C’est nul

La femme, la cinquantaine, jolie, l’asperge de poivre de cayenne comme un gros cochon cuit dans une recette sud-américaine. Il tombe à genoux, s’essuie les yeux, ce qui aggrave l’irritation. Elle tire de son sac un revolver, tire un coup. Il s’écroule, blessé seulement, mais hors d’état de nuire. En attendant les secours, elle se penche vers le corps allongé sur le trottoir, lui plaque le canon de son arme sur la nuque, exige qu’il lui raconte.

SALVA: T’es vraiment un pauvre bonhomme, toi. T’en prendre à une femme de mon âge! Tu serais pas un peu pervers? Non? Alors quoi?

MIMOR: Je voulais simplement terminer ce que j’avais commencé. Tu te souviens, c’était il y a un siècle, une séparation, un départ, de ce genre de départ que, dans un roman, on attribuerait à la guerre, à son mouvement qui m’aurait transporté à l’autre bout de la terre, si loin que j’aurais eu du mal à revenir, mais évidemment, il n’y a pas eu de guerre, ce n’est pas ça, tu sais, j’oublie ce que c’était, en vérité je n’ai pas le temps de retrouver ce que c’était, un tourbillon, ça c’est certain, mais qu’est-ce qu’il l’avait provoqué, une quête, des passions, des rêves, un élan vers ce qu’à l’époque nous appelions un avenir, comme si j’étais tombé dans la rivière, juste là, au bout de la rue, emporté par le courant, ballotté de ville en ville jusqu’à aboutir dans un autre pays, puis un autre et un autre encore, m’éloignant sans jamais pouvoir me retourner, manquant me noyer plus d’une fois, incapable de m’accrocher à la rive, à une branche, à une racine, et j’ai dû finir par m’évanouir, car je me suis retrouvé couché sur le pont d’un navire battant pavillon Brésilien, sous des regards ahuris qui m’affolaient, car combien d’années s’étaient écoulées, et tu le sais aussi, elles se sautent les unes sur les autres les années, elles se bousculent, et tout ce qu’on peut en faire, des années, des carrières enrobées d’enfants et d’amours et de hobbys pour oublier qu’on a tout oublié, oui, je ne m’en cache pas, et ce n’est qu’en Patagonie que j’ai réalisé que je vieillissais, cinq enfants dispersés sur la terre, quelques femmes, toutes parties et revenues et reparties, cela m’étonne, j’en perds l’équilibre, je vacille à tel point que j’ai commencé à collectionner des fourchettes rares, j’y ai consacré une véritable fortune, déterminé à ne pas m’arrêter pour rajeunir le souvenir, pour plonger dans cette piscine de laquelle je n’aurais jamais dû sortir, malgré la nuit, malgré le froid, j’aurais dû devenir poisson, homme-grenouille ou méduse, j’aurais dû et je le savais, de tout temps je le savais, je n’avais pas à réfléchir ou à méditer, c’était en moi, c’était là, alors quand j’ai bradé ma collection pour moins que rien il n’y avait pas d’autre regret que celui d’avoir dispersé tous ces jours dans tous les vents du monde, impossible à rattraper, et je ne m’y serais jamais essayé, surtout à ce moment-là où cette longue errance n’avait plus d’importance, puisqu’il ne s’agissait pas de remonter le temps mais de trancher à travers le temps et l’espace, de filer en ligne droite jusqu’à destination, sans que n’en connaisse vraiment la nature, confiant de l’atteindre envers et contre mes doutes, plus confiant alors que je ne l’ai jamais été, n’écoutant ni la raison ni les conseils qui suintaient des murs de vacarme qui se dressaient de chaque côté de ma course, fort, vif et surtout, inébranlable, tu comprends, alors quand j’ai volé vers toi, quand j’ai atterri sur toi et que je t’ai embrassée, je complétais dans la grâce la montée interrompue dans ce jadis fondu dans notre présent.

SALVA: Mimor? C’est toi? C’est bien toi?

MIMOR: Hélas.

SALVA: Tu saignes. Tant d’années! Tu vas y rester, mon petit Mimor. C’est dommage. Tu aurais dû appeler avant, m’envoyer un courriel, je serais passée chez la coiffeuse, je n’aurais pas mis ce vieux pantalon et cette blouse démodée, je t’aurais donné rendez-vous sur la grève, nous aurions marché. Tandis que là, tu saignes. C’est nul.

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