Il n’y a pas de temps à perdre 

Je suis de passage, je passe, rapidement, je n’ai que quelques minutes alors s’il te plaît pourrais-tu t’arrêter me consacrer un tout petit tas de secondes, nous nous prendrons les mains, nous nous regarderons, et comme ce sera trop vite je ne verrai pas que tu es vieille, tu ne verras pas mes rides, nous n’avons pas à sourire et d’ailleurs ce sera impossible, trop bref, dans cette brièveté rien ne peut croître c’est comme si nous transformions en photographie un moment immobilisés, comment disent-ils, immortalisés, mais les photographies jaunissent et finissent par disparaître et c’est pire lorsqu’elles flottent dans l’air, comme nous maintenant, comme l’éclair ou plutôt l’étincelle, soyons modestes je ne voudrais pas que tu, mais pourquoi croire que tu es là, je ne te retiens pas, ton dos déjà s’éloigne, comment savoir si c’était toi, et toutes ces questions, ces doutes, tu sais que je connais les réponses, je suis mort tu es morte, il y a de cela, je n’ai pas fait le calcul, faudrait additionner nos trépas, les encadrer pourquoi pas les exhiber à chaque minute qui naît, et nous avec, quand tu repasseras si un jour tu repasses je serai probablement disparu ou gazon ou verge d’or ou bouleau. En somme, il n’y a pas de temps à perdre.

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Qui veut aller à Miami 

MOMO: Vous avez quoi, soixante ans?

ZOZO: Cinquante-neuf. J’ai cinquante-neuf ans.

MOMO: Soit. Vous aurez soixante ans l’an prochain. Ne soyons pas si pointilleux. La question que je dois vous poser, celle que la firme qui m’embauche pour faire cela, car je n’ai rien trouvé de mieux puisque personne voyez-vous ne veux me payer pour mes réelles compétences acquises à l’école de commerce et dans la vraie vie véritable, m’a chargé, comme une mission que je pourrais aussi voir comme une aventure avec rebondissements échecs et succès, de mettre sous le nez de personnes comme vous, ni vieilles, bien entendu, parce qu’à soixante ans de nos jours ce n’est pas la, oui oui, cinquante-neuf ans, soyons précis, à cet âge prisable, comme disait mon grand-père qui était vraiment très vieux lui avant de ne plus être et il n’est plus depuis longtemps, on a encore de bien belles choses devant soi, mais quelque peu édulcorées, diluées si on veut pour qu’elles se digèrent mieux, que ce soit par l’estomac, l’esprit ou l’estime, de soi et des autres, je vous la pose, la question, c’est de la question dont il est question, sans plus tarder: quel est votre souvenir le plus clair, le plus précis, parmi tous vos souvenirs? Racontez, et vous pourriez gagner un voyage tous frais payés à Miami.

ZOZO: J’en ai des milliers de souvenirs, quand j’étais gamin, quand j’étais à l’université, quand j’ai obtenu mon premier emploi, quand j’ai épousé Zaza, vraiment, des milliers, je ne comprends peut-être pas très bien votre question, je pourrais raconter jusqu’à demain matin.

MOMO: Choisissez. Un seul.

ZOZO: Mon mariage, ça je m’en souviens! Il y avait une bonne centaine d’invités, nous avons dansé toute la nuit, il y avait la famille de Zaza, ma famille, bien évidemment, et nos amis.

MOMO: Combien d’invités?

ZOZO: Je vous l’ai dit, une centaine!

MOMO: C’est vague, une centaine. Quel est le nombre exact? Vous vous en souvenez, ou pas?

ZOZO: Je dirais cent un, oui, c’est probablement cent un.

MOMO: Et les invités, ils étaient joyeux?

ZOZO: Ah ça! Oui!

MOMO: Même Lono? N’avait-il pas enterré son père la semaine précédente, appris que sa femme demandait le divorce deux jours auparavant, et perdu son emploi le matin même?

ZOZO: Hum. Maintenant que vous me le rappelez. Oui, c’est bien ça, j’avais oublié. Il n’est pas resté bien tard, Lono.

