’excusent, cherchent un des trois voleurs de la banque du bout de la rue, s’empressent de disparaître, de poursuivre leurs recherches. Mon compagnon me demande mon numéro de téléphone et disparaît à son tour. Je l’ai bien cru évaporé pour de bon, mais une semaine plus tard, coup de fil, grands remerciements, monumentale reconnaissance, m’avoue s’être enlisé dans une réflexion perforante, la morale lui tord le bras, il doit me verser la moitié de son pactole, deux millions trois cent quarante-deux mille dollars, merci merci c’est trop, il insiste, alors c’est bon, viendra chez moi, quelques secondes avant de quitter le pays à jamais, fini enfin par se présenter, Antonio, et il rajoute, Comte de Monte-Cristo. C’est aujourd’hui qu’il viendra. Je serai riche, enfin riche. Tant mieux. Le téléphone sonne. Pourquoi ai-je encore un téléphone? À part les télémarketeurs, je n’ai reçu qu’un seul coup de fil en six mois, trois jours et cinq heures, Antonio. Aurait-il revu son projet de m’enrichir, ou peut-être a-t-il réduit l’importance de cet enrichissement. La moitié serait encore excellente, même le tiers, même un dixième et même un dixième d’un dixième, même quelques dollars pour un café, un livre. Répondre. Maïa. Sa voix me taraude. J’ai de la cervelle qui me coule par les oreilles, du sang qui me pisse du nez, je me vidange, cela va de soi. Maïa! Maïa! Blondes bouclettes, horribles lunettes, nez en pied de marmite, Maïa tu me tue! Oui je serai là! Oui je t’apporterai toute l’œuvre de Bretch! Oui! Oui! Oui! Je démarre! Je sprinte! J’arrive! Maïa! Mais qu’est-ce que cet étudiant en médecine fait encore chez toi? Congédie-le! Électrocute-le! Elle m’installe au salon, m’y oublie, j’y tremble. Soyons braves. Où est-elle, où sont-ils. Elle prépare du café, il sort des croissants du four. Je frissonne et aussitôt, panne d’électricité. Obscurité. Obscurité absolue. Elle râle, il grogne, je recule d’un pas. S’il me défenestrait! Sa voix monte de partout à la fois, il me crie de sauter sur Maïa, elle se tait, je me tasse. À tâtons, elle me reconduit à la porte, me remercie pour les livres, des livres qu’elle ne me rendra jamais puisque je ne la reverrai pas, tout dans cette noirceur me le chuchote en ricanant. Je reviens à moi. La brise me ressuscite, et je m’élance. Antonio! Je cours, je fonce, mais le souffle me manque, le cœur m’abandonne. Il est trop tard pour les millions. Un ou deux millions, ç’aurait été bien. Mais tant pis. Je m’achète une bouteille d’Old Grand-Dad, à la santé d’Antonio.

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Une vocation tardive

À la fin de sa ronde des estropiés et autres alités, docteure Xavière Charette entre avec sa fiche de résultats dans la chambre de Malo Milot. Le diagnostic terrasse Milot. Il n’y a plus rien à guérir en lui, l’inéluctable conclusion approche au galop et il vaudrait mieux consacrer ces derniers pas sur scène à sa maman et son cousin Martial, qui attendent de l’autre côté de la porte, dans un corridor inhospitalier. Mais Milot refuse. Il demande un sursis, du papier, un stylo. Il insiste, persiste et résiste.

DRE CHARETTE: Un sursis, ce n’est pas gratuit. Quand c’est cuit, c’est cuit, faut retirer la casserole et rêver à son auréole.

MILOT: Je n’avais pas prévu de m’effacer si tôt. Je ne veux pas expirer dans un souffle de mots insignifiants! Je suis un poète, je veux graver sur le grand tableau de l’humanité des mots indélébiles!

DRE CHARETTE: Poète? Votre œuvre parlera pour vous. Laissez-vous aller, moi je dois y aller.

MILOT: Mon œuvre! Là est tout le problème. Elle n’est pas écrite. Je vous en prie, un sursis, un stylo, un papier! De grâce!

DRE CHARETTE: Je peux vous injecter une dose du Supertruc, mais c’est cher, et même plus, ça vous ruinera.

MILOT: Riche ou dépouillé, qu’importe, on ne refuse personne à l’entrée. Je vous en prie, piquez, plantez, injectez!

DRE CHARETTE: Vous y gagnerez, avec un peu de chance, cinquante-huit minutes et des poussières. Sortez votre carnet de chèques.

MILOT: Voilà, inscrivez la somme vous-même, et procédez, le temps presse.

DRE CHARETTE: Calmez-vous, je ne trouve pas votre veine.

MILOT: Cherchez bien, j’en ai partout.

DRE CHARETTE: Celle-ci me semble bien dodue, bien docile, bien douce. Hop! J’y plonge!

MILOT: Maintenant, vite, un stylo, un papier. J’ai une œuvre à engendrer, ériger, achever.

DRE CHARETTE: Bien sûr, sinon à quoi bon. Un stylo, celui-ci vous plaît, oui? Un papier. Je vous en donne même deux, pour vos œuvres complètes. Permettez-moi quand même de vous demander, à vous voir dans la hâte, pourquoi ne pas y avoir pensé avant, lorsque vous aviez tout votre temps?

MILOT: J’ai toujours pensé que j’avais tout mon temps. Même hier.

DRE CHARETTE: Mais la poésie ne vous appelait pas? Une vocation, malgré soi, il faut y répondre.

MILOT: J’y réponds là, j’y réponds. C’était une vocation tardive.

DRE CHARETTE: Adieu donc, on ne se reverra pas. Je lirai… Je ne lirai pas vos œuvres. Qui lit de la poésie, aujourd’hui?

MILOT: Adieu! Adieu! Laissez-moi écrire! J’écris. J’écris et je meurs.

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La merveilleuse

WANDA: Moi, je t’assure, je n’aimerais vraiment pas être laide.

RICK: C’est vrai que pour être belle, tu l’es.

WANDA: J’ai beaucoup d’empathie pour les filles avec un nez en patate, ou un front large comme une falaise sur l’Atlantique, ou des jambes en parenthèses, ou un ventre d’hippocampe, ou des cheveux de paille. Beaucoup, beaucoup, beaucoup d’empathie.

RICK: Faut. Parce que c’est pas drôle.

WANDA: Ces filles-là, elles sont vaillantes. Elles partent loin derrière et parfois, oui, parfois elles remontent le courant.

RICK: Courageuses.

WANDA: Tout ce que je ne parviendrais pas à réaliser si je devais constamment me soucier de masquer un bouton indiscret, de forcer sur le rouge pour donner de la vitalité à des lèvres ternes, de me rosir les joues pour pallier un manque de vitalité, de choisir des vêtements qui font oublier une fesse trop forte, des jambes trop courtes, des bras de boxer! Que de temps perdu, mieux occupé à de plus importantes tâches.

RICK: Ton potager, tes lectures, tes massages.

WANDA: Belle et pas stupide. Comblée quoi!

