Le tueur

Le jeune avocat Alexis assiste à sa première soirée organisée par les collègues de la firme. Avant d’entrer dans la lourde demeure d’un des doyens, il s’est senti mal, a failli tourner les talons et retourner chez lui, retourner dans son village natal, cent kilomètres au nord. Mais une collègue l’a reconnu, l’a vu appuyé contre un lampadaire, en sueur, lui a tendu son mouchoir, l’a aidé à se redresser. Un autre collègue s’est joint à eux, et sans hésiter lui a pris le bras, l’a soutenu. C’est ainsi qu’ils sont arrivés à la soirée, tous les trois bras dessus, bras dessous, avec Alexis au milieu qui peu à peu reprenait ses couleurs habituelles.

Intimidé par les avocats de grand renom qui lui serraient la main, Alexis parvenait à peine à bafouiller quelques sottes politesses. On le rassurait, on lui répétait qu’à la firme, tous formaient une grande équipe, avocats émérites comme avocats verts.

Sans vraiment parvenir à se sentir à l’aise, Alexis a tout de même commencé à se fondre dans la tribu, il s’est même laissé aller à exprimer son opinion à deux ou trois reprises. Plus les heures avançaient, plus il voyait défiler la vie fantastique qui l’attendait. Il s’imagina serrer à son tour la main des novices, les rassurer comme on le rassurait ce soir.

Soudain, Alexis s’interrompt. Bouche bée au beau au milieu d’une phrase. Un collègue s’étonne, lui demande si tout va bien. Silence. Alexis reste muet. Rien ne va plus. Il ne sait plus où il est, qui sont ces gens autour de lui, qui est ce collègue.

Le collègue vide son whisky, cul sec, tape sur l’épaule d’Alexis, lui suggère de ne plus boire. Sans autres façons, il s’éloigne et est tout de suite happé par une avocate qui a joint le bureau à peine quatre mois et cinq jours avant Alexis.

Mais Alexis! Que lui arrive-t-il? Il n’a pas avalé une seule goutte d’alcool de la soirée, il n’a rien fumé, rien sniffé, rien gobé. Qu’est-ce que c’est?

Inquiet, Alexis écoute les conversations, il comprend qu’il est à une soirée donnée par des avocats, qu’ils ont invité tous les collègues de la firme. Il comprend qu’il est lui-même avocat, mais ne parvient pas à savoir s’il a déjà plaidé une cause.

Quitter ces lieux, s’éclipser en douce, le plus vite possible. Tout lui échappe, il sent que sa vie s’efface, le moment présent, les heures précédentes, les jours précédents, tout s’affaisse dans un éboulement gigantesque de sa mémoire. Il se rappelle ses études universitaires, terminées il n’y a pas si longtemps, mais après? Que s’est-il passé depuis?

Vive angoisse. Alexis se précipite à l’extérieur, s’élance dans la première rue qui s’ouvre à lui. Il court, il fonce à toute vitesse. Mais où va-t-il donc?

Alexis marmonne qu’il lui faut rentrer chez lui pour tout noter, son nom, ses études, ses cours, ses parents, son adolescence, son enfance, cet accident qui lui a blessé une jambe, qui le fait boiter depuis. Tout écrire avant que ça ne disparaisse.

Sauf que chez lui, où est-ce? Il ne reconnaît rien de cette ville autour de lui, de ces rues, de ces immeubles.

Vite, trouver de quoi écrire, du papier, un stylo! Il n’y a donc pas un seul commerce ouvert à cette heure-là? Où acheter ce dont il a besoin? Au pire, où le voler? S’il y avait une papeterie, il n’hésiterait pas à fracasser la vitrine pour quelques pages, pour un stylo.

Là-bas, sous le halo rougeâtre des néons, ces gens. Peut-être ont-ils un bout de papier, un vieux crayon. Il leur donnera tout ce qu’ils voudront, dix dollars, cent dollars, il y a plusieurs billets dans son portefeuille.

Alexis a oublié qu’il a étudié à l’université. Il a oublié que ses parents ont divorcé lorsqu’il avait dix-sept ans. Il presse les inconnus de lui fournir du papier, un stylo, à n’importe quel prix. Ils lui demandent d’où il vient, ce qu’il fait là.

Alexis dit que ses parents vivaient dans une maison, une toute petite maison sur le bord d’une rivière. Il les supplie de s’en rappeler, de s’en souvenir, parce que dans quelques minutes, il aura tout oublié.

Les inconnus portent des armes, apparentes sous leurs tee-shirts. Ils considèrent Alexis avec curiosité, le jaugent comme s’ils préparaient un mauvais coup.

Alexis les supplie, les implore de lui dire qui il est. Il a tout oublié, vraiment tout.

Le plus vif, le chef, lui invente un nom, « Danny ». Il lui dit de cesser ses plaisanteries, que s’il a perdu la mémoire, il n’a pas à paniquer, qu’il va l’aider. Il lui apprend qu’il est l’un des plus redoutables tueurs de la pègre municipale. Qu’il ne s’affole pas, les gars seront sa mémoire, ils le guideront.

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Amour organique

Wagon de métro, entre Mont-Royal et Jean-Talon, des organes font connaissance, discrètement. Dehors, Montréal est tout trempé, mais le soleil éclaire déjà Villeray, pas encore Rosemont. Il y a un accident au coin de Chateaubriand et Bélanger. Et plein d’autres choses à signaler.

COEUR DE JULIE: Hey toi, je te connais! Tu te souviens de moi?

FOIE DE MARIE: Attends que je te replace. Oh ma mémoire, tu sais. L’âge. La vie que je mène.

COEUR DE JULIE: Je t’ai parlé le mois dernier, c’était un mardi, seize heures quarante, dans ce même métro. Dans un autre wagon, évidemment.

FOIE DE MARIE: C’est vague. T’étais pas super agitée?

COEUR DE JULIE: Nous avions couru. Souviens-toi de cette autre fois, aussi. Nous ne nous étions pas parlé, nous étions l’un derrière l’autre dans la file à la Société des alcools.

FOIE DE MARIE: Pas étonnant. Je fais la file là-bas un jour sur deux. Dure vie!

