Ça va

Une rue déserte, la nuit. De longues ombres de lampadaires. Deux silhouettes d’hommes se rencontrent, s’arrêtent.

– Régis! Quelle surprise! Comment ça va?

– Jean-Philippe, c’est toi! Je ne m’attendais à pas à te rencontrer, toi, dans cette rue, à cette heure-ci. D’ailleurs, dans ce quartier-ci, on ne rencontre jamais personne à cette heure-ci, n’est-ce pas, à part quelques égarés, et parfois quelques types louches qui jouent du couteau pour vous faucher le porte-monnaie, le pantalon, la veste, les tennis, ils ne vous laissent que les caleçons et vous avez l’air con, seul devant ces immeubles silencieux, personne n’ouvrira, personne n’appellera les flics, alors vous courez jusque chez vous mais devant votre porte vous vous rendez compte, évidemment, que vous n’avez plus vos clefs, et comme vous vivez seul, pas moyen d’entrer, et à cette heure-là, sans téléphone, parce que ça aussi ils l’ont pris, comment appeler le service de serrurerie d’urgence, un service qui n’existe probablement pas, ça m’étonnerait, faudrait que je me renseigne, quand je suis arrivé dans le quartier, je n’ai pas fait enquête, j’ai vaqué à mes occupations sans arrières-pensées, sans dresser une liste de tous les inconvénients, parce qu’avec le divorce chaque petite minute de la journée où je ne travaillais pas s’engouffrait dans d’épuisantes négociations, par l’intermédiaire de mon avocate, évidemment, pour conserver l’essentiel de ma collection de fourchettes, dont la plupart ont été acquises bien avant le mariage, et si certaines l’ont été après, elles ont alimenté ce merveilleux mouvement qui a mené à la fin de ce malheureux intermède, parce qu’elle refusait égoïstement de me suivre dans les passionnantes aventures au Sri Lanka, en Indonésie, en Afghanistan, en Mongolie, bref partout où mes recherches m’indiquaient la présence de spécimens rares, pour lesquels, je dois l’avouer, d’importantes sommes ont parfois dû être investies, en particulier cette fois à Constantine où j’avais acquis une superbe fourchette ancienne en or, gravée, qui m’a coûté près de mille dollars, et qu’un touriste floridien a tenté de me chiper à la façon pickpocket lorsque je traversais un pont suspendu qui me donnait des sueurs froides, et heureusement qu’une touriste chartraine qui marchait derrière nous a tout vu, elle lui a saisi le poignet, qu’elle a tordu d’un geste gracieux, mais puissant, qui l’a contraint à abandonner ma fourchette, et sitôt qu’elle l’a relaché, il a filé se perdre dans la foule pendant que je la remerciais, et pour montrer ma reconnaissance je l’ai invitée à prendre un verre, elle a accepté, mais ensuite, elle a insisté pour que je la suive sur le traversier Alger-Marseille et comme j’avais ma fourchette et plus rien à acheter à Constantine, j’ai sauté dans sa Clio, et elle a foncé vers Alger, et durant la traversée nous avons bien bu bien mangé bien baisé et à Marseille il faisait beau, elle connaissait un antiquaire, un de ses anciens amants, il m’a vendu une fourchette en argent pour moins que rien, et la route vers Chartres m’a permis de la connaître davantage, j’ai prolongé mes vacances de deux semaines, elle vivait dans une toute petite rue à l’ombre de la cathédrale, et juste en bas, il y avait un café avec de jolies tasses vertes où je passais des heures à lire lorsqu’elle partait pour le boulot, si bien que je perdais le fil du temps et des lieux, mais un matin, sur la place devant le café j’ai entendu un vieux couple qui avait l’accent d’ici, alors tu t’en doutes, ça m’a rappelé ma femme, mon éventuel retour, et sans hésiter je l’ai appelée, mais je l’ai regretté dès la cinquième seconde lorsqu’elle m’a affublé de noms vulgaires, alors j’ai eu à interrompre la communication pour ne pas troubler cette matinée radieuse, pour ne pas assombrir cette journée où la soeur de ma chartraine m’avait promis de me faire visiter la région, ce que nous avons fait, visites dans plusieurs petits villages, la motte ancienne de Châteauneuf-en-Thymerais, le château de Maillebois, le château de Dampierre-sur-Blévy, et même une jolie