J’attends Antonio qui doit m’apporter la fortune. Je n’ai pas le sou, cela va de soi, mais dans quelques minutes je serai riche, plus riche que je n’ai jamais espéré l’être. Cela m’est tombé dessus, c’est le cas de le dire, arbitrairement. Un plaisant hasard m’a planté directement dans la trajectoire de ce désaxé qui a déterminé qu’il me devait la vie, la liberté et la quiétude. J’étais assis, plus assis que jamais à cette table en terrasse, je lisais Alexandre Dumas en écoutant les Dead Kennedys, je buvais du café, du vin, du lait, je regardais les femmes, je regardais les hommes, je me regardais bien seul, cela va de soi, depuis l’évaporation de Maïa, et je buvais encore un peu plus de café, de vin et de lait. Sans me demander la permission, cet homme s’assoit à ma table, face à moi, et sans se présenter se met à me raconter la vie de Charles Bukowski, je commande deux doubles Old Grand-Dad, il sort un bloc-notes de sa poche, lit une phrase transcrite à la main, une citation de son Bukowski je présume, ça parle de fric, il me montre son sac, un énorme sac de sport qu’il a laissé à quelques mètres de nous, près de la porte, m’assure qu’il est rempli de billets de cent, je lui demande de payer la prochaine tournée, il accepte, mais des flics nous interrompent, dévisagent mon compagnon d’un mauvais oeil, exigent des papiers qu’il n’a pas, je réagis, je crains de perdre une si charmante fréquentation, je lui invente une identité, c’est le Comte de Monte-Cristo, pas original, je me mords les lèvres, mais les flics ne tiquent pas, je rajoute que nous sommes tous deux professeurs de Littérature Angeline à l’Université, là tout à côté, les invite à appeler, à vérifier, ils s’excusent, cherchent un des trois voleurs de la banque du bout de la rue, s’empressent de disparaître, de poursuivre leurs recherches. Mon compagnon me demande mon numéro de téléphone et disparaît à son tour. Je l’ai bien cru évaporé pour de bon, mais une semaine plus tard, coup de fil, grands remerciements, monumentale reconnaissance, m’avoue s’être enlisé dans une réflexion perforante, la morale lui tord le bras, il doit me verser la moitié de son pactole, deux millions trois cent quarante-deux mille dollars, merci merci c’est trop, il insiste, alors c’est bon, viendra chez moi, quelques secondes avant de quitter le pays à jamais, fini enfin par se présenter, Antonio, et il rajoute, Comte de Monte-Cristo. C’est aujourd’hui qu’il viendra. Je serai riche, enfin riche. Tant mieux. Le téléphone sonne. Pourquoi ai-je encore un téléphone? À part les télémarketeurs, je n’ai reçu qu’un seul coup de fil en six mois, trois jours et cinq heures, Antonio. Aurait-il revu son projet de m’enrichir, ou peut-être a-t-il réduit l’importance de cet enrichissement. La moitié serait encore excellente, même le tiers, même un dixième et même un dixième d’un dixième, même quelques dollars pour un café, un livre. Répondre. Maïa. Sa voix me taraude. J’ai de la cervelle qui me coule par les oreilles, du sang qui me pisse du nez, je me vidange, cela va de soi. Maïa! Maïa! Blondes bouclettes, horribles lunettes, nez en pied de marmite, Maïa tu me tue! Oui je serai là! Oui je t’apporterai toute l’œuvre de Bretch! Oui! Oui! Oui! Je démarre! Je sprinte! J’arrive! Maïa! Mais qu’est-ce que cet étudiant en médecine fait encore chez toi? Congédie-le! Électrocute-le! Elle m’installe au salon, m’y oublie, j’y tremble. Soyons braves. Où est-elle, où sont-ils. Elle prépare du café, il sort des croissants du four. Je frissonne et aussitôt, panne d’électricité. Obscurité. Obscurité absolue. Elle râle, il grogne, je recule d’un pas. S’il me défenestrait! Sa voix monte de partout à la fois, il me crie de sauter sur Maïa, elle se tait, je me tasse. À tâtons, elle me reconduit à la porte, me remercie pour les livres, des livres qu’elle ne me rendra jamais puisque je ne la reverrai pas, tout dans cette noirceur me le chuchote en ricanant. Je reviens à moi. La brise me ressuscite, et je m’élance. Antonio! Je cours, je fonce, mais le souffle me manque, le cœur m’abandonne. Il est trop tard pour les millions. Un ou deux millions, ç’aurait été bien. Mais tant pis. Je m’achète une bouteille d’Old Grand-Dad, à la santé d’Antonio.
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L’étudiante
Elles se parlent de vive voix, s’écrivent, se téléphonent, se textent, c’est selon.
A
L’ÉTUDIANTE: Ça y est. Je te l’annonce à toi, qui m’a toujours soutenue, même si j’ai parfois hésité. On m’a acceptée à la Faculté de médecine. Tu me connais bien, tu sais que j’ai toujours soigné les gens qui me sont chers, avec mes moyens limités, certes, mais tout de même. Une passion, on peut le dire, et même le trompeter, sans hésiter. Tes genoux éraflés, tu te souviens quand je te les nettoyais? Bientôt, je soignerai des bobos du matin au soir! Et toi, tes études en droit, comment ça va?
SA SOEUR: Laborieux, mais je m’en sors bien. En tout cas, bravo pour la nouvelle. Il y a de quoi être fière, ma petite sœur.
B
L’ÉTUDIANTE: J’ai un peu honte de te l’avouer, mais j’ai confiance, tu ne me jugeras pas. J’ai quitté la médecine. Oui. Le secrétaire de la faculté m’a carrément rit au nez, comme si j’étais une demeurée. Il vous a fallu trois ans pour vous en rendre compte! Eh oui, parfois l’évidence ne saute pas aux yeux, et les multiples cheminements s’entrecroisent dans nos cervelles et forment des nœuds dont il n’est pas toujours facile de se défaire. Rassure-toi, je ne quitte pas les études. J’ai d’ailleurs déjà assisté à mes premiers cours en ingénierie, et je compte bien devenir ingénieure biomédicale. À voir tous ces équipements en médecine, j’ai eu une illumination. Oui, je veux soigner les gens, mais pas nécessairement in persona. En s’assurant que les imageurs IRM fonctionnent bien, on s’assure que les diagnostics seront exacts et que les patients recevront les traitements appropriés. Tu vois? Et toi, ma chère, comment s’est passé ton évaluation au Barreau?
SA SOEUR: Bien, mais j’étais nerveuse. Pour toi, c’est tout un changement, je suis heureuse que tu aies trouvé ta voix. Tu seras une excellente ingénieure!
C
L’ÉTUDIANTE: Maintenant que je suis officiellement ingénieure, je conçois mieux que jamais qu’il manque un élément à la constitution de mon être. Comment pourrais-je travailler avec des machines toute ma vie, quand la quintessence de l’existence m’échappe. J’espère que tu approuveras ma décision, car elle m’a coûté bien des nuits de veille. J’ai refusé toutes les offres d’emploi, et dès le prochain trimestre, j’entre à la Faculté de philosophie. Une conjonction d’énergies m’entraîne dans une quête de clarté, et c’est peut-être à cela que servira ma vie, à donner un sens au désordre qui nous oppresse. Mes salutations à ton conjoint. J’aimerais vous voir plus souvent. Maintenant que tu es procureure de la Couronne, tu dois être ensevelie sous des tonnes de dossiers!