MOMO: Avez-vous oublié le temps qu’il faisait? De quoi tout le monde parlait? Pourquoi le père de Zaza s’est éclipsé deux fois? Lequel de vos invités était le beau-frère du frère du premier ministre? Avez-vous oublié quelles fleurs composaient le bouquet de Zaza? Quels vins ont été servis? Qui s’est enivré? Vous n’avez certainement pas oublié que la cousine de Zaza a passé la soirée assise à parler au téléphone? Si? Vous avez oublié? Comme votre ami Boto, qui n’a rien voulu manger? Comme le traiteur, qui a manqué de bœuf? Comme votre mère qui s’est plainte d’abord parce qu’il faisait trop froid, puis parce qu’il faisait trop chaud, puis parce que la musique était trop forte? Bien sûr, ça aussi vous l’aviez oublié.

ZOZO: À vrai dire, je…

MOMO: Au suivant! Décidément, personne ne le remportera, ce voyage à Miami! Personne! Et d’abord, qui voudrait aller à Miami!

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Brûler les maisons habitées par des fantômes 

Vous savez ce qui s’est passé? Non? Eh bien, imaginez-vous que monsieur Duval a mis le feu à sa maison parce qu’il y avait, supposément, des fantômes. Pourtant, nous n’en avons jamais vu, et nous avons passé d’innombrables nuits dans cette maison, à écouter le moindre craquement, à regarder la moindre lueur, tous les sens en éveil. Maintenant, le village raconte que Duval a perdu la tête.

CHOEUR: Pauvre Duval!

Duval, Duval, comment faire pour le sauver? Il erre, sans abri, par les champs et les forêts, hirsutes et en guenilles.

CHOEUR: Pauvre Duval!

J’ai rencontré Duval hier, et il m’a semblé plutôt sensé. Nous avons parlé de tout et de rien, du crapaud de Dominique, de l’obélisque de Louxor, des équations de Yang Mills, et ma foi, il raisonnait comme le Duval qu’il a toujours été, avec finesse et profondeur. Mais quand il a été question des fameux fantômes, il s’est métamorphosé. Ses globules ont gonflé, son ventre s’est mis à gargouiller, et il a émis de longs sifflements qui m’ont, je l’avoue humblement, effrayé au plus haut point. J’ai alors, on s’en doute, voulu clore ce chapitre spectral, mais impossible. Quelque chose en Duval était lancé, il ne se possédait plus, et j’allais fuir, craignant pour ma vie, lorsque soudain, le silence lui est tombé dessus comme une chape de plomb.

CHOEUR: Pauvre Duval!

DUVAL: Oh ça va! Comme si j’étais le seul qui avait brûlé sa maison à cause des fantômes! Merde, vous m’assommez.

