En exil

Nous vivons en exil. Toujours. J’ai douze ans, et d’aussi loin que je me rappelle, nous avons toujours fait nos bagages en vitesse pour partir en exil. Nous ne les avons jamais complètement défaits, jamais eu le temps de nous installer quelque part. Mes parents, ils entretiennent de drôles d’habitudes, dont celle de ne jamais être contents. Ils ne sont pas les seuls, je sais bien. Leur problème, c’est que ça les démange, et ils le crient à pleine voix, ils l’écrivent, ils le chantent, ça n’en finit plus. D’un pays à l’autre, ils s’activent, en un clin d’œil ils émergent de l’anonymat, et les quelques semaines de calme éclatent et la déflagration nous secoue. Parfois, nous restons sur place assez longtemps pour qu’on nous inscrive à l’école. Les enseignants nous demandent, ils le font tous, d’où nous venons, quel est notre pays d’origine. Au début, je nommais le premier pays dont je me souvenais, et c’était invariablement le pays que nous venions de quitter en vitesse. À vrai dire, j’ai oublié le pays où je suis né. Je ne l’ai peut-être jamais su. Ça me servirait à quoi? J’imagine qu’on m’a conçu dans un pays, que je suis née dans un autre, qu’on m’a donné le sein dans un autre encore. Je n’ai pas de home land, je suis fille de nomades contestataires. Conformiste. Je ne me suis jamais rebellée contre cette vie qu’on me fait mener. J’accepte tout, je me sauve quand il faut se sauver, je cours quand il faut courir, je me cache quand il faut se cacher, je suis une bonne fille contre qui ses parents n’ont rien à redire. Autrement, j’imagine que je les aurais encombrés, ils m’auraient abandonnée à mon sort. Mais il n’y a rien à craindre, je veux bien manifester contre l’injustice, contre la misère, contre l’exploitation, contre la corruption, contre tout ce que mes parents dénoncent, d’une contrée à l’autre, d’un océan à l’autre. Je le répète, je suis conformiste. Comme eux, je suis révolutionnaire, je ne crains pas de me faire des ennemis, je ne crains pas l’exil et la répression. Je me demande si un jour, nous nous arrêterons assez longtemps pour que je me fasse des amies. Et plus tard, aurais-je le temps de rencontrer mon révolutionnaire charmant? L’idéal serait de partir en exil en groupe, question de nouer des relations. Mais d’un pays à l’autre, nous finissons toujours par perdre de vue nos compagnons. Ils se répandent un peu partout sur la terre, dans toutes les directions. Parfois, par hasard, nous retrouvons des gens que nous avions connus dans un pays, jadis. Mais ça ne dure jamais. Ils partent à nouveau de leur côté, et nous du nôtre. Certains, parfois, ne partent plus. Ils deviennent muets, ou ils font semblant, et on ne les chasse plus. Je ne crois pas que mes parents deviendront muets, du moins, pas de sitôt. Ils ont encore beaucoup trop d’énergie dans les mâchoires, et il sort tellement de mots de leurs bouches que j’ai du mal à les imaginer silencieux. Alors nous bondissons d’un aéroport à l’autre, d’un port à l’autre. À ce rythme-là, nous aurons bientôt fait le tour, on nous aura bannis de tous les pays. Où irons-nous, alors? Comment sera-t-il possible d’être en exil de tous les pays à la fois? J’avoue que ça m’inquiète un peu, surtout si à leur mort, je dois poursuivre la tradition familiale.

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