Ça dépend du caleçon

Entendu à minuit trente-deux à la radio de S., petite ville du nord où vivent encore quarante mille deux cent quarante-trois S…ais.

ANIMATEUR: Accueillons maintenant l’auteur à succès, Popaul Paul, qui a publié trois romans, Anita, Benita, et la semaine dernière, Célinda. Monsieur Paul, comment vit-on avec le succès? Comment l’inspiration vous vient-elle encore avec cette pression de la renommée?

POPAUL: N’exagérons pas, n’extrapolons pas. Avec cinq ventes pour le premier livre, neuf pour le deuxième, mon succès vagabonde placidement.

ANIMATEUR: Comme c’est bien dit! En tous cas, monsieur Paul, nous sommes fiers à S.! Très fiers.

POPAUL: Ah bon?

ANIMATEUR: Car vous êtes bien de S., n’est-ce pas?

POPAUL: De S.?

ANIMATEUR: C’est un secret de Polichinelle ici, votre nom, Popaul Paul, c’est un pseudonyme, non? Allez! Avouez-le!

POPAUL: C’est le nom que j’ai choisi, un nom officiel, j’ai le sceau du registraire, les papiers de l’état civil, la reconnaissance de la magistrature.

ANIMATEUR: Voilà! Vous avouez! Vous avez choisi ce nom! On sent l’humour de l’écrivain, la profonde dérision de l’homme d’esprit. Car  enfin, ne nous le cachons pas, Popaul Paul, c’est un brin ridicule, non?

POPAUL: Nommez un nom qui ne le soit pas! Yves Vava, Michel Coricoco, Claude Joujou, tous les noms sont ridicules, si on s’y arrête! Et quand tous le sont, plus aucun ne l’est.

ANIMATEUR: Votre véritable nom, celui que vos bien-aimés parents vous ont attribué, ne l’est pas, ridicule. Car sachez-le, mes chères auditrices, mon cher auditeur, en vérité Popaul Paul s’appelle Paul Popaul! Oui, le chat sort du sac de Dila, Lenzo et Vincent.

POPAUL: Qui sont ces gens?

ANIMATEUR: Des garnements qui avaient fourré un chat dans un sac, vous vous rendez compte, monsieur Popaul.

POPAUL: Appelez-moi Paul, monsieur Paul. C’est mon nouveau, mon seul vrai nom.

ANIMATEUR: Je comprends. Mais enfin, on ne choisit pas où nous naissons. On ne choisit pas ses parents. Il n’y a pas de honte à être le fils d’un industriel. Pas de honte du tout.

POPAUL: Je ne vous le souhaite pas.

ANIMATEUR: Ça ne risque pas d’arriver. Mais, monsieur Paul, puisque monsieur Popaul veut qu’on l’appelle monsieur Paul, dites-nous, et sur cela j’ai reçu beaucoup de commentaires de nos auditrices et de notre auditeur, pourquoi, dans vos romans, peignez-vous notre ville avec un filtre si vilain? À vous lire, on croirait que tout ici est gris. Gris de chez gris. L’ennui absolu, quoi, comme si on s’emmerdait à S.!

POPAUL: Vous êtes d’ici?

ANIMATEUR: C’est mon orgueil. Je baigne dans les merveilles locales!

POPAUL: Vous piquez ma curiosité.

ANIMATEUR: Comment dire, il y a tout ce qu’on ne voit pas.

POPAUL: Je me disais aussi.

ANIMATEUR: Tout n’est pas gris!

POPAUL: Votre chemise, elle est bien grise?

ANIMATEUR: Un hasard.

POPAUL: Et votre veste?

ANIMATEUR: C’est un ensemble.

POPAUL: Comme le pantalon, les chaussettes, les chaussures, le bracelet de votre montre.

ANIMATEUR: Voilà.

POPAUL: Et votre caleçon? Montrez-moi votre caleçon.

ANIMATEUR: Monsieur Popaul! Euh, Paul… monsieur Paul qui êtes Popaul!

POPAUL: Déshabillez-vous donc, ne faites pas tant de manières! Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je le mettrai dans mon prochain livre, votre caleçon!

ANIMATEUR: Vous feriez cela, vraiment?

POPAUL: Ça dépend du caleçon. Il pourrait aussi finir dans une nouvelle, très courte, gratuite.

ANIMATEUR: Tout de même. Que mon caleçon entre dans le temple sacré de la Littérature, ça me chahute les émotions!

POPAUL: Voilà, baissez-moi ce froc. Comme ça, c’est bien.

ANIMATEUR: C’est la première fois que…

POPAUL: Un caleçon gris. Je m’attendais à du blanc, du noir, au mieux du rose, mais du gris! Vous le faites exprès!

ANIMATEUR: Mes chers auditeurs…

POPAUL: Rhabillez-vous, mon pauvre, et parlons littérature, si vous le voulez bien.

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Charmantes artères coronaires

Deux jeunes hommes, la mi-vingtaine, sur la promenade qui longe la rivière.

ALBERTIN: Quelle histoire, personne, jamais, ne me croira.

MARCIEN: Surtout, soit discret, ils m’emprisonneraient.

ALBERTIN: Un visiteur de la planète Youkkok! Avec ta gueule, tu plairas à Sanna, peut-être. Pourquoi avoir opté pour cette tête-là? Je veux dire, si j’avais pu me fixer sur le cou la tête de mon choix, j’aurais certainement retenu une de ces belles gueules, comme ils en fabriquent à Hollywood.

MARCIEN: Oh tu sais, pour moi, elles s’équivalent. Toutes aussi laides les unes que les autres. Comment savoir. J’ai dû faire vite, alors me voilà, c’est ma tête, c’est mon corps, le temps de ce séjour chez toi.

ALBERTIN: Des yeux qui louchent, un nez en patate, des cheveux de paille, des bras d’orang-outang, un ventre d’ours, des pieds de canard, ça ne sera pas facile pour établir des liens avec La Femme

MARCIEN: C’est qui, La Femme?

ALBERTIN: Personne. Je veux dire, toutes les femmes, le sexe féminin, le genre, tu vois, féminin, toutes ces personnes qui ne sont pas des hommes, ou à peu près, ou qui l’ont été, mais ne le sont plus, ou qui ne sont pas des personnes qui ne sont ni des hommes ni des femmes, tu vois?

MARCIEN: Et Sanna, c’est La Femme?

ALBERTIN: Pas La Femme comme les copains diraient, “elle c’est La femme”, mais c’est une femme, donc qui ressemble à La Femme. Une incarnation du principe, si tu veux. Tu me suis?

MARCIEN: Sanna, ce n’est pas la seule? Celle-là, sur cette image dans la vitrine, j’imagine qu’elle pourrait aussi m’aller.

ALBERTIN: Elle, ce n’est pas une femme qu’un homme comme toi et moi, enfin, comme moi, rencontre. C’est une femme imaginaire. Irréelle. Hors de portée pour des êtres bien réels, comme moi. Je vois sa photo partout, elle ne voit ma photo nulle part. Deux mondes parallèles, la fiction et la vie.