RICK: Y a juste un petit risque.

WANDA: Que je sois trop heureuse? Ne crains rien.

RICK: Un moment d’inattention, et tant de belle beauté s’envole!

WANDA: Pessimiste! À quoi penses-tu?

RICK: Accident de voiture et tête dans le pare-brise, chute à cheval et paralysie des membres inférieurs, ricochet d’une balle perdue et trou dans la joue, virus coriace et débâcle du système immunitaire avec ses corollaires, décoloration de la peau, cernes sous les yeux, accumulation de gras, destruction des…

WANDA: Suffit! Tes histoires d’horreur me font rire. Tu sais bien, je suis prudente. Très prudente.

RICK: Un chauffard ou un virus peuvent survenir lorsqu’on a le dos tourné, et paf, rien à faire, on est lessivé.

WANDA: Je me protégerai davantage, je sortirai moins.

RICK:  Tu n’élimineras pas le risque. Impossible.

WANDA: Rien ne m’est impossible! Pour protéger ce que j’ai de plus précieux, je suis prête à tout. Je ferai de ma maison un paradis, et j’y resterai.

RICK:  Tout le temps?

WANDA: Tout le temps qu’il faudra! J’irai faire des balades, et je… Non, je n’irai pas faire de balades, car si jamais il y a un orage, qu’un éclair frappe une branche qui m’écrase ou me défigure! Je saurai bien être heureuse chez moi!

RICK: On peut toujours tomber dans l’escalier, se couper en cuisinant.

WANDA: Je resterai dans mon fauteuil à lire, je resterai dans mon lit s’il le faut! Et tout autour de moi respirera le bonheur.

RICK: Toute belle sois-tu, il te faudra encore vivre, te nourrir, et tu n’es pas riche, du moins, pas encore.

WANDA: Je me marierai. Mon mari travaillera, il préparera les repas, il me protégera, il répondra à mes besoins, par amour.

RICK:  Pour trouver un mari, il te faudra encore sortir, et avec tous les risques que cela représente, qui sait ce que tu subiras!

WANDA: Des maris, il y en a partout. Quand on est belle, on cueille celui qui nous plait. Je pourrais très bien te marier, toi. Ou ton frère. Ou ton cousin. Ou ton voisin.

RICK: Marions-nous, WANDA, marions-nous! Tout de suite! Nous serons heureux, nous ferons l’amour, nous jouirons de cette vie qui s’ouvre à nous! Marions-nous, et nous vieillirons ensemble! Notre vie sera radieuse!

WANDA: Salaud! 

RICK: Mais…

WANDA: Dehors, impertinent!

RICK: WANDA! WANDA WANDA WANDA…

WANDA: Pars!

RICK: Tu me tue! D’accord, d’accord, ne te mets pas dans cet état, je pars… Je pars, mais tu me broies!

WANDA: C’est ça, pars! Et surtout, ne reviens jamais! Bon débarras! Je me doutais que quelque chose ne clochait pas chez ce type. Il me plaisait, il baisait bien, mais je sentais l’anomalie. Une intuition, oui, dès le début, dès le tout début. Oser croire, et pire, oser l’affirmer tout haut, que moi, WANDA, je serai vieille! Ah! Vieille? Moi? Jamais!

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Au voleur!

Hier, elle a mis le grappin sur Octave, et ils se sont embrassés. Ce soir, ils se sont déshabillés en échafaudant des projets d’avenir, elle ne voulait pas d’enfants, pas tout de suite. Devant eux défilait le long métrage du parfait amour.

Le matin même, Octave a gagné mille dollars à la loterie. Projets faramineux avec sa presque-fiancée, voyages à la campagne, restaurant, bowling, manucure.

Pile au moment où il va s’abandonner aux plaisirs multicolores, un bruit! Pas n’importe lequel, non, un bruit incongru. In-con-gru. La presque-fiancée était déjà dans un émoi émouvant, mais ce bruit! Il dégaine d’un geste preste.

T’en fais pas, mon grand, c’est qu’une souris! 

Elle bâille. Elle bâille? Mais son émoi? Il la reconnaît à peine, mais l’urgence l’astreint à une autre discipline. Une vague crainte l’assaillit, et conséquemment, tout en lui s’anonchalit. Un autre bruit! Plus sec, plus précis. Elle se redresse sur les oreillers et le séant, le front plissé. Angoissée? Sans doute l’hypothèse d’une visite rongeante s’effrite-t-elle dans son esprit, car entre les lignes qui gondolent sur son large front, il lit ceci : si j’ai l’habitude d’entendre trottiner des souris dans les murs et les placards de ce vieil hôtel, cette fois, je dois humblement me plier à l’évidence et reconnaître qu’un phénomène qui m’est douloureusement inconnu produit ces frottements et grincements et craquements qui effraient à juste titre mon presque-fiancé!

Le bruit bruite de plus belle, sans s’identifier. Lui nu, à part les chaussettes, elle nue, à part sa cloche, ils braquent des pupilles brunes sur la porte orange du placard. Étrange. Il voit sa propre peur s’accroître d’un bond, brutalement. La petite crainte devient une peur raisonnablement autonome. Pas extrême toutefois. Une peur juste suffisante pour perturber le jugement, une peur qui peut finir par faire peur.

Merde! 

Elle retrouve l’usage de la parole. Lui, se ressaisit, partiellement.

Ouais.

Et tralala! La porte du placard s’ouvre dans un fracas contenu. Un homme en jaillit.

Il porte ma chemise! 

Il porte ta veste! 

Mon pantalon! 

Ton chapeau!

Mes chaussures! 

Ta valise!

T’es certaine?

Sans un regard vers eux, totalement impassible, indifférent, il se faufile à l’extérieur de la chambre, d’un pas assuré. La presque fiancée est bouchée. Elle manque d’air, frétille des bras, des pieds. Il enfile son boxer. Au moins il lui reste ça, un magnifique, chic et rare, boxer à motifs d’émoticônes souriants.

C’était toi! 

La cloche de travers, elle agite une main tremblante vers la porte de la chambre. 

Toi! C’était toi! 

Il se tourne vers elle, il la considère un long moment. Sa peur s’en attiédit, mais pas au point de disparaître. 

Calme-toi. Je suis ici. 

Elle n’en démord pas. 

Toi! C’était toi! 

Il se précipite vers la porte. Il doit impérativement se lancer à la poursuite de celui qui lui a tout dérobé, ses vêtements, son argent. 

Ce n’était pas moi. C’était un monstre. 

Elle s’enfouit sous les draps, et peu à peu le matelas l’absorbe. 

C’était toi! 

Un murmure. Il se penche vers le lit, vers ce qui reste d’elle, puis se plante devant la glace et se gonfle les poumons d’air. 

Que ce soit moi, aussi physiquement, c’est peu probable. C’est même impossible. 

Il s’élance dans le corridor, mû par un instinct sûr et fleuri. Avant qu’il n’atterrisse au rez-de-chaussée, toutes les lumières se sont éteintes. Panne d’électricité. Est-ce que le voleur aurait coupé le courant pour protéger sa fuite?