COEUR DE JULIE: Tu m’as l’air exténué, peut-être même un peu déprimé, je me trompe?

FOIE DE MARIE: Je suis vaseux. Je me démène comme je peux, mais il n’y a rien à faire, je me tue à la tâche, je gonfle mon cher, je gonfle!

COEUR DE JULIE: Je me souviens, ce mardi où je t’ai connu, tu te réjouissais, tu t’en souviens? Régime végétarien depuis cent cinquante-trois jours, pas une goutte d’alcool, tu avais un timbre de voix joyeux, tu m’as plû tout de suite.

FOIE DE MARIE: Ça y est! Je me souviens de toi! Comment ai-je pu oublié! Dans les jours suivants, quand je pensais à toi je t’appelais mon joli cœur rose. Il y a eu tellement de cahots.

COEUR DE JULIE: Raconte, allez, nous avons le temps.

FOIE DE MARIE: Je me suis liée d’amitié avec un poumon vraiment sympa. Ensemble nous refaisions le monde! Comme tout le monde. Nous passions toutes nos nuits ensemble. Il était calme, toujours pondéré dans ses propos, poli. Même si de mon côté je devais travailler, je parvenais à maintenir le contact, nous échangions comme jamais je ne l’avais fait auparavant. Sa patience! Ça me chavire rien que d’y penser. Je dois me ressaisir, cette douleur qui pointe, et Marie qui presse sa main.

COEUR DE JULIE: Que s’est-il passé? Pourquoi ce désarroi?

FOIE DE MARIE: Il y a huit jours, il n’était pas là. Ni les jours suivants.

COEUR DE JULIE: Mon pauvre.

FOIE DE MARIE: J’étais amoureux, je crois. Tu te rends compte? Mais plutôt que de vivre ma peine dans la dignité, Marie m’a inondé de vin, de gin, de bière! Je n’en peux plus! Tu es le premier à qui j’en parle. Oh, tu sais, j’aimerais tant avoir un ami comme toi. Mais la vie nous séparera, dans dix minutes.

COEUR DE JULIE: Je te plains et je t’envie. Comme j’aimerais aimer! Une fois dans ma vie, rencontrer quelqu’un avec qui tisser des rêves. Nous avons côtoyé les mêmes organes pendant, quoi, deux ans et demi. Que des snobs. Un cœur qui se moquait de moi, des poumons, les deux, qui ne me rendaient jamais mes politesses, une rate égoïste, un foie autoritaire, bref, aurait mieux valu rester seul. Et seul, ça je le suis maintenant. Nous avons connu cette aventure il y a quatre ans et deux mois. Depuis, plus rien. Des rencontres de passage, à peine le temps de se dire bonjour, et encore. En général je m’agite tellement que je n’arrive pas à placer un mot, et quand enfin revient l’accalmie, ils sont partis. Notre quotidien, après le travail, c’est un repas frugal, une douche et un livre. Elle doit lire des trucs vraiment barbants, genre philosophie ou nouveau roman. Quand elle lit, je pompe au ralenti, à moitié endormi.

FOIE DE MARIE: Si Julie pouvait parler à Marie, que je serais heureux! Je sens que toi et moi, nous pourrions nous aimer. Ne me dis pas que je suis vite en affaires, je ne te reverrai peut-être jamais.

COEUR DE JULIE: Concentrons-nous, tentons de diffuser des globules positifs dans nos corps respectifs. Leurs yeux se croiseront peut-être? Leurs mains pourraient se toucher.

FOIE DE MARIE: Jean-Talon. Ne me quitte pas!

COEUR DE JULIE: Je t’aime! Je sais que je t’aimerais!

FOIE DE MARIE: Adieu!

La vie est ainsi faite qu’elle désunit tous les jours des organes faits pour vivre ensemble.

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Le dernier poème

NIGEL: C’est un poème qui l’a tué. J’ai tenté de l’expliquer au détective, pendant deux heures j’ai tout exposé, que des faits, des coïncidences avec cet autre meurtre jamais résolu, et il m’a écouté, même si le ciel nous plaquait sa lourdeur de juillet sur le crâne ce jour-là où la climatisation s’est mise en panne pour étouffer la moindre de mes paroles, pour m’étouffer moi et permettre à cette journée infernale de m’étrangler de ses griffes de feu pour que se brise mon raisonnement et que soit maintenu l’ordre, la paix, le quotidien qui ne parvenait pas à m’engloutir, à me déchiqueter pour me fusionner à la matière dure et sèche de l’existence, l’existence dans notre petite ville bien entendu, que je menaçais malgré moi chaque fois que j’ouvrais la bouche pour parler. Alors j’ai fini par me la fermer, par ne plus répondre à ses questions qui n’en étaient pas, d’ailleurs, que du bruit, de la politesse rabâchée au frère de la victime, simulacre fatigué d’empathie que je n’avais pas l’estomac pour digérer, nauséeux comme chaque jour depuis des semaines.

HANS: Ce détective, nous pourrions le kidnapper, le ligoter, le torturer, le forcer à mener une véritable enquête, et mieux, exiger qu’il mène cette enquête sous notre direction, qu’il réponde à nos ordres, directement, qu’il nous rende compte de tout, même si c’est probablement à peu près rien. Ce détective, il faut le fouetter, le faire marcher au pas, le dompter!

NIGEL: Il enquête sur dix meurtres, trois viols, un cambriolage et deux délits de fuite. L’histoire de Frank se perd dans tout ça. Pas de pression politique pour régler le dossier, personne ne téléphone à la mairie pour exiger que l’assassin d’un vagabond soit condamné. Dans les journaux, pas même une ligne.

HANS: Pourtant, ce recueil de poèmes. Un livre, tout de même, un livre dont ils possèdent deux copies à la bibliothèque municipale. Un écrivain! Ils ont tué le poète! Nous pourrions brûler la ville pour ça! Brûler au moins l’hôtel de ville, vitrioler le maire, répandre la terreur, frapper jusqu’à ce que le bras de la justice s’abatte sur le coupable et lui brise les os sous un rouleau compresseur.

