Deux tulipes maigres

Sauf durant les campagnes électorales, on ne voit pas souvent le maire du village sur la Place de la Babiole, mais ce matin-là, un matin de mai particulièrement chaud après un long hiver, il n’a pu résister, il est descendu, a marché sous les tilleuls jusqu’au vieux chêne. Personne en vue, tous au boulot. Il respire, gonfle ses poumons comme un homme libre peut le faire, ralentit le pas, laisse la brise défriser les petits poils de ses avant-bras. Le maire est visiblement ravi.

Soudain, surgie d’une rue sombre, silencieuse, apparaît une jeune femme. Une citoyenne anonyme et blonde.

Plus vif qu’un écureuil, le maire bondit derrière un tilleul. Sauf que le tronc de l’arbre, malgré toute sa bonne volonté, ne parvient pas à voiler le ventre magistral. Pris au dépourvu, effaré, le maire ne peut que constater l’inéluctable. Entre lui et la mairie, il y a cette citoyenne, qui s’avance dans sa direction. Impossible de l’éviter, tenter de se cacher plus longtemps serait déraisonnable. Seule option: puiser dans la mince réserve de courage, et faire face à la blonde citoyenne.

Titubant, chancelant, ballottant et tremblant, le maire sort de derrière son arbre et se montre tout d’une pièce devant la jeune femme qui s’arrête pile, interdite.

CITOYENNE: Monsieur le Maire! C’est bien vous? En chair et en chair!

MAIRE: Bien en chair, c’est moi, je le concède, l’avoue, le reconnais.

CITOYENNE: Que manigancez-vous ici, en plein air, au vu de tous?

MAIRE: C’est le printemps, je… enfin, c’est le printemps.

CITOYENNE: Vous avez pris congé? N’êtes-vous pas supposé manigancer, traficoter, comploter, bref, n’y a-t-il pas une magouille qui vous attend derrière vos épaisses portes capitonnées, cloutées, et closes?

MAIRE: Hélas, c’est l’attrait du soleil qui m’a détourné de mes tâches.

CITOYENNE: Je vous ai écrit douze lettres depuis trois ans. Même chose pour ma mère, mon père, ma cousine, nos voisins. Nous déplorons, nous blâmons, nous vitupérons!

MAIRE: Toujours la même chanson. J’en prends note. Je répondrai à vos lettres. Maintenant, si vous voulez m’excuser, comme vous me l’avez si aimablement rappelé, j’ai beaucoup à faire.

CITOYENNE: Je serai brève et directe, puisque l’occasion s’en présente, pourquoi ne pas la saisir, la tripotailler un peu! Monsieur le Maire, nous nous opposons indomptablement à l’appauvrissement de notre parterre public!

MAIRE: Ma chère citoyenne, faut pas écouter la presse! Mon administration est la première à avoir mis en œuvre un plan quinquennal de revitalisation et d’enrichissement de notre parterre public! Contrairement à mon prédécesseur et aux siens, nous prenons des décisions ardues pour édifier les fondements d’un parterre parfaitement parfait, et cela, pour les générations à venir! Car nous voyons loin, nous comptons faire de ce parterre le premier de tout le canton!

CITOYENNE: Que m’importe ce qu’en dit la presse! Le parterre municipal n’a jamais été aussi dégarni! Il n’y a plus que deux maigres tulipes! Pas besoin de la presse pour le voir! Et toutes ces mauvaises herbes, et la dégradation de l’aménagement, ça n’a rien d’un fondement pour l’avenir!

MAIRE: Nous préservons l’essentiel, tout en réduisant les coûts pour les contribuables.

CITOYENNE: Où sont les roses?

MAIRE: Ne vous fiez pas aux apparences.

CITOYENNE: Et les anémones?

MAIRE: Nous réduisons les impôts!

CITOYENNE: Et les dahlias?

MAIRE: J’aime votre coiffure.

CITOYENNE: Vous mentez, mes impôts ont augmenté. Ce sont ceux de l’usine de fabrication de toupies que vous avez réduits.

MAIRE: Et la couleur, ce blond riche, soyeux.

CITOYENNE: Vous avez mis à pied tous les jardiniers.

MAIRE: Le maire vous invite à prendre un verre.

CITOYENNE: Vous finirez par tuer les deux dernières tulipes!

Le maire, portant son sourire de maire, s’écarte lentement de la citoyenne, et pas à pas, se déplace vers la mairie. Lorsqu’il s’estime assez loin d’elle, il prend ses jambes à son cou, et fonce vers son refuge. La citoyenne le poursuit sur quelques mètres, mais elle ralentit aussitôt, et finit par s’arrêter. Le maire, qui dans la panique avait oublié ses défectuosités physiologiques, s’écroule en haut de l’escalier qui mène aux portes de la mairie.

On peut voir, à l’abri derrière les fenêtres grillagées, les visages des membres du conseil municipal. Ils observent, terrifiés, le maire se fendre la tête sur le béton des marches, dégringoler jusque dans la rue, et répandre pendant de longues minutes un sang épais, légèrement visqueux.

CITOYENNE: Monsieur le Maire?

Devant le silence de l’élu disloqué, la citoyenne lui tourne le dos et rentre dans le premier café qui se présente, parce qu’elle y travaille. Elle est légèrement en retard, et cela, on le lui reprochera.

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Pas de saucisson

Je fouille dans mon sac, je cherche ma liste de courses. Tiens, mon permis de conduire. Je croyais l’avoir perdu. C’est bien le mien, Camille Lajoie. Mais ma liste de courses? J’ai déjà vérifié deux fois, elle était là. Elle devrait y être encore. Sait-on jamais, j’aurais pu la laisser dans la voiture, ou à la pharmacie. Non. La voici, là où je la mets toujours, dans la petite poche intérieure.

Brocoli, kale, oignons, les champignons ne sont pas frais, comment osent-ils. Pommes, poires, un melon, quatre kiwis. Les fraises sont chères. Importées, pesticides, saloperies cancérigènes. Raisins. Même chose.