À la réception, le réceptionniste. Il officie, caché derrière une porte, protection contre les clients mécontents. Sa tête émerge d’un vasistas. Réponds aux plaintes, lamentations, réprobations, récriminations des clients et locataires. Pas de réponse, mais plusieurs mots. Dans ce joyeux vacarme, après avoir attendu patiemment son tour, Octave lève la main. 

Vous auriez vu passer un voleur?

Le réceptionniste, il doit avoir trente-deux ans, réfléchit, et réfléchit encore un peu.

Oui! Il est parti de ce côté! 

Il indique la rue qui mène directement au boulevard. 

Il m’a tout pris. 

Le réceptionniste sursaute. De son œil extérieur, il lance un long regard qui s’aplatit sur le visage d’Octave. 

Mais c’est vous! Un peu plus vêtu, mais vous tout de même! 

Octave renifle, impoliment. 

Non, Monsieur, je ne suis pas lui! Je suis la victime. Je suis amoindri! 

Cette fois, contrarié qu’on remette en question son jugement, le réceptionniste regroupe tout son soi à l’intérieur. 

Monsieur, il vous ressemblait comme un confrère, je croyais que c’était vous, à moins que vous ne soyez lui, ou que vous prétendiez être vous alors que c’est lui qui est vraiment vous.

Sur la porte, juste au-dessus du vasistas, cette affiche : Loto, Tirage de ce vendredi, Gros lot de 15 millions! Octave, dont toute la fortune s’éloigne en ce moment dans la rue qui mène directement au boulevard, saute sur place à pieds joints.

J’ai eu la chance de remporter mille dollars, j’en remporterai bien quinze millions! 

Fauché pour cause de vol, il se précipite vers les autres clients et locataires dans le lobby, en quête de quelques pièces. La plupart l’insultent, d’autres le poussent, certains lui baissent le boxer. Deux heures plus tard, il a tout de même réuni la somme. Il achète le ticket, salue le réceptionniste, et s’élance à la poursuite du voleur.

Je vous accompagne, attendez! 

Octave sursaute. Le réceptionniste pousse sa porte, et apparaît tout d’une pièce. Il saisit la main d’Octave, qu’il serre d’une poigne de mère. 

Lâchez-moi! 

Octave n’insiste pas. Il traverse le lobby, la voix du réceptionniste dans l’oreille.

Il est parti à gauche, il est parti à droite, j’ai tué une mouche, le camion de livraison est en retard, le chômage augmente, les clients se métamorphosent, j’ai deux bazookas dans le cœur, mes dents ne supporteront pas le choc, il n’y a pas de chat, il y a trois chats.

Dès qu’il met le pied dans la rue, Octave se retrouve au milieu d’une petite foule agitée. On lui conseille de prendre à gauche, d’aller tout droit, de héler un taxi, de retourner dans l’hôtel. À ses côtés, le réceptionniste danse en chantonnant puis se défait de sa veste de laine. Une vieille veste de grosse laine, usée aux coudes et aux manches, sale. Dessous, et cela attire l’attention malgré soi, il porte une robe dont le bas est remonté et attaché aux hanches. Le réceptionniste retire d’un geste preste son pantalon, qu’il balance dans le sac d’osier d’une charmante vieille qui trottine à reculons, détache d’un autre geste tout aussi preste les fils qui retiennent la robe, qui prend alors une jolie forme autour d’un corps insoupçonné. Octave tend la main vers cette énigme, mais dans un grand jeté, le réceptionniste s’écarte. En touchant l’asphalte, il arrache ses lunettes, fait voler sa casquette et détache une chevelure blonde qui virevolte longtemps avant de dévoiler un nouveau visage.

Clara! Oh! 

Octave recule d’effroi. Clara, c’est la première femme. La seule depuis sa presque-fiancée.

Clara ne partage ni l’épouvante ni la surprise d’Octave.

Tu t’enfuis?

Je suis kapout.

Tu m’as traitée comme une traînée! 

Clara, oh Clara! Je t’adorais, t’adulais, t’entubais. 

Et ta foi? Et ta fortune?

Perdu tout à l’heure dans l’hôtel, j’ai la frousse, il n’y a plus rien, tout a disparu, dis-moi si tu vois, si tu sens, si tu entends.

Salaud! 

Elle valse autour de lui, elle tourne et pirouette, et il ne la reconnaît plus, elle tend le bras et dans son mouvement giratoire lui indique toutes les directions à la fois.

Étourdi, Octave détache son regard. La petite foule a disparu. Plus personne. Plus rien ne bouge dans la rue. Sans réfléchir, il met le cap droit devant lui, résolu. Clara lui emboîte le pas, en dansant.

Pour se donner du courage, Octave se frappe la paume de la main droite du poing gauche. 

Nom d’un chien! 

C’est la nuit, les chats sont gras, les voleurs se sauvent comme des voleurs.

Monsieur l’agent! Monsieur l’agent! 

Dans la désertique rue transversale, passe devant eux un homme en uniforme qui poursuit un étudiant du baccalauréat en anthropologie.

Monsieur l’agent! 

L’uniforme ralentit, désigne d’un poing la proie qui gagne quelques centimètres. Impossible de m’arrêter! Je dois le matraquer! C’est un militant! Un mil… tant… 

Octave remonte son boxer, et coudes au corps, s’élance aux côtés de l’uniforme, suivi de près par une Clara légèrement moins dansante. 

J’ai besoin de vous! J’ai besoin de vous! De vous! Vous! 

Mais l’uniforme maintient la cadence, le menton en avant. 

Monsieur l’agent, matraquer cet étudiant, en soi, dans l’absolu de notre condition humaine, c’est vain, parfaitement inutile! 

L’uniforme freine net. Il lève sa matraque, et la lance violemment aux pieds de Clara. Octave recule, prudent. 

Vous avez raison, Monsieur, c’est vain, c’est insignifiant. Ça m’horripile de ne pas y avoir pensé moi-même! 

Octave revient vers l’uniforme. 

Monsieur l’agent, je… 

L’uniforme l’interrompt. 

Je ne suis pas agent de police, je suis un gardien de stationnement qui souhaite devenir agent de police. Alors j’aide la police. Je poursuis depuis deux heures ce dangereux militant qui a participé à une dangereuse manifestation. Mais tout cela est dorénavant dérisoire. 

Clara profite de ce charmant conciliabule nocturne pour tricoter ses entrechats autour des deux hommes. Octave s’incline, vaguement déçu de ne pas avoir affaire à un véritable policier, mais quand même déterminé à ne pas laisser filer un si zélé compagnon. 

Monsieur le gardien qui avez toutes les qualités d’un policier de métier, peut-être pourriez-vous m’aider à mettre la main sur un voleur, un vrai voleur qui m’a tout volé! 

Le gardien, qui a toutes les qualités d’un policier de métier, détaille Octave des orteils aux oreilles. 