NIGEL: Oh que j’en ai eu, des élans vindicatifs! Oui! Mais à quoi bon. Dans un de ses poèmes, Frank avait écrit “les arbres de la place noire, cauchemar de la rivière, caressent le cœur du cadavre, coque débordant d’innocence, néant oh néant”. Frank avait vu tout ça, je suis persuadé qu’il se trouvait là, que ce soir-là il avait prévu boire et dormir de ce côté là. Le lendemain, il a tout simplement écrit ce qu’il a vu, et comme il ne parlait jamais à personne, pas même à moi, il n’a rien dit. Sa cervelle usée a peut-être même douté, aussitôt les mots couchés sur le papier sal de son carnet.

HANS: Déshabillons-nous! Courons nus dans la rue! Ils nous remarqueront, ils nous écouteront, ils nous tendront leurs micros, leurs appareils photo! Par nous, que vienne le scandale!

NIGEL: La “place noire”, elle existe vraiment. C’est le nom que les riverains donnent à la Place des Comédiens, parce que même en plein jour c’est toujours sombre à cause des conifères, de la colline derrière, et c’est pire la nuit, les gens ont peur de s’y aventurer. Frank y dormait probablement à cause de ça, de cette frayeur qui lui garantissait un sommeil paisible. Sauf ce soir-là. Cette jeune femme. C’est bien là que les policiers ont retrouvé son téléphone, sous les feuilles. Ils n’ont retrouvé le cadavre que deux jours plus tard, près du barrage. Ouvert, le cadavre, vidé de son cœur. C’est ce qu’a vu Frank, “caressent le cœur du cadavre”, et cette “coque débordant d’innocence”, c’est bien cette pauvre fille morte, flottant sur la rivière, sous les étoiles indifférentes. “Néant”, parce qu’elle était bien seule, “néant” parce qu’on lui avait volé son coeur, “néant” parce que cette coque innocente était vide, bien vide. Le tueur a lu ce poème, a su que Frank l’avait vu, était le seul témoin de son crime. Il l’a tué à cause de ce poème, pour le bâillonner à jamais.

HANS: Tuons à notre tour! Tuons tous ceux qui ont lu ses poèmes! Trouvons qui a acheté le livre, une petite centaine d’étourdis, qui a emprunté une des copies à la bibliothèque, et exécutons! Guillotinons! Tranchons, que diable! Tranchons! Portons des perruques roses et massacrons!

NIGEL: Je sens que mon funeste destin me pousse à des extrémités. Mais combien j’aimerais que la sagesse m’éclaire, que la raison guide mes pas pour que je parvienne enfin à m’extirper de cette force centripète qui m’étourdit et me perd. J’aurais besoin d’un guide, voilà où j’en suis. Avant de mener moi-même l’enquête, avant de me lancer dans cette aventure, j’aurais besoin d’un guide pour éviter d’y périr.

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Vous dormez, Jasmin?

Vous dormez Jasmin?

ELENA: Jasmin, ne me dites pas que vous en êtes encore là, à tuer des cochons pour un peu d’argent!

JASMIN: Je tourne en rond, c’est vrai. Un jour, ils m’arrêteront, ils me tueront à mon tour.

ELENA: Pourtant, pendant un temps, j’ai cru que vous viviez pour de bon.

JASMIN: Oui, c’est vrai. Comme nous tous, pas vrai? Nous vivons un certain temps, puis le temps passe. Vous aussi, d’ailleurs.

ELENA: Oh moi, je vis encore. Vous ne le voyez plus, hélas, mais je vis et je vis tellement que je m’en réjouis tous les matins, tous les soirs. Pour moi, ça n’a jamais cessé, malgré tout ce que vous savez, les fins et les débuts, et tout.

JASMIN: Je suis lâche. Ça m’a toujours paru trop difficile, je crois. Vous savez, parfois je me dis que j’aurais aimé vous aimer. Je sais que ça n’aurait rien changé, que j’aurais perdu pied, puisque c’est dans ma nature, puisque ma nature est lourde à ce point qu’on peine à la porter.

ELENA: Quand je vous ai connu, vous reveniez de cette ville où vous avez séjourné pendant quoi, quelques mois, quelques années?

JASMIN: J’ai parfois l’impression que ça n’a duré qu’un instant. Du début à la fin, tout s’écrase. Je ne crois pas que j’aimerais reconstituer, me souvenir de tout, jusqu’au moindre détail. Imaginez!

ELENA: Ah ah ah! La fiction est préférable, Jasmin!

JASMIN: La réalité, c’est le meurtre. Ma réalité. C’est quand même triste que cela vous tienne loin de moi.

ELENA: Vous êtes un homme dangereux, Jasmin. Comment s’appelait-elle, celle de cette ville là-bas, celle dont vous m’avez parlé une fois, une seule fois?

JASMIN: Selma. Son nom est Selma. Je ne le prononce plus que très rarement.

ELENA: Votre roman.

JASMIN: Je craindrais de l’écrire.

ELENA: J’aimerais savoir à quoi ressemble cette histoire qui est en vous, même si vous en gardez si peu.

JASMIN: C’est si court, quand je ferme les yeux, tout surgit en un éclair. Mais si je vous le racontais, ça me prendrait des mots et des mots.

ELENA: Fermez vos yeux. Salma. Il y a Salma.

JASMIN: Selma n’est pas d’ici, elle porte des vêtements qui sur son corps agile ne ressemblent à rien de ce qui couvre les femmes, de ce qui couvre les hommes, et parfois quand elle ne bouge pas, quand elle s’assied sur un banc pour rire avec les oiseaux, on dirait qu’elle vit là depuis toujours, que son coeur bat depuis des millénaires, il y a dans ses yeux des horizons qui se renouvellent, elle tend les bras aux passants, sa voix charme quand elle chante, quand elle coule sur les notes de sa guitare, Selma ne doute de rien, elle ne condamne pas les vaincus, vous la suivez dans la danse, vous marchez avec elle comme deux êtres sortis droits d’un conte nouveau et toutes les façades grises fleurissent, la pluie sculpte des rêves et vous rêvez de ne jamais quitter ces rues, elle prépare des tisanes qui parfument à jamais votre maison, et tous les soirs elle rit, elle invite toute la rue et les festins tapissent de joie les parois de votre présence, elle vous tient la main pour entrer chez des shamans insolites, par ses yeux vous découvrez de nouvelles couleurs, elle vous étourdit de beauté jusqu’à ce que s’évanouissent la dureté des visages, et quand enfin vous vous approchez de son âme, l’ampleur de votre enchantement vous pousse en arrière, vous basculez dans les ronces et ses yeux disparaissent, vous vous écrasez pendant qu’elle pleure, vous ne savez plus nager, vous ne savez plus marcher, votre seconde de vertige vous perd à jamais et vous…

ELENA: Jasmin? Je ne vous entends plus. Vous dormez Jasmin?