Poulet. Ça me lasse. Morue congelée. Si au moins ils offraient autre chose. Des poissons russes, des volatiles amazoniens, des crustacés hawaiiens. Autre chose, enfin, n’importe quoi.

Rangée des légumes en conserve. Passons.

Rangée des friandises. Chocolat. Nougat.

Rangée des croustilles. Passons.

Rangée du vin. Un australien. Pour faire changement.

Rangée des baisers. Passons.

Rangée des produits laitiers. Crème fraîche. Raclette. Rocamadour.

Rangée des céréales. Passons.

Rangée des desserts. Tiramisu.

Ne manque que les olives, l’eau pétillante, le kombucha. Ne pas oublier d’arrêter à la boulangerie, à la charcuterie.

Calcul rapide. Fantastique. Je ne suis pas complètement fauchée. Évidemment, puisque je n’ai pris qu’une seule bouteille de vin, pas de bœuf beuglant, pas de moutarde, pas de… Je peux m’en permettre une petite demi-douzaine!

Retour à la rangée des baisers.

Rabais. Une douzaine pour le prix de six. Jeune homme roux, trois. Jeune homme blond, trois. Jeune femme blonde, six.

C’est bien, avec ce rabais, on ne se ruine pas. Faudra oublier la charcuterie, par contre. Pas de saucisson cette semaine.

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À quoi bon

Gina n’est plus qu’un petit morceau de chair qui s’assèche, qui meurt tranquillement sur un lit d’hôpital d’une propreté éclatante. Dans quelques heures, dans un jour ou deux tout au plus, il n’y aura plus de Gina. On le lui a confirmé, mais surtout, elle le sent.

GINA: J’espère qu’ils viendront.

INFIRMIÈRE: Ils viennent tous les jours, vous le savez bien.

GINA: Oui.

INFIRMIÈRE: Je crois qu’ils sont déjà là, dans le corridor.

GINA: J’ai tant à leur dire!

INFIRMIÈRE: Voici votre mère.

MÈRE: Ma petite Gina!

GINA: Maman! Je n’aurais jamais pensé en être là si tôt.

MÈRE: On ne choisit pas son heure. Tu es bien courageuse ma petite!

GINA: Avant de partir, je voudrais…

MÈRE: Tu me rappelles ma cousine Rose. Je t’ai parlé de Rose, n’est-ce pas? La fille de ma tante Léa. La pauvre petite Rose. Elle avait mon âge. Un beau matin, ils lui ont trouvé une leucémie. Tante Léa était consternée. Ils ont même dû l’hospitaliser, à un certain moment, tellement elle était affectée. Toute la famille était bouleversée. Rose. J’étais toujours avec elle, nous étions plus inséparables que deux jumelles. C’était une fille si intelligente. Nous avions ce projet, écrire un roman fantastique. Même si nous n’étions que des gamines, nous étions sérieuses, nous notions toutes nos idées, nous avions déjà écrit une dizaine de pages lorsqu’elle est tombée malade. Elle a traîné pendant des mois, la pauvre. J’avais perdu l’appétit, j’étais complètement désemparée. Dans les dernières semaines, elle était méconnaissable. Enfin, c’est ce que mes parents m’ont raconté plus tard, lorsque j’ai été en âge de comprendre, parce qu’on m’interdisait de la voir. On craignait que cela ne m’affecte trop, que cela ne me traumatise pour des années. J’ignore, ma chère Gina, à quel point cela m’aurait traumatisée, mais je puis t’assurer que son trépas et sa mort m’ont diminuée. Je n’étais plus moi-même, j’avais perdu une partie de mon être, et j’avoue que j’ai vécu toute ma vie avec ce vide en moi, ce trou béant où j’ai parfois craint de m’abîmer.

La mère verse quelques larmes, tout en tapotant la main de Gina. Elle s’essuie les yeux, se redresse.

GINA: Je voulais te…

MÈRE: Repose-toi ma fille, repose-toi. Je reviendrai.

GINA: Mais maman, je voulais te dire que…

La mère pousse déjà la porte, disparaît dans le corridor. Quelques minutes plus tard, un homme entre tout doucement, sur la pointe des pieds.

GINA: Frank! Entre, mais entre donc! Je ne dors pas.

FRANK: Gina! Ah mon amie! Dans quel état te voilà! Je n’aurais jamais cru.

GINA: Frank, oh Frank. Tu te souviens quand nous nous moquions de la mort!

FRANK: C’était stupide.

GINA: Non. Je pourrais encore m’en moquer. D’ailleurs, il n’y a qu’à toi que je peux le dire, je…

FRANK: Excuse-moi de t’interrompre. Mais à te regarder, là, étendue sur ce lit, si pâle, je m’y revois, sur un lit identique, tout près d’ici d’ailleurs, l’étage d’en dessous. Deux semaines à l’hôpital. Je ne t’en ai jamais parlé?

GINA: Si, plusieurs fois, tu…

FRANK: Une petite distraction, une fraction de seconde, et bang! Ma moto sur le poteau! Et j’ai volé! Je me revois encore. Projeté par l’impact, je volais. Tout ça s’est déroulé à une vitesse folle, mais pendant que j’étais dans les airs, je remerciais le hasard qui m’avait fait enfiler ma veste de cuir, ce qui limiterait les blessures. Vraiment! J’ai eu le temps de me faire cette réflexion, comme si le temps s’était soudain arrêté. Quelle chance! Oh, il y a eu les fractures et tout, mais quand j’ai glissé sur l’asphalte, je n’ai récolté que quelques égratignures. La chance! Sans la veste je me serais fait déchiqueter, littéralement. C’est ce que les ambulanciers m’ont dit. Et c’est vrai. Avant de partir ce jour-là, je n’avais pas prévu de porter ma veste de cuir. Il faisait chaud, je voulais sentir le vent sur ma peau. Mais Jack m’a appelé, il m’a invité à passer la soirée avec des copains qui vivaient sur la côte. Il m’a conseillé de bien m’habiller, parce que les soirées par là sont plutôt fraîches, même en été. J’ai hésité, puis comme je ne voulais pas revenir chez moi avant de foncer vers la côte, ce qui m’aurait fait perdre un temps fou, j’ai enfilé ma veste. Sans cela, sans ce hasard, j’aurais encore d’affreuses cicatrices aux bras, au dos, partout. J’ai quand même passé deux semaines, enfin, presque deux semaines, sur un lit d’hôpital, incapable de bouger.