ferme que ses amis, les amis de la soeur de ma chartraine, avaient racheté il y a une dizaine d’année, et où nous avons fais la sieste et l’amour, avant de rentrer pour dîner place Marceau où nous étions au moins sept ou huit à manger boire rire, jusqu’à ce qu’on se laisse, mais dans un fouillis total, parce que l’alcool avait embrouillé les gens et leurs liens si bien que je me suis retrouvé avec une Allemande qui parlait peu français, mais qui m’a fait comprendre en se déshabillant que je lui plaisais, ce qui m’a étonné vu la tête que je me devinais après cette journée à la campagne, et tout cet alcool, et l’heure tardive, sauf qu’il y avait derrière le petit pavillon qu’elle louait un jacuzzy qui nous a fait le plus grand bien, tellement que nous n’avons pas dormi de la nuit, entre le lit, le champagne et la flotte, gais et langoureux, bien qu’au matin elle avait une sale gueule, ça va de soi, elle est revenue en fin d’après-midi pendant que je dormais encore, ce qui lui a plu, à ce que j’ai compris car entre nous la communication dépassait rarement les gestes qui, reconnaissons-le, s’accordaient mieux que n’importe quelle parole, n’importe quels mots doux, promesses, aveux, et tout le tra la la habituel dont nous nous sommes dispensés pendant au moins deux ou trois jours, jusqu’à ce que ma chartraine rapplique, je l’avais presque oubliée, avec ma fourchette en or et un grand sourire, ce qui m’a soudainement rappelé que je devais prendre l’avion le lendemain pour rentrer à la maison, sauf que j’avais omis d’acheter un billet, et je ne pouvais sérieusement envisager de tout abandonner maintenant, c’était au-dessus de mes forces, et quand ma chartraine a proposé une virée à Paris pour le weekend évidemment tout l’univers me criait d’accepter, non sans avoir aussitôt écrit un courriel à mon patron, ma lettre de démission, merci pour tout, et un petit mot à ma femme, je resterai un peu plus longtemps, et après Paris il y a eu Franckfort, et Berlin, et Bruxelles, et Londres, et je vivais chez l’une, puis chez l’autre, on me donnait de petits boulots, j’évitais de toucher à mes économies, je pressentais que cette folie s’étiolerait, même si dans la force du maelstrom qui nous emportait il m’était impossible de deviner si c’était pour demain ou pour l’an prochain, et sans surprise, après sept mois, ma chartraine nous a quittés pour suivre un ingénieur de Dreux, sa soeur a accepté un poste à la Défense, et même si l’Allemande comptait bien rester quelques mois encore, elle ne souhaitait pas m’avoir dans son lit tous les jours, tandis que les autres de la bande commençaient à se faire des enfants ou à s’épouser ou les deux à la fois, ne me laissant d’autre choix que de voleter de mes propres ailes, mais sortant de cette aventure comme d’un tordeur, je ne possédais en guise d’aile que de chétifs moignons, j’avais plus l’air d’une poule perdue dans le traffic que d’une hirondelle filant au-dessus de la mer, alors j’ai organisé une fête d’adieu où même ma chartraine et son ingénieur se sont pointés, et le lendemain j’étais dans l’avion, dépaysé, le sac plein de fourchettes et tous les papiers de divorce, que j’avais reçus quelques mois plus tôt, dûment signés et froissés au fond de ma valise, qui ne tenait plus fermée que grâce à deux sangles oranges cadeau de l’ingénieur de Dreux, mais qu’importe, je n’ai plus cette valise, je l’ai jetée dès mon retour qui, ma foi, a été plus cahoteux que je ne l’espérais, entre mon ex et la recherche d’emploi, mais des temps plus sereins s’annoncent, heureusement, avec ce nouveau poste, avec cette nouvelle vie qui m’est offerte comme un cadeau, comme si j’avais vingt ans, comme si je pouvais tout recommencer, et surtout, partir et repartir encore mille fois, parcourir la terre à la recherche de fourchettes, c’est ma passion, que veux-tu, et j’espère que je ne perdrai pas la fourchette de Constantine dans les négociations du divorce, et toi, Régis, dis-moi, ça va?

– Ça va.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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