Daniel Jean et Jean Daniel

Daniel Jean: Quelle surprenante surprise de te rencontrer ici, sur ce trottoir, dans cette ville, dans ce pays, et qui plus est, aujourd’hui! Tu sembles te porter à merveille, je veux dire, Jean Daniel, tu es tout d’un morceau, tout d’une pièce, à première vue du moins, et même à deuxième, oui même à deuxième vue! Tout d’une pièce! Tout est là. La tête! Oh la la, elle est bonne celle-là, la tête! Comme si elle pouvait manquer! Le cou, les épaules, les bras, oui, les deux bras sont bien là, et les mains, j’ai vu la main droite, celle que tu me tends. Oui, voilà, je te la serre, je te la secoue un peu, que veux-tu, c’est le fond d’amitié, les braises de la camaraderie qui grésillent comme une vieille bougie sur ses derniers nanomètres de mèche. Mais ta gauche? Ta main gauche, je ne la vois pas, tu l’as toujours? Ah! La coquine, elle s’ennuyait toute seule au fond de la poche de cette affreuse veste! Donc, la main gauche y est toujours, et les membres inférieurs, bien visibles, jambe et pied droits, jambe et pied gauches, tellement gauches! Ils le sont toujours? Oh ne répond pas, ce sont de ces choses qu’on ne transforme pas, on le voudrait, impossible de métamorphoser la gaucherie. Sauf qu’avec l’expérience, tant d’années depuis notre dernière rencontre, tant d’années à marcher, à trotter, à courser, je parie que tu trébuches moins souvent! Et pourquoi parier, j’en suis certainement certain. Toi Jean Daniel! Tout un. Et au centre de tout cela, le tronc, le bloc sur lequel tout le reste s’attache bien solidement, tout aussi solidement que jadis, et peut-être même un peu plus, vu l’épaisseur de ce tronc, qui a doublé. Ou triplé? Jean Daniel! Jean Daniel! Répéter ton nom me fait filer l’esprit entre notre autrefois et notre maintenant, entre ce temps-là et tout de suite, et ça voyage tant que j’en suis presque étourdi, presque déjà chancelant! Pas toi? Ça fait combien d’années, vieux? On perd le fil, on palpite avec tellement de frénésie chacun de son côté qu’on ne compte plus les lunes! Il y a une éternité, il y a, je dirais, approximativement dix-neuf ans, quatre mois, deux semaines, trois jours et… Et? On perd le fil, mon cher, la vie nous fait fondre le fil! Mais tu es là, inespérément, et je présume, tant l’émotivité m’empoigne, me tient, m’oppresse et me chatouille, que tout cela est un hasard heureux!

Jean Daniel: Tu l’as dit. Pour ma part, je n’ai pas de qualificatif pour cet instant, comme d’ailleurs pour aucun des instants, pardonne-moi l’expression, secondaires de la vie. Voilà donc près de vingt ans, Daniel Jean, que cette violente querelle nous a séparés. Nous aurions pu nous croiser sur ce trottoir des centaines, voire des milliers de fois. Mais lorsque je te voyais au loin, systématiquement je changeais de trottoir, quand cela était possible, et si ce ne l’était pas, à cause du trafic, je m’engouffrais dans une entrée d’immeuble, je grimpais à un arbre, ou je me glissais sous un camion stationné. Je t’évitais, et tu en faisais autant. La plupart du temps, tu tournais simplement les talons et tu te sauvais en courant, sans un regard derrière. Mais aujourd’hui, sans que je ne puisse me l’expliquer, je n’ai pu t’éviter, tu n’as pu m’éviter. Il y a dix minutes, j’aurais tout donné pour esquiver cette conversation. Sauf qu’elle est en train, et bien en train, et la curiosité, peut-être aussi un soupçon de malice, me retient ici, devant toi. Bien entendu, je n’ai ni l’intention de renouer, ni celle d’évoquer les quelques souvenirs joyeux de notre ancienne amitié. Je ne lèverais pas mon verre, vois-tu, au bon vieux temps, comme ces racornis que seule la nostalgie émeut. Pourtant, j’avoue furieusement qu’au cours des deux dernières décennies, ton visage a plus d’une fois fait irruption dans mes pensées. Je t’ai vu mort, et parfois, torturé, dément. Ne te méprends pas. Aucune haine ne m’habite, pas le moindre élan vindicatif, quoique cela aurait pu aller de soi, ne me garde éveillé la nuit. Comment t’expliquer? Ça se présente ainsi. Je marche, l’esprit ailleurs, l’esprit qui se détache du monde pour goûter un instant de repos au sein de l’orthodoxe rêverie, quand soudain un infime détail, une voiture jaune canari, une fausse note, une senteur de sueur, te fais ressurgir du passé. Ça dure une fraction de seconde, et je balaie l’air, je chasse cette mouche en disant, qu’il crève, ou qu’il croupisse, mais ce ne sont même pas des pensées, plutôt des choses souhaitées autrefois et devenues autonomes, qui me visitent sans même que je ne les appelle.