Mais j’vous ai vu, Monsieur, j’vous ai vu tout à l’heure! Oui! Sauf que vous étiez habillé, et pas aux trois quarts nu comme maintenant… 

Octave relève le boxer sur ses hanches. 

Il me ressemble, mais il n’est pas moi, quoi qu’en dise Clara. Je vous en prie, aidez-moi! 

Le gardien se gratte le menton, puis se replace les bourses. 

Que m’offrez-vous? 

J’ai besoin de votre aide.

Que m’offrez-vous?

Ma gratitude.

Mieux!

Mon admiration.

Mieux! 

Une recommandation. 

Mieux! 

Une fessée.

Procédez.

Octave procède, Clara danse toujours. Puis la poursuite se poursuit, Octave devant, suivi de Clara et du gardien. Octave les entraîne dans un dédale de rues, à droite, à gauche, ils se faufilent entre les immeubles, contournent des parcs et des églises. Octave sent qu’il s’approche du voleur, il presse le pas, il avance à l’aveugle comme de la ferraille attirée par un puissant aimant. Le gardien et Clara se tiennent les mains et dansent, du moins autant que le rythme de la marche le leur permet. 

Je ne sais plus où je suis! Est-ce que je suis encore sur la bonne piste? Il n’y a personne dans ces rues, pas un témoin! Il me faudrait d’autres indices, beaucoup d’autres indices! 

Ils progressent au milieu d’une avenue bordée d’imposants immeubles. Pas une voiture ne circule, pas un piéton en vue. Octave sent la menace de cette solitude noire, il redoute un piège, un complot pour l’anéantir, lui et son gardien, lui et sa Clara. Mais il n’ose pas reculer, car derrière, c’est sans doute pire! Quelle issue?

Clara l’aperçoit. Octave l’avait pris pour un de ces nombreux sacs-poubelle noirs appuyés sur un poteau. C’est un peintre, ou du moins, une reconstitution de peintre, béret à la Pissarro, pipe à la Van Gogh, palette, toile, chevalet. Concentré sur son œuvre, il n’a pas vu les trois qui le dévisagent. Octave s’approche.

Maître… 

Il touche le béret, perplexe. 

C’est du papier! Votre béret est en papier! 

Le peintre sursaute. 

Mon béret? 

Octave y pose le doigt. 

En papier. 

Le peintre sourit. 

Tout ça, ces vêtements, cette pipe, ce béret, c’est un déguisement, c’est un vrai déguisement, j’ai acheté le kit. 

Octave se penche vers la peinture, difficile à distinguer dans la lumière des lampadaires. 

Je peins cet immeuble. Je le peins en pleine nuit en pensant à mon amour, à Manuela. Je viens ici chaque nuit et je sais qu’un jour naîtra sous mon pinceau une œuvre dont la force et l’écho seront révolutionnaires. Je ferai surgir de tout ce béton une puissance sensuelle sans pareille! Qui s’attendrait à frémir devant une structure de béton! On s’avancera vers ma peinture sans prendre garde, et soudain, les tourments les plus cruels vous cloueront au sol! Et le génie de cette magie, ce sera moi! 

Octave se penche plus avant sur la toile, puis se relève. 

Et vous croyez que votre kit va vous aider? 

Le peintre hausse les épaules et retourne à sa peinture. 

Attendez! 

Octave lui enlève le béret. 

Rendez-moi… 

Octave lance le béret au gardien, qui en coiffe délicatement Clara. 

Monsieur le peintre, je cherche un voleur, l’auriez-vous vu, par hasard? Il a les mêmes traits que moi, mais habillé. Comme moi, il est comme moi, ça ne vous dit rien? 

Comme vous?

Moi!

Vous!

Oui, moi! 

C’est vous? 

Pas moi, mais comme moi. 

Vous? 

Moi, oui, c’est moi. 

Vous étiez ici il n’y a pas deux minutes. 

Le peintre lance son tableau au milieu de la chaussée, prend son chevalet sous le bras, et invite Octave à le suivre. 

Il est parti par là, suivez-moi. 

Le peintre embrasse Clara, et récupère son béret. 

Merci Monsieur le peintre, grâce à vous, je le sens, je le retrouverai ce malpropre! 

Mais après avoir fait dix pas, le peintre s’arrête, embrasse à nouveau Clara, pendant qu’Octave poursuit sur sa lancée, sans les attendre. Tous trois, le peintre, Clara et le gardien qui sautille derrière, finissent par emboîter le pas à Octave, qui fend la nuit, loin devant, vers le voleur en déroute.

Octave ne pense plus. Il s’abandonne à son corps, qui a véritablement pris la situation en main. Un corps intelligent, perspicace et surtout, étonnamment sensible aux ondes émises par cet autre corps, celui du voleur. À force de ne pas penser et de perdre de l’étanchéité, des idées le piquent, le traversent et pour certaines, s’attardent insolemment dans son esprit. Ce sont des insectes, de la vermine insolente, des choses comme l’illumination est un vampire ou tu pédales dans la vomissure ou le voleur c’est toi ou la vie est belle ou la vérité arrive en ville. Le peintre, Clara et le gardien se tiennent par la main, et tant bien que mal, suivent Octave dans une joyeuse farandole.

La nuit ne sera pas éternelle. À l’intersection de la rue et de l’avenue, une personne sur un banc. Une femme? Un homme? La personne tape sur le clavier de son portable, en équilibre sur ses cuisses. Octave s’éloigne, change de trottoir, mais la personne l’interpelle d’une voix ferreuse, mais surtout, autoritaire. 

Vous, ici! 

Octave lui fait un doigt d’honneur sans s’arrêter. Mais la personne hurle à tue-tête.

JE PEUX BROUILLER LES PISTES! 

Un choc. Octave s’immobilise, terrifié. Penaud, il rebrousse chemin, vient se planter exactement devant la personne. Les trois autres dansent autour.

Vous n’êtes pas en règle, vous n’avez pas inscrit vos amis! 

Mais ce ne sont pas mes amis… 

Il est interdit de marcher sans amis, vous serez composté! 

C’est ridicule, depuis quand est-il interdit de marcher sans amitié? 

Les députés réunis en session d’urgence ont voté la loi il y a vingt-huit minutes. 

Les députés feraient mieux de dormir plutôt que de dérailler, et vous, où sont vos amis, je n’en vois aucun? 

Je ne marche pas, Monsieur Octave, je travaille, la loi ne prescrit pas l’amitié au travail. 

Il n’est meilleur ami que soi-même. 

Faites de ces trois ballerines vos amis, ou vous serez composté. 

Faites-moi rire, il ne vous restera plus grand-chose à composter, mais qu’importe, ce qui reste j’y tiens encore, et si un peu d’amitié peut me sauver, les voici, Clara, le gardien et le peintre, mes amis, inscrivez bien vite, je dois retrouver le voleur. 

La personne tape les noms, et probablement bien d’autres choses aussi, puisque cela dure de longues minutes. La personne referme l’ordinateur, le pose sur le banc, à côté d’elle, se lève et embrasse Octave. Il la repousse et crache.