GINA: Frank, tu…

FRANK: Ne te fatigue pas, Gina. Ne te fatigue pas. Je vais te laisser, il y a ta cousine qui attend dans le corridor.

Frank s’éclipse sur la pointe des pieds, pendant qu’une femme, la cousine, bondit dans la chambre, exubérante.

GINA: Oh, Carla!

CARLA: Gina! Gina! Gina! Tu me fais pleurer tous les soirs, Gina!

GINA: Carla, oh Carla! J’ai tant à te dire! Tu sais, c’est pas comme si on mourait tous les jours.

CARLA: Toujours ton sens de l’humour. Oh Gina! Tu vois, tu me fais encore pleurer!

GINA: Carla, je…

CARLA: Tut tut tut. Ne t’en fais pas pour moi. Tu me connais. Je suis sensible, je n’ai jamais pu voir ceux que j’aime souffrir. Quand ma chatte était malade, tu t’en souviens, je pleurais comme une Madeleine du matin au soir! Mes parents avaient dû me garder à la maison, tellement je pleurais toute la journée à l’école. Je ne pouvais plus rien faire, plus penser, plus me concentrer. Quand je suis triste, c’est plus fort que moi, je sombre. Pas que je sois faible, non. C’est parce que j’aime tellement, je me fais tellement de souci pour les autres, que leurs malheurs m’atterrent. C’est le mot. Ça m’atterre. C’est exactement ce qui m’arrive en ce moment, ma toute chère Gina. Je suis atterrée. Quand je me couche le soir, j’ai la larme à l’œil. Évidemment, tu es dans mes rêves, je pleure toute la nuit, si bien que je me réveille épuisée. Ce matin, par exemple, j’ai décidé de ne pas aller travailler. Non. Abîmée. Je le suis encore un peu, tu vois. Je ne peux retenir mes larmes. Oh, Gina. Excuse-moi. Je dois me calmer, retrouver mes sens. Je reviendrai te voir, promis. Je t’embrasse. Toutes ces larmes qui me coulent des yeux! Je t’aime Gina!

La cousine Carla sort en s’épongeant les yeux. La porte se referme derrière elle. L’heure des visites est passée.

L’infirmière revient avec un thermomètre.

GINA: Ça ne vaut plus la peine de vous donner tout ce mal.

INFIRMIÈRE: C’est la procédure.

GINA: Je ne serai plus là demain.

INFIRMIÈRE: Comment savoir.

GINA: Vous voulez parier?

Elle rit, pendant que l’infirmière vérifie le soluté.

GINA: Je voulais leur dire que…

INFIRMIÈRE: Je reviendrai vous voir dans une heure. Essayez de dormir un peu.

GINA: À quoi bon?

L’infirmière éteint la lumière, sort de la chambre. Seule une veilleuse à trente centimètres du sol éclaire faiblement la pièce.

GINA: À quoi bon! Je suis grotesque. Emphatique. Mourir, et puis! Pas de quoi en faire un plat.

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Le bon temps qui passe

Le cadavre se tenait tranquille, derrière le kiosque du parc où le vent de février soufflait un peu moins fort. Enveloppé d’une sorte de drôle de drap rouge et blanc, il ne disait pas un mot, ne dérangeait pas les voisins qui filaient à quelques mètres de là sur leurs skis de fond, ne sifflait pas les voisines qui joggaient en levant leurs genoux bien hauts à cause de la neige.

S’il n’en avait tenu qu’à lui, le cadavre serait resté là longtemps. Idéalement, toujours. Mais on est conscient, mort ou vif, qu’on finit toujours par déranger.

C’est un malamute qui l’a remarqué le premier. Sans réfléchir, il a alerté tout le quartier, si bien qu’on a fini par appeler les flics. Qui n’étaient pas contents. Ils connaissaient le cadavre, qui de son vivant avait dégrisé plusieurs fois dans leurs cellules.

On a retrouvé une bouteille de vodka près de sa tête. Pas même vide. Pas de chaussettes dans ses chaussures, pas de gants. Il a gelé, tellement qu’à un certain moment il ne s’en est probablement plus rendu plus compte. La feuille d’érable rouge imprimée sur le drap qui lui servait de manteau ne l’a visiblement pas protégé du gel, au grand étonnement des skieurs et des joggeuses.

Comme c’est leur manie, les flics ont commencé à l’interroger, non sans lui avoir au préalable remis une contravention pour occupation illégale d’un lieu public.

FLIC 1 : C’est quoi ton nom?

CADAVRE: Je t’emmerde. Prénom “Je”, nom de famille” “t’emmerde”. Ça te va?

FLIC 2: Je crois qu’il se paye ta tête. Je le reconnais, c’est Verlaine.

FLIC 1 : Imbécile. “Verlaine”, c’est son surnom. Parce qu’il connaissait une chanson du vrai Verlaine par cœur. C’est c’qu’on dit.

FLIC 2: Et le vrai “Verlaine”, on l’a déjà arrêté?

FLIC 1: Mais tu sors d’où? Verlaine, c’est un chanteur rock qui vit à Montréal, je crois.

CADAVRE: Imbéciles.

FLIC 1: Ta gueule. Tu sais combien tu peux prendre, à insulter un agent de la paix?

CADAVRE: Quelle paix?

