Une vocation tardive

À la fin de sa ronde des estropiés et autres alités, docteure Xavière Charette entre avec sa fiche de résultats dans la chambre de Malo Milot. Le diagnostic terrasse Milot. Il n’y a plus rien à guérir en lui, l’inéluctable conclusion approche au galop et il vaudrait mieux consacrer ces derniers pas sur scène à sa maman et son cousin Martial, qui attendent de l’autre côté de la porte, dans un corridor inhospitalier. Mais Milot refuse. Il demande un sursis, du papier, un stylo. Il insiste, persiste et résiste.

DRE CHARETTE: Un sursis, ce n’est pas gratuit. Quand c’est cuit, c’est cuit, faut retirer la casserole et rêver à son auréole.

MILOT: Je n’avais pas prévu de m’effacer si tôt. Je ne veux pas expirer dans un souffle de mots insignifiants! Je suis un poète, je veux graver sur le grand tableau de l’humanité des mots indélébiles!

DRE CHARETTE: Poète? Votre œuvre parlera pour vous. Laissez-vous aller, moi je dois y aller.

MILOT: Mon œuvre! Là est tout le problème. Elle n’est pas écrite. Je vous en prie, un sursis, un stylo, un papier! De grâce!

DRE CHARETTE: Je peux vous injecter une dose du Supertruc, mais c’est cher, et même plus, ça vous ruinera.

MILOT: Riche ou dépouillé, qu’importe, on ne refuse personne à l’entrée. Je vous en prie, piquez, plantez, injectez!

DRE CHARETTE: Vous y gagnerez, avec un peu de chance, cinquante-huit minutes et des poussières. Sortez votre carnet de chèques.

MILOT: Voilà, inscrivez la somme vous-même, et procédez, le temps presse.

DRE CHARETTE: Calmez-vous, je ne trouve pas votre veine.

MILOT: Cherchez bien, j’en ai partout.

DRE CHARETTE: Celle-ci me semble bien dodue, bien docile, bien douce. Hop! J’y plonge!

MILOT: Maintenant, vite, un stylo, un papier. J’ai une œuvre à engendrer, ériger, achever.

DRE CHARETTE: Bien sûr, sinon à quoi bon. Un stylo, celui-ci vous plaît, oui? Un papier. Je vous en donne même deux, pour vos œuvres complètes. Permettez-moi quand même de vous demander, à vous voir dans la hâte, pourquoi ne pas y avoir pensé avant, lorsque vous aviez tout votre temps?

MILOT: J’ai toujours pensé que j’avais tout mon temps. Même hier.

DRE CHARETTE: Mais la poésie ne vous appelait pas? Une vocation, malgré soi, il faut y répondre.

MILOT: J’y réponds là, j’y réponds. C’était une vocation tardive.

DRE CHARETTE: Adieu donc, on ne se reverra pas. Je lirai… Je ne lirai pas vos œuvres. Qui lit de la poésie, aujourd’hui?

MILOT: Adieu! Adieu! Laissez-moi écrire! J’écris. J’écris et je meurs.

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