MARCIEN: T’en fais pas. Sanna ou celle-là, peu m’importe. Elles sont pareilles. Génétiquement identiques à quatre-vingt-dix-neuf virgule neuf neuf neuf pour cent.

ALBERTIN: Sauf qu’à l’œil nu… Bref, Marcien, je te l’avoue, tu as tout pour être heureux. Maintenant, comme tu ne peux pas changer de tête, tu peux au moins changer de nom. Marcien, ça fait trop Martien, et ça pourrait contribuer à dévoiler ton identité réelle. Si tu veux passer incognito, choisis quelque chose comme Pierre-Emmanuel, ou encore Charles-Alban.

MARCIEN: Pierre-Emmanuel, ça ira.

Deux jeunes hommes, une jeune femme, sur la promenade qui longe la rivière.

ALBERTIN: Sanna! Il y a longtemps que je ne t’ai vue! Tu es resplendissante!

SANNA: Qu’est-ce qui te prend? T’a déjeuné avec moi hier. Pourquoi tu clignes de l’œil? Depuis quand je suis resplendissante? Tu as bu?

PIERRE-EMMANUEL: Bonjour Sanna. Moi c’est Pierre-Emmanuel. Paraît que j’ai une drôle de tête, mais je suis ici pour connaître l’amour humain, et vous êtes la candidate toute désignée. Désignée par mon bon ami, et le seul, Albertin.

SANNA: Vous deux! Vous avez sniffé? Vous avez fumé?

ALBERTIN: Ce que Pierre-Emmanuel tente de dire, c’est que tu lui plais, beaucoup. Il est… timide. C’est ça. C’est pour ça, tu vois…

SANNA: Me semble pas timide pour cinq sous, ton copain. Comment puis-je lui plaire? Vous vous moquez de moi? Le dernier à qui j’ai plu, c’est le chien de ma tante.

ALBERTIN: Tu exagères. Il y a bien eu Kevin, et aussi Lisa.

PIERRE-EMMANUEL: Vous savez, pour moi, vraiment, vous êtes La femme.

SANNA: C’est qu’il est comique, celui-là! Il y a deux minutes, tu ignorais tout de moi. Et maintenant, subitement et sans que j’y donne du mien, je suis La femme. Rien que ça.

PIERRE-EMMANUEL: Oui, c’est simple. Entre vous et celle-là, sur la photo dans la vitrine, pas de différence. Même chose.

ALBERTIN: Il veut dire que…

SANNA: Maintenant, je ressemble à Taylor Swift! Vite, marions-nous avant que le mirage se brise! Les gars, vous disjonctez sérieusement!

ALBERTIN: Il est nouveau ici, il…

PIERRE-EMMANUEL: Dans les flux électriques qui se dégagent de vous, je sens une réticence mêlée d’une bonne dose de curiosité, peut-être même d’attraction. Difficile à démêler tout ça.

SANNA: Mes flux électriques? Attention aux électrochocs, mon coco!

PIERRE-EMMANUEL: Pour ma part, l’envie de copuler domine tout, et je n’attends que votre acquiescement. Nous pouvons utiliser ce banc, si vous voulez, ou le gazon, qui me semble fort soyeux. Ni trop court, ni trop long.

ALBERTIN: Marcien!

SANNA: Ni trop court, ni trop long! Albertin, ton ami là, t’es certain qu’il n’est pas dangereux? Pourquoi tu l’appelles martien?

ALBERTIN: Pas Martien, mais Marcien. C’est qu’il a pris… Oui, c’est ça… Il a gobé ce truc chimique… C’est nouveau… Ça te fait voler plus haut que la lune! Jusqu’à la planète Mars, si tu vois ce que je veux dire!

SANNA: Vous pourriez partager, martiens!

PIERRE-EMMANUEL: Voilà, je retire mes vêtements. Tout est fonctionnel sur ce corps. Voyez, le rythme cardiaque augmente, l’afflux de sang gonfle ce membre, je suis prêt. À vous, Sanna.

SANNA: Rhabille-toi! On va t’arrêter pour indécence publique!

ALBERTIN: Pierre-Emmanuel, tu ne peux pas faire ça ici. Interdit. Ça ne se fait que dans une chambre, en privé.

SANNA: Elle est busquée.

PIERRE-EMMANUEL: En privé. Allons-y alors! Sanna, je vous suis.

SANNA: Tu ne me suis nulle part. Va dégriser sur un banc, dans le parc, moi j’ai à faire.

ALBERTIN: Sanna, je suis désolé, je vais…

PIERRE-EMMANUEL: Pourtant, je vous aime. J’adore votre système nerveux, il fonctionne à merveille, beaucoup mieux que celui d’Albertin, qui a tendance à s’ankyloser. Votre système digestif opère à une capacité maximale, et il le fait à merveille, mais à long terme, j’ignore quels pourraient être les effets d’un rendement si élevé. J’aime peut-être un peu moins votre foie, mais je suis en extase devant vos artères coronaires! Je vous en prie, Sanna, aimez-moi comme je vous aime! Et copulons, que diable!

SANNA: Il est en extase devant mes artères coronaires! En voilà une bonne.

PIERRE-EMMANUEL: Et votre lobe temporal.

SANNA: Et mon lobe temporal.

ALBERTIN: Sanna, où vas-tu?

SANNA: Je m’en vais ailleurs promener le charme de mes entrailles.

Deux jeunes hommes, sur la promenade qui longe la rivière.

PIERRE-EMMANUEL: Nous n’avons pas copulé. Tu connais d’autres Sanna?

ALBERTIN: Combien de temps as-tu devant toi? Parce que ça risque d’être un peu plus long que prévu.

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À part le cadavre

Cinq personnes s’entassent dans le petit escalier du pavillon de banlieue. L’agent immobilier devant, les acheteurs derrière, Rosaline, Armand, les héritiers en queue de peloton, Lucas, Alice. L’agent sonne à la porte. Gabriel ouvre, Emma se pointe aussitôt à sa gauche, et au-delà, l’héritier, Léo.

AGENT IMMOBILIER: C’est inhabituel, nous n’avons pas appelé, pas pris rendez-vous, mais nous voici, votre maison a été mise en vente sur le système à la seconde où nous passions, ces clients adorent le voisinage, la proximité de l’école, l’âme des rues, le caractère des pelouses. De bons clients, de bons vendeurs, pouvons-nous entrer?

EMMA: Entrez, entrez donc, messieurs, madame, les petits.

GABRIEL: Mais Emma, je dois terminer la révision du rapport intérimaire de la Société. Je dois…

EMMA: S’ils nous débarrassent de cette maison aujourd’hui, tu auras tout ton temps. N’est-ce pas? Vous l’aimerez bien, cette maison, pas vrai? Donnez-vous la peine d’entrer. Visitez ce petit paradis.