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C’est pas drôle

J’ignore comment tout a commencé. Je veux remonter les jours, les heures, enquêter sur cette vie, la mienne. Car depuis… Depuis hier? Avant-hier? Depuis ce temps incertain, on me pourchasse et je fuis. On veut me tuer. Il y a eu des hommes à l’allure louche, aux verres fumés et tout, mais pas que ça. Ce matin, un adolescent maigrichon, puis une ménagère avec son tablier, un plombier et même un bedeau. C’est vous dire que je ne sais plus à qui me confier. La police? Vous croyez que je n’y ai pas pensé! Dès le premier attentat, j’ai filé directement là, je leur ai décrit la scène, donné une assez bonne description des assaillants, même indiqué quelles caméras de surveillance pourraient avoir capté la scène. Ils m’ont ri au nez, et un sergent qui m’a aperçu de loin, s’est élancé vers moi, révolver au poing, haine aux lèvres. J’ai pris mes jambes à mon coup, et heureusement qu’il avait le ventre bas sinon j’étais cuit. Ça n’arrête pas. Sans que je ne sache pourquoi, où que j’aille dans cette ville, on m’assaille, on me brandit des couteaux au visage, des révolvers. Comment ne suis-je pas mort, comment ai-je pu éviter le coup fatal, combien de temps pourrais-je durer? J’ai perdu l’index de la main droite, une balle, et j’ai reçu deux coups de couteau, un au côté droit, l’autre à la jambe gauche. C’est profond, mais pas trop sérieux. J’ai arrêté l’hémorragie avec des pansements dérobés dans une pharmacie. La première attaque s’est produite à sept heures trente hier matin, au moment où je quittais la maison, comme tous les matins, pour me rendre au bureau. Un SUV noir s’est arrêté devant moi, un homme a ouvert la portière et j’ai tout de suite vu son arme. Je me suis précipité derrière le muret de pierre, et il n’a réussi qu’à atteindre ma serviette de cuir. Je me suis précipité au poste de police, et vous savez comment on m’y a reçu. Pourquoi tout cela a-t-il commencé hier matin à sept heures trente, et pas aujourd’hui, et pas la semaine dernière, pourquoi? Que s’est-il passé? Je vis seul. J’ai dormi comme d’habitude, seul. Je me suis levé, j’ai pris mon petit déjeuner, un lait frappé avec deux œufs, des épinards et des fruits. Comme d’habitude. Tout comme d’habitude. Alors, la veille? Journée de travail habituelle, plutôt calme. Retour à la maison, repas, un verre de vin, une promenade d’une heure, un livre dans le grand fauteuil devant la baie vitrée, et rien d’autre. Comme d’habitude. Pas de quoi tuer un homme! Quelque chose s’est passé au bureau? Quelque chose de mortellement grave? Gina! Bien sûr, Gina! Mon assistante. Elle tient mon agenda, elle saura. Espérons qu’elle décrochera. Allo? Gina? Oui c’est moi. Oui oui. J’ai quelques petits soucis… Je ne sais pas trop… Gina, pouvez-vous me rappeler avec qui je me suis entretenu avant-hier? Je me souviens du maire, du fournisseur de la Beauce, du publiciste, de la spécialiste des médias sociaux, mais je me demandais, y a-t-il quelqu’un d’autre? Qui? Mon frère? Et c’est tout? Non, rien, merci, Gina. Non, je ne peux pas vous dire où je me trouve. On me cherche? Mais je sais Gina, je sais. Au revoir Gina. J’avais oublié mon frère. De quoi avons-nous parlé? De ses compétitions de vélo sans doute. Comme d’habitude. Quoi d’autre? Un investissement. Oui, c’est ça. Il a investi dans un projet de construction de résidence pour personnes âgées, en bord de mer. Pourtant, il ne m’a rien demandé. M’a-t-il demandé quelque chose? Il parle tellement, j’écoutais d’une oreille distraite. Je n’aime pas qu’il m’appelle au bureau, trop de dossiers à suivre en parallèle, il ne comprend pas, il persiste, toutes les semaines il appelle. Zut! Ce bonhomme aux cheveux blancs me dévisage. Qu’est-ce qu’il tient à la main? Un sabre! Mais il est cinglé! Vite! Fuir par ces ruelles! Il ne me rattrapera pas, mais d’autres pourraient me repérer. Sous ce balcon! Quelle puanteur. Pisse de chat. Tant pis. Il fait noir, on ne me verra pas ici. Allo? Salut, Manon, est-ce que mon frère est là? Comment disparu? Depuis hier? Non, non. Manon, Manon, écoute, écoute-moi. Est-ce qu’il t’a parlé d’un investissement, oui, cette semaine. Oui, un foyer, tu sais où c’était? Le nom? Foyer des douces vagues. Pas original. Merci, Manon, oui oui, on le retrouvera. À vrai dire, j’en doutais. Est-ce qu’ils l’auraient abattu? Quel est ce Foyer des douces vagues? Voyons voir. Projet du groupe Golaiveu. Qui se cache derrière ça? John Cartonneau et Amanda Levasseur. Cartonneau, je le connais, un type acariâtre, mais honnête. Mais cette Levasseur? Amanda Levasseur, femme d’affaires… Tiens tiens… Elle s’appelait Allanda Jones, selon cet article de journal qui date d’une quinzaine d’années. Allanda Jones… arrêtée pour trafic de stupéfiants… pour proxénétisme? Intéressant. Crime organisé. Est-ce que mon frère lui devait de l’argent? Est-ce qu’il m’a demandé de l’aider? Merde! Allo? Manon? Non, je ne l’ai pas trouvé. Est-ce que tu sais si mon frère avait besoin d’argent, je veux dire, sais-tu s’il avait des dettes urgentes à rembourser? Comme d’habitude? Que veux-tu… Ah oui? À qui? Il ne te disait rien… Merci, Manon, je te donnerai des nouvelles. Est-ce que mon frère m’appelait pour m’emprunter de l’argent, de l’argent pour sauver sa peau? Est-ce qu’il est mort? Est-ce qu’il est mort par ma faute? Qui sont ces gens, pourquoi sont-ils si nombreux? Et partout? J’ai faim. Mieux vaut me reposer, reprendre des forces, j’aurai les idées plus claires demain matin. Ouf! J’ai dormi dans cette pisse de chat! Je pue! Bon, le jour se lève. Surtout, ne pas se faire prendre dès le petit matin. Mourir le ventre vide, non merci. J’entends des pas. Beaucoup de pas. M’auraient-ils repéré? Merde! Quelle idée de me réfugier ici. Pas d’issue, je suis coincé. S’ils m’ont repéré, je suis à leur merci. Tous ces pieds qui bougent à deux mètres. Ne pas respirer. Ils vont se pencher d’une seconde à l’autre, et bang, un coup de feu et ça y est. Que penser? Je vais mourir et je ne sais que penser! Cherchons! Terminer cette vie sur une idée noble. Plus l’homme est seul, plus grande est sa richesse! C’est nul. Petit. Ma vie aura été un cheminement vers l’illumination. Pire. Et faux. Je suis trop nerveux pour trouver. J’aurais dû y penser avant, me préparer quelque chose, une pensée finale mémorable, même si personne ne l’entendra. Mourir en se sachant bête, quelle tristesse! En voilà un qui se penche. Au moins, sourions. Puisqu’il n’y a pas d’issue, sourions aux canons! D’accord, j’ai la frousse, mais à quoi bon le montrer, au point où j’en suis. En voilà deux autres qui se penchent. Où sont leurs couteaux? Leurs révolvers? Ils se bouchent le nez, rient en se tapant dans les mains. M’ordonnent de sortir. Pourquoi ne pas me tirer là, dans cet antre infect? Oui oui, j’arrive. Je suis sale, je pue. Quoi? Que me dites-vous? Une plaisanterie? C’était une plaisanterie! Tout ça? Et les coups de couteau, et mon doigt? Une plaisanterie! Comment est-ce possible? C’est pas drôle, votre plaisanterie. Pas drôle.

