Le rossignol boueux

Pouah! 

C’est quoi cette merde! 

Pouah! 

J’ai de la terre plein la gueule! J’ai la gueule pleine de terre! De la terre? Je suis trempé. Où suis-je? De la terre, de l’herbe, et qui me caresse l’auriculaire?

Merde!

Un lombric! Je ne suis pas dans mon lit, ce n’est pas ma chambre, ce n’est pas mon ficus, je suis… Je suis à plat ventre, le visage enfoncé dans la végétation, la bouche béante, je baigne dans la rosée.

Ça m’a l’air d’un parc, d’un square. Il n’y a personne. Est-il tôt? Levons-nous. Voilà. Ce banc vaut mieux. Sourire. Sourire à tout.

Où suis-je? Qui m’a parachuté ici?

Rappelons-nous. Rappelons-nous hier soir. Facile. J’ai quitté le boulot, rejoint les copains, nous avons bu un coup, puis nous avons bu encore. Mais après? Un trou.

Quelqu’un s’approche. Pas très propre le bonhomme. On dirait qu’il ne me voit pas.

Monsieur! S’il vous plaît! Où suis-je?

Un bourbeux. S’arrête devant mon banc, tremblote paisiblement, me dévisage.

Pardon Monsieur, je me suis égaré, j’ai trop bu hier…

Aucune réaction, pas le moindre mouvement de la lèvre ou de la paupière. Néant. Simplifions mon histoire, ça vaudra mieux.

Je me suis réveillé ici, à l’instant, et c’est trop bête, mais j’ignore où je suis…

Rien. Le rastaquouère parle peut-être une autre langue. 

Do you… 

Il remue. Ses lèvres frémissent. Enfin! Pas trop tôt! Mais rien ne sort. Pas un son. J’avoue que je sens monter une petite frayeur. Je suis brave, mais je me sens dégarni. Et maintenant, qu’est-ce que c’est? Il siffle? Eh oui, il siffle. Cet inconnu me dévisage toujours, et toujours tremblotant, ou peut-être grelotte-t-il, mais il ne fait pas froid. Il siffle.

Monsieur?

Il se détourne lentement, et poursuit son chemin, dans les flocs et les flacs des masses molles qui lui battent les flancs, sifflotant un air sauvage, une sorte de complainte ornithologique.

Monsieur?

J’insiste.

Mons… 

Je ravale ma dernière syllabe, je les ravalerais toutes si je pouvais. Le boueux brandit dans son poing gauche une arme antique, une sorte de dague à poignée d’or semblable à celle de la Clytemnestre de Guérin. Horreur! Des gouttes de sang frais gonflent à la pointe de la lame. Qui a-t-il tué? Vite, sauvons-nous!

Je file droit devant. L’homme ne me poursuit pas, il s’étend sur le banc, indifférent à ma fuite.

Je ne suis pas plus avancé. Un pied devant l’autre dans la boue, bêtement, mais pour aller où? Je finirai bien par rejoindre la civilisation, je saurai bien me repérer. 

Ça y est! Voici la rue! Et des gens, des piétons, des femmes et des hommes! Je bondis en avant, guilleret, mais..

Abomination! 

Je rebrousse chemin, je me précipite derrière les buissons. Tous! Ils sont tous boueux! Tous! Tous! Pire, ils tiennent tous une dague sanguinolente à la main! Qu’est-ce que ce cauchemar?

Je me mords la lèvre, je me tire les cheveux, je me tords les testicules : réveille-toi! Je ferme et j’ouvre les yeux, rien n’y fait : ils sont toujours là, à clapoter sur le boulevard, mes concitoyens engoncés dans leurs enveloppes bourbeuses. Et ces poignards! Et ce sang! Pourtant, tous les visages affichent une indifférence absolue, et ils sifflent.

Est-ce moi qui hallucine? Oui, c’est moi, ça ne peut qu’être moi! Y a pas à dire, ce que les copains m’on refilé, hier, c’est vraiment puissant. De l’hyperdope!

Passons outre les hallucinations. Je me glisse parmi eux. On m’ignore. Tant mieux. À voir leurs dagues, hallucination ou pas, je ne suis pas rassuré. Et ces sifflements, partout. Pas ouï une seule parole depuis mon réveil!

Un doute me turlupine. D’accord, je suis boueux, mais une bonne douche, et je serai moi, à nouveau. Mais le sifflement? Je sors mon téléphone, heureusement que je ne l’ai pas perdu, et je m’enregistre: J’ai bu avec les copains hier soir et j’ai dû prendre une hyperdope hallucinogène et ce matin je me réveille au pays des rossignols boueux.

Stop. J’écoute. Des sifflements. Que des sifflements! 

Hyperdope de merde! 

Ainsi, je siffle. Je ne vois qu’une seule chose à faire: aller me coucher au plus vite, et dormir, dormir pendant deux jours, trois jours s’il le faut!

Hey petit! 

D’où vient cette voix de grand-père? Première voix humaine que j’entends depuis longtemps.

Hey! 

Cet oiseau? Pas possible.

Hey petit, tu devrais pas rester là, il y a un chat qui rôde, Dupont l’a vu ce matin.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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