AGENT IMMOBILIER: Entrons, entrons donc. Par ici mes chers acheteurs. Je vous l’avais bien dit, quand on veut vendre, on se soumet. Visitons. Explorons. Ne vous laissez pas intimider par ces gens, bientôt ils ne feront plus partie du décor. Disparus, effacés, un mauvais souvenir qu’une couche de peinture anéantira à jamais. N’ayez en tête qu’une chose, c’est votre maison. Regardez-moi ce spacieux séjour, comment le meublerez-vous? Oubliez ces meubles dépareillés et le mauvais goût qui règne.

ROSALINE: Sans ces affreux rideaux, Armand, cette pièce serait claire et invitante. Nous libérerons les murs de ces épouvantables peintures, et sans tous ces horribles bibelots partout, ce sera exactement ce dont nous rêvons.

ARMAND: Oui. Cela demande un gros effort d’abstraction, mais oui. Je vois.

Derrière, les enfants des deux familles sautillent, se tirent la langue, manquent de renverser un vase de pacotille où s’assèchent des roses inclinées.

ALICE: Vos peintures sont épouvantables! Vos peintures sont épouvantables!

LÉO: Tu t’es pas vue! Épouvantable toi-même!

LUCAS: Qu’est-ce que t’as dit à ma sœur?

LÉO: Ici c’est chez moi. Je peux dire ce que je veux.

LUCAS: Tiens, prends ça!

Il lui décoche une gifle derrière la tête. Léo pleure, hurle. Emma accourt, Rosaline sourit.

ROSALINE: Les enfants, restez avec papa maman. Nous ne connaissons pas ces gens.

ALICE: Qu’est-ce qu’ils font dans notre maison?

GABRIEL: Elle y va la petite! Sa maison!

EMMA: Des enfants. Laisse tomber, le client a raison.

ROSALINE: Ne t’inquiète pas, quand nous l’aurons achetée, tu ne les verras plus, ces barbares.

GABRIEL: Barbares! Pour qui elle se prend la pimbêche!

EMMA: Avale. C’est comme un sirop qui a mauvais goût.

ARMAND: Barbares! Trop bon!

AGENT IMMOBILIER: Chers vendeurs, à défaut de disparaître, gardez une bonne distance. Poursuivons. Vous voyez ici les chambres, la chambre des maîtres, celles des enfants. D’accord, c’est encombré, mais avec le goût que je vous devine, ces pièces seront radicalement transformées.

ROSALINE: Il faudra désinfecter.

ARMAND: Décaper.

ROSALINE: Conjurer.

ARMAND: Exorciser.

GABRIEL: Ils exagèrent.

EMMA: Chut! Pour qu’ils achètent, il faut qu’ils nous oublient. Et toi Léo, tiens-moi la main, reste avec moi. Ne t’approche pas de ces petits monstres.

ALICE: Maman! Maman! Elle nous a traités de monstres!

ROSALINE: Les enfants, restez près de nous. Ne vous approchez pas d’eux. Qui sait ce qu’ils pourraient vous transmettre.

ALICE: Des poux?

LUCAS: La peste.

ARMAND: Le coronavirus, l’ebolavirus, le rotavirus.

ROSALINE: Le virus du Nil occidental.

ARMAND: L’échovirus.

AGENT IMMOBILIER: Et cette porte, au bout du corridor, donne sur un placard. Tenez, admirez.

LUCAS: C’est sombre.

AGENT IMMOBILIER: C’est l’escalier vers le sous-sol. Désolé. Le placard, c’est plutôt cette porte-ci.

ALICE: Ça pue.

ARMAND: C’est vraiment pas propre.

ROSALINE: Ils auraient pu le ranger un peu, ce placard.

AGENT IMMOBILIER: En effet. Ça laisse à désirer et même, ça surprend.

EMMA: Que se passe-t-il encore?

AGENT IMMOBILIER: Ce cadavre, dans le placard, vous ne pouviez pas vous en débarrasser? Ça ne facilitera pas la vente.

GABRIEL: Réduisons de cinq pour cent.

EMMA: Je croyais que tu t’en étais débarrassé. Qu’est-ce qu’il fait encore là?

GABRIEL: Je n’ai pas eu le temps. Tu le sais bien, c’est la fin de l’année financière, je n’ai pas deux minutes à moi. Je voulais le brûler derrière la maison, mais parfois les obligations vous tirent de tous côtés et vous oubliez.

LÉO: En plus, ça prend beaucoup de place. Je ne peux plus ranger mes ballons dans ce placard.

EMMA: Léo, ne t’en mêle pas.

ROSALINE: Quelle négligence!

ARMAND: Désinfecter, décaper, conjurer, exorciser.

AGENT IMMOBILIER: En faisant appel à des professionnels, tout est possible. Un cadavre est vite disparu. Sortons, voulez-vous, et discutons.

L’agent immobilier entraîne les acheteurs et leurs héritiers à l’extérieur, jusque dans la rue. De l’angle où ils se trouvent, la propriété se démarque parmi ses consoeurs, elle attire l’œil, prête à la rêverie.

AGENT IMMOBILIER: N’est-ce pas une résidence extraordinaire? Négociez, offrez, ce soir elle est à vous, demain ils disparaissent, dans une semaine vous y régnez. Elle vous plaît, je le vois bien.

ROSALINE: Oui, beaucoup.

ARMAND-ALICE-LUCAS: Oui, beaucoup!

ROSALINE: À part le cadavre.

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La lettre

Ces deux-là ont passé l’après-midi au café Krieghoff. Café, salade, café. Il ira peut-être acheter un livre dans la librairie d’en face, quoiqu’il préfère fréquenter les librairies d’occasion. Elle rentrera peut-être directement chez elle, pour se plonger dans les textes qu’elle aurait dû étudier durant l’après-midi.

IRIS: Je passerai l’été au Lac-Saint-Jean, et en septembre, je serai à Montréal. Je ne reviendrai pas à Québec. Je le regretterai peut-être.

MIKA: Je pars demain avec maman et ma tante. Juin et juillet en Provence, dans la vieille auberge de mon grand-père. Août à Paris, chez ma sœur. J’aurais préféré la mer, cette année, un peu plus de laisser-aller.

IRIS: Ta tante comédienne?

MIKA: Comédienne, quand même pas. Un rôle de soutien dans un vieux film de Rohmer, sinon des spots publicitaires, un peu de théâtre à Nice. J’adore ma tante, je te l’ai déjà dit. Elle connaît tout le monde. C’est ce qu’elle fait. Elle court les vernissages, les lancements de livre, les colloques, elle fréquente les cafés qu’il faut fréquenter. Elle a promis de me présenter Régis Jauffret.

IRIS: L’auteur d’univers, univers

MIKA: Elle connaît des gens qui le fréquentent. Enfin, si cette rencontre a lieu, ça me fera oublier la mer.

IRIS: T’auras des autographes.

MIKA: Ça ne m’intéresse pas. Lui parler oui.

IRIS: Évidemment. Tu m’écriras? Tu me raconteras?