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Pour un idéal 

Nous cheminions, le capitaine et moi, sur la route des Peupliers. Il était persuadé que par là, nous parviendrions à prendre l’ennemi par surprise et à libérer nos camarades prisonniers. Je connaissais cette route, j’étais du pays, je savais que nous courrions droit à notre perte parce qu’à moins de deux kilomètres la route s’enfonçait dans un genre de tranchée d’où il serait facile, et même inévitable, qu’on dresse une embuscade, simplement en positionnant quelques tireurs sur les talus de chaque côté. Ils pourraient nous canarder à loisir, un jeu d’enfants, c’en serait fait alors de ce qui restait de notre régiment, nous deux. Mais le capitaine croyait à sa cause, j’y avais cru aussi, du temps où c’était encore clair, mais depuis toutes ces pertes et notre disparition accélérée, j’en avais oublié des bouts, je ne savais plus trop, et si je ne le suivais ce n’est que par nostalgie pour notre enthousiasme d’antan, et par crainte de me rappeler un jour que ce pour quoi nous nous étions battus en valait la peine. Tout de même, j’ai mis en garde le capitaine, j’ai insisté, mais il n’a pas même pris la peine de se tourner vers moi, de signifier ne serait-ce que par un haussement de sourcils, un grognement ou une moue, qu’il m’avait entendu, qu’il avait perçu ma voix, un son humain provenant du reste de ses troupes, moi. Car il agissait ainsi depuis le début, depuis toujours, n’écoutant que ses supérieurs et à l’occasion, ses égaux, mais jamais ses inférieurs, ceux dont il avait le commandement et dont le rôle consistait à matérialiser chacun de ses plans et maintenant, chacune de ses lubies. J’avais cru, puisqu’il ne restait plus que nous deux, que les conventions s’effriteraient et que nous ne serions plus que deux hommes sur une route, en déroute. Illusion. La pièce n’était pas terminée, nous devions encore tenir notre rôle, quitte à y laisser notre peau. J’ai bien pensé tourner les talons, m’enfuir à travers champs et gagner, à la faveur de la nuit, un pays où je passerais incognito. Il aurait probablement tenté de me descendre, jugé condamné pour désertion, mais je pouvais, avec un minimum de ruse, déjouer son attention et disparaître comme au cinéma, m’évaporer au-dessus de la campagne froide. Sauf que je le suivais, muet maintenant, résigné, parce que je n’étais pas encore parvenu à me débarrasser d’un idéal dont j’avais pourtant oublié l’essentiel. Sans surprise, dès que nous nous sommes retrouvés entre les talus, ils ont tiré et il n’a fallu que cinq coups de feu pour nous étendre, inoffensifs et expirants, sur la route des Peupliers.

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À bicyclette 

Il y a des gens qui changent de mobilier chaque cinq ans. Il y a des gens qui collectionnent des choses sans valeur, mais dont ils sont fiers. Il y a des gens qui s’égosillent toute leur vie, mais qui ne sauront jamais chanter. Il y a des gens qui chaque jour travaillent à maintenir des pelouses impeccables que l’automne détruira. Il y a des gens qui parlent des gens du matin au soir. Il y a des gens qui regardent la télé tous les jours. Il y a des gens qui peignent des tableaux qui se vendent à des prix exorbitants. Il y a des gens qui jouent de la clarinette dans de petits ensembles de village. Il y a des gens qui lisent tous les romans fabriqués à partir d’un moule fuchsia, et scintillant. Il y a des gens qui voudraient ne plus travailler pour simplement ne plus rien faire du tout sans se rendre compte qu’ils en seraient incapables. Il y a des gens qui se font bronzer. Il y a des gens qui s’enivrent des conquêtes qu’ils multiplient. Il y a des gens qui font peu de choses, mais qui en ont long à dire. Il y a des gens qui inondent les médias sociaux de matières gélatineuses.

Moi, j’écris sur tous ces gens-là. Et je me promène à bicyclette.

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Savoir 

Il y a des gens qui ne savent pas. C’est écrit partout, la télé en parle, il y a même, parfois, des gens qui marchent dans la rue. Mais malgré tout, il ne savent pas. Pas qu’ils ne veulent pas savoir, c’est-à-dire qu’ils sauraient que ça existe, mais qu’ils décideraient de ne rien en apprendre, non, pas ça. Car dans ce cas, évidemment, ils sauraient. Ils sauraient tout en ne voulant pas savoir. Léon est un de ceux qui, vraiment, ne savent pas. Il a vécu toute sa vie dans les villas de papa, ou de maman, selon la saison, et plus tard, il a eu tellement de soucis à régler (transfert des actifs sud-américains, investissements dans la production cinématographique malgré l’avis contraire de son oncle, construction de sa première villa à lui, puis de sa deuxième), qu’il n’a pas eu le temps, pas du tout le temps.

Alors, la semaine prochaine, quand les miséreux de la ville d’à côté sauteront par-dessus les grilles de son domaine, il s’étonnera, s’effraiera, s’enfuira. Mais la semaine prochaine, c’est loin, et Léon n’y pense pas. Comment y penserait-il, puisqu’il ne sait pas?

