Les interrogants 

Louis descend le boulevard, gai, le soleil chauffe l’asphalte, produit des ombres nettes, courtes. Un passant vient à sa rencontre, ralentit, le dévisage.

PASSANT: Pourquoi?

Louis sursaute, mais le passant poursuit son chemin sans s’arrêter, sans se tourner.

LOUIS: Monsieur! De quoi s’agit-il?

L’homme ne se retourne pas, accélère légèrement pour disparaître à l’intersection. Après tout, peut-être ne s’adressait-il pas à lui, il y en a plein qui, comme ça, se parlent à eux même, répètent des dialogues avec leurs proches, répliquent avec un peu de retard à ce qu’on leur a annoncé, leurs regards se perdent, ne voient pas, se posent au hasard.

UN AUTRE PASSANT: Pourquoi?

Cette fois, il n’y a pas de doute, c’est bien à Louis que le type s’adresse. Pas plus que l’autre, il ne s’arrête pas, comme s’il n’avait aucune envie d’entendre la réponse à sa question, comme si ça n’avait aucune importance, une de ces questions qui restent en suspens, dont c’est la particularité d’être en suspens. Tout de même, deux de suite. Louis se gratte le cuir chevelu, oh très discrètement, brièvement.

PASSANTE: Pourquoi?

Louis fait volte-face, les traits figés, durs.

LOUIS: Quoi?

Il a hurlé. Des gens se tournent, s’écartent de lui.

PASSANT: Pourquoi?

Cette fois, Louis s’élance vers l’inconnu, lui attrape le bras. L’autre cherche à se dégager, effrayé.

LOUIS: Qu’est-ce que vous voulez savoir? Pourquoi avoir demandé pourquoi?

PASSANT: Vous êtes fou! Lâchez-moi!

LOUIS: C’est un coup monté, c’est ça? Les copains vous ont demandé de passer à côté de moi, les uns après les autres, avec vos pourquoi. Avouez!

PASSANT: Lâchez-moi ou je porte plainte! Regardez, les gens filment, vous irez en tôle. Pauvre con!

À regret, Louis abandonne l’inconnu, reprends son chemin, irrité, d’humeur à égorger des pigeons. Il presse le pas, pressé d’en finir avec ce boulevard, pressé de rentrer chez lui.

PASSANTE: Pourquoi?

LOUIS: Parce que t’as un gros nez.

Il ne ralentit pas, ne la regarde pas, ne se retourne pas.

PASSANTE: Pourquoi?

LOUIS: Parce que le ciel t’emmerde.

PASSANT: Pourquoi?

LOUIS: Parce que tu t’enfonces.

PASSANT: Pourquoi?

LOUIS: Parce que!

PASSANTE: Pourquoi?

LOUIS: Parce que!

Louis finit par respirer. Il sourit, bêtement, défait le premier bouton de sa chemise, sifflote. Au premier passant, un regard droit dans les yeux.

LOUIS: Pourquoi?

L’autre le regarde, l’appelle, mais Louis poursuit son chemin, l’esprit ailleurs.

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