MIKA: Je t’écrirai. Même si je ne le rencontre pas, je t’écrirai. J’ai prévu t’écrire. Une idée que je mûris depuis longtemps. T’écrire, tout t’avouer, tout.

IRIS: Je recevrai cette lettre lorsque tu seras loin, lorsque nous ne saurons pas si nous nous reverrons.

MIKA: Je serai nerveux, et dès que je l’aurai postée, j’aurai des remords, je m’en voudrai de te l’avoir envoyée, parce que je n’en ai peut-être pas le droit, car enfin, je te vois tous les jours depuis un an, depuis deux ans, j’ai amplement eu le temps de te révéler ce qui trottine dans ma caboche, dans mes veines, mais je me suis tu, j’ai transporté ce poids en secret, clandestinement, et semble-t-il avec un certain succès puisque rien, jusqu’ici, ne m’a dénoncé, jamais tu ne t’es doutée, au contraire ta confiance, amis, un confident, une âme égale à la tienne, mais parallèle, et c’est justement cette proximité cloisonnée, il y aura des odeurs de trahison.

IRIS: Cette lettre, je devrai la relire plus d’une fois, mais sans étonnement.

MIKA: Malgré la honte j’écrirai, à des milliers de kilomètres j’enfilerai les paragraphes, lâche, avec un mince espoir, mais surtout un nauséabond égocentrisme, incapable de gravir marche à marche le long escalier, défaitiste, vain, traçant des mots que seules les flammes devraient lire, plaintes et déclarations surannées, t’évoquant à peine, toi l’objet de tout, n’effleurant qu’au passage tes fiançailles avec ce futur médecin, je te balancerai cette chose informe que j’appellerai mon amour, ma passion et je ne sais quoi d’autre, ces mots qui n’attendriront que ma triste folie.

IRIS: Hélas, je me dirai que cette lettre pourrait être destinée à n’importe qui.

MIKA: Présomptueux, je romprai tout de go ce qui n’a jamais été, je tricoterai cet amour risible et le briserai aussitôt, pusillanime, prenant n’importe quoi pour la vérité, des souffles passagers, des airs d’oiseaux que je n’aurai jamais entendus, je me perdrai dans une fiction où j’essaierai de te traîner, sachant que je n’aurais pas tenu un jour moi-même, que le poids qui m’écrasait pesait sur mes épaules depuis longtemps, depuis bien avant que je ne te rencontre, si bien que tout s’était brisé, que j’étais un homme cassé qui ne tenait qu’à un fil, une marionnette tenue par un austère destin, de ces destins qui n’entendent pas à rire et avec qui il est parfois fatal de jouer, car peu importe le masque, peu importe les couleurs et les jolis maquillages, la pièce ne change pas, les rôles ne s’échangent pas, le dénouement doit survenir.

IRIS: Je ne te répondrai pas. J’attendrai que tu frappes à ma porte. Tu ne viendras pas. Jamais. À la fin, j’aurai un peu de colère, un peu de tristesse, mais si peu, vu l’immensité de l’espace entre nous que je finirai par voir.

MIKA: Mais cette lettre, je ne te l’écrirai que cet été, lorsque je serai chez ma tante. En contemplant le Mont Ventoux. Ma tête sera comme la sienne, décharnée et balayée par les bourrasques.

IRIS: Tout cela est encore bien loin. C’est fou, tout ce que nous ignorons encore, et qui nous apparaîtra, toi lorsque tu écriras, moi lorsque je lirai.

MIKA: Ça n’existe pas encore. Mais ce dont je suis certain, c’est que demain soir j’irai au cinéma. Un vieux film, Underground, que je veux voir. Un de mes profs en a parlé.

IRIS: Je peux venir avec toi? Si je ne travaille pas, bien sûr. Souvent, le vendredi, ils ont besoin de moi pour tenir compagnie aux personnes âgées. Je les fais rire. Parfois je me déguise. Ça m’amuse.

MIKA: Cinéma Cartier, à dix-neuf heures. Sinon, tu as des projets pour le week-end?

IRIS: Je dois terminer ce texte sur Julien Gracq. Samedi soir, nous passerons la soirée chez des copains de la faculté de médecine. Je n’en ai pas trop envie. Toi?

MIKA: Études, je crois que mes colocataires organisent un party, dimanche j’irai faire le tour de l’Île d’Orléans à bicyclette.

IRIS: Un dernier café, avant de rentrer?

MIKA: Pourquoi pas. Nous sommes bien ici.

IRIS: Oui. Ça fait des heures que nous sommes ici.

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Prendre un verre

Une ville. Un trottoir. Elles marchent.

JENNY: Tu crois qu’il va accepter?

SADDY: Il va peut-être rechigner au début, tu le connais, mais il finira bien par se rendre à l’évidence.

JENNY: Nous devrions peut-être y aller à plusieurs. Je serais moins intimidée si nous étions dix, ou même cent, pourquoi pas cent?

SADDY: Pourquoi ne pas ramener toute la ville, un coup parti! Tu es drôle, Jenny, habituellement tu fonces, c’est ta réputation, celle qui a du front, celle qui ose.

JENNY: Je sais. Mais cette fois, c’est différent. Va-t-il dire oui, va-t-il dire non, je n’arrive pas à deviner, jamais je ne me serais imaginé me retrouver dans cette situation un jour, face à un écran de brouillard si épais que je ne distingue plus rien devant moi, je ne distingue plus rien en moi. Quand même fantastique, non? Marcher sans savoir si le prochain pas ne me précipitera pas au pied d’une falaise, ou dans un trou, ou dans la rivière, j’avance à tâtons et je n’ai même pas de canne, comme les aveugles.

ANDRÉA: Hey les filles! Que faites-vous? M’avez l’air préoccupées? Vous préparez un mauvais coup?

SADDY: Une révolution. Nous préparons une révolution. Enfin, Jenny n’est plus tellement certaine.

ANDRÉA: Jenny! Pas certaine! Tu blagues, non?

JENNY: J’ai de la buée sur la pupille, de la brume dans l’âme, la confusion totale, quoi!

SADDY: Nous y sommes, Jenny. Tu y vas, tu lui dis tout, vraiment tout, et ça ira à merveille. Je le sens! Mon intuition m’assure que tu sortiras de là avec un grand sourire aux lèvres, et que nous irons toutes boire un coup pour célébrer! Allez, t’en fais pas, relève-moi ce joli menton, ouvre-moi ces grands yeux, redresse-moi cette Jenny fière et forte!

ANDRÉA: Je crois que je devine… Jenny, si tu veux, je peux t’accompagner?

SADDY: Non Andréa, pas une bonne idée. Nous en avons parlé Jenny et moi, et vraiment, vaut mieux qu’elle le fasse seule.

ANDRÉA: Comme vous voulez. J’attendrai avec toi Saddy. Alors, tu y vas Jenny?

JENNY: J’y vais. Ma blouse n’est pas froissée?