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Danger: amour dangereux

Liam, un garçon d’une vingtaine d’années, passe l’essentiel de ses journées couché sur le balcon, à regarder défiler les voitures, les voisins, à roupiller. Il n’étudie plus, parce que ça lui donnait le torticolis, il ne travaille plus, parce que ça le rendait fragile, spirituellement. Parfois, Martine, sa maman, lui donne des dollars, des dizaines, des centaines et des milliers. Comme il ne fait confiance ni aux banques ni aux amis qui visitent sa mère, il court discrètement, chaque fois, les cacher dans un petit coffre-fort qu’il a enterré dans le bois, derrière la propriété. Personne, pas même Martine, ne connaît l’existence de ce coffre-fort.

Les jours où il sent qu’il a besoin d’exercice, il sprinte en tournant quatre ou cinq fois autour de la maison. Il pourrait certes courir plus loin, explorer les bois, là-bas derrière le domaine, ou encore imiter ces gens qui joggent tous les matins dans de si charmantes tenues bariolées. Mais c’est plus fort que lui, un véritable aimant, comme un courant électrique, le tient attaché à la maison.

Liam ne se coupe plus les cheveux et la barbe depuis des années. À première vue, il ressemble à un Néandertal, surtout qu’il ne se lave plus depuis près de dix mois, et que ses vêtements relèvent plus du pelage que d’habits. On ne s’étonne pas d’apprendre que Liam effraie les petits enfants, et même certains adultes poltrons de nature.

MARTINE: Pourtant, Liam est le plus doux des garçons. Il adore chanter, il raffole des caresses dans les cheveux, ses si beaux cheveux longs. Surtout, mon petit Liam chéri aime les gens. Il les aime.

Oui. Il les aime tant que parfois son enthousiasme déborde. Dangereusement. Comme cette fois où le facteur s’est approché de la maison avec un colis dans les bras, qu’il s’apprêtait à livrer. Liam se prélassait sur le balcon, dans la chaleur matinale d’août. À la vue du facteur, il s’est redressé d’un bond, sourire aux lèvres. Sans hésiter, il s’est précipité sur le pauvre homme, qui ne l’a pas vu venir. Liam lui a sauté au cou pour l’accueillir, pour lui exprimer sa joie de le voir, là, à quelques pas de sa maison. Ébranlé par le choc, le facteur s’est retrouvé sur le dos, le colis s’est éventré dans l’allée.

Constatant les résultats de ses épanchements, Liam a bien tenté d’aider le facteur, mais ses gestes désordonnés ont effrayé l’homme, qui s’est enfui sans regarder derrière lui. Heureusement, Martine, qui avait tout vu, a eu le temps de sortir et de se lancer à la poursuite du facteur terrassé. Rapide, malgré ses quarante-six ans, elle l’a rattrapé. Elle s’est excusée pour Liam, lui a expliqué les bonnes intentions de son fils, a offert de lui payer de nouveaux vêtements, car les siens s’étaient déchirés dans la chute. Le facteur est parti en se frottant les coudes, avec assez d’argent en poche pour s’acheter beaucoup de nouveaux vêtements.

Il n’a jamais porté plainte, pas plus que les autres après lui. Évidemment, Martine a dû puiser dans sa bourse, un peu plus chaque fois. Ça ne la souciait pas vraiment, car elle est riche.

MARTINE: Quoi qu’on en dise, mon fils Liam est le plus sensible des garçons, il n’y a pas une once d’agressivité en lui.

