On veut jouer 

J’ai vu cent collisions. Une voiture traverse sur un feu vert, un VUS qui ne s’est pas arrêté au rouge l’emboutit. Une camionnette roule sur une route de campagne, un camion de livraison déboule à toute vitesse d’une route transversale et l’écrase contre un muret. Un VUS évite une voiture immobilisée en plein milieu d’une autoroute à quatre voix, et se fait accrocher par un semi-remorque qui se plie en deux et happe cinq voitures. J’en ai vu cent collisions comme ça, les unes après les autres. Ça dure quinze secondes, parfois trente. Il n’y a jamais de sang, jamais de morts. Que des tôles et des plastiques qui s’écrabouillent, qui s’écrasent, qui éclatent. Presque sans bruit. Pas du cinéma, pas un montage, pas des cascades. Du vrai, comme on dit, ça s’est vraiment passé. Alors, évidemment, on s’habitue. On s’achète une bagnole, une qui roule bien, une qui roule vite, parce que nous aussi, eh bien, on veut jouer.

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L’homme de scène au lacet défait 

Léo monte sur scène, un sourire béat lui déforme le visage, un de ses lacets pend lamentablement. Dangereusement.

LÉO: Merci la vie!

VIE: Qu’est-ce que tu racontes?

Léo (et toute l’assistance avec lui) lève les yeux au plafond. Le plafond maintient son impartialité, ne bronche pas.

LÉO: Qui a parlé?

VIE: La vie! Qui veux-tu que ce soit?

Léo aspire expire aspire expire, balaie la foule des yeux.

LÉO: Cette voix, elle jaillit de moi, elle jaillit de vous! La même voix répétée! Amplifiée!

VIE: Respire par le nez. Y a pas à en faire tout un roman.

LÉO: Merci la vie!

L’assemblée répète à l’unisson, deux cent trois visages béats, merci la vie!

VIE: Vous en avez fumé du bon! Faudrait vous calmer le pompon, mes cocos. Merci la vie, merci la vie, pourquoi pas merci le caillou ou merci le chien le chat le cheval! Si vous avez, comme on dit, un petit moment, un moment bien bref éphémère illusoire, c’est pas moi qu’il faut remercier, c’est votre cervelle! C’est elle qui vous voile tout pour un instant, un instant seulement.

LÉO: Nous atteignons l’Harmonie avec la vie! Voilà la vérité!

VIE: Je t’ai déjà entendu dire putain d’vie d’merde, je le dis, juste comme ça, parce que tu le diras encore.

LÉO: C’était avant l’Illumination!

VIE: Tu m’assommes. Moi je ne donne rien, je ne prends rien, je suis le bourreau, je suis la libellule, je suis la hyène, je suis le faon. Et puis. Vous m’assommez. Je vous laisse à vos enfantillages. Il y a un charmant tortionnaire qui me remercie lui aussi, je dois y aller. Tourlou!

LÉO: La vie?

Ni la vie, ni le plafond, ni rien d’autre ne lui répond. Dubitatif, Léo propose à l’assistance son nouveau livre, versions papier électronique audio, mais peut-être dégoûtés de la gratitude foraine, les spectateurs quittent en tas, se bousculant, s’injuriant, se piétinant, se maudissant.

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Quand ça va, ça va

Deux hommes, à ce qu’il semble, et un troisième, à ce qu’il semble, qui s’approche.

ROC: Dan!

DAN: Salut Roc, salut Len.

LEN: Ça va?

DAN: Toujours!

ROC: Faut pas exagérer. Il y a dans toujours une surabondance outrancière.

LEN: Une illusion?

DAN: Ravi Dan, c’est moi!

LEN: On ne l’est pas toujours, ravi, ça n’existe pas. Même dans les livres, même à Tahiti ou à Shawi! Hein-posse-cible. Impossible.

ROC: J’ai tendance à penser comme toi, Len. Moi-même, que vous connaissez jovial, allègre et radieux, j’ai parfois le blues, le spleen, le cafard.

DAN: Soit.