SADDY: Tu es parfaite. Ta coiffure est superbe, ta blouse, avec ce pendentif dans le cou, c’est sublime. Jenny! Ressaisis-toi! Tu es Jenny!

ANDRÉA: Tu es Jenny!

JENNY: Je suis Jenny…

Un édifice. Des marches. Un ascenseur. Un bureau. Un homme en complet.

JÉRÔME: Madame? Nous avions rendez-vous?

JENNY: Pas vraiment. C’est comme… C’est une révolution, en somme.

JÉRÔME: Ah?

JENNY: Pour de bon. Une révolution pour de bon.

JÉRÔME: Pour une surprise, j’avoue que c’en est une. Je m’apprêtais à négocier un important contrat de vente pour la compagnie. Ça peut attendre quelques minutes, je présume.

JENNY: Hi hi. Quand la révolution sonne, n’est-ce pas, tout peut attendre.

JÉRÔME: Vous êtes charmante, mais vous le savez déjà.

JENNY: Habituellement, je ne suis pas…

JÉRÔME: Pardon? Pourquoi chuchotez-vous?

JENNY: Je suis Jenny, c’est cela. C’est moi qui viens pour la révolution.

JÉRÔME: Je suis Jérôme, mais vous le savez déjà.

JENNY: Oui. Évidemment. Ça se sait. De mère en fille, comme on dit. De soeur en soeur aussi. Entre amies. Ça se sait, peu importe comment, quand ça se sait, ça se sait.

JÉRÔME: On oublie les canaux, parfois. Donc, et cette révolution?

JENNY: C’est vrai. Puisque je suis ici pour ça. Je résume la situation. Dix pour cent des gens n’ont pas d’emplois, donc ils ont faim et froid pendant l’hiver. Trente pour cent ont un salaire si bas, qu’ils ne peuvent que se payer une tente pour tout logement. Les autres sont bien logés, bien nourris et tout, mais ils travaillent trop et n’en profitent pas.

JÉRÔME: Mon père disait, c’est la vie. C’est ce qui se dit, Jenny, de père en fils depuis longtemps. J’imagine que je le dirai à mon tour. Quoique je ne dispose pas d’un fils à qui le dire, pas en ce moment. Je peux vous inviter pour un verre?

JENNY: Pas vraiment. À cause de la révolution.

JÉRÔME: C’est vrai. Où donc ai-je la tête.

JENNY: Donc il y a tous ces gens. Nous. Ces gens, j’en fais partie.

JÉRÔME: Dans le dix pour cent, le trente ou les autres?

JENNY: Ça varie beaucoup. J’oscille d’un groupe à l’autre. Donc, il y a nous, et il y a vous. Vous, c’est simple, votre richesse est onze fois plus élevée que celle de tous les citoyens de cette ville réunis.

JÉRÔME: Douze fois, Jenny, c’est plutôt douze.

JENNY: Elle a encore augmenté?

JÉRÔME: N’est-ce pas magnifique.

JENNY: Le but de la révolution, c’est de répartir votre richesse parmi tous les citoyens. Ainsi, nous mangerons tous, nous nous logerons tous. Plus personne ne crèvera de faim, plus personne ne se crèvera au travail.

JÉRÔME: Ça c’en est toute une idée!

JENNY: Il fallait y penser. Nous y avons pensé.

JÉRÔME: Bravo. Bien pensé. C’est vraiment révolutionnaire.

JENNY: En effet. On peut procéder? Mes copines m’attendent pour aller boire un coup.

JÉRÔME: Oui, bien sûr. Attendez. J’appelle mon secrétaire. Allo? Gabriel? Vous pouvez me rendre un petit service? Procurez-vous la liste de tous les citoyens, de leurs revenus, et répartissez ma fortune entre chacuns. Ne vous oubliez pas, Gabriel. Ne m’oubliez pas. Merci Gabriel. Faudrait pas qu’il oublie de me remettre une part, ce serait embêtant sinon.

JENNY: Je vous laisse mon courriel. Voilà. Si jamais vous voulez le prendre ce verre, plus tard. Aujourd’hui, comme je vous ai dit, j’ai promis à mes copines.

JÉRÔME: Je comprends. Vous êtes charmante. À bientôt.

Une ville. Une terrasse de café. Trois femmes.

JENNY: Ça n’a pas été facile, mais j’ai réussi. Victoire!

SADDY: Vive la révolution!

ANDRÉA: Vive la révolution!

JENNY: Je crois qu’il va m’inviter à prendre un verre.

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À l’heure du macaron

Trois dames se promènent sur le large pont piéton. Vue imprenable de la ville, des quartiers comme il faut, en amont, des usines, en aval, et des quartiers sordides, encore plus en aval. Autour d’eux se forment et se déforment des couples d’amoureux. Des solitaires seuls photographient ce qu’ils ramènent dans leurs chambres, la nuit.

ANITA: Il paraît que le patron de l’usine de jouets s’est fait prendre à déverser des cadavres d’employés désuets dans la rivière. Pas lui directement, bien sûr, mais ses techniciens de surface et de profondeur. Ils les ont broyés et tout, mis dans les barils qu’ils ont entreposés dans la salle froide, séparée du bâtiment principal, jusqu’à la nuit dernière. Selon ce que j’ai appris, ils ont ensuite attendu une nuit sans lune, avant de tout balancer dans la rivière. Tout. Pendant que la ville dormait. Vous vous rendez compte!

BERTHE: Je n’osais pas le dire publiquement, mais il m’a toujours déplu, cet homme. Ses gestes hésitants, ses tics, tout en lui révélait une vie secrète, et à dire vrai, le crime. Vous saviez que son père avait lui-même vidé des produits chimiques dans un champ en friche aux limites de la ville? Ça n’a jamais été reconnu publiquement par la mairie, nous savons pourquoi, mais la chose s’est sue, et j’ai vu de mon regard vu ce champ. Je vous assure que l’odeur seule a dû faire mourir tous les oiseaux du voisinage! Le bonhomme a payé pour soi-disant faire nettoyer, et plus personne n’en a jamais parlé. Sauf que le champ est condamné depuis cette époque, ils ont dressé ces clôtures coiffées de barbelés, plus personne ne peut plus s’en approcher.

ROSITA: Ils nous prennent pour des cruches. Vides. Peut-on vraiment parler quand il s’agit de la Famille? Sans eux, nos rues seraient encore en terre battue, nous n’aurions pas l’eau courante, nous n’aurions pas le maire que nous avons, ni le député, ni les fonctionnaires.

BERTHE: Regardez sur la rive, juste là. Oui, c’est ça. Vous voyez cette petite masse rougeâtre? C’est du cadavre broyé. Ça en a tout à fait l’air.

ROSITA: Faut appeler la police! Tiens, je les appelle tout de suite! Avant que l’eau n’emporte ces pièces à conviction, avant que la rivière n’efface le crime!

ANITA: Calme-toi, Rosita! Que vont faire, à ton avis, les policiers? Ils vont récolter ce petit tas, ils vont le jeter au fond d’un sac, fin de l’histoire. Tu sais pourquoi.