SA SOEUR: Je ne suis là que depuis quelques années, je n’ai pas beaucoup de dossiers, et ce ne sont pas les plus importants. J’avoue que ta bifurcation vers la philosophie m’étonne, mais si cela te rend heureuse, c’est ce qui compte.
D
L’ÉTUDIANTE: La philosophie m’a ouvert l’esprit. J’ai même songé à partager quelques-unes de mes pensées, j’avais cinq cent soixante-neuf pages manuscrites où je prouvais l’inexistence d’un dieu, mais à quoi bon revenir une fois de plus sur ce passage improbable du néant à l’être? Ce doctorat m’a desséchée, et plutôt que de me lancer dans le professorat dès maintenant, je préfère approfondir mon appréhension de la dialectique historique de l’humain. J’ai donc décidé de m’inscrire à la maîtrise en anthropologie. J’ai la profonde conviction que cela réunira mes différentes réalités éparses. Et vous, comment étaient vos vacances en famille? Tes enfants sont bien grands, à ce que je vois sur les photos! Ils sont magnifiques!
SA SOEUR: Ils ont adoré l’Italie. J’ai pu me reposer, même si j’avais quelques questions de mes collègues sur de gros dossiers. Tu étudieras l’anthropologie? Je croyais que tu étais impatiente d’entrer dans le corps professoral. Mais tu sais mieux que quiconque ce qui est bon pour toi.
E
L’ÉTUDIANTE: Je ne comprends pas pourquoi on me reproche si souvent d’avoir complété deux doctorats. Comme si la connaissance ne volait pas hors de toutes normes! Que sont ces quelques petites années d’étude, si on les compare aux millions d’années qu’il a fallu à l’humain pour passer à la station bipède, et de là, à ce que nous sommes aujourd’hui! Cette perspective globale qu’offre l’anthropologie est essentielle, mais j’ai récemment compris qu’il me faudrait orienter mes études avec une plus grande acuité. J’ai déjà complété la première année de sciences politiques, et je ne le regrette pas. Quelque chose me dit que j’arrive enfin à destination. Parlant de destination, je te félicite pour ta nomination! Depuis longtemps tu voulais être juge, un jour, et j’y ai toujours cru. Bravo ma sœur adorée!
SA SOEUR: Merci beaucoup. Ce travail est exigeant, mais j’ai beaucoup de temps depuis le divorce, et surtout depuis que les enfants vivent à l’étranger, l’un en Allemagne, l’autre en Patagonie. Je n’aurais jamais cru qu’un jour tu t’inscrirais en sciences politiques. Je te découvre encore.
F
L’ÉTUDIANTE: Je suis plus vieille que la plupart de mes professeurs en Arts visuels. Ils se moquent, gentiment, de mon doctorat en sciences politiques, qui leur semble incongru pour une personne de ma sensibilité. J’hésite encore pour le sujet de ma thèse de doctorat, mais pour l’instant, je crois que j’étudierai le développement de la sculpture dans les sociétés néolithiques mésopotamiennes. Tu me diras ce que tu en penses. Toi qui es grand-maman, songes-tu à la retraite?
SA SOEUR: Pour l’instant, j’ai opté pour une semi-retraite. Cela me permet de voyager à ma guise, pour aller voir mes petits-enfants. Tu ne cesseras jamais de m’étonner. La sculpture? Il en aura fallu des années pour y arriver.
G
L’ÉTUDIANTE: Je n’y aurais jamais cru. Arts visuels, Littérature russe, Théologie, et maintenant, Psychologie. J’ai loué un entrepôt pour mes bouquins. Ils encombraient mon petit appartement. J’ai du mal à marcher, à cause de ma hanche. Je suis bousculée aujourd’hui. Une dissertation à remettre demain. Toi, ma toute chère, on te traite bien dans ce foyer? Tu as une belle vue sur le lac, n’est-ce pas?
SA SOEUR: J’ai une belle vue sur la rivière. C’est une rivière. Les jours sont longs, les enfants sont loin. Qu’est-ce que tu étudies en ce moment? J’ai perdu le fil. Tu m’excuseras, c’est l’âge.
H
L’ÉTUDIANTE: Depuis que je ne peux plus bouger de mon lit, les infirmières installent l’ordinateur sur ma tablette, et je peux suivre les cours d’Histoire en ligne. Je ne suis pas certaine de vivre jusqu’à la fin du baccalauréat, cependant. J’aimerais qu’on m’enterre près de toi, mais dans le fond, ça m’indiffère. Quand on est mort, on est mort. Je suis tout de même désolée de ne pas avoir assisté à ton enterrement. Avec toutes ces analyses à compléter, ces travaux à rendre, ces présentations à retoucher, j’avais à peine le temps de dormir!
Puisque ça ne mord pas
Deux inconnus pêchent l’achigan, debout sur un quai public. Pas un poisson n’a mordu aux appâts. L’un utilise des lombrics, l’autre une cuillère daredavil. Pour passer le temps, les inconnus finissent par se parler.
INCONNU 1: Fait peut-être trop chaud.
INCONNU 2: Ouais.
INCONNU 1: Pourtant, fait pas vraiment chaud.
INCONNU 2: Ouais.
INCONNU 1: Peut-être la lune.
INCONNU 2: La lune, ouais. Peut-être la lune.
L’inconnu 1 tend une canette de bière à l’inconnu 2, et on sent vibrer, au bout du quai, les germes d’une amitié que le dédain ichtyen nourrit. On échange quelques rires, quelques appâts, quelques secrets de pêcheurs pas trop secrets parce qu’on ne se connaît pas encore tant que ça et qu’il faut bien garder des secrets vraiment secrets pour plus tard lorsqu’on se rappellera cette première fois.
L’INCONNU 2: T’as une autre bière?
L’INCONNU 1: Ben oui. Tiens.
L’INCONNU 2: Merci.
Chacun relance sa ligne à l’eau, varie les techniques pour ramener l’appât. Lentement. Lentement, arrêt, lentement. Lentement, rapidement. Et une infinité de variantes accompagnées d’un mouvement de la canne de haut en bas, pour imprimer au mouvement de l’appât une similitude avec un petit poisson blessé, sur lequel les achigans voraces se précipitent, lorsqu’ils sont affamés. Peut-être plus tard dans la journée, ils verront bien s’ils persistent, peut-être plus tôt, mais pour ça il faudra revenir demain messieurs.
L’INCONNU 1: Heureusement qu’il y a la bière.
L’INCONNU 2: Ouais.
L’INCONNU 1: C’est un couteau à fileter, dans ton étui?
L’INCONNU 2: Ouais.
L’INCONNU 1: C’est un bâton pour assommer les poissons, le truc noir à ta ceinture?
L’INCONNU 2: Non.
Les yeux au large, buvant par petites gorgées rapides la bière qui se réchauffe, ils scrutent la surface de l’eau, le plus loin qu’il leur est possible. Mais rien ne saute, rien ne remue, à croire que toute la vie aquatique paresse aujourd’hui. Peut-être y a-t-il une grande réunion sous-marine à l’autre bout du lac, un concile quinquennal auquel tous se font un devoir sacré d’assister.
L’INCONNU 1: Si c’est pas pour assommer les poissons, à quoi ça sert, ton bâton?
L’INCONNU 2: Ouais.
L’INCONNU 1: Ouais? C’est pas une réponse.
L’INCONNU 2: Ouais.