FLIC 2: On devrait pas l’écouter. Ma mère me le dit, à force de les écouter, les cadavres, ils vous pourrissent la vie.

FLIC 1: T’as raison, mais faut faire notre devoir. Faut lui tirer les vers du nez.

CADAVRE: Y a pas d’mouches.

FLIC 2: Qu’est-ce qu’il raconte?

FLIC 1: Il parle des mouches. On va rien en tirer. C’est un têtu.

FLIC 2: Entrave à la justice. Mec, t’as beau faire le mort, tu vas pas t’en tirer comme ça!

FLIC 1: Au juge de décider!

CADAVRE: Foutez-moi la paix.

FLIC 1: Interdiction de crever dans un parc municipal. Nuisance publique. Et ce drap rouge et blanc, tu l’as volé?

CADAVRE: Comment se rappeler?

Comme c’est leur manie, les flics ont commencé à s’impatienter. Ils ont brandi leurs matraques, et devant le refus d’obtempérer du cadavre, ils ont frappé à tour de bras. Sauf que le cadavre était gelé, solide comme un roc. Les matraques ont volé en éclats, dont un, des éclats, a volé dans l’oeil droit du flic 2, qui s’est mis à saigner, à hurler, à pleurer, et dans son tout nouvel aveuglement, à frapper à tort et à travers et en particulier le flic 1, qui a pris ses jambes à son cou.

Le cadavre a tourné le dos, enfin seul. Ça ne durerait pas, il le savait. Qu’importe. Autant profiter du bon temps qui passe.

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Des quarante-quatre

Monsieur Robidoux pousse la porte de la boutique de chaussures. Une jeune vendeuse s’approche de lui, souriante, accueillante.

VENDEUSE: Bonjour, monsieur, comment ça va aujourd’hui?

ROBIDOUX: La rate me pique.

VENDEUSE: Pardon?

ROBIDOUX: Oui, depuis vendredi, la rate me pique. C’est arrivé soudainement, en pleine nuit. Je dormais. Je me souviens que je dormais, parce que je rêvais. J’étais assis sur un banc, au parc, je ne sais plus lequel, c’est flou. Les gens défilaient devant moi comme sur une scène, ou comme dans un jeu de massacre, à la foire, vous savez, quand ces personnages qui défilent et que vous devez atteindre avec une balle pour gagner un de leurs stupides peluches, car vraiment, elles sont misérables ces peluches, vous ne trouvez pas, des tuyaux avec un visage à peine formé, des boules difformes, parce que les belles peluches qu’ils pendent au-dessus de vos têtes, vous ne les gagnez jamais, à moins de dépenser une fortune et de ne jamais rater la cible, alors les gens passaient comme ça, ils ne me voyaient pas, du moins c’est l’impression que j’avais dans le rêve, quand tout à coup j’ai reconnu ma soeur parmi ceux qui défilaient, puis mes amis, mes collègues, tous ceux que je connais les uns derrières les autres, et je les appelais, mais pas un ne m’accordait la moindre attention, pourtant je criais, j’agitais les bras, jusqu’à ce qu’une jeune fille surgisse devant moi, tombée de nulle part, et plus personne ne défilait et elle s’est approchée de moi, je crois qu’elle me parlait, mais que des mots mielleux, je ne cherchais pas à comprendre, je ne répondais pas, elle s’est assise sur mes cuisses et soudain elle était nue et je trouvais la situation inusitée puisque je suis gros et laid, mais elle me caressait le menton, et c’est alors que j’ai reçu un coup de poignard, je l’ai regardé dans les yeux, il n’y avait plus que ça, ses deux grands yeux pervenches, plus de corps, plus de bras, de jambes, plus rien, plus même de tête, mais que ces deux yeux, et un autre coup de poignard et je me suis réveillé en hurlant, j’étais en sueur, en érection, en douleur, c’était ma rate, ma rate qui m’avait tiré de mon sommeil, de ce rêve, il faut l’avouer, plaisant pour un homme un peu seul comme moi, et depuis c’est douloureux, la rate, mais par moments seulement, comme en ce moment précis, je ne sens rien, mais peut-être que dans une heure, ça reviendra, la rate me piquera à nouveau.

VENDEUSE: Vous alors! J’imagine que vous êtes ici pour des chaussures, que cherchez-vous exactement?

ROBIDOUX: Je voudrais une chaussure sport, en cuir noir, que je pourrais porter tous les jours au travail, mais aussi, parfois, pour de petites sorties sans prétention, vous savez, cinéma, restaurant, soirées toutes simples chez des amis. Je cherche une chaussure solide, confortable, de bonne qualité, mais dont le prix reste abordable pour un employé comme moi. Je chausse du quarante-quatre.

VENDEUSE: Je crois que j’ai un modèle qui vous plaira. Voici. Qu’en pensez-vous?