LEN: Ravi Dan! Je ne veux pas tournicoter le scramasaxe dans la taillade, mais un feu  n’a-t-il pas désintégré l’essentiel de tes biens, masure, mobilier, mémoires, miroirs, moto, minet?

DAN: Mais oui.

LEN: Alors, n’es-tu pas, juste un peu, triste?

ROC: Triste Dan! Ton sort t’échappe. Deux jours après cet incendie, ta femme ne s’est-elle pas enfuie avec un orang-outang?

LEN: Triste triste Dan!

ROC: L’orang-outang banquier n’a-t-il pas gelé tous tes accès aux comptes communs, aux investissements communs?

LEN: Le macaque!

ROC: Triste Dan! En gros, ces deux primates t’ont ruiné. Comment être heureux?

LEN: Triste Dan!

DAN: Vous ne connaissez pas tout.

ROC: Tu as réussi à tout leur reprendre?

LEN: Ils croupissent derrière les barreaux, dans un zoo mal famé?

DAN: Pas du tout. Ils paradent à Shawi.

ROC: Encore plus Triste Dan!

DAN: Il y a aussi un peu de ceci, un peu de cela, comme pour n’importe qui. J’ai perdu ceci et cela, ma situation, ma santé, mon sous-marin, mes sous-plats, ma servilité, mes sermons et mes satires.

LEN et ROC: Et ça va?

DAN: Ben oui, ça va, et vous?

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Les interrogants 

Louis descend le boulevard, gai, le soleil chauffe l’asphalte, produit des ombres nettes, courtes. Un passant vient à sa rencontre, ralentit, le dévisage.

PASSANT: Pourquoi?

Louis sursaute, mais le passant poursuit son chemin sans s’arrêter, sans se tourner.

LOUIS: Monsieur! De quoi s’agit-il?

L’homme ne se retourne pas, accélère légèrement pour disparaître à l’intersection. Après tout, peut-être ne s’adressait-il pas à lui, il y en a plein qui, comme ça, se parlent à eux même, répètent des dialogues avec leurs proches, répliquent avec un peu de retard à ce qu’on leur a annoncé, leurs regards se perdent, ne voient pas, se posent au hasard.

UN AUTRE PASSANT: Pourquoi?

Cette fois, il n’y a pas de doute, c’est bien à Louis que le type s’adresse. Pas plus que l’autre, il ne s’arrête pas, comme s’il n’avait aucune envie d’entendre la réponse à sa question, comme si ça n’avait aucune importance, une de ces questions qui restent en suspens, dont c’est la particularité d’être en suspens. Tout de même, deux de suite. Louis se gratte le cuir chevelu, oh très discrètement, brièvement.

PASSANTE: Pourquoi?

Louis fait volte-face, les traits figés, durs.

LOUIS: Quoi?

Il a hurlé. Des gens se tournent, s’écartent de lui.

PASSANT: Pourquoi?

Cette fois, Louis s’élance vers l’inconnu, lui attrape le bras. L’autre cherche à se dégager, effrayé.

LOUIS: Qu’est-ce que vous voulez savoir? Pourquoi avoir demandé pourquoi?

PASSANT: Vous êtes fou! Lâchez-moi!

LOUIS: C’est un coup monté, c’est ça? Les copains vous ont demandé de passer à côté de moi, les uns après les autres, avec vos pourquoi. Avouez!

PASSANT: Lâchez-moi ou je porte plainte! Regardez, les gens filment, vous irez en tôle. Pauvre con!

À regret, Louis abandonne l’inconnu, reprends son chemin, irrité, d’humeur à égorger des pigeons. Il presse le pas, pressé d’en finir avec ce boulevard, pressé de rentrer chez lui.

PASSANTE: Pourquoi?

LOUIS: Parce que t’as un gros nez.

Il ne ralentit pas, ne la regarde pas, ne se retourne pas.

PASSANTE: Pourquoi?

LOUIS: Parce que le ciel t’emmerde.

PASSANT: Pourquoi?