Ça non! 

La personne se tourne vers le peintre, qui accepte l’embrassade, tout comme Clara et le gardien. 

Un ami en amène d’autres! 

Sans s’attarder au spectacle de cette amitié germante, Octave détale d’un pas de course. Les quatre autres ont du mal à le suivre en dansant, mais au prix d’efforts subhumains, ils y parviennent. Octave file maintenant dans une rue étroite bordée de hauts immeubles qui serpente vers l’est. Derrière, les autres heurtent parfois les murs, qui brisent leur danse. 

Il est là! 

Il en est persuadé, il l’a vu, le voleur est juste là, devant. Il apparaît, mais disparaît aussitôt, à la faveur d’une nouvelle courbe dans la rue. Et ça n’en finit plus, il réapparaît, redisparaît, à gauche, à droite, impossible de voir la fin de cette rue, elle ne traverse aucun boulevard, aucune avenue. 

À courir ainsi, vous remuez l’air de notre rue, vous bouleversez nos flux d’énergie et ruinez l’équivalent de siècles d’efforts, frivoles âmes, hédonistes puants, parachutistes, gaz de schiste! 

C’est une voix. Sans ralentir, Octave regarde au sommet des immeubles, derrière, devant. Pas un seul corps en vue. D’où sort cette voix? Le peintre est d’avis que les murs de béton parlent, peuvent parfois parler. 

Je le sais, certains murs ont la voix de Manuela, mais cette voix-ci, je ne le connais pas. 

Le gardien doute. 

C’est un marxiste-boudhistique anti-universaliste qui… 

De son long doigt, Clara lui clôt les lèvres. 

C’est la voix de la saison.

Octave est en sueur, et les autres aussi. Les cœurs se débattent. Est-ce que cette rue tourne et se retourne jusqu’aux limites de la ville? Octave s’adosse à un mur, se laisse glisser sur l’asphalte. Les autres, de ce côté-ci, de ce côté-là, l’imitent. La fatigue est si grande que le gardien s’endort. Le peintre rote, la personne rugit, Clara rajuste sa robe. Et le voleur? Justement! Octave désespère. 

Je n’ai pas perdu sa trace, et pourtant il m’échappe! 

Incapable! 

Ça, c’est la voix. Toujours aussi désincarnée.

Votre voleur, Octave, vous ne lui mettrez pas le grappin dessus tant qu’il courra! C’est un moustique! C’est une mouche! C’est une mante! Attendez qu’il se pose, et clac, vous l’aplatissez! 

Au son de la voix, qui n’a pas de source, qui vient de partout à la fois, Octave se lève, chancelant.

Qui es-tu, toi la voix? 

Qui je suis, ou ce que je suis, pourquoi t’en soucier, tu tourneras la page et tu m’oublieras. 

Où est le voleur, où se posera-t-il? 

Tu le sais Octave, ton corps le sait, j’ignore pourquoi tu as parcouru toute la ville, croyais-tu oublier ta peur dans la folie? 

Tu mens, j’ignore où se cache le voleur! 

Ne crie pas, calme-toi, ta voix triture nos énergies comme s’il s’agissait de vulgaires feuilles de journaux. Puisque tu refuses de savoir ce que tu sais, je te le dirai, moi, je te le dis pour enfin nous débarrasser de toi et de ta bande, voilà, ton voleur, Octave, tu le trouveras dans la chambre d’hôtel, dans ta chambre d’hôtel, d’où tu n’aurais pas dû t’enfuir en caleçon! 

C’est un boxer! 

Un boxer avec ces émoticônes, quelle vulgarité! 

Que vous importe, vous n’avez pas de cul, vous n’en porterez jamais! 

Vous, si vous avez un cul, vous avez aussi bien du culot, mais trêve de galanterie, vous m’indifférez, et je vous dis ouste, à l’hôtel, vous devriez déjà être en route, continuez sur cent mètres, vous y verrez une porte cochère, vous la poussez, vous entrez et prenez le premier corridor à gauche, vous aboutirez sur une cour intérieure, vous choisirez la deuxième porte en partant de la droite, un passage s’ouvrira devant vous, il vous mènera à un rideau de fer, vous le levez, vous sortez, et vous y serez, net devant votre hôtel. 

Vous mentez!

DÉGUERPISSEZ! 

Intimidé pas la voix, Octave obtempère et suit le chemin indiqué. Dans son sillon, les quatre ont retrouvé suffisamment d’entrain pour un pas de quatre. Ils pénètrent dans l’hôtel, et Octave marque une pause. Il saute jusqu’à l’accueil pour vérifier son ticket de loto : il a gagné quinze millions. 

Youpi! Je m’achèterai un château et je serai roi! 

Malgré sa soudaine indépendance de fortune, et l’inutilité de retrouver ses vêtements et son portefeuille, il rejoint les quatre danseurs, et ensemble, ils montent jusqu’à la chambre. Là, un spectacle navrant les attend. La presque-fiancée gît en travers sur le lit, cuisses ouvertes, jambes pendantes. Du placard, s’échappe un pied chaussé. Le voleur! Clara et la personne, Octave et le peintre, le gardien avec lui-même, tous dansent et chantent autour du lit. Ils frappent des mains autant qu’ils frappent la presque fiancée, qui finit par se réveiller. Elle grimace. 

Toi! 

Octave lui tapote l’oreille. 

Demain, tu seras ma reine! 

Tu es mort! 

Mais non, je suis là! 

Tu vis, tu meurs, tu vis, tu meurs, tu vis, tu meurs, j’en ai marre! 

Je vis! 

Tu es mort, regardes dans le placard! 

Le gardien ouvre le placard, Clara s’étire le cou et observe, le peintre sort un crayon de sa poche et dessine la scène sur le mur, à grands traits, la personne se frotte le menton. 

Il n’y a personne dans le placard. 

Le gardien est formel. La presque-fiancée se lève d’un bond. 

C’est impossible, il est mort. Octave est mort! C’était toi, Octave! Tu avais retrouvé de la vigueur, mais tu manquais de retenue, tu y es allé trop fort et tu as flanché, paf, pouf, sur le dos, fini, inerte. J’ai vérifié le pouls : rien. Je t’ai poussé dans le placard, moi fallait que je me repose. Et maintenant tu es là?

Le peintre cesse de crayonner, et soupire.

La mort, c’est quand même quelque chose. 

Le gardien lui prend l’épaule, hoche la tête. 

Oui, la mort c’est… c’est… c’est quelque chose…

Une semaine plus loin. Tout le monde dort dans le château d’Octave 1er, où des chiens, des chats, un gardien, mille autres gardiens, les protègent des voleurs et de tout, de tout.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Le rossignol boueux

Pouah! 

C’est quoi cette merde! 

Pouah! 

J’ai de la terre plein la gueule! J’ai la gueule pleine de terre! De la terre? Je suis trempé. Où suis-je? De la terre, de l’herbe, et qui me caresse l’auriculaire?

Merde!