Tout de même, elle ne l’avouera pas, mais Martine s’inquiétait. Elle a traîné Liam, contre son gré, chez toutes sortes de spécialistes de la cervelle, mais aucun n’a détecté de maladie, syndrome, traumatisme, rien. Sain d’esprit, sain de corps. Tous lui ont recommandé, toutefois, de mettre un terme à sa vie oisive, de s’adonner à des activités productives où il pourrait brûler son surplus énergétique indompté.

Liam a refusé. Il s’est remis à terrasser les imprudents qui s’aventuraient encore, rarement, jusque devant le balcon. Certains, qui se fracassaient le crâne dans leurs chutes, en sont morts. Ceux-là coûtaient plus cher. Martine a dû garder de plus en plus d’argent comptant sur elle, ce qui n’était pas sans la tourmenter, parce qu’elle avait peur des voleurs.

Terrifié, tout le voisinage a signé une pétition. Des centaines de noms sur des feuilles réclamaient la guillotine pour Liam. Certains demandaient des injections létales ou la chaise électrique, mais ils étaient minoritaires. Le bruit était tel, que l’affaire s’est retrouvée devant un juge, bien embarrassé.

MARTINE: Pourtant, Liam n’a jamais voulu faire de mal à qui que ce soit. Regardez ses yeux, n’y voyez-vous pas toute l’innocence pure de l’amour inconditionnel!

L’oeil humide, le juge a déclaré Liam non coupable, mais il a tout de même ordonné l’installation d’une clôture autour de la propriété, avec cette affiche bien en vue: DANGER: AMOUR DANGEREUX.

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Un peu de pain

Mathilde, donne-moi du pain. Il n’y a pas de pain dans la maison, il n’y a pas de pain dans le village, il n’y a pas de pain dans le pays, mais Mathilde, si tu pouvais me donner du pain, oh comme je serais heureuse. Je t’en serais reconnaissante jusqu’à ce que tu oublies m’avoir donné ce pain. Car tu oublieras, tu oublies tout, toujours. Heureusement, parce que tu n’endurerais pas mon inlassable demande, malheureuse Mathilde qui jamais ne peux me satisfaire.

Mathilde, donne-moi du pain. Je ne suis pas sourde, tu sais, je t’ai entendue parler à la voisine hier, tu bavardais, tu blasphémais, tu racontais que je suis folle, que chaque minute du jour je te demande du pain même si j’en ai plein la bouche, que parfois j’ai la bouche si pleine que j’articule à peine les mots, que tu n’entends qu’un borborygme animal qui te dégoûteE, c’est l’ignoble mot que tu as utilisé, comme si quelque chose en moi pouvait inspirer le dégoût, moi qui suis moi, et cela tu ne peux que le reconnaître, l’admettre, malgré toute la hargne qui couve sous ton chapeau, petite sotte qui jamais n’a appris à lire les images que le miroir lui renvoie.

Mathilde, du pain! Je t’aime, Mathilde, mais nous devrons nous séparer, je ne puis endurer une seconde de plus cette vie absurde où chaque minute se remplit de quêtes innombrables que toute une vie ne suffirait pas à mener. Je dépéris. Tu t’amenuises. Je ne verrai jamais le pain que tu m’assures tenir dans tes mains, et parfois, lorsque coulent tes larmes, j’ai peur de mes sens et de toi. Mathilde, oh Mathilde, ai-je déjà connu autre chose que ta compagnie?

Mathilde, mon pain! Cesse de me répéter que cette pièce de bois est un morceau de pain. Tu nous égares, et ça n’arrangera rien à notre situation. Même si tu conserves intactes toutes tes illusions, nous ne parviendrons pas à nous détacher des chapes de plomb qui nous écrasent dans cette maison où le plancher s’ouvre sur une spirale mouvante. Tu as perdu l’équilibre si souvent, un jour tu seras projetée malgré toi dans le ventre de notre ancien paradis. Mathilde, j’ai faim. Mon corps anémique me trahit, mes membres ne répondent plus. Apporte-moi du pain, ou sauve-toi. 

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Regarder sécher les mûres

Trois personnes sans âge précis, vêtues de couleurs vives, n’importe lesquelles, mais vives, très vives, dans un salon aux meubles en résine, aux murs qui ne ressemblent pas à des murs, mais à des ouvertures tellement ils sont clairs.

FÉLICIEN: Maeva! Quelle surprise de te voir ici, chez moi!

MAEVA: Surprise?

FÉLICIEN: Tu m’as dit avant-hier que j’étais un abruti.

MAEVA: Un sans-cœur, voilà ce que j’ai dit. C’est qui, ce type?

FÉLICIEN: Excuse-moi de te corriger, mais ça, tu l’as la semaine dernière.

MAEVA: Ah oui?

FÉLICIEN: Attends. Tu vois ce calepin, j’y ai tout noté. La semaine précédant la semaine dernière, tu m’as qualifié d’“engourdi”.

MAEVA: Ça je m’en souviens. J’ai aussi dit “obtus”. Mais qui est ce bizarroïde qui fixe une mûre?

FÉLICIEN: Deux jours auparavant. Et “aride”.

MAEVA: Et “apathique”.

FÉLICIEN: Et “suprasensible”.

MAEVA: Et “inodore”.

FÉLICIEN: Et pourtant te voici!

MAEVA: Pour exiger que tu me rendes ma guitare. Ma belle guitare électrique six cordes. Et ma wah-wah.

FÉLICIEN: Qu’elle est drôle! C’est ma guitare. Je te l’avais prêtée, tu l’as gardée deux mois. Heureusement que tu me l’a rendue. Et ce n’est pas une wah-wah, c’est une whammy. Rien à voir.

MAEVA: Peu importe, je veux la guitare et la pédale. Cette fois, je ne te la rendrai pas.

FÉLICIEN: Évidemment. Sauf que j’irai hurler sous ta fenêtre.

MAEVA: Je monterai le son.

FÉLICIEN: La police viendra.

MAEVA: Elle t’embarquera. Au cachot, pauvre idiot! Tu peux me dire ce que c’est que cet étrange individu, juste là, derrière toi, qui n’a pas lâché sa mûre des yeux depuis que je suis ici? Il est dangereux?

FÉLICIEN: Tu ne m’aimeras jamais.