L’inconnu 1 tire deux canettes fraîches de la glacière. À ce rythme, à force de boire en duo, la glacière se vide quatre fois plus vite. C’est mathématique. Boire avec un ami encourage une descente deux fois plus rapide, et ça fait deux bières à chaque coup et deux multiplié par deux donne quatre. Sans poisson gigotant au bout de leurs lignes, les inconnus se permettent de hausser la voix, glissant peu à peu dans un état proche de l’abandon de la pêche, du moins pour aujourd’hui.
L’INCONNU 2: T’as une autre bière?
L’INCONNU 1: Tu ne m’as toujours pas dit à quoi il servait ton bâton noir? S’il ne sert pas à assommer les poissons, alors pourquoi l’apporter à la pêche?
L’INCONNU 2: Et cette bière?
L’INCONNU 1: Et ce bâton?
L’INCONNU 2: C’est une matraque. Je m’en sers pour défendre la liberté de parole. Et cette bière?
L’INCONNU 1: Voilà. C’est la dernière… Moi aussi, je suis pour la liberté de parole.
L’INCONNU 2: T’es un rigolo toi. J’suis Officier de l’Escouade Anti-Parlote. Nous matraquons tous ceux qui utilisent leurs cordes vocales à mauvais escient. La liberté de parole, c’est l’anarchie. Interdit. Nous la défendons.
L’INCONNU 1: Qui trace la ligne entre paroles permises et paroles interdites? Je…
L’INCONNU 2: Sédition!
L’INCONNU 1: Mais qu’est-ce que tu fais!
L’INCONNU 2: Douter de l’ordre est la pire des mutineries!
L’inconnu 2 frappe à grands coups de matraque l’inconnu 1, qui gémit sur le bois chaud du quai. Il en faut des coups, il en faut beaucoup pour venir à bout du récalcitrant qui proteste, contredit, supplie. Évidemment, il finit par s’évanouir, la tête dans son coffre débordant d’appâts et d’hameçons. Et puisque ça ne mord pas, de toute façon, l’inconnu 2 range son équipement, vide sa canette et s’en va.
La macédoine
Le jeune Autain zigzague dans son Hummer, grimpe la chaîne du trottoir, défonce la petite clôture et traverse d’est en ouest tout le sud des jardins communautaires. Il a bu, il a fait la fête, il rentre chez papa. C’est la trente-deuxième fois en trente-deux semaines qu’Autain défonce la clôture et s’aventure dans les sillons. Tomates projetées à la ronde, concombres réduits en purée, carottes enfoncées dans la terre, l’hécatombe se répète hebdomadairement.
Devant ce désastre rassembleur, les jardiniers font connaissance les uns avec les autres, se parlent, s’organisent, s’invitent mutuellement à une réunion. Excédés par les frasques du profanateur, les braves dénoncent et condamnent. Le ton monte, la colère gronde, les poings se lèvent, l’unanimité du cri fait trembler les fenêtres. Le plus grand d’entre eux, le plus fort et le plus baryton, grimpe sur une chaise, entame un chant révolutionnaire et lance un appel aux binettes.
LEBLANC: Camarade sarcleurs, nous sommes nombreux, la force de notre nouvelle troupe saura vaincre le perfide qui nous provoque!
La solide Lebrun joint sa voix à la sienne, encourage les autres à lever le poing.
LEBRUN: Solidarité!
LENOIR: So! So! So!
LEBON: Solidarité!
LEBOEUF: Nous vaincrons! Nous ne serons pas les damnés de la terre!
Le frêle Lefort se faufile, lève la main, tente d’attirer l’attention, mais dans la ferveur révolutionnaire, personne ne le remarque.
LEBOEUF: Nous vaincrons!
LEBLANC: Camarades!
LEBON: Solidarité!
Après s’être époumonés, les braves ont besoin d’une pause et surtout, d’un plan. Comment renverser l’ennemi?
LEFORT: Justement, je me demandais, qui ira? Leblanc, tu m’as l’air le plus fort, tu iras, n’est-ce pas?
Le visage dur, le regard au loin, très très loin, Leblanc frappe la table du poing.
LEBLANC: Je marcherai au premier des rangs! Celui des généraux!
Les autres lèvent le poing, approuvent par des hourras.
LEFORT: Tu iras chez cet Autain?
Leblanc se recueille, et le visage toujours aussi dur, déterminé, il trace un grand demi-cercle avec son bras.
LEBLANC: Partout où il faudra aller, ma volonté ira. Bien sûr, comme chacun le saura, je ne peux pas me rendre physiquement chez Autain. Son père, chef de la Compagnie C, est intimement lié au Président, aux ministres et à tout le sinistre appareil d’État, et comme je suis fonctionnaire, quoique révolutionnaire, si j’y allais matériellement j’y perdrais mes émoluments, mes vacances et ma pension. Honte à l’oppresseur étatique qui nous musèle! Qu’à cela ne tienne, je serai là pour établir le plus solide des plans d’attaque!
La courte Lebon opine du chef, les yeux inondés d’une reconnaissance infinie.
LEBON: Moi aussi, moi aussi je suis fonctionnaire. Solidarité!
Les autres se considèrent les uns les autres, incertains devant la longue marche qui s’ouvre, de leur jardin à la maison des Autain. La solide Lebrun se lève, fière.
LEBRUN: Solidarité! Vous me connaissez, vous devriez, je suis journaliste. Je dois maintenir une objectivité irréprochable en toutes circonstances. Exigence professionnelle. Pas question de prendre position publiquement. Je peux bien parler ici avec vous, dans la privauté de notre ligue, mais impossible que je me montre là-bas. D’autant plus que pour monter chez les Autain, c’est un sentier lumineux tout le long. Toute la ville me reconnaîtrait, je serais perdue. Mais je vous assure, j’épaulerai Leblanc et je prêterai ma plume pour écrire les tracts. Solidarité!
LEFORT: Ça ne va pas fort, votre révolution. Et vous autres?
Leboeuf et Lenoir, qui se tenaient cois, s’ébrouent sur leurs chaises, comme si on venait de les réveiller. Chacun, vraiment poli, très poli, laisse la parole à l’autre, et ces tergiversations durent tant qu’ils en oublient la question.
LEFORT: Lenoir, toi, tu n’es ni fonctionnaire ni journaliste? Tu iras?
Lenoir se trouve un sourire, qu’il plaque sur un visage crispé.
LENOIR: Apprenez que j’ai mon père à la maison. Je veille sur lui… Il peut avoir… Parfois il a besoin de moi, à n’importe quel moment… Il faut que je… Tiens, justement, c’est lui qui m’envoie un message… Faut que j’y aille, il ne se sent pas bien… Solida… Solidarité… Oui!
Lenoir sort précipitamment, l’œil sur son téléphone.
LEFORT: Leboeuf?
Celui-là n’est pas bête, il a bien vu que son tour viendrait. On devine aux plis de son front qu’il a beaucoup réfléchi.
LEBOEUF: Je suis étonné que vous me posiez la question. Je croyais que tout le monde était au courant! Non? Eh bien, je suis cadre à la Compagnie C. Je ne peux tout de même pas me pointer chez mon patron, pour une histoire de macédoine!
Tous, sauf Lefort, approuvent du nez. Leblanc reprend un de ses chants révolutionnaires, les autres entonnent les couplets en chœur. On sent la camaraderie s’installer entre ces presque étrangers. Après quelques minutes, tout de même, cette nouvelle euphorie s’attiédit, et les révolutionnaires, Leblanc Lebon Lebrun Lenoir Leboeuf, se tournent vers Lefort, tout petit sur sa chaise, plus chétif que jamais.
LEBLANC-LEBON-LEBRUN-LENOIR-LEBOEUF: Toi, Lefort, tu iras?