ROBIDOUX: Ce que j’en pense? À vrai dire, cette coupe ressemble à s’y méprendre à celle des chaussures que portaient toujours mon père, le pauvre homme, qui est mort l’an dernier à soixante-deux ans, un cancer du pancréas qui grugeait sans doute depuis longtemps, mais qui n’a été détecté que bien trop tard, un mois à l’hôpital et c’était fini, à peine le temps d’échanger quelques mots, à peu près rien parce que vous savez, au début, quand on se meurt, faut s’y habituer, et ça prend du temps, et le temps qu’on perd à s’y habituer on ne le passe pas à communiquer des sentiments essentiels avec les siens, et dans son cas, une fois qu’il s’est bien habitué à mourir il était trop tard pour parler, puisqu’ils lui injectaient alors tellement de morphine qu’il nous reconnaissait à peine, il hallucinait, je crois, il me demandait par exemple de promettre que je changerais le monde, que j’éliminerais le travail abrutissant en usine, ce qu’il a fait toute sa vie, alors j’ai bien tenté de me défilez, vous vous imaginez bien, mais il revenait à la charge, il devenait agressif, si bien que j’ai fini par promettre, oui je vais changer le monde, c’était ridicule, absurde, mais je voulais au moins qu’il meure en paix, qu’il connaisse une fin paisible, certain qu’après lui la vie serait meilleure, et j’avoue que j’espère qu’après la mort il n’y a rien, je sais qu’il n’y a rien, ce n’est pas ce que je veux dire, je ne crois pas à ces contes de grandes retrouvailles quelque part dans les limbes, mais pensez-y, pour une seconde, concevez cette fiction, mon père s’agitant dans son firmament parce que je n’ai pas changé le monde, et non seulement ça, parce que je n’ai rien fait pour tenter de changer quoi que ce soit, indifférent à vrai dire, totalement convaincu de la vacuité de toute démarche en ce sens, alors pour mon père, pour ses illusions, pour sa fin silencieuse qui ne nous a pas permis de réduire l’espace immense entre nous, je crois que je vais, et que ceci soit clair, il ne s’agit pas de superstition, mais plutôt de mémoire, aussi infime soit-elle, aussi fuyante devient-elle avec les mois qui s’écoulent tout doucement, je crois donc, oui, que je vais essayer une paire de ces chaussures, et si elles me vont, je les prendrai.

VENDEUSE: Voici des quarante-quatre, monsieur.

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Contrer l’absurdité

MARI: Ma chère, j’ai enfin pris une résolution, je vais dès cet après-midi entrer dans le grand cercle des créateurs, des hommes qui ont transformé leur vie et le monde autour d’eux, j’utiliserai le temps pour sortir du néant, je transcenderai l’absurdité du quotidien et je me distinguerai parmi tous les hommes qui végètent dans un aveuglement paresseux, tous ceux qui se résignent à ne pas vivre pour nourrir les ambitions des puissants, ces êtres qui se contentent de paroles vides, de gestes vides, qui ne pensent plus qu’avec les mots qu’on leur impose, esclaves de leur foi paralysante qui coule dans leurs veines comme un curare sans cesse renouvelé, un curare qui leur fait oublier que rien n’est éternel, qu’ils ne seront jamais éternels, ni avant, ni après leur mort, parce que quand tout sera terminé, ce sera la fin pour eux, une véritable fin, trop tard pour manger du chocolat, trop tard pour refuser d’obéir aux ordres, trop tard pour s’amuser et libérer sa nature qui ne demande qu’à exploser, qu’à éclater au grand jour dans un désordre fantastique, pauvres hères, pauvres marionnettes à têtes de porcelaine, c’est pour fuir vos rangs, pour rompre définitivement avec votre défaitisme et, surtout, votre marche rythmée qui vous conduit droit au précipice, que je me lève aujourd’hui et que j’annonce, à toi, mais aussi à toute la ville, à tout le pays, si toute la ville et tout le pays daignaient de m’écouter, que je m’apprête à construire un abri de jardin!

FEMME: Chéri, tu as déjà construit trois abris de jardin.

MARI: Ma chère, ouvre ton esprit! Je sais que ce n’est pas facile, mais avec un peu d’efforts, tu arriveras à t’extirper du non-sens ambiant!

FEMME: C’est que notre jardin est petit. Depuis la construction de ton dernier abri, nous n’avons plus assez d’espace pour notre table de jardin. Je crains qu’avec un abri de plus, il n’y ait plus d’espace pour nos deux chaises.

MARI: Oublie les abris antérieurs! Pense à l’avenir, ma chère! Il est question ici d’un schisme avec la bêtise moderne!

FEMME: Nous pourrions prendre l’argent pour partir en vacances. Ce n’est pas bête, ça, partir en vacances.

MARI: Je n’y peux rien, ma chère! Le torrent de la liberté nous emporte, laissons-nous guider! Ouvrons les yeux, et vivons!

FEMME: Un quatrième abri de jardin! Et le cinquième, tu le mettras où?

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Le tueur

Le jeune avocat Alexis assiste à sa première soirée organisée par les collègues de la firme. Avant d’entrer dans la lourde demeure d’un des doyens, il s’est senti mal, a failli tourner les talons et retourner chez lui, retourner dans son village natal, cent kilomètres au nord. Mais une collègue l’a reconnu, l’a vu appuyé contre un lampadaire, en sueur, lui a tendu son mouchoir, l’a aidé à se redresser. Un autre collègue s’est joint à eux, et sans hésiter lui a pris le bras, l’a soutenu. C’est ainsi qu’ils sont arrivés à la soirée, tous les trois bras dessus, bras dessous, avec Alexis au milieu qui peu à peu reprenait ses couleurs habituelles.

Intimidé par les avocats de grand renom qui lui serraient la main, Alexis parvenait à peine à bafouiller quelques sottes politesses. On le rassurait, on lui répétait qu’à la firme, tous formaient une grande équipe, avocats émérites comme avocats verts.

Sans vraiment parvenir à se sentir à l’aise, Alexis a tout de même commencé à se fondre dans la tribu, il s’est même laissé aller à exprimer son opinion à deux ou trois reprises. Plus les heures avançaient, plus il voyait défiler la vie fantastique qui l’attendait. Il s’imagina serrer à son tour la main des novices, les rassurer comme on le rassurait ce soir.

Soudain, Alexis s’interrompt. Bouche bée au beau au milieu d’une phrase. Un collègue s’étonne, lui demande si tout va bien. Silence. Alexis reste muet. Rien ne va plus. Il ne sait plus où il est, qui sont ces gens autour de lui, qui est ce collègue.

Le collègue vide son whisky, cul sec, tape sur l’épaule d’Alexis, lui suggère de ne plus boire. Sans autres façons, il s’éloigne et est tout de suite happé par une avocate qui a joint le bureau à peine quatre mois et cinq jours avant Alexis.

Mais Alexis! Que lui arrive-t-il? Il n’a pas avalé une seule goutte d’alcool de la soirée, il n’a rien fumé, rien sniffé, rien gobé. Qu’est-ce que c’est?

