Le paradis 

Une annonce postée en ligne, avec publicité très simple. Places au paradis à vendre. Un nom, Le Portier. Un courriel, un numéro de téléphone. Comme des milliers d’autres internautes, Al éclate d’un grand rire gaulois. Il saute sur son clavier, écrit ce qui lui passe par la tête.

AL: J’voudrais bien aller au paradis, seulement, le paradis n’existe pas. En plus, mon surnom est Shark. Si votre paradis existait, je ne suis pas certain qu’on y accueillerait des types comme moi.

La réponse n’a pas tardé, à croire qu’elle a été envoyée par un robot.

LE PORTIER: Bonjour Al. Merci de l’intérêt que vous portez à notre entreprise. Notre paradis existe, nous pouvons vous le confirmer. Tous les humains y sont admis, nonobstant la vie qu’ils ont menée.

AL: Prouvez-moi qu’il existe, votre satané paradis!

LE PORTIER: Nous avons deux cent trente-trois mille clients, dont les deux tiers y sont déjà, au paradis. C’est la preuve sociale.

AL: La quantité ne garantit pas la qualité, bonhomme, du produit. Si je voulais y aller, au paradis, je n’aurais qu’à entrer à l’église, trois prières et j’y aurais accès, gratuitement.

LE PORTIER: Cette voie n’est plus aussi certaine qu’elle l’était. Le paradis de l’Église commence à déborder, alors on est beaucoup plus réticent de ce côté à y admettre de nouveaux locataires. Tandis que nous, nous disposons d’une toute nouvelle concession, avec un nombre très élevé de places. Limité certes, mais élevé tout de même.

AL: Une concession, c’est quoi votre truc? C’est une secte?

LE PORTIER: Pas de croyance chez nous, pas de rite, rien. Tant que vous vivez, vous en faites à votre tête, et quand vous mourrez, nous nous occupons du transfert. Tous frais compris.

AL: Le paradis, à l’origine, ils l’ont inventé pour nous décourager de mentir, de voler, de tuer. Alors vous, vous prenez tout le monde?

LE PORTIER: Tout le monde, oui. Sans exception.

AL: Vous dites que même moi, qui ai trahi mes amis, qui ai volé, cambriolé, dévalisé, fraudé, qui ai même, à deux ou trois occasions, provoqué la mort prématurée de gens qui avaient de sales gueules, donc moi je pourrais entrer dans votre paradis? Ça n’a aucun sens. Si c’est rempli de cambrioleurs, d’assassins, de violeurs et de dictateurs, c’est plus un paradis, c’est l’enfer!

LE PORTIER: C’est le corps qui commet tous ces crimes, le corps avec son cerveau bien matériel. Quand le corps a disparu, il ne reste que l’âme, qui alors retrouve sa pureté.

AL: C’est débile. Je ne serai jamais pur. Jamais.

LE PORTIER: Vous le serez, que vous le vouliez ou non.

AL: Si je passe à la confession, et tout le tra la la? C’est du vent, tout ça.

LE PORTIER: Pas de confession, pas de pénitence, rien. Je vous l’ai dit: notre paradis n’est pas celui de l’Église. Nous gérons notre propre concession. Le seul inconvénient, vous l’aurez compris, est que vous n’y rejoindrez pas vos proches, s’ils entrent dans le paradis de l’Église. Il est impossible de passer d’un paradis à l’autre, pour l’éternité.

AL: Je ne crois pas au paradis, alors ça règle le problème. Mais je trouve votre idée originale, j’imagine que vous attirez bien des bêtas!

LE PORTIER: Plusieurs de vos connaissances sont déjà inscrites. Je ne dirai pas vos amis, car ça, vous n’en avez pas, n’est-ce pas?

AL: Qui s’est inscrit? Quel imbécile parmi les copains s’est inscrit?

LE PORTIER: Service absolument confidentiel. Nous ne révélons rien sur l’identité des clients. Mais songez-y. Voulez-vous vous retrouver seul, après votre mort? Vraiment seul cette fois, encore plus que maintenant? Vous n’y croyez pas, d’accord, mais si c’était vrai tout de même, vous seriez alors dans un beau pétrin. Tout seul à errer dans les limbes, pour l’éternité.

AL: Je ne suis pas si seul que ça.

LE PORTIER: Si.

AL: Peut-être. Vous faites chier.

LE PORTIER: Vous voyez. N’hésitez plus. Inscrivez-vous. Qu’avez-vous à perdre?

AL: Faut faire quoi?

LE PORTIER: Nous n’avons besoin que de votre nom complet, la date et le lieu de votre naissance, pour qu’à votre mort nous ne vous confondions pas votre âme avec celle d’un autre.

AL: Et c’est tout?

LE PORTIER: Pour le paiement, nous acceptons toutes les cartes de crédit, ainsi que les virements bancaires en ligne.

AL: C’est… C’est combien?

LE PORTIER: Cinquante mille, payable en un seul paiement.

AL: Je vous fais un virement. Pas grave si c’est du fric gagné en vendant un peu de poudre?

LE PORTIER: Tous les paiements sont bons, mon bon, pour aller au paradis!

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

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