Lefort rassemble ses effets personnels, se dirige vers la porte.
LEFORT: Moi? Je ne suis pas jardinier. Je passais par là, vous m’avez invité.
J’aurais dû apporter un livre en Patagonie
Je suis tombé de la terre. Je marchais, je voyageais, je complétais, comme on dit, un tour du monde. Jamais entendu qu’on pouvait tomber de la terre. Jamais. Alors quand je me suis enfoncé dans le désert de Patagonie, je n’ai pris aucune précaution, j’ai marché à découvert, confiant comme un môme dans les bras de sa mère. Nous étions dix, mais à un certain moment, comme les autres se reposaient j’ai exploré seul les alentours sur peut-être un kilomètre. Une brise m’a effleuré la joue, et cela a suffi pour me faire tomber, exactement comme un grain de sable tomberait d’un ballon, si on le retournait. Comme il n’y avait pas le moindre arbre auquel m’accrocher, j’ai culbuté dans l’espace interplanétaire.
À ce que je sache, personne d’autre n’est tombé. Depuis le début de ma chute, il n’y a rien autour de moi. Alors, ne me demandez pas d’expliquer ce qui m’arrive, je ne le pourrais pas plus que vous. Quelques scientifiques dans quelques observatoires top secret possèdent peut-être la clef de l’énigme, mais je ne compte pas sur eux pour me rattraper.
Normalement, dès qu’on quitte l’atmosphère, on se retrouve sans air, on crève. Pas moi. Au contraire, pendant ma dégringolade, pour passer le temps je gueule une chanson de Metallica et j’écris. Donc je vis. Mon baccalauréat en sciences humaines ne me permet pas d’avancer une hypothèse qui se tienne, mais je dirais que j’ai pénétré dans une trouée, une zone pas plus grande que la circonférence de mon corps où l’attraction terrestre et les autres règles de l’univers ne s’appliquent pas, pour une seconde, pour une fraction de seconde.
Ici, tout est noir. Je vois encore la terre, mais je ne distingue plus les continents. Elle me semble si dérisoire, moi qui ai mis deux ans à la parcourir dans tous les sens. Ah, si je pouvais parler à cette Bostonnaise qui m’a chipé mon portefeuille à Bornéo, au lieu de la dénoncer je lui offrirais mon portable, mes vêtements, même mon cahier de notes. Et moi qui avais peur, quand un grand Russe a surgi devant moi, fusil en bandoulière, dans les montagnes de Mongolie! Avoir su! Avoir su, je serais resté chez moi, et j’aurais ri du matin au soir. Rien que ça. Rire, toujours rire, surtout quand mes voisins sortent du placard leurs têtes d’enterrement.
Maintenant, j’ai plutôt l’air con. Mon état actuel me fait marrer, il n’y a pas de doute, mais peut-on encore rire quand il n’y a plus personne autour de soi? Voyez la scène, si on m’interrogeait. Votre occupation Monsieur? Tombeur. Je tombe, c’est tout ce que je fais. Burlesque. Habituellement, lorsqu’on tombe, ça finit toujours par faire paf. Qu’on tombe d’un meuble ou d’un immeuble, ça se conclut par un paf plus ou moins brutal, et toujours assez rapidement. Qui prend des notes lorsqu’il tombe? Personne. Tandis que moi, j’ai tout mon temps pour scribouiller et surtout, ça ne fait pas paf.
Du moins pas encore. J’ai vu passer quelques planètes, Mars, Jupiter, Saturne, et chaque fois, un frisson m’a parcouru l’échine. À chacune d’entre elles, je pressentais le paf final. Car tomber de si haut, ça ne manquera pas de faire mal, très très mal. Ça fera peut-être tellement mal que je ne sentirai rien, je serai pulvérisé instantanément, et mon petit voyage se terminera en queue de poisson, loin de chez moi.
Je dois filer à une bonne vitesse, parce que de la Patagonie à Saturne, c’est toute une trotte! Ce doit être ma trouée. Explication sans doute débile, mais puisque je n’ai personne avec qui la partager, personne ne la contredira. Faut bien que j’interprète cette charmante culbute.
Je n’ai ni faim, ni soif, ni envie de pipi. Le temps est long, à chuter.
Salut Uranus! Long time no see! Quel idiot. S’il y avait des Uranusiens, rien n’indique qu’ils comprendraient l’anglais. Pas parce que la Nasa diffuse du rock n’roll partout dans l’univers qu’ils le captent, et peut-être qu’ils détestent le rock n’roll et préfèrent la polka.
Tiens, Neptune. Mon père possédait un hors-bord Neptune.
Je chute.
Je chute encore.
Je devrais me forcer à noter, tout noter. Mais je me lasse.
Ce cahier. J’avais oublié ce cahier. Depuis combien d’années? Depuis combien de siècles est-ce que je chute?
Je ne vieillis pas. Je n’ai besoin de rien.
Pas de regrets, pas d’espérance, pas de larmes.
J’aurais dû apporter un livre en Patagonie, n’importe lequel. J’aurais pu le lire et le relire quelques milliers de fois. Je peux toujours écrire des contes, des thèses, des blagues, des traités. J’attendrai de les oublier. Puis je les relirai. Ça passera le temps.
Les moustiques
La noirceur, le silence, la paix. Un moustique. Un moustique? Oui, qui réveille Gianna. Elle bat l’air de la main droite, en vain. S’essaie avec la main gauche, pas de chance. Le moustique, ou la moustique, car c’est une femelle, vrombit des ailes. Paraît que ça fait craquer les mâles. Mais pas Gianna, qui allume, cherche l’insecte. La voilà. Vite un magazine, pour l’écraser et dormir. Bang! Bing! Raté! Gianna grimpe sur le lit. Raté! Elle déplace sa table de nuit, qui se renverse. La moustique jette un coup d’œil sur le magazine économique, décide de s’éloigner de la courbe de progression du PIB. Juste à temps! La diptère se réfugie sur l’abat-jour. Gianna saute à nouveau sur le lit, frappe l’abat-jour, qui vacille, sans faire de victime toutefois. La chasse se prolonge, ridiculement. Gianna s’impatiente. Sort de la chambre, prend bien soin de laisser une lampe de chevet allumée pour attirer la sale bête, ferme la porte derrière elle. Emprisonnée, la moustique! Gianna se couche sur le divan. Dure nuit.
Le lendemain, rez-de-chaussée de l’immeuble. Nolhan pousse la porte. Bonjour madame la voisine, monsieur le voisin. Voisin au sourire graveleux, voisine qui pince le voisin, Nolhan poli, vous avez vu Gianna ce matin, non, le voisin ne l’a pas vue, mais vous ne vous êtes pas ennuyés cette nuit, tout ce boucan là-haut. Nolhan se pétrifie, ce n’était pas moi, la voisine pousse le voisin, tais-toi, le voisin est désolé, ils sortent, disparaissent, s’évaporent. Nolhan, amant neuf mais amoureux fou, serre les poings, ferme les yeux. Un pas vers l’escalier, une pause, volte-face. Il est dans la rue.
Se réfugie dans son Rangie, appelle le bureau, délègue tout son agenda du jour, mais Monsieur, ce contrat avec Maboteau. Rien à faire, Nolhan n’ira pas. Qu’ils attendent demain, comme les autres fournisseurs. Rien à rajouter. Une trop grande tristesse, on transporte ça au bout du monde. Il traîne la sienne jusqu’à la campagne.