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Observer les écureuils 

Il aurait fallu que j’avise les imprimeurs, car ce sont eux qui nettoient les rues après les révolutions. Mais ma sœur m’a convaincu de rester coi, que ce n’était qu’une très légère perturbation dont personne, à l’heure de l’apéro, ne se soucierait plus. Comme d’habitude je l’ai écoutée, et comme d’habitude elle avait raison. Il y avait eu beaucoup de bruit, de midi à seize heures trente on n’avait entendu qu’eux en ville, leur colère, leurs promesses, leur absence totale d’incertitude qui je l’avoue, avait capté mon attention, m’avait attiré, en quelque sorte, au coeur du maelström. Mais à l’heure de l’apéro, j’ai bien vu qu’il n’y avait plus rien, pas de torrent, pas de vague, rien qu’un léger clapotis dont plus personne ne se souciait. Alors j’ai descendu le boulevard, et j’ai observé les écureuils qui couraient dans le parc.

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L’approche 

C’était déjà la nuit, une nuit fraîche d’automne dans le parc, sans lune. J’ai bien vu les deux silhouettes sur le banc, mais comment en dire plus, je n’y ai plus prêté attention quand j’ai remarqué leurs mains. Ils parlaient, je veux dire, chacun de son côté, je veux dire, chacun à l’autre, mais sans se répondre nécessairement, sans avoir ce qu’on appelle une conversation, plutôt comme une suite lente et délicate de phrases, des observations, et peut-être que si on mettait tout cela par écrit ça donnerait une sorte de poème, mais pas nécessairement. Ils parlaient, et bien vite je n’ai plus écouté. Elle avait ses mains à plat sur le banc, de chaque côté d’elle, il avait aussi ses mains, de la même manière, et chacun regardait droit devant soi, levant parfois la tête, mais j’ignore pourquoi, parce devant, en haut, à gauche ou à droite, on ne voyait pas à cinq mètres. Heureusement qu’il y avait la lueur jaune de ce lampadaire derrière eux, on se demande pourquoi ils les font si faibles, surtout là, dans ce parc à l’écart des boulevards, des avenues. Je ne voyais que leurs mains, surtout sa main droite à elle, sa main gauche à lui. Dix centimètres à peine les séparaient, mais dès le début j’ai cru percevoir un mouvement, ou plutôt, mais comment en être certain, deux mouvements, l’un venant d’elle, l’autre de lui, leurs auriculaires, ils s’étaient légèrement écartés, mais à peine, moins d’un centimètre. Captivé, je n’ai pu m’empêcher d’observer, je dirais que je les ai espionnés si j’étais autre chose qu’un narrateur. Longtemps il n’y a eu que le glissement de leurs voix, par tout petits morceaux, comme si elles ne voulaient pas déranger l’anarchique ballet des feuilles mortes dans la brise. Ils restaient immobiles, à se demander s’ils respiraient encore, s’ils s’étaient pétrifiés sur ce banc et qu’on les retrouverait au matin comme ces sculptures de personnages célèbres ou de quidams sculptés sur un banc et auprès desquels les passants s’amusent à se faire photographier. Mais ils n’étaient pas de bronze, pas même de bois, et soudain sa main, celle de l’homme, remua. Ce n’était plus seulement l’auriculaire, mais bien toute la main qui d’un long glissement silencieux avait franchi presque toute la distance la séparant de l’autre main, laissant à peine cinq millimètres entre elles, frappant, semble-t-il, une sorte de mur, ou sentant, la main, l’énergie de sa voisine et n’osant s’avancer davantage, car comment expliquer qu’elle se soit immobilisée juste là, si près, mais sans lui toucher, dans cette nuit noire alors que les deux regards de ces deux inconnus se perdaient encore bien loin du banc. Rien en lui ne remuait, à part, épisodiquement, les