MAEVA: Personne ne t’aimera jamais.

FÉLICIEN: Personne ne m’aimera jamais.

MAEVA: Personne ne m’aimera jamais.

FÉLICIEN: C’est mon frère.

MAEVA: Va chercher la guitare.

FÉLICIEN: Il est notaire. Tu n’a jamais vu la plaque de bronze sur l’édifice, juste à côté de la porte? Elle porte son nom, Koen Jarry.

MAEVA: Et n’oublie pas la pédale.

FÉLICIEN: Il travaille beaucoup. Il a toujours beaucoup travaillé. Beaucoup plus que moi. Dans ses loisirs, il aime regarder sécher les mûres. Tu serais étonnée de voir à quel point elles en mettent du temps à sécher, les mûres. Il y passe ses week-ends, ses soirées. Parfois des nuits, quand il s’oublie, quand j’oublie de le mettre au lit. Enfin, de le pousser vers son lit.

MAEVA: Je n’ai pas toute la journée, tu vas la chercher, cette guitare.

FÉLICIEN: Vraiment? Tu n’as jamais remarqué la plaque en bronze? L’édifice est directement en face du bureau de poste. Impossible de le manquer.

MAEVA: Des amis m’attendent en bas. Ils vont s’impatienter.

Félicien tire une guitare rangée sous un meuble. Il la tend à Maeva, mais la retire aussitôt.

FÉLICIEN: Mon frère gagne beaucoup d’argent. Il est riche, je crois.

Maeva tente d’attraper la guitare, mais Félicien pivote sur lui-même, la tient au-dessus de sa tête.

FÉLICIEN: Grâce à lui, je n’ai plus à travailler. J’ai tout mon temps! Tout tout tout mon temps. J’ai le temps de compter combien de temps j’ai.

Maeva parvient à saisir la guitare. Elle s’éloigne, mais revient aussitôt.

MAEVA: Et la pédale? Merde, faut toujours tout répéter avec toi!

Félicien tire une pédale de sous le meuble. Il la tend, le regard perdu du côté de son frère. Maeva l’attrape, et s’enfuit sans se retourner.

FÉLICIEN: Ah Maeva! Tu reviendras, n’est-ce pas? En t’attendant, je compterai le temps, tout ce temps à compter. Tout tout tout.

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Le sens de l’humour se perd

Le sens de l’humour se perd

Une place publique, un homme et une femme dans la trentaine qui se disputent, un passant qui passe et repasse. On ignore pourquoi ces gens, qui ressemblent, posés ainsi l’une face à l’autre, à un couple, ont des mots.

FEMME: Et, c’est toujours, toujours comme ça les vendredis après-midi! Toujours!

HOMME: Si au moins tu décomposais le problème, tu réaliserais que ta situation est enviable, que je n’ai à me reprocher que ma générosité et ma patience.

FEMME: Décomposer! Le voilà qui parle de décomposer! Autant me demander de tout avaler et de m’asseoir tranquillement pour disséquer le cœur du problème comme si raisonner sur les parties nous éclairera sur le tout! Tu vois, tu te réfugies derrière des analyses creuses pour fuir tes promesses!

HOMME: Des promesses! Fais-moi rire! Tu sais aussi bien que moi que cette situation dépasse ou devance, comme bon te plaira, quelque promesse que ce soit! Nous n’en sommes pas là!

Le passant qui passe et repasse s’arrête.

PASSANT: Antoine! C’est bien toi! J’allais, je venais, j’ai d’abord reconnu ta voix, mais avec tes gestes, tes bras qui valsent, je ne parvenais pas à voir ton visage. Mais c’est bien toi! Oh mon chou! Pourquoi ne m’as-tu pas rappelé?

FEMME: Mon chou?

HOMME: Je ne le connais pas. Il se méprend.

PASSANT: Voyons, Antoine! Ne fais pas cette tête-là! Il y a deux jours à peine, je ne t’ai pas oublié. Tu as promis, juré.

HOMME: Monsieur, s’il vous plaît, vous interrompez une conversation importante. Je vous en prie, laissez-nous.

FEMME: Il semble bien te connaître.

PASSANT: Oh je vois, ton amie ne sait pas, je veux dire, pour toi, pour nous.

HOMME: Mais qui êtes-vous?

PASSANT: Quand tu m’as dit j’aime ton p’tit cul grec!

FEMME: Quoi? Il vous a dit ça!

HOMME: Il raconte n’importe quoi.

FEMME: J’aime ton p’tit cul grec! J’aime ton p’tit cul grec! Tu le répètes toutes les fois! Qui d’autre dit ça!

PASSANT: Il vous le dit aussi? Comme c’est charmant. C’est vrai que vous avez un joli…

HOMME: Ça suffit, déguerpissez, ou je vous fous mon pied au cul! Grec ou pas!

FEMME: Attendez, monsieur, attendez. Où l’avez-vous connu?

PASSANT: Ici, juste ici sur cette place. Il est venu chez moi. Vous voyez cette première rue près de la buanderie, j’habite dix mètres plus bas.

FEMME: Vous l’avez vu… souvent?

PASSANT: Oh non. Moins d’une dizaine de fois.

FEMME: Une dizaine!

HOMME: C’en est trop. Il déconne. Il divague. Il invente. Regarde-moi, crois-tu que je pourrais…

FEMME: Je crois que oui. Après ce qui s’est passé il y a vingt minutes. Après tout ce qui s’accumule entre nous.

HOMME: Ne mélange pas tout. Laisse donc ce type de côté, c’est un hurluberlu que je n’ai jamais vu, c’est un rigolo qui se paye notre tête.

PASSANT: Un rigolo! Ça, tu as raison, Antoine!

HOMME: Je ne m’appelle pas Antoine! Bon sang, dis-le-lui, je ne suis pas Antoine! Tu vois bien qu’il délire!

FEMME: Et mentir? Ça ne te dit rien, mentir? Tu vois, tu n’oses pas nier. Parce que tu m’as menti. Chaque fois un petit mensonge, un tout petit.

HOMME: Bien sûr, mais…

FEMME: Tu es un menteur!

HOMME: Ne crie pas.