Inquiet, Alexis écoute les conversations, il comprend qu’il est à une soirée donnée par des avocats, qu’ils ont invité tous les collègues de la firme. Il comprend qu’il est lui-même avocat, mais ne parvient pas à savoir s’il a déjà plaidé une cause.

Quitter ces lieux, s’éclipser en douce, le plus vite possible. Tout lui échappe, il sent que sa vie s’efface, le moment présent, les heures précédentes, les jours précédents, tout s’affaisse dans un éboulement gigantesque de sa mémoire. Il se rappelle ses études universitaires, terminées il n’y a pas si longtemps, mais après? Que s’est-il passé depuis?

Vive angoisse. Alexis se précipite à l’extérieur, s’élance dans la première rue qui s’ouvre à lui. Il court, il fonce à toute vitesse. Mais où va-t-il donc?

Alexis marmonne qu’il lui faut rentrer chez lui pour tout noter, son nom, ses études, ses cours, ses parents, son adolescence, son enfance, cet accident qui lui a blessé une jambe, qui le fait boiter depuis. Tout écrire avant que ça ne disparaisse.

Sauf que chez lui, où est-ce? Il ne reconnaît rien de cette ville autour de lui, de ces rues, de ces immeubles.

Vite, trouver de quoi écrire, du papier, un stylo! Il n’y a donc pas un seul commerce ouvert à cette heure-là? Où acheter ce dont il a besoin? Au pire, où le voler? S’il y avait une papeterie, il n’hésiterait pas à fracasser la vitrine pour quelques pages, pour un stylo.

Là-bas, sous le halo rougeâtre des néons, ces gens. Peut-être ont-ils un bout de papier, un vieux crayon. Il leur donnera tout ce qu’ils voudront, dix dollars, cent dollars, il y a plusieurs billets dans son portefeuille.

Alexis a oublié qu’il a étudié à l’université. Il a oublié que ses parents ont divorcé lorsqu’il avait dix-sept ans. Il presse les inconnus de lui fournir du papier, un stylo, à n’importe quel prix. Ils lui demandent d’où il vient, ce qu’il fait là.

Alexis dit que ses parents vivaient dans une maison, une toute petite maison sur le bord d’une rivière. Il les supplie de s’en rappeler, de s’en souvenir, parce que dans quelques minutes, il aura tout oublié.

Les inconnus portent des armes, apparentes sous leurs tee-shirts. Ils considèrent Alexis avec curiosité, le jaugent comme s’ils préparaient un mauvais coup.

Alexis les supplie, les implore de lui dire qui il est. Il a tout oublié, vraiment tout.

Le plus vif, le chef, lui invente un nom, « Danny ». Il lui dit de cesser ses plaisanteries, que s’il a perdu la mémoire, il n’a pas à paniquer, qu’il va l’aider. Il lui apprend qu’il est l’un des plus redoutables tueurs de la pègre municipale. Qu’il ne s’affole pas, les gars seront sa mémoire, ils le guideront.

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Danger: amour dangereux

Liam, un garçon d’une vingtaine d’années, passe l’essentiel de ses journées couché sur le balcon, à regarder défiler les voitures, les voisins, à roupiller. Il n’étudie plus, parce que ça lui donnait le torticolis, il ne travaille plus, parce que ça le rendait fragile, spirituellement. Parfois, Martine, sa maman, lui donne des dollars, des dizaines, des centaines et des milliers. Comme il ne fait confiance ni aux banques ni aux amis qui visitent sa mère, il court discrètement, chaque fois, les cacher dans un petit coffre-fort qu’il a enterré dans le bois, derrière la propriété. Personne, pas même Martine, ne connaît l’existence de ce coffre-fort.

Les jours où il sent qu’il a besoin d’exercice, il sprinte en tournant quatre ou cinq fois autour de la maison. Il pourrait certes courir plus loin, explorer les bois, là-bas derrière le domaine, ou encore imiter ces gens qui joggent tous les matins dans de si charmantes tenues bariolées. Mais c’est plus fort que lui, un véritable aimant, comme un courant électrique, le tient attaché à la maison.

Liam ne se coupe plus les cheveux et la barbe depuis des années. À première vue, il ressemble à un Néandertal, surtout qu’il ne se lave plus depuis près de dix mois, et que ses vêtements relèvent plus du pelage que d’habits. On ne s’étonne pas d’apprendre que Liam effraie les petits enfants, et même certains adultes poltrons de nature.

MARTINE: Pourtant, Liam est le plus doux des garçons. Il adore chanter, il raffole des caresses dans les cheveux, ses si beaux cheveux longs. Surtout, mon petit Liam chéri aime les gens. Il les aime.

Oui. Il les aime tant que parfois son enthousiasme déborde. Dangereusement. Comme cette fois où le facteur s’est approché de la maison avec un colis dans les bras, qu’il s’apprêtait à livrer. Liam se prélassait sur le balcon, dans la chaleur matinale d’août. À la vue du facteur, il s’est redressé d’un bond, sourire aux lèvres. Sans hésiter, il s’est précipité sur le pauvre homme, qui ne l’a pas vu venir. Liam lui a sauté au cou pour l’accueillir, pour lui exprimer sa joie de le voir, là, à quelques pas de sa maison. Ébranlé par le choc, le facteur s’est retrouvé sur le dos, le colis s’est éventré dans l’allée.

Constatant les résultats de ses épanchements, Liam a bien tenté d’aider le facteur, mais ses gestes désordonnés ont effrayé l’homme, qui s’est enfui sans regarder derrière lui. Heureusement, Martine, qui avait tout vu, a eu le temps de sortir et de se lancer à la poursuite du facteur terrassé. Rapide, malgré ses quarante-six ans, elle l’a rattrapé. Elle s’est excusée pour Liam, lui a expliqué les bonnes intentions de son fils, a offert de lui payer de nouveaux vêtements, car les siens s’étaient déchirés dans la chute. Le facteur est parti en se frottant les coudes, avec assez d’argent en poche pour s’acheter beaucoup de nouveaux vêtements.