BERTHE: Comme d’habitude. Ils vendront le sac à la Famille, et nous aurons beau trouver plein de ces petits tas de cadavres broyés, jamais personne ne sera embêté.

ROSITA: À moins que nous ne prenions en charge l’enquête nous-mêmes. Nous récoltons ce petit tas, nous le conservons au frigo le temps de trouver un laboratoire prêt à relever l’ADN qui établira un lien avec les employés désuets, et le tour est joué! Nous publierons les résultats de l’enquête dans un journal national. Face à l’évidence, les autorités agiront.

ANITA: Ils l’arrêteront, ils l’enchaîneront, ils le jetteront au fond d’un cachot. Humide.

ROSITA: Ils le tortureront. Ils le ruineront. Ils le feront disparaître à jamais de la ville.

BERTHE: Ils lui taperont sur l’épaule, plutôt! Ils lui baiseront les pieds, ils le féliciteront.

ANITA: Regardez!

Anita lit un courriel que vient de lui envoyer sa cousine germaine, Laurita. Les trois dames lisent ensemble.

ANITA-ROSITA-BERTHE: Mon frère me confirme que l’usine de jouets n’a pas déversé du cadavre broyé dans la rivière, mais de l’eau recyclée. Donc propre.

ANITA: Ah! C’est quand même une bonne nouvelle!

BERTHE: Il y a des gens qui se baignent dans cette rivière!

ROSITA: Ils n’ont pas pollué la rivière! Tant mieux! Notre belle rivière!

BERTHE: Regardez, ce n’est pas un tas de cadavres broyés, c’est un vieux chiffon.

ROSITA: Oui oui, un vieux chiffon. C’est l’heure d’un petit café, d’un macaron?

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Les nus à tête de cerf

Deux adolescents s’ennuient sur un banc. Fument des cigarettes, s’étouffent. Boivent du rhum, s’étouffent. Derrière eux, la ville. Devant, un square.

GAB: C’est un sujet très intéressant, même si ce n’est pas ce que je retiendrai.

RAPH: Qu’est-ce que tu racontes?

GAB: Je peux comprendre l’anonymat, il y a des vérités en parallèle avec une dualité, une ambivalence.

RAPH: Qu’est-ce que t’as bouffé? Bois un peu plus Gab, tu déconnes.

GAB: Ils se détestent, mais restent unis, à jongler entre deux natures, celles qui règnent dans la société en général. Hypocrisie, quoi. 

RAPH: Là, sérieux, tu m’inquiètes!

GAB: Au bon gré de chacun! Au bon dos de certains! Dieu et le destin! Il est facile de se cacher derrière les messages fraternels, ces portraits d’une ville pleine de lumière et d’enfants peu élogieux. Mais il y a le rayonnement futur.

RAPH: Je vois. Tu kiffes. Donne-moi la bouteille. Ça brûle moins après deux gorgées. Encore une. Une autre.

GAB: J’aime cette chronique. C’est assez engagé. Ça dénonce la réalité, du point de vue du verbe recommandé.

RAPH: Une chronique bien intrigante, mon cher.

GAB: Sujet sensible et billet de découvertes dans l’atmosphère de la curiosité. Il vient de sortir, et nous sommes en pleine virtualité avec l’essence tirée des bravos.

RAPH: Wow. Je dois boire un peu plus, je crois.

GAB: Deux thèmes tragiques dans les campagnes où les paysannes andalouses brodent des draps, entrouvrent les volets pour ce cheval, cette canne brisée, ce contraste des bures noires.

RAPH: Le crime aberrant se commet.

GAB: Les murs chauffés à blanc rendent présentes les noces à regarder avec d’excellentes purées d’erreurs. Il y a un temps pour tout.

RAPH: Oh! Il faut voir le film!

GAB: Je les ai travaillés sur la maison, vraiment si l’autre est plus connu, il y en a tout de même une troisième, plus brutale, mais moins chargée, de mères en filles.

RAPH: Ville magique!

GAB: La vengeance honnête lui appartient, comme une habitude de seize et soixante ans, comme une visite de celui qui se rencontre quand il n’y a plus d’âge, et qui a tout oublié de ce qui s’est réellement présenté dans la chambre du jeune crime.

RAPH: L’évidence éblouissante.

GAB: La tentation assez particulière de comprendre différemment ce qui fait son originalité, fatalement, ne connaît pas la pensée, les discussions de publications précédentes ressenties comme un flou, trop fortes, comme un monologue.

RAPH: Une quatrième défend une suffisance.

GAB: D’accord. Je n’ai pas vraiment accroché la pique, et l’abandon avec impatience sort son secret en tout dernier, le jour de cette année de bon cru, ni ronflant ni moralisateur, dans la dérive du monde égratigné alors que les truands ne peuvent que plaire. J’avais trouvé beaucoup de lui, remise en question, bousculades, convictions, croyances, les remèdes ne sont pas toujours au début de l’horreur quand sont broyés les nus à tête de cerf, à tête attachée à la vie, dans une course aux abords de la forêt des justiciers du peuple. Le sournois est un animal au devoir bon, à l’équipe resserrée, intégrée dans sa gestion des faits fraîchement facturés à la haine, affligeante et démoralisante.

Raph s’est endormi. Il ronfle sur le banc, allongé. De la tête de Gab s’écoulent encore des mots, imperceptibles, jusqu’à ce que le sommeil le gagne.

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Le gala des Babadada

Un homme sur une petite scène. Toute petite. Cinq personnes dans la salle, trois hommes, deux femmes. Une souris, qui fait sursauter un des cinq dans la salle, mais il se tait.

CONFÉRENCIER: Aujourd’hui, toute la séance sera consacrée à un pensement inhabituel. Cela ne nous effraie pas. Nous avons appris à abattre les panneaux qui nous entourent et nous servent de murs. Abattons les panneaux, et pensons à Jean-Marc Bergeron. Pensons.

Ils inclinent légèrement la tête. L’un des cinq, qui pense aussi, garde cependant un œil sur le trou par où s’est enfuie la souris.

CONFÉRENCIER: Joyeux anniversaire Jean-Marc.

LES CINQ: Joyeux anniversaire Jean-Marc!

CONFÉRENCIER: Jean-Marc ne nous entend pas, il ne saura peut-être jamais que nous lui avons souhaité un joyeux anniversaire, mais ces considérations pragmatiques ne nous intéressent pas. Élevons! Élevons! Élevons nos esprits vers les cimes où Jean-Marc brille.

Les cinq se lèvent et s’assoient, se lèvent et s’assoient, se lèvent et enfin s’assoient, plus attentifs encore que tout à l’heure.