Panique dans le bureau de direction chez Maboteau. Otto ne l’aurait jamais avoué à Nolhan, mais le contrat est vital pour sa compagnie. Bassesses et promesses, avait obtenu une prolongation du délai imposé par la banque. Jusqu’à aujourd’hui. Or, aujourd’hui s’en va à la vau l’eau. Le jour avance, la banque appelle, c’est la faillite.
Cinquante-deux employés apprennent la nouvelle le lendemain matin: se heurtent à une porte fermée, cadenassée, sinistre. Réclament Otto, mais Otto a disparu. Le bouillant Tony rassemble les forces, tous ensemble chez Otto, qui refuse de sortir. Jurons, menaces, cailloux dans les carreaux, police, échauffourée, Tony en prison.
Menaces de mort. Du sérieux. Pas de caution, ragera derrière ses nouveaux barreaux jusqu’au procès. Et ses adolescents Viviane et Xavier? Récupérés par les services sociaux. Père seul, mère morte d’un cancer, pauvre femme.
Le soir même, Viviane pleure, crie, hurle, tempête. Xavier se plonge dans un mutisme dont il n’est pas encore sorti.
Cinq ans plus tard, Tony sort de prison, Xavier entre à l’institut psychiatrique, Viviane sort d’une maîtrise en microbiologie. Besoin de vent, de fraîcheur. L’amour la frappe au Venezuela, la belle Emel, l’inspiration tombe à Ouagadougou, l’horrible paludisme. Elle épouse Emel, termine sa virologie, compte être heureuse, se lance dans une guerre contre les parasites des moustiques qui résistent aux insecticides.
La merveilleuse
WANDA: Moi, je t’assure, je n’aimerais vraiment pas être laide.
RICK: C’est vrai que pour être belle, tu l’es.
WANDA: J’ai beaucoup d’empathie pour les filles avec un nez en patate, ou un front large comme une falaise sur l’Atlantique, ou des jambes en parenthèses, ou un ventre d’hippocampe, ou des cheveux de paille. Beaucoup, beaucoup, beaucoup d’empathie.
RICK: Faut. Parce que c’est pas drôle.
WANDA: Ces filles-là, elles sont vaillantes. Elles partent loin derrière et parfois, oui, parfois elles remontent le courant.
RICK: Courageuses.
WANDA: Tout ce que je ne parviendrais pas à réaliser si je devais constamment me soucier de masquer un bouton indiscret, de forcer sur le rouge pour donner de la vitalité à des lèvres ternes, de me rosir les joues pour pallier un manque de vitalité, de choisir des vêtements qui font oublier une fesse trop forte, des jambes trop courtes, des bras de boxer! Que de temps perdu, mieux occupé à de plus importantes tâches.
RICK: Ton potager, tes lectures, tes massages.
WANDA: Belle et pas stupide. Comblée quoi!
RICK: Y a juste un petit risque.
WANDA: Que je sois trop heureuse? Ne crains rien.
RICK: Un moment d’inattention, et tant de belle beauté s’envole!
WANDA: Pessimiste! À quoi penses-tu?
RICK: Accident de voiture et tête dans le pare-brise, chute à cheval et paralysie des membres inférieurs, ricochet d’une balle perdue et trou dans la joue, virus coriace et débâcle du système immunitaire avec ses corollaires, décoloration de la peau, cernes sous les yeux, accumulation de gras, destruction des…
WANDA: Suffit! Tes histoires d’horreur me font rire. Tu sais bien, je suis prudente. Très prudente.
RICK: Un chauffard ou un virus peuvent survenir lorsqu’on a le dos tourné, et paf, rien à faire, on est lessivé.
WANDA: Je me protégerai davantage, je sortirai moins.
RICK: Tu n’élimineras pas le risque. Impossible.
WANDA: Rien ne m’est impossible! Pour protéger ce que j’ai de plus précieux, je suis prête à tout. Je ferai de ma maison un paradis, et j’y resterai.
RICK: Tout le temps?
WANDA: Tout le temps qu’il faudra! J’irai faire des balades, et je… Non, je n’irai pas faire de balades, car si jamais il y a un orage, qu’un éclair frappe une branche qui m’écrase ou me défigure! Je saurai bien être heureuse chez moi!
RICK: On peut toujours tomber dans l’escalier, se couper en cuisinant.
WANDA: Je resterai dans mon fauteuil à lire, je resterai dans mon lit s’il le faut! Et tout autour de moi respirera le bonheur.
RICK: Toute belle sois-tu, il te faudra encore vivre, te nourrir, et tu n’es pas riche, du moins, pas encore.
WANDA: Je me marierai. Mon mari travaillera, il préparera les repas, il me protégera, il répondra à mes besoins, par amour.
RICK: Pour trouver un mari, il te faudra encore sortir, et avec tous les risques que cela représente, qui sait ce que tu subiras!
WANDA: Des maris, il y en a partout. Quand on est belle, on cueille celui qui nous plait. Je pourrais très bien te marier, toi. Ou ton frère. Ou ton cousin. Ou ton voisin.
RICK: Marions-nous, WANDA, marions-nous! Tout de suite! Nous serons heureux, nous ferons l’amour, nous jouirons de cette vie qui s’ouvre à nous! Marions-nous, et nous vieillirons ensemble! Notre vie sera radieuse!
WANDA: Salaud!
RICK: Mais…
WANDA: Dehors, impertinent!
RICK: WANDA! WANDA WANDA WANDA…
WANDA: Pars!
RICK: Tu me tue! D’accord, d’accord, ne te mets pas dans cet état, je pars… Je pars, mais tu me broies!
WANDA: C’est ça, pars! Et surtout, ne reviens jamais! Bon débarras! Je me doutais que quelque chose ne clochait pas chez ce type. Il me plaisait, il baisait bien, mais je sentais l’anomalie. Une intuition, oui, dès le début, dès le tout début. Oser croire, et pire, oser l’affirmer tout haut, que moi, WANDA, je serai vieille! Ah! Vieille? Moi? Jamais!
Pour un oui, pour un nom
Personne ne voulait embaucher Rodrigo Deaucul parce qu’il avait un sale nez et un sale nom. Faute de mieux, le délaissé buvait du chocolat chaud, toujours à la même table, toujours à la même heure.
Les bureaucrates municipaux, qui tenaient pourtant un registre fort précis des actions, pensées et sentiments de chacun des concitoyens, ignoraient pourquoi Deaucul maintenait à la fois son nez et son nom. Un vide, dans son dossier, passé inaperçu à cause de la quantité astronomique de dossiers à traiter par un nombre décroissant d’yeux, mains, cervelles.
Une militante pour la protection des marmettes buvait son café à la table voisine de Deaucul, à la même heure, tous les jours. Après cinq cent quarante-huit jours, elle avait fini par s’habituer au nez. Pas au nom, toutefois, qu’elle ignorait toujours.
La militante, Améline, enseignait dans école privée, qui n’acceptait que des élèves gratifiés d’une taille vingt-cinq pour cent plus grande que la moyenne nationale des jeunes de leur âge.
Améline s’était bien rendu compte que chaque matin, lorsqu’elle partait enseigner, Deaucul restait à contempler l’assèchement progressif du fond de sa tasse. Elle en avait le cœur brisé.
Courageuse, un matin elle l’invite à sa table. Après quelques minutes de réchauffement, il lui avoue son désastre, inavouable, dans la recherche d’emploi, elle lui confie son militantisme, secret, en faveur des marmettes. Il se déclare illico amant des marmettes, elle plaide fièrement en faveur du plein emploi.