Un lombric! Je ne suis pas dans mon lit, ce n’est pas ma chambre, ce n’est pas mon ficus, je suis… Je suis à plat ventre, le visage enfoncé dans la végétation, la bouche béante, je baigne dans la rosée.

Ça m’a l’air d’un parc, d’un square. Il n’y a personne. Est-il tôt? Levons-nous. Voilà. Ce banc vaut mieux. Sourire. Sourire à tout.

Où suis-je? Qui m’a parachuté ici?

Rappelons-nous. Rappelons-nous hier soir. Facile. J’ai quitté le boulot, rejoint les copains, nous avons bu un coup, puis nous avons bu encore. Mais après? Un trou.

Quelqu’un s’approche. Pas très propre le bonhomme. On dirait qu’il ne me voit pas.

Monsieur! S’il vous plaît! Où suis-je?

Un bourbeux. S’arrête devant mon banc, tremblote paisiblement, me dévisage.

Pardon Monsieur, je me suis égaré, j’ai trop bu hier…

Aucune réaction, pas le moindre mouvement de la lèvre ou de la paupière. Néant. Simplifions mon histoire, ça vaudra mieux.

Je me suis réveillé ici, à l’instant, et c’est trop bête, mais j’ignore où je suis…

Rien. Le rastaquouère parle peut-être une autre langue. 

Do you… 

Il remue. Ses lèvres frémissent. Enfin! Pas trop tôt! Mais rien ne sort. Pas un son. J’avoue que je sens monter une petite frayeur. Je suis brave, mais je me sens dégarni. Et maintenant, qu’est-ce que c’est? Il siffle? Eh oui, il siffle. Cet inconnu me dévisage toujours, et toujours tremblotant, ou peut-être grelotte-t-il, mais il ne fait pas froid. Il siffle.

Monsieur?

Il se détourne lentement, et poursuit son chemin, dans les flocs et les flacs des masses molles qui lui battent les flancs, sifflotant un air sauvage, une sorte de complainte ornithologique.

Monsieur?

J’insiste.

Mons… 

Je ravale ma dernière syllabe, je les ravalerais toutes si je pouvais. Le boueux brandit dans son poing gauche une arme antique, une sorte de dague à poignée d’or semblable à celle de la Clytemnestre de Guérin. Horreur! Des gouttes de sang frais gonflent à la pointe de la lame. Qui a-t-il tué? Vite, sauvons-nous!

Je file droit devant. L’homme ne me poursuit pas, il s’étend sur le banc, indifférent à ma fuite.

Je ne suis pas plus avancé. Un pied devant l’autre dans la boue, bêtement, mais pour aller où? Je finirai bien par rejoindre la civilisation, je saurai bien me repérer. 

Ça y est! Voici la rue! Et des gens, des piétons, des femmes et des hommes! Je bondis en avant, guilleret, mais..

Abomination! 

Je rebrousse chemin, je me précipite derrière les buissons. Tous! Ils sont tous boueux! Tous! Tous! Pire, ils tiennent tous une dague sanguinolente à la main! Qu’est-ce que ce cauchemar?

Je me mords la lèvre, je me tire les cheveux, je me tords les testicules : réveille-toi! Je ferme et j’ouvre les yeux, rien n’y fait : ils sont toujours là, à clapoter sur le boulevard, mes concitoyens engoncés dans leurs enveloppes bourbeuses. Et ces poignards! Et ce sang! Pourtant, tous les visages affichent une indifférence absolue, et ils sifflent.

Est-ce moi qui hallucine? Oui, c’est moi, ça ne peut qu’être moi! Y a pas à dire, ce que les copains m’on refilé, hier, c’est vraiment puissant. De l’hyperdope!

Passons outre les hallucinations. Je me glisse parmi eux. On m’ignore. Tant mieux. À voir leurs dagues, hallucination ou pas, je ne suis pas rassuré. Et ces sifflements, partout. Pas ouï une seule parole depuis mon réveil!

Un doute me turlupine. D’accord, je suis boueux, mais une bonne douche, et je serai moi, à nouveau. Mais le sifflement? Je sors mon téléphone, heureusement que je ne l’ai pas perdu, et je m’enregistre: J’ai bu avec les copains hier soir et j’ai dû prendre une hyperdope hallucinogène et ce matin je me réveille au pays des rossignols boueux.

Stop. J’écoute. Des sifflements. Que des sifflements! 

Hyperdope de merde! 

Ainsi, je siffle. Je ne vois qu’une seule chose à faire: aller me coucher au plus vite, et dormir, dormir pendant deux jours, trois jours s’il le faut!

Hey petit! 

D’où vient cette voix de grand-père? Première voix humaine que j’entends depuis longtemps.

Hey! 

Cet oiseau? Pas possible.

Hey petit, tu devrais pas rester là, il y a un chat qui rôde, Dupont l’a vu ce matin.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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As-tu bu, Adalbert?

Une route dans un petit village. Un trottoir désert. Une route déserte, à part, une fois toutes les deux ou trois heures, une voiture qui passe à cinquante kilomètres à l’heure. Ou plus. Ou moins.

Voilà. Une voiture passe. Cinquante-trois kilomètres à l’heure.

On ne peut dire qu’il ne se passe rien à Datousvaux. Ce serait mentir.

Le vent souffle. Un écureuil traverse la chaussée. Il ne risque rien. Datousvaux est sécuritaire pour la faune.

Madame Latendresse étend son linge, tout comme monsieur Levasseur, tout comme monsieur Garneau, tout comme madame Châteauguay, tout comme monsieur Arturo, tout comme tous les habitants du village à neuf heures quinze tous les matins.

À moins qu’il pleuve.

Évidemment.

Soudain, une ombre, une silhouette, une femme, mais c’est Céphise! Pour de l’imprévu, ça en est. Que fait-elle? Que fera-t-elle? Personne ne peut le prévoir. Personne.

Céphise marche sur le trottoir, d’est en ouest. Elle sort de chez elle, probablement, mais pour aller où?

Céphise trébuche. Ça c’est de l’inattendu! Elle trébuche, perd l’équilibre, et heurte son joli genou sur le ciment sale du vieux trottoir.

C’est à ce moment que je m’extirpe de ma planque, et que j’atterris pile devant elle.

Adalbert: Céphise! Mon nom est Adalbert, journaliste en chef de L’Écho de Datousvaux. Me voici pour rapporter à nos lecteurs l’essentiel du drame qui s’est joué au cœur de leur village!

Céphise: Adalbert? Qu’est-ce qui te prend?

Adalbert: Adalbert certes, mais en ce moment, je suis beaucoup plus, je suis le messager de Datousvaux!

Céphise: Et quel est ton message, p’tit drôle?

Adalbert: Je prépare un article sur l’accident où vous avez failli y laisser votre peau, ou, disons, davantage de votre peau. J’ai déjà pensé à un titre, quelque chose comme Collision sanglante au cœur de Datousvaux, oui, je crois que ça fera bien.

Céphile: Collision? Y a pas eu d’collision? Et pourquoi tu m’parles comme un pingouin qu’aurait un cigare dans l’bec?