CONFÉRENCIER: Jean-Marc est un peintre de talent, un comédien hors du commun, un chanteur angélique, mais au-delà de cette jolie brochette de grâces, Jean-Marc est un modèle! Vous avez entendu son discours historique devant l’Assemblée des Nations Unies! Ce discours a fait profondément gigoter mon existence. Car Jean-Marc m’a inspiré au moment où j’en avais le plus besoin. Jean-Marc a toujours été là pour moi, spirituellement. Il lutte pour des choses très chères, il ne recule devant rien pour que triomphe le bien, le sien et le nôtre! Jean-Marc est un ange dont le commun ne voit pas les ailes. C’est un roi sans couronne, à l’auréole pâle et aux guirlandes discrètes. Je lui souhaite une très belle journée! Et à vous aussi!

PARTICIPANT 1: Je le soutiendrai dans tous ses choix!

Participant 3, l’homme à la souris, se penche vers Participante 1, et tout bas, derrière sa main en coquille, lui demande qui est ce Jean-Marc. Elle lui répond qu’elle l’ignore, et elle se tourne vers son voisin de droite, Participant 2, et lui demande ce qu’est l’Assemblée des Nations Unies. Participant 2 répond que c’est un groupe d’industriels très influents. Participante 2 leur chuchote de se taire.

PARTICIPANT 2: C’est le meilleur!

Conférencier ouvre les bras, invite les participants à participer.

PARTICIPANTE 1: Oui!

Participante 1 envoie des baisers avec ses mains à tout l’espace de la petite salle.

PARTICIPANT 3: Sapristi! Une souris!

Bref remue-ménage dans la salle. Dix yeux cherchent la bête, en vain. Conférencier ouvre un peu plus ses bras, à s’en faire craquer les articulations.

CONFÉRENCIER: Jean-Marc!

Ramenés à la marotte du jour, l’audience se calme, ouvre les yeux à la mesure des bras de Conférencier.

PARTICIPANTE 2: Jean-Marc! Je l’aime tellement! C’est mon idole!

PARTICIPANT 2: Oui! Moi aussi!

PARTICIPANT 1: J’aime bien la boucle d’oreille qu’il portait au gala des Babadada.

PARTICIPANTE 1: Oui!

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Cadavres et vaches

Des maçons ont édifié un mur autour de l’Assemblée nationale, pour empêcher les originaux de venir mourir sous les fenêtres. Les odeurs dérangent. Des hordes d’affamés se traînent le long de ce mur dernier cri, décoré de barbelés multicolores. C’est gai.

La fille de la présidente zigzague parmi les cadavres et les crève-la-faim, ahurie, éperdue. Elle hurle, elle pleure, chancelle. Seule. Parce que pas un miséreux ne lui prête la moindre attention, à cause de la mort ou de la disette.

À bout de souffle, la fille de la présidente se présente à la guérite, montre son laissez-passer obtenu il y a longtemps grâce à maman, mais jamais utilisé faute d’intérêt pour les métiers de la scène. La lourde porte de fer niellée d’arabesques infinies supposées représenter la douceur et la portée du pouvoir, s’ouvre et se referme aussitôt derrière elle. Dans la fosse, entre le mur et le bâtiment de l’Assemblée nationale, nul smilodon, sarcosuchus ou tyrannosaure, pas même de doberman, de rottweiler ou de pitbull démagogue.

Dès son entrée dans le hall, un commissionnaire guide la fille de la présidente vers un guichet où, malgré maman, elle doit répondre au questionnaire obligatoire, long et indiscret. Âge, lieu de naissance, nombre de pièce dans la maison, nombre de partenaires, premier livre lu, dernier livre lu, profession, cylindrée de la voiture, marque du dérailleur sur la bicyclette, sujet du dernier rêve, poids du voisin d’à côté, couleur du rideau de douche, motif de la visite.

La fille de la présidente explique que jamais elle ne serait entrée en ces lieux théâtraux et honnis, n’eût été morbides constatations auxquelles elle s’est adonnée à l’extérieur des murs. Les gens ont faim, souligne-t-elle, certains en meurent, précise-t-elle. Le commis note tout, et à chaque fois qu’il tape sur son clavier, une note monte de son ordinateur. Musique moderne, démocratique.

Quelques secondes après avoir terminé de remplir le formulaire, le commis attend, le regard fixé sur l’écran. Il fait signe d’attendre. Soudain, quelque chose apparaît, il lit à voix haute une réponse adressée à la visiteuse. Remerciements, bienvenue, félicitations pour le choix de ce dérailleur, qualité indéniable, et pour ce qui est des pauvres gens, l’appareil étatique en son entier veille au grain nuit et jour, priorité des priorités, pas d’inquiétude, bon retour chez vous.

La fille de la présidente brandit son laissez-passer présidentiel, et exige de parler à la personne responsable du dossier. Le commis soupire, saisit un carton jaune, le remet au commissionnaire qui invite la fille de la présidente à le suivre. Le hall débouche sur un long corridor où se bousculent des gens attachés à toutes sortes de ministres, parmi lesquels il faut se faufiler pour atteindre, sur la gauche, le corridor lilas, celui que seuls les camelots gouvernementaux empruntent. Là-dedans, c’est le chaos le plus total, du moins pour des yeux novices. Le commissionnaire, qui s’y connaît, nage parmi ces mollusques avec une aisance empruntée, certes, mais tout de même admirable. Sueur au front, il pousse enfin la porte du camelot désigné, vraisemblablement, par le carton jaune.

Sans même laisser le temps à la fille de la présidente de préciser sa requête, le camelot bondit sur ses pieds, tout sourire, et débite sur un air chantant une réplique où il est question d’un problème de vaccins pour les vaches laitières, un problème sérieux que monsieur le ministre a placé au sommet de sa liste des priorités, qu’il compte d’ailleurs aborder avec ses partenaires dès la semaine prochaine, avec la ferme intention de mettre sur pied un comité consultatif et rébarbatif qui veillera au bon grain dans l’étable. La fille de la présidente hoche la tête, tape des mains, l’interrompt comme elle peut, pour lui indiquer qu’elle ne vient pas pour les vaches, mais plutôt pour les cadavres qui s’empilent à l’extérieur. Nullement décontenancé, le camelot avoue qu’il a interchangé deux des cinq thèmes sur lesquels il a écrit dans la dernière heure. Bien sûr, les cadavres, madame la ministre en a fait sa priorité prioritaire, et vous pouvez lui écrire elle en sera ravie, elle vous expliquera qu’une stratégie quinquennale sera présentée dès que le plan d’intervention interministériel sera complété, ce qui ne devrait pas tarder.

Insatisfaite des réponses du camelot, la fille de la présidente réclame une rencontre avec les gens qui travaillent concrètement sur le dossier. Le camelot, déjà plongé dans la rédaction d’un autre communiqué, tend un carton orange au commissionnaire, qui tourne les talons et entraîne la fille de la présidente dans son sillage.

Quelques pas à peine dans le corridor lilas les emmènent à une cage d’escalier. Ils descendent longtemps, sans rencontrer qui que ce soit. Peu à peu, le silence s’installe. Puis, comme si la vie renaissait, un nouveau bruit de voix claires, presque cristallines, monte, progressivement, à mesure qu’ils descendent. Quelques another one bites the dust, sur l’air d’une vieille chanson populaire, leur parviennent.