Persuadée que Deaucul ferait un excellent enseignant, elle vante ses mérites au directeur de l’école, qui l’embauche sur-le-champ, sans lui demander ses références, et encore moins son nom.
Deaucul enseigne la géographie, ce qu’il déteste, comme beaucoup d’autres choses. Il ambitionne d’enseigner la géologie, ce qui lui semble plus approprié à son tempérament. Le problème, c’est Améline qui enseigne la géologie.
Après avoir mûrement réfléchi à son plan de carrière, Deaucul s’en va rencontrer le directeur. Il lui raconte qu’Améline milite pour la sauvegarde des marmettes, ce qui jette le directeur en bas de sa chaise. Comme il n’en croit pas ses oreilles, il exige qu’on lui remette le rapport sur Améline. La vérité, qui sort de la bouche des bureaucrates, tombe l’après-midi même, dure, amère, cruelle: Deaucul a raison.
Le directeur congédie Améline, et offre son poste à Deaucul. Le lendemain matin, dépourvue de tout gagne-pain, déçue de la société des hommes, Améline frappe la tasse de Deaucul, assis toujours à la même table. Le chocolat chaud vole en un grand voile brun jusque sur la belle chemise de géologue de Deaucul.
Améline part vivre avec les marmettes. Elle peine à s’adapter, et plusieurs matins, au réveil, elle regrette son café, et maudit Deaucul. Après quelques semaines, les marmettes l’apprivoisent, et le soleil reprend sa place habituelle dans le ciel.
À l’école, évidemment Deaucul ne peut plus compter sur Améline pour plaider en sa faveur. Avisé par les bureaucrates, le directeur convoque son enseignant de géologie. Deaucul se présente, inquiet.
Le directeur regarde Deaucul bien en face, et même, pendant de longues minutes, il le dévisage.
LE DIRECTEUR: Rodrigo, avez-vous caché votre nom à Améline, grâce à qui vous avez pu obtenir et maintenir ce poste?
DEAUCUL: Oui.
Sans un mot de plus, le directeur s’est replongé dans ses dossiers. En sortant, Deaucul a appris par la secrétaire qu’il était renvoyé. Avec un petit sourire malin, elle lui a glissé que les parents auraient retiré leurs élèves de l’école s’ils avaient su qu’un Deaucul y enseignait.
Le lecteur de Zola
Éréthisme, asthénie, déstabilisation, Gaston étudie jusqu’à très tard dans la nuit pendant plusieurs jours de suite. Le 12 novembre 1984, il doit subir un important test en médecine.
Le 11 novembre 1984 à vingt-trois heures douze, en revenant des toilettes, il s’arrête devant le fauteuil où Marie-Claude dessine des visages de clowns. Il la demande en mariage. L’un des clowns s’appelle Bougie, l’autre, Accent Grave.
Marie-Claude n’entend pas ou ne prêtait pas attention à ce que disait Gaston ou la musique de Cabrel jouait trop fort dans ses oreilles. Ces deux-là vivent ensemble depuis trois ans, mais se parlent peu.
Gaston hésite, mais n’insiste pas. Il se rend directement à la table de la salle à manger, où sont disposés en éventail ses bouquins, notes, collations. Il s’assied, mais se relève aussitôt, dans un profond soupir.
De retour au salon, Gaston touche l’épaule de Marie-Claude, qui lui sourit sans le regarder. On voit dans ses yeux que son esprit danse avec les clowns. Elle retire ses écouteurs, se masse la nuque.
Gaston la redemande en mariage. Elle lui demande l’heure qu’il est, s’étonne qu’il soit si tard, réalise qu’elle aurait dû faire sa toilette depuis au moins quarante-cinq minutes.
Gaston réitère sa redemande. Marie-Claude lui suggère de terminer sa révision pour son test du lendemain, propose d’aborder cette question samedi prochain, lorsqu’ils seront tous deux frais et dynamiques. Il considère un moment sa paperasse sur la table, dans l’autre pièce, et acquiesce.
Samedi, dans l’après-midi Marie-Claude se rend à un spectacle de clowns avec une amie de l’université. Gaston visite les concessionnaires d’automobiles à la recherche d’une berline grise avec moins de cinquante mille kilomètres au compteur si possible. Le soir, il reste un peu tard chez les copains, qui avaient acheté un peu trop de bière. En rentrant, Marie-Claude dort.
Dimanche, comme c’était prévu depuis longtemps, Marie-Claude travaille à l’hôpital où elle amuse les enfants. Elle passe ensuite la soirée au cinéma pour cette présentation spéciale qu’ils annoncent depuis deux semaines.
Lundi matin, ils conviennent de reporter au samedi suivant la question du mariage.
Samedi, au petit-déjeuner, Gaston ramène donc l’affaire sur la table, entre ses notes de cours et les tartines à la confiture de cerises noires. Marie-Claude retire ses charmantes lunettes rondes, un peu grandes, mais rouges. Il promet de s’occuper de tout, réservation de la salle et du maire, ou de la mairesse, selon le résultat des prochaines élections municipales, de tout, elle n’a à s’inquiéter de rien. Elle ne s’inquiète pas, et ils conviennent, fort aimablement, de se marier.
Ils se fiancent dès le mois suivant, un soir où il revenait de chez ses copains, et elle du cinéma. Une brève recherche lui permet de dénicher une demi-bouteille de vin rouge rangée derrière les pots de pâtes alimentaires. Pour arroser l’événement.
Deux ans, cinq mois et dix-neuf jours plus tard, ils se lèvent, prêts à se marier. Quatre-vingt-trois pour cent des invités ont confirmé leur présence, le photographe sera là dès neuf heures, la mairesse, c’est finalement Madame Levasseur qui a remporté les élections, les attendra pour sceller leurs voeux à onze heures quinze, le traiteur est déjà à pied d’oeuvre, la décoration de la salle de noces est complétée, ne reste plus qu’à enfiler robe et smoking.
Le photographe répète à Marie-Claude de sourire. C’est tout elle, il lui arrive si souvent d’oublier, de penser à autre chose.
À dix heures quarante-cinq, toute la noce, cent deux invités, converge vers l’hôtel de ville. Sur un banc dans le petit parc que le maire précédent avait fait installer devant l’immeuble, un inconnu lit Le docteur Pascal. La petite foule bruyante le distrait quelques secondes de sa lecture. Poli, il incline la tête, sourit au marié, à la mariée.
À onze heures quinze précises, la mairesse entame la procédure officielle du mariage. À onze heures vingt-deux, Gaston dit oui. Quelques secondes plus tard, la mairesse doit répéter deux fois sa question. L’esprit de Marie-Claude s’est momentanément éclipsé. Elle s’excuse, demande qu’on lui accorde quelques minutes, quelques toutes petites minutes.
Elle se fraie un passage parmi la foule debout, sort de la salle en courant. Femme de parole, elle revient quelques toutes petites minutes plus tard, accompagnée du lecteur de Zola, qu’elle tire par la main.
Gaston balbutie d’incompréhensibles onomatopées, le visage cramoisi, la jambe tremblante.
Marie-Claude demande à Gaston de s’écarter, mais pas beaucoup, juste un tout petit peu. Elle plante le liseur devant elle, prie la mairesse de lui pardonner sa méprise, et lui indique qu’elle mariera le lecteur de Zola.
La mairesse complète la procédure officielle, et les jeunes mariés quittent l’hôtel de ville avec qui voudra bien les suivre.