Daniel Jean: Ah mon cher! C’est bien toi! Ça fait chaud au cœur! Il n’y en a pas deux pour s’exprimer comme toi! Je découvre avec plaisir que depuis le temps… Depuis le temps! Depuis le temps! Le temps! Depuis tout ce temps, tu en as appris des choses, tu as gravé dans la matrice originelle une tonne de nouveaux mots! Je m’engouffrais, tu ne disais pas ça. Comme c’est lucide! Et aussi, un soupçon de malice, ah, ça, c’est de la haute voltige, c’est la quintessence d’un oratorio! Cette magnificence est rehaussée par tout le reste, par ce délicat instant de repos au sein de l’orthodoxe rêverie, par ce subtil qu’il crève, l’homme de la circonlocution! Je le clame, Jean Daniel, avec toute l’humble grandeur possible, tu es imparable!

Jean Daniel: Je l’ai été aujourd’hui. Maintenant que civilités et bons mots ont été échangés, je propose que nous allions notre chemin, et que nous reprenions dans la minute nos bonnes habitudes. Évitons-nous à l’avenir, évitons-nous à jamais.

Daniel Jean: Une dernière chose, Jean Daniel. Es-tu devenu clarinettiste, comme tu le promettais à la terre et aux nuages?

Jean Daniel: Non.

Daniel Jean: Et peintre?

Jean Daniel: Non.

Daniel Jean: Tu m’étonnes. Et la philosophie? Ne voulais-tu pas, aussi, professer et persifler la philosophie à l’Université?

Jean Daniel: Non. Non et non. Non au reste. Non à tout. Est-ce clair? Non, c’est non, et un non général, global et gazeux. Je suis tout autre, je suis grand parmi les grands, je suis l’honneur de mon industrie!

Daniel Jean: Comme tu y vas! Une industrie! Un honneur! Et avec la grandeur, il y a certainement de la largeur! De la longueur! De l’épaisseur! Tu as piqué ma curiosité, Jean Daniel, je ne pourrai attendre que nous nous revoyions dans sept mille soixante-dix-sept jours pour connaître ton épopée! Allez, viens dans ce petit square, oui, c’est ça, juste là, assieds-toi juste là, dans le coin gauche. Non, je ne pars pas, je me placerai là, dans le coin droit.

Jean Daniel: Mais Daniel Jean, je devrai crier, pour tout te raconter, je devrai hurler!

Daniel Jean: Hélas, Jean Daniel, moi aussi, moi aussi!

Jean Daniel: C’est bien vrai, tu as raison. Alors, maintenant que nous sommes bien installés dans nos coins respectifs, par où commencer? Que taire? Que dire?

Daniel Jean: Je comprends ta confusion, on ne peut raconter sa vie et ses honneurs grandissimes en long et en large sans prendre quelques sceaux de minutes et de secondes, sans se préparer, quoi, sans longueurs, mais tout en profondeur, avec une brève, et même rapide, introduction, un développement qui ne négligera ni le suspense, ni les rebondissements, pour retomber, atterrir, s’écraser, avec une conclusion surprenante, époustouflante, renversante. Ces bancs de béton sont bien solides, je suis prêt à tout, tout entendre, tout écouter aussi. Mais je vois que derrière ses ronds yeux qui effrayaient tant les filles, dans le temps… Encore aujourd’hui? Derrière ces formidables yeux, je le devine, l’œuvre mature à une vitesse folle, mais elle n’est pas encore mûre. C’est bien, abats tes paupières, incline la tête, obstrue tes oreilles, pendant que tu assaisonnes ta ratatouille, je fais rouler entre nous quelques-uns des ballons avec lesquels je joue depuis toutes ces années. En voici un : j’ai une femme, une seule, et trois enfants de tous les sexes. Nous formons une famille unie par une jolie maison à plafond cathédrale, par un revenu annuel versé bihebdomadairement, par une gentille conscience, par des sentiments sentis, et par une foule de petits bibelots dispersés dans la maison et le chalet. Bong bong! Ça rebondit! Voici un autre petit ballon : je fais de la chirurgie tous les mardis, les mercredis et les jeudis. Bong bong! Je lis au moins un livre par année. Bong bong! J’ai deux chevaux, deux chiens, deux chats, une autruche. Bong bong! Ah? Tu reviens?