LOUIS: Parce que tu t’enfonces.

PASSANT: Pourquoi?

LOUIS: Parce que!

PASSANTE: Pourquoi?

LOUIS: Parce que!

Louis finit par respirer. Il sourit, bêtement, défait le premier bouton de sa chemise, sifflote. Au premier passant, un regard droit dans les yeux.

LOUIS: Pourquoi?

L’autre le regarde, l’appelle, mais Louis poursuit son chemin, l’esprit ailleurs.

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Une vieille carte postale 

JIMMY: Aujourd’hui, j’ai reçu cette étonnante carte postale d’Amanda. Tu sais ce que c’est, une carte postale? Parce que de nos jours, qui en envoie encore? Plus simple de prendre les photos soi-même, de les envoyer dans la seconde avec trois mots, on peut en envoyer des dizaines. Mais moi, j’ai reçu une carte postale, comme autrefois. Ce qui  m’intrigue, c’est que c’est une vieille carte postale, je dirais même, une de ces cartes qu’on pourrait retrouver chez un antiquaire, noir et blanc, ou plutôt, sépia pâlie et beige crasseux, une vieille photo, et tout, mais vierge, c’est-à-dire qu’elle était encore vierge avant qu’on ne me l’envoie, jamais utilisée, rien d’écrit à d’endos, pas de trace de timbre, comme si on l’avait achetée il y a soixante-cinq ans dans l’éventualité où elle servirait un jour, mais à quoi, on se le demande, on y voit un hôtel, Hôtel Mont-Cassin, semble-t-il, mais le Mont-Cassin est italien, Monte Cassino, et ce n’est certainement pas un hôtel italien sur la photo, prise probablement à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale, quelques mois peut-être, un an tout au plus après la bataille de Monte Cassino, après les meurtres viols rapines par le corps expéditionnaire contre la population civile. À peine trois voitures devant l’hôtel, des Buick, des Chevrolet, modèles 1944 1945 côte à côte face à l’hôtel, le stationnement indiqué par trois séries de petites pierres blanches, et l’hôtel lui-même, une sorte de work in progress constitué, vraisemblablement, d’un édifice originel, une sorte de bâtiment rural entre la maison cossue à trois étages et la grange, recouvert de planches horizontales, toiture en U renversé, deux fenêtres sous les combles, vue de côté, et au fil des ans on a rajouté une lucarne gigantesque, qui a permis d’égayer les chambres du dernier étage, ancien grenier, puis une large devanture, presque un nouvel édifice sur le devant, quatre fenêtres de large, deux étages, mais cette fois en briques, dans un style totalement différent de l’édifice principal, et ensuite, variant encore le style, on a ajouté une véranda sur trois côtés, façade, arrière, devant, en planches, mais verticales cette fois, et noires, ou d’une couleur très foncée, avec quatre grandes baies vitrées, qui contrastent totalement avec les quatre fenêtres à volets du dessus, puis, dans un souci de dépareillement, on a décoré le bas de la véranda, ainsi que deux portails à toit en pignon de chaque côté de la devanture, avec des pierres des champs, pierres rondes semblables à celles du stationnement, pour enfin, longtemps après, ou pas, on a construit un large escalier, en pierres et en briques, dépareillé lui aussi, le tout présentant un spectacle plutôt triste, brinquebalant, une somme de laideur et de cacophonie qui tiennent plus du délire que de l’art.

RAPHAËL: Et qu’est-ce qu’elle t’écrit, Amanda?

JIMMY: Elle dit qu’elle ne reviendra pas. Vois, lis, elle a écrit “je ne reviendrai pas, Amanda”, et il y a mon adresse.

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Les fruits innombrables du dialogue

ÉMILE: L’année s’achève même si je n’ai pas encore trouvé le caillou de mes rêves. J’ai peut-être trop frotté, ces dernières années, en me brossant les dents.