Zut
Huit heures sonnent. Rodrigue quitte le manoir. À deux kilomètres, une voiture en panne. L’homme, un vieil homme, légèrement à l’écart, immobile, droit comme un arbre planté au milieu de la chaussée, lève une main, mais si discrètement que Rodrigue pense qu’il aurait pu ne pas voir le geste. Il baisse la glace et l’inconnu, avec une grâce un peu sèche, se penche vers lui.
Pardon monsieur. Ma voiture est en panne. Pourriez-vous me conduire jusqu’à la ville, si bien sûr cela ne vous incommode pas?
Montez.
Le vieil homme ouvre la portière, et s’asseyant, tous les os de son corps craquent, et une forte odeur de Cologne se répand dans l’habitacle.
Qu’est-il arrivé à votre voiture? On voit rarement des Volvo en panne.
Elle n’est pas en panne.
L’homme braque un révolver. Il tient l’arme comme une fleur, son doigt caresse la gâchette. Instinctivement, Rodrigue relève le pied et la voiture décélère.
Soyez prudent, Rodrigue!
Qui êtes-vous?
Je ne suis pas enchanté de vous rencontrer. Vous ralentirez lorsque nous atteindrons cette forêt. Voilà, ralentissez. Mais ralentissez bon sang! Prenez ce chemin forestier. Roulez lentement, il y a de gros cailloux. Là. Garez-vous là, sous le chêne.
Rodrigue regarde le révolver, regarde le visage du vieil homme qui, bizarrement, lui sourit. On jurerait que ce visage exprime de la jovialité, que de ces lèvres s’apprêtent à s’envoler des mots réconfortants.
Votre téléphone! Doucement. Entre le pouce et l’index, sans appuyer sur les touches. Voilà. Je l’éteins. Et hop, dans la rivière!
Vous perdez la tête!
Gardez bien la vôtre, j’ai quelques petites choses à y mettre avant de la faire éclater.
C’est du délire. Je ne vous laisserai pas…
Du calme, jeune homme! Du calme. Tant que je n’ai pas appuyé sur cette jolie gâchette, vous vivez, et comme on dit, tant qu’il y a vie il y a espoir. Quoique mon dessein est de vous occire en ce tableau sylvestre.
Vieux fou! Tableau sylvestre mon cul! Attendez que je vous torde le cou.
D’un geste vif Rodrigue s’empare du poignet qui tient le révolver, mais le vieil homme appuie sur la gâchette et une balle fait éclater la glace côté conducteur. Rodrigue se pétrifie. Il ouvre de grands yeux terrorisé, pendant que le vieil homme le repousse et se dégage.
Oui Rodrigue, c’est un vrai révolver! Que croyiez-vous? Espérez, Rodrigue, espérez! Je vous tuerai, mais vous, vous n’avez que ça, un peu d’espoir!
Vous finirez en taule, vieux malade!
Ne perdons pas vos dernières et précieuses minutes. Vous m’écoutez, vous restez bien coi, c’est ainsi.
Le vieil homme s’adosse à la portière côté passager, le plus loin possible de Rodrigue.
La courtoisie m’incline à vous révéler mon nom. Après tout, pour vous je suis le dernier humain, et cela mérite quelques égards. Jean-Paul Rousseau, fils d’Anatole Rousseau et de Claire-Jeanne Guilloux, né le 26 avril 1938, le jour même où mourrait Edmund Husserl. Je… Ah, je vois à votre regard, vous ne connaissez pas Husserl. Pas étonnant, jeune inculte.
1938? Mais vous avez connu mon grand-père, c’est ça, vous avez eu affaire à lui et vous vous êtes disputés, il vous a dit quelque chose, il a fait quelque chose, pourtant il lisait, il ne faisait que ça, il lisait et marchait, misanthrope mon grand-père, je ne vois pas, je ne lui ai pas connu d’ennemis, mais peut-être, les secrets, un vieux différend entre vous, monsieur Rousseau et mon grand-père, il aurait 85 ans s’il vivait encore, et c’est moi qui dois payer aujourd’hui, je…
Silence, frivole! Laissez le cadavre de votre aïeul se décomposer en paix avec les pages de ses livres… J’en étais à ma naissance. 1938. Nous vivions sur une ferme, loin de tout, loin de tous. Jusqu’à douze ans, ma mère m’a fait l’école, la sainte femme. Je n’avais d’autre ami que Drigo, mon chien. En 1950, on m’a envoyé chez un oncle, afin que je puisse fréquenter l’école du village. Même si j’étais sauvage, je me suis lié avec Isabelle, la fille du boulanger. Nous avons gravé nos noms sur un bouleau en jurant de nous unir pour la vie. Mais voilà que quelques semaines plus tard, mon père meurt écrasé sous son tracteur. Je quitte Isabelle et je reviens auprès de ma mère. Je resterai avec elle jusqu’à sa mort, vingt ans plus tard. En 1970, j’ai 32 ans. Je vends la ferme, je pars vivre en ville. Isabelle vit aux États-Unis avec son mari. Je reprends…
Monsieur, je veux bien compatir si vous en avez besoin, mais rangez-moi ce foutu flingue!
Compatir? Rodrigue, ne sortez pas votre squelettique compassion, vous vous ridiculiseriez. Alors, oui, à 32 ans j’ai repris l’école là où je l’avais laissée vingt ans plus tôt. Pendant des années, j’ai étudié, j’ai repris le temps perdu, j’ai sprinté jusqu’à l’université et à 47 ans, j’enseignais l’histoire aux boutonneux. J’avais réussi. Mais une fois la ligne d’arrivée franchie, je me suis rendu compte que j’étais seul, mais vraiment seul. Les femmes, il n’y avait plus que les vieilles, celles qui avaient mon âge. Pitoyable. Les voir me rendait malade. Je me suis abonné au bordel de la rue Desmarres, à la piscine de la rue Quentin, à la bibliothèque de la rue Mallage. Je forniquais hygiéniquement le lundi, le mercredi et le samedi. Je nageais tous les matins, je lisais tous les soirs, j’ai lu tous les livres de la bibliothèque idéale de Pivot.
Et jamais vous ne vous êtes fait soigner? Parce que vous avez un sérieux problème mon vieux! Toc toc, ça cahote sous l’chapeau!
Cela a duré jusqu’en 2011. J’avais prévu mourir le 1er mai, parce j’aime le muguet, parce que j’avais l’innocence du muguet.
Vieux cinglé, t’as eu là une brillante idée! Tu pourrais…
Rodrigue, restez poli. Vous ne voudriez pas tirer votre révérence dans l’abjection. Je voulais mourir parce que je voulais m’épargner les inconvénients de la dégénérescence du corps. Il n’y avait ni femme ni enfant, je me refusais à consacrer toutes mes journées aux soins médicaux, aux visites à la clinique, bref, à la gestion de ma disparition.
Vous êtes dépressif, c’est ça. Peut-être avez-vous des cachets à prendre? Vous savez mon meilleur ami…
Ne me comparez pas à votre ami, jeune insolent.
C’est vrai, j’ai… oui… j’ai tendance peut-être à être insolent… Cessons ceci, voulez-vous? Nous y gagnerons tous les deux. Vous n’irez pas en prison, je serai vivant…
Suffit.
Vous avez besoin de soins. Il n’y a pas de honte…
Je ne connais pas ce sentiment, Rodrigue. J’ai vécu si retranché, que la morale des autres n’a jamais pu germer en moi. J’allais au bordel et je n’en avais pas honte, tandis que mes collègues rougissaient lorsque je les y surprenais. Si j’avais été psychotique, je suis persuadé que dans mes instants de lucidité j’en aurais parlé avec aisance, sans honte. Je ne suis pas fou, Rodrigue, même si j’ai au fil des années développé un comportement vaguement schizoïde.