Jean Daniel: Daniel Jean, c’est d’un long voyage que je vais te parler, d’une croisade, d’une victoire, d’une gloire! Depuis que les vieilles générations n’offrent plus les routes bien construites, claires et droites, un fardeau immense s’est abattu sur les nouvelles. Il a fallu, et il faut encore, défricher, avancer à coups de machettes dans une jungle vierge, où les obstacles renaissent et se multiplient. Autrefois, il suffisait de naître et de se battre jusqu’au dernier souffle pour trouver sa pitance, maigre ou grasse, et c’était déjà une tâche colossale. Ce combat, les nouvelles générations doivent toujours le mener, mais elles doivent aussi mener celui du défrichement, sans même savoir si le sentier volé à la terre mènera à une destination. Combien se sont heurtés à des murailles, ou ont chuté dans des torrents diaboliques! À la naissance, nous sommes placés les uns à côté des autres sur la ligne de départ. Le signal est donné, et nous nous élançons. La masse fonce dans une seule direction. Quelques-uns choisissent ce qui ressemble à des passages, ils s’y précipitent dans l’espoir de mener plus loin le voyage. Rares sont ceux qui décident de tracer leur propre voie, à l’écart de l’excitation et des bruits. Je suis un de ceux-là. J’ai refusé de suivre la banalité générale, j’ai refusé de me fondre dans la foule. J’ai même refusé d’être un des grands, car je voulais être le plus grand! À quoi sert-il d’être un grand économiste, quand il y a cent grands économistes autour? Pourquoi rêver d’être un grand peintre, quand il y en aura mille tout aussi grands? Notre sens de la vie intime, celui qui enveloppe notre unicité, il faut l’extraire du noyau de notre être pour le synthétiser dans une réalisation originale.

Daniel Jean: Mais, oh grande grandeur, que fais-tu donc de si grand?

Jean Daniel: Je suis le meilleur cireur de chaussures enregistré de tous les temps, voilà. C’est ma vérité.

Daniel Jean: C’est grandiloquemment impressionnant, et nul doute que c’est inspirant. D’ailleurs, me voici inspiré : je me déclare extraordinairement le plus grandissant des chirurgiens! J’ai sectionné ce matin l’appendice iléocæcal du matelot deuxième classe Jean-Daniel Durivage, ce qui l’a tiré des griffes tortueuses de la douleur.

Jean Daniel: On sectionne tous les jours des appendices iléocæcaux. C’est d’un commun.

Daniel Jean: Ne phrasons pas! Dès son réveil, après de brefs glouglous, la victime sauvée des eaux troubles m’a appelé grandesse. Je lui ai bien entendu répondu c’est rien mon petit, mais avoue que dans tout cela, au moins dans le regard de ce deuxième, j’étais à ce moment plus grand que son arrière-grand-père! 

Jean Daniel: Qu’il n’a pas connu. Tu rabiotes.

Daniel Jean: S’il te faut la quantité, j’en ai arraché des centaines d’appendices iléocæcaux sanguinolents!

Jean Daniel: Comme tes collègues. Moi, c’est une autre dimension que j’ai atteinte! Sur trente mille clients, à peine cinq ont manifesté une insatisfaction. Dans cette industrie, le taux d’insatisfaction est de dix pour cent, ce qui m’aurait donné, si je n’avais été qu’un vulgaire cireur, trois mille insatisfaits!

Daniel Jean: J’avoue, c’est effarant. Je m’en boucherais la bouche, si ce n’était d’un détail. Je reconnais à la chaussure, au sabot et à la savate, toute la noblesse qui leur revient, mais entre le veau cousu et le matelot suturé, il y a une galaxie!

