Il ne faut jamais se fier aux moustiques du lac Doris 

J’étais étendu nu devant ma petite cabane, sur une île au centre du lac Doris. Mon oncle, qui m’a laissé la cabane et l’île à sa mort, m’a toujours répété que là, les moustiques piquaient comme ailleurs, mais sans douleur, sans infection.

Épuisé de ma vie trépidante en ville, j’avais décidé de passer mes vacances au lac Doris, parfaitement seul pour un mois. Du matin au soir, je regardais les canards sur le lac, je comptais les ronds des poissons dans l’eau, et je lisais Alfred Jarry.

Étendu, donc, les yeux fermés, je goûtais la chaleur de cette belle journée d’août. Je crois que je me suis même endormi, comme cela m’arrivait souvent, depuis mon arrivée au lac Doris.

Soudain, un chatouillement. J’entrouve un œil, j’aperçois un moustique sur mon gros orteil. Me rappelant les propos de mon oncle, je ne m’en soucie pas, et je referme l’œil, décidé à goûter les rayons de ce beau grand soleil mauricien. Si ce moustique m’a piqué, je n’en ai rien su puisque je n’ai rien senti. Mon oncle avait raison.

Je m’abandonne à la douceur chaude de cette fin de journée, je bâille, je m’étire, l’intensité du rouge sur mes paupières diminue peu à peu. J’ai faim, j’ai soif, il est grand temps de casser la croûte.

J’ouvre les yeux, prêt à me lever. Stupéfaction! Toute la surface de mon corps est couverte de moustiques à l’œuvre! Ils sont des dizaines, peut-être des centaines, à me sucer le sang. Mais je ne sentais toujours rien, pas la moindre douleur.

N’empêche, tous ces moustiques, c’est dégoûtant. Je me secoue, je me lève et cours m’habiller dans la cabane.

Le lendemain, les moustiques reviennent, mais cette fois je les chasse, malgré moi.

Sauf que le surlendemain, je m’endors à nouveau, et à nouveau un bataillon complet de moustiques m’a pris d’assaut. Je les chasse d’une main molle, parce que c’est ce qu’il faut faire, mais à vrai dire, je commence à m’en balancer. Je ne sens rien, je n’en souffre pas, à quoi bon s’inquiéter.

Les jours suivants, les moustiques piquent à coeur joie, comme si leurs copains leur avaient indiqué la bonne adresse, celle où on peut boire à bar ouvert, à volonté. Et on me pique, et je ne sens rien, et mes vacances coulent doucement près du lac Doris, où j’oublie de plus en plus mes amis de la ville. Et mes collègues. Et mes clients. Et mes maîtresses.

Puis vient, ce jour-là j’ai l’âme triste, le moment de partir, de quitter le lac Doris pour n’y revenir que l’an prochain. Rapidement, j’empile mes rares bagages, je saute dans le lac pour me laver une dernière fois, et je me dis qu’un petit rasage me fera du bien avant mon retour dans la civilisation.

Mais je ne trouve pas de miroir dans la cabane. C’est curieux, je n’avais pas remarqué cette absence jusque là. Faut croire que je ne m’ennuyais pas trop de ma gueule.

Je me rappelle soudain le couteau de chasse que j’ai apporté avec moi. Ça fera l’affaire. Je sors mon rasoir, je lève la lame du couteau, mais il n’y a rien. Je ne vois absolument rien dans le reflet. Enfin, si, je vois quelque chose, mais pas moi. Je vois le mur derrière moi, et les raquettes accrochées à un clou. Mais où suis-je?

Je me parcours le corps des yeux, et je vois tout, mes mains, mes jambes, mon ventre, tout ce qui s’offre à mes yeux, je peux le voir, mais impossible d’en voir le reflet dans la lame.

Je fourre toutes mes affaires dans mon sac, que je lance dans le canot. Je traverse le lac, je cours et je marche et je cours jusqu’à ma voiture, dix kilomètres plus loin. Dès que je l’atteins, je me précipite sur un rétroviseur dans l’espoir d’y revoir ma gueule. Il n’y a personne.

Je saute en voiture, je fonce vers le premier village où je m’arrête dans une station-service. Je demande les clefs des toilettes, mais le commis ne me prête aucune attention. Impatient, j’allonge le bras, et je saisis la clef. Une fois dans les toilettes, je me jette sur le miroir. Je n’y vois rien, pas même mes vêtements. Je n’existe plus.

Je sors des toilettes, j’aborde la première cliente qui se présente. Je lui tapote l’épaule, elle se retourne, mais ne voit rien. Elle hausse les épaules et s’en va. Je suis un fantôme. Pourtant, je ne suis pas mort! Mais que suis-je devenu? Que s’est-il passé?

Les moustiques! Ce sont les moustiques du lac Doris!

Machinalement, je roule vers la ville, vers ma vie. Mais si on ne me voit pas, si personne ne m’entend, si je n’existe plus pour quiconque, à quoi bon? Ne paniquons pas. Laissons quelques jours passer, quelques semaines.

Si jamais je ne réapparaissais pas, peut-être faudra-t-il songer à m’installer définitivement au lac Doris.

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