lèvres, que je ne voyais pas, mais que je devinais, et c’était la même chose pour elle, chez qui je m’étais attendu à une réaction, n’importe quoi, un léger frisson, un vibrato, mais elle restait impassible, tout aussi statue qu’elle l’était depuis que je les observais, tellement statue que je commençais à douter qu’ils aient déjà vécu, ces deux-là, ailleurs que sur ce banc. Elle semblait n’avoir rien perçu du mouvement de l’auriculaire de son voisin, insensible peut-être au faible champ magnétique que devait dégager ce doigt, mouvement de circulation du sang, énergie, toutes ces choses que l’on sent, parfois. Et peut-être le sentait-elle, peut-être tout cela, le mouvement de la main, du doigt, était déjà en elle, non pas comme un espoir, une attente ou un appel, mais une certitude, et même pas une certitude confirmée par des paroles, quelque chose de plus vaporeux, plus faible qu’une intuition, mais plus forte qu’une impression. C’est alors que l’auriculaire se déplaça, le sien, à lui. Il franchit lentement, comme s’il avait toute la nuit devant lui, les cinq centimètres qui le séparaient de son auriculaire à elle, toujours immobile. Cette fois, le mouvement ne s’arrêta pas et le doigt avança, millimètre par millimètre, jusqu’à toucher l’autre auriculaire, à le toucher suffisamment pour que la mince bande de chair des doigts s’enfonce légèrement, le bout des deux auriculaires s’aplatissant l’un contre l’autre. Même à cet instant, même après cet instant, elle ne remua pas, sa voix demeura la même, et pas le moindre spasme ne vint la secouer. Les deux doigts restèrent ainsi, collés, et semblait-il, soudés, vu tout le temps qu’ils restèrent dans cette position, l’un à l’autre, immobiles à nouveau, pendant que les phrases continuaient de se mêler aux feuilles mortes voltigeant autour d’eux. Combien de temps sont-ils restés ainsi, je l’ignore, j’observais et je ne me souciais pas du temps. La nuit les protégeait peut-être, je l’ignore, et je regrette de ne pas avoir écouté ce que ces voix disaient, car même si elles ne se parlaient pas, même s’il n’y avait pas ce qu’on qualifie en général de conversation, j’y aurais peut-être trouvé quelques indices pour comprendre ce que fabriquaient les doigts, sur ce banc. Mais je n’y crois pas vraiment, à vrai dire, je n’y crois pas du tout, les mots qui s’échangent n’expliquent jamais rien, même quand ils ne mentent pas. Je préférais m’en tenir aux doigts, infiniment plus passionnants, du moins pour un narrateur errant par une nuit d’automne. Et le voilà justement, son auriculaire à lui, qui escalade l’autre auriculaire qui, lui, ne bronche pas. Le doigt monte, monte jusqu’au sommet, appuie légèrement et redescend, et tout de suite, dans un mouvement continu, pour la première fois c’est l’autre auriculaire, le sien, à elle, qui remue, qui à son tour escalade, qui s’attarde sur ce nouveau sommet découvert. Ce geste des auriculaires qui montent et descendent, alternativement, se prolonge dans la nuit, probablement tard dans la nuit. Quand ils se sont levés, j’ai sursauté. Je ne m’y attendais pas, trop concentré sur les escalades alternées. Je me suis secoué, je suis revenu à moi et je les ai vus s’éloigner main dans la main, ils ont souri pour la première fois, cela j’en suis presque certain parce que soudainement, tout me parvenait, les gestes, les mots, et le temps. Mais moi, dont l’existence est ambiguë, je me suis senti, non pas mal, car mal ou bien, ça ne m’est rien, mais vaporeux, comme si pour une fraction de seconde je m’incarnais sous forme gazeuse pour aussitôt plonger dans le néant, car j’y vais, je le vois d’ici, le grand vide, j’y cours, on m’y précipite, j’y disparais.