FEMME: Tu me dégoûtes! Dire que j’y croyais encore. Pas beaucoup, mais un peu. Et maintenant, ça!

PASSANT: Ne faites pas attention à moi, je ne suis qu’un rigolo, je…

HOMME: Tu me fais mal! Ne me serre pas les bras… Pourquoi me pousses-tu?

FEMME: Tu me tues! Je ne croyais plus en personne, et j’ai tout misé sur toi! Ah! Tes paroles piégées! Tu me tues!

HOMME: Que fais-tu avec ce couteau! Non! Tu es folle! Au secours!

FEMME: Tu me tues!

PASSANT: Je le répète, je suis un rigolo. Madame, je plaisantais!

FEMME: Tu me tues!

PASSANT: Mais cessez donc! De grâce, cessez d’assassiner, Madame!

HOMME: C’est trop… quel… quel non-sens…

PASSANT: C’était une plaisanterie! Une plaisanterie! Je ne le connais pas, ce monsieur! Je passais, je repassais. Je ne suis qu’un rigolo.

HOMME: Ma… ma vie…

FEMME: Ta vie! Comment oses-tu! Tu l’as volée, la mienne! Prends ça!

PASSANT: Peine perdue. Tout ce sang! Ah ces gens… Le sens de l’humour se perd. Dommage.

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Ça dépend du caleçon

Entendu à minuit trente-deux à la radio de S., petite ville du nord où vivent encore quarante mille deux cent quarante-trois S…ais.

ANIMATEUR: Accueillons maintenant l’auteur à succès, Popaul Paul, qui a publié trois romans, Anita, Benita, et la semaine dernière, Célinda. Monsieur Paul, comment vit-on avec le succès? Comment l’inspiration vous vient-elle encore avec cette pression de la renommée?

POPAUL: N’exagérons pas, n’extrapolons pas. Avec cinq ventes pour le premier livre, neuf pour le deuxième, mon succès vagabonde placidement.

ANIMATEUR: Comme c’est bien dit! En tous cas, monsieur Paul, nous sommes fiers à S.! Très fiers.

POPAUL: Ah bon?

ANIMATEUR: Car vous êtes bien de S., n’est-ce pas?

POPAUL: De S.?

ANIMATEUR: C’est un secret de Polichinelle ici, votre nom, Popaul Paul, c’est un pseudonyme, non? Allez! Avouez-le!

POPAUL: C’est le nom que j’ai choisi, un nom officiel, j’ai le sceau du registraire, les papiers de l’état civil, la reconnaissance de la magistrature.

ANIMATEUR: Voilà! Vous avouez! Vous avez choisi ce nom! On sent l’humour de l’écrivain, la profonde dérision de l’homme d’esprit. Car  enfin, ne nous le cachons pas, Popaul Paul, c’est un brin ridicule, non?

POPAUL: Nommez un nom qui ne le soit pas! Yves Vava, Michel Coricoco, Claude Joujou, tous les noms sont ridicules, si on s’y arrête! Et quand tous le sont, plus aucun ne l’est.

ANIMATEUR: Votre véritable nom, celui que vos bien-aimés parents vous ont attribué, ne l’est pas, ridicule. Car sachez-le, mes chères auditrices, mon cher auditeur, en vérité Popaul Paul s’appelle Paul Popaul! Oui, le chat sort du sac de Dila, Lenzo et Vincent.

POPAUL: Qui sont ces gens?

ANIMATEUR: Des garnements qui avaient fourré un chat dans un sac, vous vous rendez compte, monsieur Popaul.

POPAUL: Appelez-moi Paul, monsieur Paul. C’est mon nouveau, mon seul vrai nom.

ANIMATEUR: Je comprends. Mais enfin, on ne choisit pas où nous naissons. On ne choisit pas ses parents. Il n’y a pas de honte à être le fils d’un industriel. Pas de honte du tout.

POPAUL: Je ne vous le souhaite pas.

ANIMATEUR: Ça ne risque pas d’arriver. Mais, monsieur Paul, puisque monsieur Popaul veut qu’on l’appelle monsieur Paul, dites-nous, et sur cela j’ai reçu beaucoup de commentaires de nos auditrices et de notre auditeur, pourquoi, dans vos romans, peignez-vous notre ville avec un filtre si vilain? À vous lire, on croirait que tout ici est gris. Gris de chez gris. L’ennui absolu, quoi, comme si on s’emmerdait à S.!

POPAUL: Vous êtes d’ici?

ANIMATEUR: C’est mon orgueil. Je baigne dans les merveilles locales!

POPAUL: Vous piquez ma curiosité.

ANIMATEUR: Comment dire, il y a tout ce qu’on ne voit pas.

POPAUL: Je me disais aussi.

ANIMATEUR: Tout n’est pas gris!

POPAUL: Votre chemise, elle est bien grise?

ANIMATEUR: Un hasard.

POPAUL: Et votre veste?

ANIMATEUR: C’est un ensemble.

POPAUL: Comme le pantalon, les chaussettes, les chaussures, le bracelet de votre montre.

ANIMATEUR: Voilà.

POPAUL: Et votre caleçon? Montrez-moi votre caleçon.

ANIMATEUR: Monsieur Popaul! Euh, Paul… monsieur Paul qui êtes Popaul!

POPAUL: Déshabillez-vous donc, ne faites pas tant de manières! Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je le mettrai dans mon prochain livre, votre caleçon!

ANIMATEUR: Vous feriez cela, vraiment?

POPAUL: Ça dépend du caleçon. Il pourrait aussi finir dans une nouvelle, très courte, gratuite.

ANIMATEUR: Tout de même. Que mon caleçon entre dans le temple sacré de la Littérature, ça me chahute les émotions!

POPAUL: Voilà, baissez-moi ce froc. Comme ça, c’est bien.

ANIMATEUR: C’est la première fois que…

POPAUL: Un caleçon gris. Je m’attendais à du blanc, du noir, au mieux du rose, mais du gris! Vous le faites exprès!

ANIMATEUR: Mes chers auditeurs…

POPAUL: Rhabillez-vous, mon pauvre, et parlons littérature, si vous le voulez bien.

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