Attendre le ricochet

Un banc sur un boulevard, un homme assis, des passants. Une femme ralentit, considère la nuque de l’homme, poursuit son chemin. Dix mètres plus loin, elle fait demi-tour.

MARINA: Octave! Que fais-tu ici? Tu n’es pas censé être au boulot? On t’a congédié?

L’homme sursaute, lève les yeux vers elle, les écarquille comme s’il ne la reconnaissait pas. Il finit par sourire, maigrement.

OCTAVE: Comme c’est curieux. Je t’avais oubliée, Marina. Qu’étais-tu devenue?

MARINA: Tu blagues? Nous nous sommes parlé hier matin, comme tous les matins de la semaine quand tu prends ta pause café. D’ailleurs, à cette heure-ci, tu ne serais pas censé entrer au bureau?

OCTAVE: Je crois que cette vie-là, c’est terminé. Un sentiment, profond. Tu vois, j’ai toujours eu l’impression de vivre à côté de ma vie. Oh, pas très loin, juste à côté. En parallèle, en quelque sorte. Oui, c’est ça. Je vivais en parallèle avec ma propre vie, sans jamais l’atteindre. Alors tu comprends, dans cette situation, j’aurais pu vivre ainsi pendant des années, pendant toutes les années que j’aurai à vivre, sans me rapprocher de ma vie. Pourquoi tu fais cette tête-là? Ça n’a aucun sens, ce que je te raconte?

MARINA: C’est pas un peu tordu, ton histoire? Je ne veux pas être impolie, mais tu me parles de ta vie en parallèle avec ta vie, enfin, tu ne divagues pas un peu? Ça me semble fou, tout ça.

OCTAVE: Fou?

MARINA: T’es certain que ça tourne rond, là-haut? Je vais t’avouer, ça me rappelle Brittany. Tu te souviens de Brittany? Eh bien! L’an dernier, elle me débitait des salades, un peu comme toi en ce moment. Je lui ai conseillé de voir un psy, mais elle l’a mal pris. N’empêche qu’une semaine plus tard, elle était morte. Oui, vraiment. Surmenage, dépression, la cervelle n’a pas tenu le coup. Tout a pété, et la pauvre, elle s’est crevée. Faut pas le prendre mal, mais dans cette boîte, on y passe tous un jour ou l’autre. On croule. On étouffe. C’est pour ça qu’ils ont embauché un psy. Deux ou trois séances, et hop, c’est reparti. Voilà. Maintenant, c’est peut-être ton tour. Y a pas de honte. J’y suis passée, j’y retournerai l’an prochain.

OCTAVE: J’y suis passé aussi. Mais ce n’est pas ça.

MARINA: Mais alors, que fais-tu là, sur ce banc, immobile, alors que tu devrais être assis devant ton bureau?

OCTAVE: J’attends. Tu ne t’en rends pas compte, mais tout vient  si nous apprenons à attendre.

MARINA: Et tu attends quoi? Tu peux me le dire?

OCTAVE: Le ricochet.

MARINA: Le quoi?

OCTAVE: Le ricochet. Ces balles qui partent dans toutes les directions, un jour, il y en aura une pour moi. Par ricochet.

MARINA: Laisse-les se tirer dessus, et mets-toi à l’abri. Tu sais que tu pourrais en mourir. Brittany est morte, bel et bien morte, tu sais!

OCTAVE: Ne sois pas pessimiste. Tout le monde n’en meurt pas. Un ricochet, ça te sort du néant, ça te ramène chez les vivants.

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