Il n’a jamais porté plainte, pas plus que les autres après lui. Évidemment, Martine a dû puiser dans sa bourse, un peu plus chaque fois. Ça ne la souciait pas vraiment, car elle est riche.

MARTINE: Quoi qu’on en dise, mon fils Liam est le plus sensible des garçons, il n’y a pas une once d’agressivité en lui.

Tout de même, elle ne l’avouera pas, mais Martine s’inquiétait. Elle a traîné Liam, contre son gré, chez toutes sortes de spécialistes de la cervelle, mais aucun n’a détecté de maladie, syndrome, traumatisme, rien. Sain d’esprit, sain de corps. Tous lui ont recommandé, toutefois, de mettre un terme à sa vie oisive, de s’adonner à des activités productives où il pourrait brûler son surplus énergétique indompté.

Liam a refusé. Il s’est remis à terrasser les imprudents qui s’aventuraient encore, rarement, jusque devant le balcon. Certains, qui se fracassaient le crâne dans leurs chutes, en sont morts. Ceux-là coûtaient plus cher. Martine a dû garder de plus en plus d’argent comptant sur elle, ce qui n’était pas sans la tourmenter, parce qu’elle avait peur des voleurs.

Terrifié, tout le voisinage a signé une pétition. Des centaines de noms sur des feuilles réclamaient la guillotine pour Liam. Certains demandaient des injections létales ou la chaise électrique, mais ils étaient minoritaires. Le bruit était tel, que l’affaire s’est retrouvée devant un juge, bien embarrassé.

MARTINE: Pourtant, Liam n’a jamais voulu faire de mal à qui que ce soit. Regardez ses yeux, n’y voyez-vous pas toute l’innocence pure de l’amour inconditionnel!

L’oeil humide, le juge a déclaré Liam non coupable, mais il a tout de même ordonné l’installation d’une clôture autour de la propriété, avec cette affiche bien en vue: DANGER: AMOUR DANGEREUX.

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Regarder sécher les mûres

Trois personnes sans âge précis, vêtues de couleurs vives, n’importe lesquelles, mais vives, très vives, dans un salon aux meubles en résine, aux murs qui ne ressemblent pas à des murs, mais à des ouvertures tellement ils sont clairs.

FÉLICIEN: Maeva! Quelle surprise de te voir ici, chez moi!

MAEVA: Surprise?

FÉLICIEN: Tu m’as dit avant-hier que j’étais un abruti.

MAEVA: Un sans-cœur, voilà ce que j’ai dit. C’est qui, ce type?

FÉLICIEN: Excuse-moi de te corriger, mais ça, tu l’as la semaine dernière.

MAEVA: Ah oui?

FÉLICIEN: Attends. Tu vois ce calepin, j’y ai tout noté. La semaine précédant la semaine dernière, tu m’as qualifié d’“engourdi”.

MAEVA: Ça je m’en souviens. J’ai aussi dit “obtus”. Mais qui est ce bizarroïde qui fixe une mûre?

FÉLICIEN: Deux jours auparavant. Et “aride”.

MAEVA: Et “apathique”.

FÉLICIEN: Et “suprasensible”.

MAEVA: Et “inodore”.

FÉLICIEN: Et pourtant te voici!

MAEVA: Pour exiger que tu me rendes ma guitare. Ma belle guitare électrique six cordes. Et ma wah-wah.

FÉLICIEN: Qu’elle est drôle! C’est ma guitare. Je te l’avais prêtée, tu l’as gardée deux mois. Heureusement que tu me l’a rendue. Et ce n’est pas une wah-wah, c’est une whammy. Rien à voir.

MAEVA: Peu importe, je veux la guitare et la pédale. Cette fois, je ne te la rendrai pas.

FÉLICIEN: Évidemment. Sauf que j’irai hurler sous ta fenêtre.

MAEVA: Je monterai le son.

FÉLICIEN: La police viendra.

MAEVA: Elle t’embarquera. Au cachot, pauvre idiot! Tu peux me dire ce que c’est que cet étrange individu, juste là, derrière toi, qui n’a pas lâché sa mûre des yeux depuis que je suis ici? Il est dangereux?

FÉLICIEN: Tu ne m’aimeras jamais.

MAEVA: Personne ne t’aimera jamais.

FÉLICIEN: Personne ne m’aimera jamais.

MAEVA: Personne ne m’aimera jamais.

FÉLICIEN: C’est mon frère.

MAEVA: Va chercher la guitare.

FÉLICIEN: Il est notaire. Tu n’a jamais vu la plaque de bronze sur l’édifice, juste à côté de la porte? Elle porte son nom, Koen Jarry.

MAEVA: Et n’oublie pas la pédale.

FÉLICIEN: Il travaille beaucoup. Il a toujours beaucoup travaillé. Beaucoup plus que moi. Dans ses loisirs, il aime regarder sécher les mûres. Tu serais étonnée de voir à quel point elles en mettent du temps à sécher, les mûres. Il y passe ses week-ends, ses soirées. Parfois des nuits, quand il s’oublie, quand j’oublie de le mettre au lit. Enfin, de le pousser vers son lit.

MAEVA: Je n’ai pas toute la journée, tu vas la chercher, cette guitare.

FÉLICIEN: Vraiment? Tu n’as jamais remarqué la plaque en bronze? L’édifice est directement en face du bureau de poste. Impossible de le manquer.

MAEVA: Des amis m’attendent en bas. Ils vont s’impatienter.

Félicien tire une guitare rangée sous un meuble. Il la tend à Maeva, mais la retire aussitôt.

FÉLICIEN: Mon frère gagne beaucoup d’argent. Il est riche, je crois.

