La pluie

Samedi matin. Comme tous les samedis, il pleut. Comme chaque semaine, j’en profite pour prendre une douche. J’économise ainsi sur l’eau, je tire bon parti du mauvais temps plutôt que de râler, comme ils le font tous, en ville et à la radio. Les imbéciles. De l’eau qui tombe du ciel, c’est un cadeau, un don divin. Ne pas en profiter, c’est cracher sur ses richesses.

Je vis à la campagne, assez loin de mes plus proches voisins. Mais je dois tout de même voir à me cacher derrière la maison, puisqu’au début, ils ont appelé les flics. À croire qu’ils pouvaient voir mon moineau de chez eux! Cent mètres, au moins. À cette distance, sans le vouloir, c’est-à-dire sans utiliser des jumelles super-puissantes, on ne peut rien voir. Rien. À un mètre, je ne vois rien moi-même. Faut dire qu’avec mon ventre, ça voile le spectacle. Mais même sans, je ne distinguerais pas grand-chose. Les cons.

Les flics sont venus, ont ri de mon moineau ténu, m’ont menacé de me balancer une accusation de grossière indécence si je persistais à me doucher devant la maison. Alors je le fais derrière, maintenant. Qu’ils viennent m’embêter de ce côté!

On n’est plus chez soi, si on ne peut plus se doucher en paix. Dedans ou dehors.

Il fait froid. Ce n’est plus l’été. Mais pas question de manquer un jour de pluie. Je me déshabille, et hop, sous la flotte. Ça gèle. Je devrais faire attention, me dit mon chat, je n’ai plus vingt ans, le cœur n’est plus ce qu’il était.

Je me sens mal, mais pas question de donner raison à un chat. Pas question.

Qui sont ces types? Encore les flics? Comment a-t-on pu me voir, de chez les voisins. Impossible. À moins qu’ils aient enjambé la clôture, et qu’ils ne se soient cachés dans les bois derrière. Violation de terrain privé. Et cette vermine vient se plaindre aux flics!

Je suis au sol. Pas la force de tenir debout. Le mal galope, m’enveloppe, m’étourdit. Que disent-ils? Grossière indécence? Merde, les gars, je vais y passer.

Menottes. Coups dans les côtes parce que je ne veux pas me lever. Il me reste quelques secondes pour les oublier. J’ai quatre-vingt-un ans, j’ai aimé pas mal tout ce que j’ai fait, quelques regrets, mais à peine. Je l’ai beaucoup aimée, elle m’a aimé un petit peu. Je le reconnais, on ne peut pas m’aimer à la folie. Étonnant qu’elle soit morte avant moi. J’aimerais qu’on laisse la terre absorber mon corps. Je l’ai écrit dans le testament, mais l’avocat m’a dit qu’on l’interdira. 

Parce que c’est obscène.

Voilà.

J’aime la pluie.

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