VOISIN: Pardon? Est-ce à moi que vous vous adressez? Parce que vous savez, je ne comprends rien à ce que vous racontez, ça me semble alambiqué, vous savez, comme dans alambic, distillation, vous voyez, petite flamme sous l’éprouvette, tuyau qui serpente, l’eau qui s’échappe, si vous me suivez, exactement comme un prisonnier qui aurait le feu au derrière et qui prendrait la poudre d’escampette, exactement cela, sauf que dans le cas de l’alambic, c’est ce qui reste qui nous intéresse alors qu’après le départ du prisonnier, en général il n’y a rien, derrière, d’intéressant, un livre peut-être, quelques lettres, certainement pas un coffret antique débordant de bidules en or et de pierres précieuses, sans doute plus que le caillou de vos rêves dont vous nous avez si peu, si ce n’est rien, dit, parce que j’ai cru comprendre que chez vous, cher voisin, la saine communication n’est ni une vertu à cultiver ni une qualité intrinsèque, quoique je ne prétende pas, et n’en ai pas la moindre intention, voir à l’intérieur des gens, et surtout pas dans votre intérieur, celui de votre personne, car s’il ressemble à votre résidence, vous vous y perdez assurément plus souvent qu’à votre tour et alors, il faut se le demander, je me le demande, oh très légèrement et avec une attention superficielle, vous devriez, si ce n’est pas déjà le cas, vous le demander, mais pas plus, car pourquoi quiconque d’autre que nous, qui assistons au spectacle de votre confusion, pourrait s’intéresser à votre intra-muros, quiconque et pour quel motif, je vois à votre air hagard que vous partagez mon avis sur ce point, tant mieux, et l’on serait porté à dire qu’il y a toujours cela de gagné, mais je ne dirai pas, je ne voudrais pas même le suggérer puisqu’avec vous, y a-t-il jamais quelque chose de gagné, tout ne s’éclipse-t-il pas dans la minute ou même, dans la seconde, ce qui expliquerait votre sortie d’aujourd’hui dont, heureusement pour le monde dans lequel nous vivons tous deux, je suis le seul témoin, le seul qui, jusqu’à la fin des temps, du nôtre en tout cas, pourra en témoigner, ce que je me garderai bien, soyez rassuré, ou inquiété, à votre guise.

ÉMILE: Je vois.

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Le grand amour 

ÉVUNE: Pourquoi m’as-tu abordée? Tu ne me connaissais pas, et maintenant nous sommes là, à échanger toutes sortes de phrases. Quelques mots perdus aussi. Alors, dis-moi, pourquoi?

ADON: Ton catogan dans le vent m’a attiré l’oeil, et ton regard intelligent quand tu as consulté ton téléphone, et ta main douce lorsque enlevé les peluches sur ta manche.

ÉVUNE: Je vois. C’est bien le genre d’histoire qui se métamorphose en grand amour, et tout le reste.

ADON: Intégralement. Ne parlons pas de tout le reste maintenant, ça viendra bien assez vite.

ÉVUNE: Tu as raison, Adon. Je suis danseuse amatrice, dessinatrice amatrice, surfiste amatrice, et institutrice.

ADON: Ayons raison ensemble, Évune. Je suis danseur amateur, dessinateur amateur, surfiste amateur, et instituteur.

ÉVUNE: Devant pareille coïncidence, devrions-nous nous émerveiller?

ADON: Nous étonner, mais sans exagérer.

ÉVUNE: Pas nous pâmer? Ça me paraît de mise, non?

ADON: Soyons placides.

ÉVUNE: Excellente idée!

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Il n’y a rien d’absurde à raconter des absurdités

JOEY: Il n’y a rien d’absurde à raconter des absurdités.

JEAN-PHILIPPE: La vie, mon petit, c’est du sérieux. D’un bout à l’autre.

JOEY: Comme quoi, par exemple? Hein? Comme quoi?

JEAN-PHILIPPE: Permets-moi de me citer en exemple, ce sera clair, ce sera limpide. Je me lève le matin et je vais travailler.

JOEY: C’est tout?