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La cuvette

Il y a des jours où, l’esprit fatigué, l’impulsion dicte nos décisions et nos gestes les plus banaux, mais qui ont, hélas, des conséquences terribles.

J’étais devant la cuve de la toilette, prêt à me libérer d’au moins sept cent cinquante-trois millilitres d’urine, quand j’aperçois un charançon sur le mur, juste au-dessous du rouleau de papier hygiénique. Un horrible charançon dans ma maison! Sans y réfléchir, j’attrape la bête avec un bout de papier, et je la lance dans la cuve. Fini, on n’en parle plus, je retourne à mes pensées.

Eh bien non.

Le charançon était dans l’eau, près du papier. Peut-être pas encore noyé, mais bien là. Le temps d’un clignement d’œil, je regarde à nouveau. Disparu. Plus de charançon. Il aura réussi à sortir de la cuvette, j’ignore comment, mais il s’est sauvé. Sauf que je ne le trouve nulle part dans la salle de bain, pourtant pas mal petite et claire.

Un autre clignement d’œil, et j’avale une grande tasse d’eau! Que se passe-t-il? Je suis nu, immergé dans une piscine. Je ne reconnais rien autour de moi, tout est blanc, et cette piscine ronde, je n’ose y croire, mais croyez-moi, c’est la cuvette! Je baigne dans la cuvette! Je sais que c’est impossible, mais je n’ai pas le temps d’y réfléchir: je dois nager pour ne pas couler. Évidemment, je me dis que c’est un cauchemar, que j’en sortirai bientôt, mais dans l’intervalle je sens que je ne dois pas me laisser aller. Situation invraisemblable, je présume tout de suite que je me suis transformé en charançon. Ce serait logique, puisque j’ai pris sa place dans la cuvette. Ce n’est pas le cas. Je suis encore moi, humain, mais pas mal rétréci. Un centimètre, et je suis généreux.

Je nage, je nage, je tente de sortir de l’eau, de m’évader de cette prison aqueuse. Impossible, les parois sont trop abruptes, trop glissantes. Je fais la planche, sur le ventre, sur le dos, je nage en petit chien, je ménage mes efforts pour conserver mon énergie, et j’attends que le cauchemar prenne fin.

Comme je vis seul, il n’y a pas de danger qu’on tire la chaîne, mais en revanche, il y a peu de chance qu’on m’aperçoive, diminué et flottant. Alors me vient une idée. Une idée que j’aurais pu qualifier de génie si je l’avais eu plus tôt. Suffit de découper de petits bouts de papier et de les coller sur la paroi en pente de la cuvette, directement sur le devant. Le papier va sécher, et je pourrai m’y agripper pour sortir de l’eau. Et je collerai autant de petits bouts de papier qu’il en faudra pour me tirer de cette cuvette. Ce sera long, j’en suis conscient, mais j’ai enfin trouvé ma voie de sortie.

Alors je colle j’attends, je grimpe d’un pas, je colle à nouveau, j’attends, je grimpe de deux pas. Arrivé au rebord, c’est plus délicat. Comment escalader ce dernier obstacle parfaitement vertical? Je colle de plus longs bouts de papier, afin de m’y agripper, mais à la première tentative, ça cède et je glisse dans la cuvette. Plouf! Petite crotte humaine épuisée! Je ne perds pas espoir. Je colle un nouveau bout de papier, mais cette fois, je suis déterminé à attendre plus longtemps, à attendre le temps qu’il faudra.

J’ai attendu toute une journée, mais ce n’était pas suffisant. Puis j’ai attendu deux jours, trois jours, cinq jours. Au bout d’une semaine, ça semblait enfin solide, mais je n’avais plus, dans les bras, la force de me soulever. Je me suis retrouvé pendu à la paroi verticale, incapable de me soulever jusqu’aux rebords, jusqu’à ma libération. Au bout de douze minutes dans cette position, mes muscles ont lâché prise, et une fois de plus j’ai fait le grand plongeon.

En désespoir de cause, je bois l’eau de la cuvette, je mange des petits bouts de papier, mais je m’amenuise. J’y suis encore, d’ailleurs, je tiens bon. Si vous passez par là, s’il vous plaît, arrêtez-vous chez moi, libérez-moi. Surtout, ne tirez pas la chaîne. Merci.

