J’irai pleurer et rire avec elle 

Elle pleure, elle rit, elle pleure, elle rit, et ça dure depuis que le soleil est à son zénith dans le parc. Des mômes lui ont lancé des cailloux, des vieilles ont marmonné, un type à souliers italiens l’a insultée. Malgré tout, malgré eux, elle pleure et elle rit encore. Elle a peut-être vingt-cinq ans, de longs cheveux en ondes douces, des vêtements simples, un jeans, un pull jaune, elle tient entre ses doigts une fleur, une campanule qu’elle a cueillie dans le sentier qui traverse le champ en friche.

Un jeune homme s’assied à deux mètres d’elle, comme elle, en tailleur. Il tient lui aussi une fleur, une marguerite, qu’il a cueillie le long du fossé qui mène au parc. Il a son âge, peut-être légèrement plus. Jeans et t-shirt, il ferme les yeux, se balance légèrement au rythme d’une musique douce, que lui seul entend.

Je me suis assis ici par habitude, j’y viens tous les jours, à des heures différentes. Ça dépend de mes cours, de mon boulot. Parfois je lis un livre. Souvent, devrais-je dire, je lis un livre. Aujourd’hui, je n’ai pas de livre. Je n’avais envie que de regarder les gens, j’adore les observer aller et venir, s’asseoir pour écouter de la musique, écrire des messages sur leurs téléphones. J’en vois peu avec des livres, alors quand ça arrive, forcément nous nous sourions. J’ai cette marguerite, que j’apporterai chez moi. Je m’endormirai en la regardant, et peut-être en rêverai-je. Cette fille qui a la larme à l’œil, mais qui sourit, qui rit même. Étrange. J’ai le sentiment de la connaître, de l’avoir toujours connue. Pourtant, non, je ne l’ai jamais vue, ni ici, ni à l’Université, ni ailleurs.

Elle se lève, mais avant de partir, elle pose sa campanule devant le jeune homme, et s’éloigne dans un des sentiers du parc.

Le jeune homme a ouvert les yeux, il prend délicatement la fleur, qu’il hume avant de se replonger dans ses pensées.

Du sentier principal surgit à bicyclette le gardien du parc, casquette sur la tête, sifflet au cou. Il freine bruyamment devant le jeune homme, se penche et harponne de ses longs doigts secs les deux fleurs, la marguerite, la campanule. Le jeune homme l’interroge du regard, le gardien lui explique qu’il est interdit de couper les fleurs dans le parc. Amende de cinq cents dollars, payable dans les trente jours sinon c’est la prison, un mois.

Cinq minutes plus tard, il n’y a plus personne. Plus de jeune homme, plus de gardien.

Je n’aurai pas l’œil sur ma marguerite lorsque je m’endormirai ce soir. Ni sur la campanule de cette fille. Si je la revois, j’irai pleurer et rire avec elle.

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