Adalbert: C’est l’jour… C’est le journaliste qui s’adresse à vous, madame. Il y a bel et bien eu collision, j’en fus témoin, à preuve, moi, le témoin! Il y a eu collision entre votre genou et le trottoir.

Céphile: Et sanglant à part ça? T’as jamais vu trois gouttes de sang? C’est moins que moins que rien!

Adalbert: Au contraire! Le sang humain, sous toutes ses formes, mérite notre plus grand respect! Un litre ou un tonneau, qu’importe! Mais laissons cela, le titre est une chose, mais mon article exige des détails. Pourquoi êtes-vous tombée?

Céphile: Oh, ces foutues fissures dans le trottoir, j’étais dans la lune, j’ne les ai pas vues. Tout simple!

Adalbert: Je vois. Excellent. La décision des autorités de Datousvaux de réduire les dépenses consacrées au maintien des infrastructures stratégiques assurant la sécurité et le bien-être des villageois a provoqué un premier accident. L’observation objective des faits permet de constater que malheureusement, ces autorités ont maintenant le sang de leurs citoyens sur leurs mains. On ignore si des poursuites judiciaires seront entamées, mais des accusations de négligence pourraient être déposées en vertu du Code. La Cour pourrait ordonner aux autorités de Datousvaux d’investir dans des travaux de réfection. Toutefois, on s’attend à une contestation en appel, et la cause ne se réglera qu’en Cour Suprême. Voilà, c’est pas mal, non?

Céphile: As-tu bu, Adalbert?

Céphile poursuit son chemin, mettant ainsi fin à l’entrevue accordée au journaliste, moi. Cette nouvelle, inespérée, permettra à L’Écho de Datousvaux de survivre un jour de plus. Il faudra peut-être prévoir un tirage plus important, vu le sang, la jolie dame, la cruauté des autorités.

Aussi bien rentrer. Il ne se passera plus rien aujourd’hui.

Je me demande si je remporterai un prix, avec cette nouvelle.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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La primeur

Humbert pousse son bras au-dessus de la table, une espèce de longue canne sur laquelle pend une manche de chemise, et plante un index dur sur le plan. Le maire et l’architecte observent le doigt qui tressaille faiblement. L’architecte mâchonne son stylo, le range nerveusement près du plan, sur la table. Les yeux du maire clignotent, roulent vers l’architecte, disparaissent derrière les paupières.

Humbert: Ce plan manque d’imagination. Ces petites salles seront oppressantes, désolantes, emmerdantes.

L’architecte: Manque d’imagination! Ah! Ah! On vante mon imagination, Monsieur! Je reçois des prix, monsieur!

Le maire: Humbert, vous êtes un excellent directeur général, mais pas un inventeur.

L’architecte: Ou créateur.

Le maire: Ou novateur.

L’architecte: Ou générateur.

Humbert: Mystificateurs!

Humbert transporte jusqu’à la fenêtre sa silhouette qu’on dirait ciselée par Giacometti. Il offre sa moue aux voitures et aux passants, serre un poing sec. Derrière lui, le maire sourit à son téléphone.

Le maire: Christopher? C’est Fred. Vous pouvez passer? Vous aurez la primeur!

L’architecte: Le journaliste?

Le maire expose ses belles dents, et l’architecte les siennes, et tous deux à l’unisson s’inclinent sur l’écran de l’ordinateur, où défilent les articles du journaliste sur la saga du nouvel hôtel de ville de Montreal, Wisconsin. Soudain, tous deux manquent d’avaler leurs belles dents. Un article de Christopher soulève de sérieux doutes sur l’identité de l’architecte: Une source anonyme, dont la crédibilité ne saurait être mise en doute, soutient que le véritable nom de l’architecte est Sonny Johnson et non Sonny Johnston. 

Le maire écarquille des yeux, qu’on ne savait pas si grands. Sonny entame une longue marche, toute en allers et retours.

Le maire: Auriez-vous menti, Sonny?

L’architecte s’assied enfin, défait, plus livide que Humbert est maigre.

L’architecte: J’avoue. Je m’incline. La vérité me frappe aujourd’hui, je souhaite qu’elle ne détruise pas ce que Montreal a de plus précieux, son futur hôtel de ville! Il est vrai que mon procréateur s’appelait Johnson, mais je ne l’ai pas connu, puisqu’il est mort le jour de mes deux ans, et à trois ans, j’ai pris le nom de ma mère, Johnston, sauf que, n’en connaissant pas l’existence à cet âge, je n’ai pas demandé officiellement et cérémonieusement un changement au registre.

Le maire: Vous avez eu de nombreux âges depuis, innombrables âges, vous auriez pu rectifier ce qui devait l’être, et vous éviter de vivre dans le mensonge!

L’architecte: Innombrables, n’exagérez pas, quel âge avez-vous Monsieur le Maire?

Le maire: Laissons. Johnston ou Johnson, votre plan est excellent Sonny.

Humbert, dont les joues se sont dangereusement creusées durant cet échange, agite ses longs doigts au-dessus de leurs têtes.

Humbert: Vous voudriez vous associer à cet imposteur, Monsieur le Maire, à un an des élections? Vos adversaires n’hésiteront pas à rappeler ces liaisons dangereuses, ils perdront bien vite leurs illusions à votre égard, et vous paierez par une défaite humiliante une décision prise à la légère, dans l’euphorie d’un après-midi ensoleillé!

Le maire: Je ne prends rien à la légère, Humbert, au contraire, tout me semble soudain bien lourd. Et vous, Sonny, agitez-vous un peu, défendez-vous!

L’architecte: Mettons les points sur les i et les barres sur les t ! Si j’utilise le nom de ma mère, ça ne regarde que moi! Je veux bien passer au registre tout à l’heure, si c’est ouvert.

Humbert: Les barres sur les t ! Mais les t, voilà tout le problème de renommée ruinée!

L’architecte: Mêlez-vous de vos oignons.

Le maire: Les vôtres roussissent, Sonny.

Abîmé dans un fauteuil, l’architecte suit d’un doigt les lignes sur le plan.

L’architecte: Ce plan, Monsieur le Maire, c’est celui de votre gloire, c’est l’héritage que vous laisserez aux Montrealers, c’est une fameuse hypothèque qui nous rappellera pour des décennies les grande décisions d’un si grand homme! Ne vous abaissez pas à un t, vous qui dominez l’alphabet tout entier!

Le maire, enflammé par sa gloire et son hypothèque, invite l’architecte, d’un geste de la main, à poursuivre sur son envolée.

L’architecte: Cette place, que vous voyez ici devant le futur hôtel de ville, le conseil municipal pourrait la nommer en votre honneur. Et à jamais, tout ce qui vit, respire et marche dans Montreal, se souviendra de votre règne. D’ailleurs, comment le peuple ne voterait-il pas pour vous dans un an, après lui avoir offert autant de grande grandeur! On vous élira aussi longtemps que vous le voudrez! 