D’accord. Vous êtes sain d’esprit, mais vous vous apprêtez à commettre le plus fou des crimes.
Vous me voyez tout à fait calme. Je vous tuerai de sang-froid.
Vous pourrirez en enfer!
L’enfer, vous n’y croyez pas, ni moi d’ailleurs. Et sachez, béotien, que dans la mythologie chrétienne, en enfer on n’y pourrit pas, on y brûle, quoique l’enfer de Dante soit plutôt glacial.
Tu pues le macchabée, t’aurais beau t’asperger de trois litres d’eau de Cologne, tu puerais tout autant!
C’est ainsi que vous voulez mourir? Libre à vous. Mais pour le moment, taisez-vous.
Tu…
Un coup de feu. Jean-Paul a tiré derrière Rodrigue.
Je vous ai recommandé de vous taire, alors, obtempérez. Deux semaines avant le 1er mai 2011, elle est tombée du ciel, dans mes bras. J’étais à la bibliothèque, elle feuilletait un livre là-haut, sur la mezzanine. Il y avait des travaux de rénovation en cours, et la rampe n’avait pas été replacée correctement. Elle s’est appuyée, la rampe a cédé, et je l’ai vue chuter à la renverse. Je n’ai eu qu’à allonger les bras pour la recevoir. Bien sûr, je n’ai plus la force de ma jeunesse, et nous avons roulé sur le parquet. Mais elle n’a rien eu, pas une éraflure. Pour me remercier, elle m’a invité chez elle, nous avons lu de la poésie à voix haute, toute la nuit. Un mois plus tard, j’étais amoureux. Elle, elle aimait quelque chose en moi, mais pas tout. Il y a une différence d’âge, plus que considérable. Et puis, j’ai beaucoup d’argent, ça fait partie de moi. Nous nous sommes mariés l’été suivant.
Pourquoi salir cette belle histoire par un meurtre gratuit?
Je n’y connais rien aux femmes, Rodrigue. C’est un fait.
Vous ne l’avez pas eu facile, de ce côté-là.
Avez-vous connu des femmes, Rodrigue?
Oui, bien entendu. Quelques-unes.
Combien.
Ah, je ne sais pas. Je ne…
Comptez.
Ils se taisent. Rodrigue marmonne des noms à voix basse, et compte sur ses doigts. Il garde une bonne distance, son œil ne perd pas de vue le canon du révolver, mais la peur semble s’être estompée.
À ce jour, une histoire sérieuse, douze passionnantes, et cinq ou six sans intérêt.
Comment pouvez-vous!
De nos jours vous savez…
Vous aimez surtout les blondes? Ou les brunes?
J’ai pas d’a priori. Pas sur la couleur des cheveux, je veux dire. Par contre, j’aime pas trop les nanas qui ont de l’embonpoint. Je trouve ça disgracieux, ça manque de classe. C’est comme le chocolat. Un carré, c’est exquis, un kilo, c’est écoeurant. Trop de corps, ça envahit l’espace, on s’y perd. Par contre, pour une nuit, ça peut être amusant, quand on a envie d’une petite branlette espagnole.
Vous êtes ahurissant, Rodrigue. Et des… des… des rousses, vous en avez connu? Racontez!
Ah! Seriez-vous un brin pervers, Jean-Paul? Oh il n’y a pas de mal, nous le sommes tous à notre manière, nous sommes des hommes. Eh bien, je l’ai connue il y a un mois. Je dois la revoir demain.
Comment est-ce avec elle? A-t-elle de gros seins?
Ses seins? Deux pommes. Pour le reste, les bras, les cuisses, le cul, c’est mignon, mais peut-être un peu maigre. Par contre, elle compense, la salope, par une agilité rare. Doit être ballerine, gymnaste, ou je ne sais quoi. Son énergie! Un feu qui crépite dans tous les sens, un incendie je vous dis! Avec elle, c’est comme si je baisais cinq femmes à la fois!
Vous l’aimez?
Oh, ça. Vous rigolez? Non? Pour ce qui ressemble à l’amour, j’ai une amie. Nous sommes liés depuis dix ans. C’est comme si elle vivait avec mon âme, et moi avec la sienne. Nous faisons l’amour deux fois par année, parfois moins. Nous serons encore liés à soixante ans.
La rousse, comment dites-vous, la… salope, c’est une histoire sérieuse, passionnante ou sans intérêt?
Passionnante à court terme, sans intérêt à moyen terme. Je m’amuse, mais en silence. Avec elle c’est, salut, il fait beau, on ferme la porte, on baise, et au revoir, tiens, des nuages, et c’est tout. Elle refuse de sortir en boîte, d’aller chez les copains, impossible même de faire une promenade ou de dîner au resto. Imaginez la lourdingue! C’est une femme mariée, j’en suis persuadé, elle en a tous les symptômes.
Rodrigue, sortons, voulez-vous? J’ai besoin d’air.
D’accord. Mais rangez donc votre machin, là.
Ils marchent jusque sur la berge. Jean-Paul, raide, tient toujours le révolver braqué sur Rodrigue.
Placez-vous là, Rodrigue.
Allez, Jean-Paul! Nous avons parlé de femmes ensemble, comme de vieux copains!
Nous avons parlé de ma femme.
Et des miennes aussi! Sans blague, je…
Vous avez parlé de ma femme, Rodrigue.
Jean-Paul brandit son arme, mais son bras tremblote. Il avance, entre les racines, vers Rodrigue.
Ma femme. Vous savez, jeune homme, la salope, la lourdingue. Julia.
Zut.
Un écureuil file derrière Jean-Paul dans un bruissement de feuilles. Rodrigue réagit vite. Il ouvre de grands yeux effrayés, Jean-Paul se retourne et Rodrigue lui décoche une puissante savate au poignet. Le révolver vole à trois mètres d’eux, et Jean-Paul, sans souplesse, se tient les reins. Il comprend qu’il est perdu.
Espérez Jean-Paul, espérez! Mais pas trop longtemps, je ne compte pas m’attarder ici. Mais je ne vous tuerai pas, vous irez en prison mon coco! Avancez vers la voiture!
Jean-Paul se déplace difficilement. Il traîne son long corps qui grince de partout, prêt à se casser.
Ils ne vous croiront pas. Un vieil homme respectable, voilà ce que je suis. À 75 ans, ils ne me…
Ta gueule!
Le vieillard extirpe un stylo de sa poche, le plante dans le bras de Rodrigue, qui appuie sur la gâchette. Une balle vient se loger dans l’épaule droite du vieillard. Rodrigue saigne à peine.
Prends ça! Salaud!
Rodrigue tire une seconde fois. La balle se perd dans la forêt, derrière. Il s’approche, vise, et tire à nouveau. Il atteint la jambe gauche. Jean-Paul s’écroule dans un craquement sec, silencieusement. Il ferme les yeux. Rodrigue lui plaque le canon sur la tempe. Il appuie deux fois sur la gâchette.
Salaud! Ordure! Je vais la baiser ta salope! Demain, je vais la baiser! Et elle ne sentira plus le vieux décati.
Rodrigue jette la veste sur le cadavre, qu’il balance dans la rivière. De retour chez lui, il vomit longuement, et s’écroule dans un fauteuil, s’y endort. À son réveil, il cherche son téléphone, se rappelle. Saute sur le clavier de son portable,
Salut Julia, Je serai là comme convenu, Rodrigue.
Michel Michel est l’auteur de Dila