Maeva tente d’attraper la guitare, mais Félicien pivote sur lui-même, la tient au-dessus de sa tête.

FÉLICIEN: Grâce à lui, je n’ai plus à travailler. J’ai tout mon temps! Tout tout tout mon temps. J’ai le temps de compter combien de temps j’ai.

Maeva parvient à saisir la guitare. Elle s’éloigne, mais revient aussitôt.

MAEVA: Et la pédale? Merde, faut toujours tout répéter avec toi!

Félicien tire une pédale de sous le meuble. Il la tend, le regard perdu du côté de son frère. Maeva l’attrape, et s’enfuit sans se retourner.

FÉLICIEN: Ah Maeva! Tu reviendras, n’est-ce pas? En t’attendant, je compterai le temps, tout ce temps à compter. Tout tout tout.

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Le sens de l’humour se perd

Le sens de l’humour se perd

Une place publique, un homme et une femme dans la trentaine qui se disputent, un passant qui passe et repasse. On ignore pourquoi ces gens, qui ressemblent, posés ainsi l’une face à l’autre, à un couple, ont des mots.

FEMME: Et, c’est toujours, toujours comme ça les vendredis après-midi! Toujours!

HOMME: Si au moins tu décomposais le problème, tu réaliserais que ta situation est enviable, que je n’ai à me reprocher que ma générosité et ma patience.

FEMME: Décomposer! Le voilà qui parle de décomposer! Autant me demander de tout avaler et de m’asseoir tranquillement pour disséquer le cœur du problème comme si raisonner sur les parties nous éclairera sur le tout! Tu vois, tu te réfugies derrière des analyses creuses pour fuir tes promesses!

HOMME: Des promesses! Fais-moi rire! Tu sais aussi bien que moi que cette situation dépasse ou devance, comme bon te plaira, quelque promesse que ce soit! Nous n’en sommes pas là!

Le passant qui passe et repasse s’arrête.

PASSANT: Antoine! C’est bien toi! J’allais, je venais, j’ai d’abord reconnu ta voix, mais avec tes gestes, tes bras qui valsent, je ne parvenais pas à voir ton visage. Mais c’est bien toi! Oh mon chou! Pourquoi ne m’as-tu pas rappelé?

FEMME: Mon chou?

HOMME: Je ne le connais pas. Il se méprend.

PASSANT: Voyons, Antoine! Ne fais pas cette tête-là! Il y a deux jours à peine, je ne t’ai pas oublié. Tu as promis, juré.

HOMME: Monsieur, s’il vous plaît, vous interrompez une conversation importante. Je vous en prie, laissez-nous.

FEMME: Il semble bien te connaître.

PASSANT: Oh je vois, ton amie ne sait pas, je veux dire, pour toi, pour nous.

HOMME: Mais qui êtes-vous?

PASSANT: Quand tu m’as dit j’aime ton p’tit cul grec!

FEMME: Quoi? Il vous a dit ça!

HOMME: Il raconte n’importe quoi.

FEMME: J’aime ton p’tit cul grec! J’aime ton p’tit cul grec! Tu le répètes toutes les fois! Qui d’autre dit ça!

PASSANT: Il vous le dit aussi? Comme c’est charmant. C’est vrai que vous avez un joli…

HOMME: Ça suffit, déguerpissez, ou je vous fous mon pied au cul! Grec ou pas!

FEMME: Attendez, monsieur, attendez. Où l’avez-vous connu?

PASSANT: Ici, juste ici sur cette place. Il est venu chez moi. Vous voyez cette première rue près de la buanderie, j’habite dix mètres plus bas.

FEMME: Vous l’avez vu… souvent?

PASSANT: Oh non. Moins d’une dizaine de fois.

FEMME: Une dizaine!

HOMME: C’en est trop. Il déconne. Il divague. Il invente. Regarde-moi, crois-tu que je pourrais…

FEMME: Je crois que oui. Après ce qui s’est passé il y a vingt minutes. Après tout ce qui s’accumule entre nous.

HOMME: Ne mélange pas tout. Laisse donc ce type de côté, c’est un hurluberlu que je n’ai jamais vu, c’est un rigolo qui se paye notre tête.

PASSANT: Un rigolo! Ça, tu as raison, Antoine!

HOMME: Je ne m’appelle pas Antoine! Bon sang, dis-le-lui, je ne suis pas Antoine! Tu vois bien qu’il délire!

FEMME: Et mentir? Ça ne te dit rien, mentir? Tu vois, tu n’oses pas nier. Parce que tu m’as menti. Chaque fois un petit mensonge, un tout petit.

HOMME: Bien sûr, mais…

FEMME: Tu es un menteur!

HOMME: Ne crie pas.

FEMME: Tu me dégoûtes! Dire que j’y croyais encore. Pas beaucoup, mais un peu. Et maintenant, ça!

PASSANT: Ne faites pas attention à moi, je ne suis qu’un rigolo, je…

HOMME: Tu me fais mal! Ne me serre pas les bras… Pourquoi me pousses-tu?

FEMME: Tu me tues! Je ne croyais plus en personne, et j’ai tout misé sur toi! Ah! Tes paroles piégées! Tu me tues!

HOMME: Que fais-tu avec ce couteau! Non! Tu es folle! Au secours!

FEMME: Tu me tues!

PASSANT: Je le répète, je suis un rigolo. Madame, je plaisantais!

FEMME: Tu me tues!

PASSANT: Mais cessez donc! De grâce, cessez d’assassiner, Madame!

HOMME: C’est trop… quel… quel non-sens…

PASSANT: C’était une plaisanterie! Une plaisanterie! Je ne le connais pas, ce monsieur! Je passais, je repassais. Je ne suis qu’un rigolo.

HOMME: Ma… ma vie…

FEMME: Ta vie! Comment oses-tu! Tu l’as volée, la mienne! Prends ça!

PASSANT: Peine perdue. Tout ce sang! Ah ces gens… Le sens de l’humour se perd. Dommage.

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