L’architecte se relève, et son bras sur les épaules du maire, regarde le plan sous tous les angles possibles. Leurs belles dents scintillent, pendant que Humbert, l’éthique directeur général, s’agite. Sans crier gare, il bondit sur la table, s’empare de l’ordinateur qu’il élève à bout de bras, comme pour le lancer. Le maire éclate d’un rire impérial, tandis que l’architecte, prudent, recule d’un pas.

Humbert vacille. Le poids de l’ordinateur l’entraîne vers l’arrière, et au dernier moment, il l’abandonne. L’ordinateur éclate sur le parquet, sauf que Humbert ne parvient pas à retrouver l’équilibre. Il tend un bras derrière lui, un autre devant, mais évidemment, il rencontre un joyeux vide, prêt à le narguer mais pas à le soutenir. Son corps s’arque fabuleusement, on perçoit le grincement des jointures jusqu’à ce qu’une détonation résonne. La colonne vertébrale cède, le squelette décalcifié se tord. Un crépitement parcourt les jambes, et Humbert bascule sur le parquet, au milieu des débris électroniques. Les omoplates se fendillent sous l’impact, les fémurs cassent, transperçant la fine peau grise, ainsi que la toile du pantalon.

Humbert en a maintenant fini de culbuter. Ses côtes se sont rompues les unes après les autres. Elles se sont enfoncées dans un poumon, dans le foie. Miraculeusement, le crâne a résisté au choc. Il est intact. Des lèvres, trois gouttes de sang brillent, et s’en vont coaguler paresseusement sur le disque dur exposé. Humbert cesse, à ce moment précis, de respirer.

Le maire et l’architecte se regardent, ahuris. Ils redressent, ensemble, le plan que les simagrées de Humbert ont passablement déplacé. Sur les entrefaites, le journaliste Christopher frappe et entre. L’architecte le toise d’un mauvais œil, mais le maire l’accueille à bras ouverts.

Christopher: Ah! Enfin cette primeur que j’attends depuis si longtemps!

Le maire: Il est tout à vous.

Ils enjambent le corps d’Humbert, et se plongent dans une longue discussion sur tous les détails du plan. Christopher photographie le plan, le maire devant le plan, l’architecte devant le plan, le maire et l’architecte devant le plan, et s’en retourne à son journal, triomphant.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Pendant ce temps, la vie

Le soleil se lève, une infinité d’organismes vivants naissent et meurent.

Herbert, Austin, Texas, envoie un courriel, votre proposition d’affaires est rejetée, la compétition a déjà mieux, et Antonin, Orléans, France, qui se lève à peine, déjà déçu, appelle tout de suite sa collaboratrice, Adélia, Bruxelles, Belgique, qui accuse le coup sans broncher, mais sort dans la minute rencontrer Laurens à l’autre bout de la ville qui propose une solution coûteuse, mais rapide, et elle tape un message-texte à l’intention de Eugene, Aberdeen, Écosse, qui le transmet aussitôt à son assistant, Feargus, parti pourtant en vacances aux Îles Caïmans d’où il répond que ce serait plutôt aux techniciens canadiens de répondre, lesquels il copie dans un message que l’alcool floute, et quand Gaston, Moncton, Nouveau-Brunswick, le lit, il croit y comprendre qu’on lui offre un nouveau contrat, sans qu’il ne comprenne toutefois les spécificités, si bien qu’il consulte par téléphone son frère Jacques, Montréal, Québec, heureux de pouvoir lui donner un coup de main, et il soulève la question à l’instant avec Lucrecia, Mérida, Mexique, avec qui il était déjà en vidéoconférence, et elle, de bonne foi, écrit une note à sa voisine de bureau, Isabela, agacée, mais elle n’a pas le choix de prendre la chose en main en demandant aussitôt, par Messenger, à Adrian, Prague, Tchécoslovaquie, de démêler les problèmes qui semblent se pointer à l’horizon, ce qu’il accepterait volontier de faire, mais comme sa femme l’a surpris avec sa maîtresse il y a une heure à peine, il préfère déléguer la chose à Kenzo, Hamamatsu, Japon, tellement étonné de l’histoire matrimoniale de son partenaire d’affaires qu’il partage la nouvelle par SMS avec sa propre maîtresse, Aya, Toyohashi, Japon, qui raconte le tout, sans hésiter, sur son blog que suivent des milliers d’internautes, dont Adama, M’bour, Sénégal, qui résume l’histoire à son voisin, Malick, M’bour, Sénégal, venu lui emprunter un outil, mais ce voisin ne l’écoute que d’une oreille et quand il raconte la chose, plus tard, dans un courriel à son ami d’enfance, Moussa, Paris, France, il évoque une affaire sordide de drame matrimonial au Japon, ce que cet ami communique aussitôt à Hugo, Paris, France, vu qu’il connaît bien le Japon, où il s’est fait de nombreux amis, et effectivement, la chose l’émeut tant qu’il en glisse un mot à la fin de son webinar sur les stratégies de marketing en ligne, où Marjorie, Dreux, France, concentrée sur la démonstration de l’efficacité de ce qui est proposé, croit comprendre qu’un couple s’est enlevé la vie en région parisienne, sans en être certaine cependant, et aussitôt le webinar terminé elle écrit un courriel à sa soeur, Juliette, Issy-les-Moulineaux, pour obtenir plus d’information, puisque la tragédie commence à susciter un vif intérêt, tellement que Juliette appelle Nicolas, Bobigny, France, un flic à la retraite qui lit Balzac du matin au soir, sauf qu’évidemment il ne peut rien dire, et c’est ce qu’il répète à sa femme, Pascale, curieuse, qui était déjà en conversation Facetime avec sa fille, Claire, Albuquerque, Nouveau-Mexique, à qui elle parle d’une vague mystérieuse de pactes suicidaires chez des couples de jeunes millénaux, une histoire à faire frémir que Claire ne peut s’empêcher, sérieusement inquiète, de partager avec son ex petit ami, Omar, La Serena, Chili, qui s’en moque gentiment, sans toutefois réussir à chasser le doute, tant qu’il se confie à Rodrigo, San Ramon, Chili, son grand copain du temps de l’université, qui prend la chose avec beaucoup de circonspection, et c’est ce qu’il raconte à sa belle-soeur Catherine, Montréal, Québec, qui hésite à en rire, au cas où cette diablerie s’avérerait, et si une personne peut lui donner l’heure juste, c’est bien ce type au fait de toutes les tendances qu’elle a rencontré deux ans plus tôt lors d’un sommet sur les médias sociaux en Californie, Herbert, Austin, Texas, à qui elle écrit un rapide courriel, qu’il n’ouvre qu’une fois de retour chez lui, et presque au même moment il entend deux coups de feu, il se précipite sur le balcon, regarde le ciel, les arbres, la rue où une berline bleue croise un utilitaire noir, et il se rappelle que ça arrive de temps en temps dans le petit bois derrière sa maison, puis il rentre, s’allonge sans retirer ses vêtements, et s’endort pesamment.

Le soleil se couche, une infinité d’organismes vivants meurent et naissent.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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