JEAN-PHILIPPE: Tout est là. Je suis une petite roue dentée dans un engrenage dans l’ensemble complexe d’engrenages d’une immense horloge. La société. Ça fonctionne, on ne peut pas dire le contraire, ça fonctionne.

JOEY: Ton horloge, il y a longtemps qu’elle n’indique plus l’heure!

JEAN-PHILIPPE: C’est une métaphore, mon petit, une figure de rhétorique.

JOEY: Ton horloge métaphorique, elle crachote ses pignons, ses cliquets, ses rochets, ses tambours et même ses aiguilles, pourquoi pas, je vois ça d’ici, les aiguilles s’affoler et s’envoler pour aller se planter dans le dos des innocents.

JEAN-PHILIPPE: Je ne dis pas que le mouvement est exempt de soubresauts, mais de façon globale, c’est un progrès relativement constant.

JOEY: Oncle Jean-Philippe, tu es fantastique. Mais t’en fais pas, je t’aime bien quand même. Comme je disais, il n’y a rien d’absurde à raconter des absurdités.

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Le combat du superhéros 

Je n’hésiterai pas une seconde. Devant la menace qui plane, je sortirai mon attirail de superhéros, et j’irai sauver le village.

Je dois juste trouver le moyen de quitter la maison sans que ma mère ou mon père ou mon frère ou mon oncle ou mon grand-père maternel ou ma grand-mère maternelle ou ma grand-mère paternelle ne m’arrête. Car ils détestent me voir oeuvrer en superhéros. Pourquoi? Je vous invite à le leur demander. Pour ce que j’en sais, je crois qu’ils sont jaloux, qu’à force de chercher et de ne pas trouver de gène de superhéros dans la famille, aussi loin qu’ils remontent, ils en sont venus à la conclusion que j’étais, ni plus ni moins, un miroir déformant.

Pourtant, je possède des pouvoirs étonnants, qui varient selon les saisons, et les nécessités. Je possédais un beau costume, mais ma famille ingrate me l’a volé, déchiqueté, brûlé. C’est vous dire s’ils sont nuls. Je m’en suis donc commandé un autre, en ligne, qui est encore mieux que le précédent! Mais ça, il ne le savent pas, je le cache dans ma chambre, ils ne m’auront pas deux fois.

Bientôt, je ferai une révolution. Ceux de ma famille n’en voudront pas, mais qui s’en soucie! Je changerai le monde. Oui. Je prendrai la place du maire, et c’est moi qui dirigerai, exploiterai, emprisonnerai.

Bientôt, je vous le dit, très bientôt! Mais pas tout de suite, car je vois que la menace s’atténue, s’étiole et s’efface. Je peux ranger mon attirail et poursuivre mes lectures édifiantes.

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Il n’y a pas de temps à perdre 

Je suis de passage, je passe, rapidement, je n’ai que quelques minutes alors s’il te plaît pourrais-tu t’arrêter me consacrer un tout petit tas de secondes, nous nous prendrons les mains, nous nous regarderons, et comme ce sera trop vite je ne verrai pas que tu es vieille, tu ne verras pas mes rides, nous n’avons pas à sourire et d’ailleurs ce sera impossible, trop bref, dans cette brièveté rien ne peut croître c’est comme si nous transformions en photographie un moment immobilisés, comment disent-ils, immortalisés, mais les photographies jaunissent et finissent par disparaître et c’est pire lorsqu’elles flottent dans l’air, comme nous maintenant, comme l’éclair ou plutôt l’étincelle, soyons modestes je ne voudrais pas que tu, mais pourquoi croire que tu es là, je ne te retiens pas, ton dos déjà s’éloigne, comment savoir si c’était toi, et toutes ces questions, ces doutes, tu sais que je connais les réponses, je suis mort tu es morte, il y a de cela, je n’ai pas fait le calcul, faudrait additionner nos trépas, les encadrer pourquoi pas les exhiber à chaque minute qui naît, et nous avec, quand tu repasseras si un jour tu repasses je serai probablement disparu ou gazon ou verge d’or ou bouleau. En somme, il n’y a pas de temps à perdre.

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