Ils aboutissent dans une grande salle circulaire, où des robots à peine habillés s’agitent face à trois rangées d’écrans qui couvrent tous les murs. La fille de la présidente a un mouvement de recul, mais le commissionnaire la rassure, ceux-là sont inoffensifs, ils font tout ce qu’on leur demande, jamais rien de plus. Efficaces, inlassables, joyeux.

Le commissionnaire conduit la jeune fille de la présidente jusqu’à un robot qui porte une culotte sur la tête, un tee-shirt là où habituellement on retrouverait un pantalon, et un vieux rideau sur les épaules. Un des robots, dans la salle, lance un another one bites the dust, puis, quelques minutes plus tard, un autre. Le commissionnaire introduit le carton jaune dans ce qui ressemble à une bouche, et instantanément, quelle merveille de la science tout de même, le robot se lance dans une description détaillée de ses tâches, qui consistent, ni plus ni moins, à compter les morts. Comme chacun de ses collègues autour de lui. Soudain, le robot chargé d’informer la fille de la présidente lance son propre another one bites the dust. Chaque fois qu’un famélique trépasse, c’est la coutume, c’est la programmation, le robot qui le comptabilise lance cette courte phrase, en chantant.

La fille de la présidente s’indigne, accuse la toute-puissance étatique de négliger le problème, vilipende les employés électroniques réunis dans la salle circulaire de s’enliser dans l’inaction, s’en prend même au commissionnaire, assis dans son coin, concentré sur un mot croisé. Le robot désigné agite le doigt, s’empresse de faire valoir que le décompte des morts est un travail de haute précision, qui permet de présenter des statistiques fiables, présentées sous forme de tableaux et de graphiques, avec notes détaillées, dans des documents et rapports dont l’utilité ne s’est jamais démentie depuis que l’État est État. Another one bites the dust.

Le commissionnaire annonce à la fille de la présidente qu’il la raccompagne jusqu’à la sortie. Retour par l’escalier, le corridor lilas, le corridor aux attachés, le hall. Avant de lui ouvrir la porte vers le mur, le commissionnaire, visiblement ému, observe que les gens là-dedans, vraiment, ils travaillent fort pour résoudre les problèmes de notre vaste monde.

Dès qu’elle pose à nouveau le pied parmi les cadavres, la fille de la présidente lève les poings au ciel et jure que tout va changer. Pendant qu’elle descend la rue vers sa voiture, elle n’entend pas cette autre fille, un peu plus loin le long du mur, du côté est, qui hurle que tout va changer, en levant les deux poings au ciel. Elle n’entend pas plus ce gars, là-bas, et cet autre, plus loin, et cette autre encore. Et maintenant, comment pourrait-elle entendre, maintenant qu’elle roule dans sa jolie voiture insonorisée. 

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De l’utilité des maires à Croteauville

Puisque c’est dimanche matin, Edgar Croteau minuscule dispose de quarante-cinq minutes avec Edgar Croteau majuscule. Il pleut au-dessus de Croteauville, mais pas au-dessus du jardin des Croteau. Faut dire que c’est un immense jardin, qui fait des kilomètres carrés. Le domaine est si vaste, qu’on n’y est jamais perturbé par le bruit des klaxons du centre-ville, par les fusillades occasionnelles, ou encore par la clameur de la foule, heureuse ou pas.

MINUSCULE: Papa! Papa! Attrape la balle!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Lance la balle!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Dessine-moi un moustique!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Pourquoi les avions ne passent jamais au-dessus de notre maison?

MAJUSCULE: Ce n’est pas une maison, c’est un château. Ils ne volent au-dessus de nos têtes, parce que c’est un espace aérien privé, qui nous appartient jusqu’à la lune, et même un peu au-delà.

MINUSCULE: Papa! Papa! À la télévision, ils racontaient une histoire à propos d’enfants pauvres qui ne mangeaient pas tout ce qu’ils voulaient. Madame Tremblay ne me donne pas autant de glace que j’en voudrais, est-ce que je suis un enfant pauvre?

MAJUSCULE: Non. La pauvreté, c’est pour les étrangers.

MINUSCULE: Papa! Papa! C’est quoi un étranger?

MAJUSCULE: C’est ceux qui ne sont pas nous.

MINUSCULE: Papa! Papa! À la télévision…

MAJUSCULE: Tu regardes trop la télévision. Tu devrais lire. Il y a tout ce qu’il faut dans la bibliothèque. J’en parlerai à Maître Dupont.

MINUSCULE: Papa! Papa! Ils disent que le maire Provost est le dirigeant. C’est quoi un dirigeant?

MAJUSCULE: Celui qui dirige, celui qui donne des ordres aux autres. Tu veux jouer à la balle?

MINUSCULE: Papa! Papa! Pourquoi tu n’es pas le maire, tu pourrais donner des ordres aux autres toi aussi?

Ici, Edgar Croteau majuscule éclate d’un grand rire croteaunisien, devant un Edgar Croteau minuscule incrédule. Le temps s’égoutte, il ne reste que quatorze minutes à leur entretien dominical.

MAJUSCULE: Le maire, c’est le dirigeant des étrangers. Seulement des étrangers. Comme chacun en ce merveilleux monde a un rôle à jouer, le mien est de donner des ordres au maire.

MINUSCULE: Papa! Papa! Toi, on ne te voit jamais à la télévision! C’est le maire Provost qu’on voit! C’est lui le héros à la télévision.

MAJUSCULE: C’est vrai. C’est un héros. C’est lui qui reçoit tous les coups. Quand je décide de réduire les pilules à l’hôpital, c’est à lui qu’ils s’en prennent. Quand j’impose des frais pour la location des pupitres à l’école, c’est lui qui reçoit les coups. Quand je récupère les sous que la mairie donnait aux paresseux, c’est contre lui que les étrangers manifestent. Tu as raison, mon fils, le maire, c’est un héros.

MINUSCULE: Papa! Papa! Je voudrais être un héros! Comme Spiderman! Comme Batman! Comme le maire Prévost!

MAJUSCULE: Les Croteau ne seront jamais des héros. Les héros sont de pauvres étrangers qui n’ont rien trouvé de mieux à faire. Nous, nous sommes au-delà de tout cela.

MINUSCULE: Papa! Papa! Est-ce que les étrangers nous aiment autant que les héros?

MAJUSCULE: Les étrangers ne nous connaissent pas. C’est bien ainsi. Nous possédons toutes les usines, tous les commerces, toutes les stations-service, tous les journaux, nous possédons jusqu’aux kiosques de distribution de limonade. Nous possédons, tout simplement. C’est notre nature, que veux-tu! Nous sommes heureux, nous serons toujours heureux. Il y aura toujours des maires pour protéger ce bonheur sacré. Il y aura toujours des maires.

MINUSCULE: Papa! Papa! Je…

MAJUSCULE: Quarante-cinq minutes, mon fils. Au revoir. À dimanche prochain!

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