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Bang bang

Bang bang, je marchais dans le parc quand j’ai entendu cette détonation, bang bang, je ne ne me suis pas inquiété, personne à ma connaissance ne veut me descendre, encore moins payer pour me faire descendre, je me suis à peine retourné, j’avais hâte d’arriver au café car je devais la rencontrer pour la première fois, Éola, quel nom, d’où sort-on des noms comme celui-là, elle avait mis des photos sur son profil mais qui met des photos fidèles, il y en a même qui utilisent encore des photos d’il y a cinq ans, dix ans, alors je verrais, nous avions échangé sur un peu tout, les brocolis, les dalmatiens, les artéfacts précolombiens, on peut dire que nous nous connaissons, ou plutôt que nous entrons dans ce long corridor de la connexion et notre rencontre déterminerait si nous y poursuivrions notre cheminement, dans ce corridor, ou si nous en sortirions abruptement, car se rendre compte de visu a son importance, même pour ceux qui ne jurent que par la fusion des esprits, l’union des âmes, l’équilibre des êtres et autres balivernes, et pour elle aussi, Éola, si ma gueule ne lui revient pas je le verrai tout de suite je le lui ai dit ne soit pas troublée on se serre la main on se dit c’est pas tout à fait ça on se souhaite bonne chance et on n’en parle plus, elle a acquiescé, bang bang, à force de les entendre ces coups de feu, je finis par m’y attarder, pas que soudainement je me crois la cible de qui que ce soit, mais des accidents surviennent tous les jours, ce serait trop bête d’arriver auprès d’Éola avec une balle dans l’épaule, ou pire, dans un poumon, au milieu du front, surtout si on ne peut pas l’expliquer, parce qu’il n’y a pas d’explication ou parce qu’on ne peut plus rien, et c’est pourquoi je m’arrête près d’un arbre, je me retourne prudemment pour constater l’état et, avec un peu de veine, la nature de la fusillade en cours, mais on s’en doute, c’est toujours comme ça quand on espère mettre le doigt sur la vérité, je ne vois rien, ni tireur ni victime, pas même de public aux abois, pas de panique dans les allées du parc, j’y suis bien seul avec ma démarche légèrement pressée, ma cavalcade vers Éola au nom qui me rappelle mon enfance sur les hauteurs de la côte Atlantique, si bien que devant ce vide apparent, car je sais que je n’ai pas rêvé, qu’il y a eu au moins trois série de bang bang, je décide, pour éviter un retard malvenu pour un premier rendez-vous, surtout si elle me plaisait, surtout si je lui plaisais, de reprendre mon chemin vers le café, à peine deux cent mètres maintenant, je vois la devanture là-bas, peut-être m’a-t-elle déjà aperçu, mais ne lèverait pas la main, pas d’enthousiasme excessif avant d’être fixé sur la personne, bang bang, ça ne s’arrêtera jamais, où donc sont-ils tous passés, mes concitoyens que normalement je devrais croiser dans ces sentiers, peut-être devrais-je les imiter, abandonner l’idée de ce rendez-vous avec, somme toute, une inconnue, une comme six autres précédemment, ça mène toujours à un cul de sac, bang bang, une douleur à l’épaule, une brûlure, du sang, j’ai bien fini par en capter une, de toutes ces balles qui volent aujourd’hui dans le parc, un ricochet peut-être, et ce sang qui coule sur ma chemise, je vais l’effrayer Éola, comment lui expliquer que je me suis pris une balle qui ne m’était pas destinée, je verrai dans ses yeux la suspicion, elle se méfiera malgré ses paroles réconfortantes, malgré ses soins en attendant l’ambulance, car si le sang continue à couler il ne m’en restera bientôt plus et je ne la reverrai pas, elle s’éclipsera, je ne pourrai pas même tenter de lui expliquer en ligne, son profil me sera interdit, et tout sera à recommencer avec une autre, bang bang, dans le dos, au point où j’en suis, vous pouvez bien me faire saigner de partout, je ne la verrai pas, c’est maintenant certain, je peux tacher de sang tous mes vêtements, qui s’en souciera, bang bang, ce revolver au-dessus de ma tête, je m’endors, je me sens sombrer, ce n’est pas le sommeil mais je n’ose pas y croire, quelle aberration, pourquoi serai-je la cible, et de qui s’il vous plaît, qui est cette personne derrière le revolver, attendez avant de tirer un dernier coup, votre visage s’embrouille, oui c’est cela, approchez vous, ce visage, je le connais, je l’ai vu, Éola, nous avions pourtant rendez-vous au café, nous avions rendez-vous, Éola, bang bang.

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