Jean Daniel: Du sentimentalisme! Tu dédaignes la pureté, la forme. Moi je fais briller des cuirs mats.

Daniel Jean: Je désengorge des artères!

Jean Daniel: Je ressuscite des godasses.

Daniel Jean: Je connecte des cœurs neufs!

Jean Daniel: Sentimentalisme.

Daniel Jean: Semelle de botte!

Jean Daniel: Que fais-tu avec ce téléphone?

Daniel Jean: Pendant que nous échangeons ces politesses, j’effectue une petite recherche. C’est fou comme on trouve de l’information sur internet.

Jean Daniel: Internet est le dernier gouffre où sombrent les âmes faibles.

Daniel Jean: Grand pessimiste!

Jean Daniel: Je dois partir. J’ai mon sentier, mon sentier vierge dont je dois poursuivre le débroussaillement.

Daniel Jean: Attends! Il y a un cireur, un cireur qui vit très loin d’ici, très très loin d’ici…

Jean Daniel: Eh bien, qu’a-t-il ce petit cireur? Qu’il cire, et puis voilà!

Daniel Jean: Il n’a que deux insatisfaits. Deux sur trente mille.

Jean Daniel: Impossible.

Daniel Jean: C’est enregistré, certifié, catalogué. C’est ça.

Jean Daniel: C’est l’anéantissement.

Daniel Jean: Ne gonflons pas une menue déception pour en faire un boulet de canon! Qu’il y ait quelque part dans le grand chaos universel un autre maître du cirage et de la brosse, cela devrait fouetter ton enthousiasme plutôt que ton cuir. Jean Daniel! Éteins ce dépit qui t’enlaidit! En découvrant à l’instant que tu n’es pas le seul polisseur assez ardent pour faire de la chaussure reluisante le but de sa joute sur terre, tu as touché à ce qui nous dépasse, même en levant les bras, tu as mis le doigt sur la communion des grands esprits! Tu n’es plus seul! N’est-ce pas une merveille? Je comprends, c’est difficile à concevoir, mais il y a un zigoto que la même frénésie réveille chaque matin! Non, mais cesse de remuer. Je crois que tu ne te rends pas compte. Calme-toi! Immobilise-toi! Jean Daniel, paralyse-toi deux secondes, le temps de raisonner avec moi! Voilà. Raisonnons. Il y a lui. Il y a toi. Vous polissez jusqu’à la folie. Vous êtes les meilleurs. Mais lui ne te connaît pas, et à cette charmante minute où nous avons cette conversation, toi et moi, le pauvre, seul dans sa lointaine baronnie, batifole et se gausse dans l’ignorance la plus fuligineuse! Un sot, quoi! Mais rassieds-toi! Rassieds-toi! Je n’insulte pas ton confrère, je marque à ton avantage ce qui vous distingue l’un de l’autre.

Jean Daniel: Si je connais son existence, il n’y a aucune raison qu’il ignore la mienne.

Daniel Jean: Il vit à cinq mille sept cent quatre-vingt-trois kilomètres d’ici! Régnez sur les chaussures de vos pays respectifs, tirez-en toute la grande grandeur dont vous avez besoin, aucun de vos sujets ne soupçonnera jamais l’existence de l’autre seigneur-cireur.

Jean Daniel: Ce serait un mensonge, une chaîne qui me tirerait en arrière.

Daniel Jean: Il y a de l’espace et de la clientèle pour deux!

Jean Daniel: Être deuxième, c’est ne plus être! Ma vie bascule dans une fosse, je suis un bœuf qu’on mène à l’abattoir.

Daniel Jean: Bah, inutile de ruminer de sombres enchantements! Nous nous reverrons, mon cher Jean Daniel, nous nous reverrons dans dix-neuf ans, quatre mois, deux semaines, trois jours et deux heures. Et malgré tes vacheries, je serai encore là pour toi, comme je l’ai toujours été, quoique pas toujours à ta convenance.

Jean Daniel: Dans vingt ans! Si je vis encore!

Daniel Jean: Jean Daniel, n’exagérons pas, ça suffit. Je disais cela pour conclure, pour clore notre conversation sur une note gaie, conventionnelle.

Jean Daniel: Pourquoi serions-nous vivants dans vingt ans? Nous le sommes si peu aujourd’hui.

Daniel Jean: Tu t’égares, Jean Daniel. Moi j’ai faim, je pars.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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