Le lecteur de Zola

Éréthisme, asthénie, déstabilisation, Gaston étudie jusqu’à très tard dans la nuit pendant plusieurs jours de suite. Le 12 novembre 1984, il doit subir un important test en médecine.

Le 11 novembre 1984 à vingt-trois heures douze, en revenant des toilettes, il s’arrête devant le fauteuil où Marie-Claude dessine des visages de clowns. Il la demande en mariage. L’un des clowns s’appelle Bougie, l’autre, Accent Grave.

Marie-Claude n’entend pas ou ne prêtait pas attention à ce que disait Gaston ou la musique de Cabrel jouait trop fort dans ses oreilles. Ces deux-là vivent ensemble depuis trois ans, mais se parlent peu.

Gaston hésite, mais n’insiste pas. Il se rend directement à la table de la salle à manger, où sont disposés en éventail ses bouquins, notes, collations. Il s’assied, mais se relève aussitôt, dans un profond soupir.

De retour au salon, Gaston touche l’épaule de Marie-Claude, qui lui sourit sans le regarder. On voit dans ses yeux que son esprit danse avec les clowns. Elle retire ses écouteurs, se masse la nuque.

Gaston la redemande en mariage. Elle lui demande l’heure qu’il est, s’étonne qu’il soit si tard, réalise qu’elle aurait dû faire sa toilette depuis au moins quarante-cinq minutes.

Gaston réitère sa redemande. Marie-Claude lui suggère de terminer sa révision pour son test du lendemain, propose d’aborder cette question samedi prochain, lorsqu’ils seront tous deux frais et dynamiques. Il considère un moment sa paperasse sur la table, dans l’autre pièce, et acquiesce.

Samedi, dans l’après-midi Marie-Claude se rend à un spectacle de clowns avec une amie de l’université. Gaston visite les concessionnaires d’automobiles à la recherche d’une berline grise avec moins de cinquante mille kilomètres au compteur si possible. Le soir, il reste un peu tard chez les copains, qui avaient acheté un peu trop de bière. En rentrant, Marie-Claude dort.

Dimanche, comme c’était prévu depuis longtemps, Marie-Claude travaille à l’hôpital où elle amuse les enfants. Elle passe ensuite la soirée au cinéma pour cette présentation spéciale qu’ils annoncent depuis deux semaines.

Lundi matin, ils conviennent de reporter au samedi suivant la question du mariage.

Samedi, au petit-déjeuner, Gaston ramène donc l’affaire sur la table, entre ses notes de cours et les tartines à la confiture de cerises noires. Marie-Claude retire ses charmantes lunettes rondes, un peu grandes, mais rouges. Il promet de s’occuper de tout, réservation de la salle et du maire, ou de la mairesse, selon le résultat des prochaines élections municipales, de tout, elle n’a à s’inquiéter de rien. Elle ne s’inquiète pas, et ils conviennent, fort aimablement, de se marier.

Ils se fiancent dès le mois suivant, un soir où il revenait de chez ses copains, et elle du cinéma. Une brève recherche lui permet de dénicher une demi-bouteille de vin rouge rangée derrière les pots de pâtes alimentaires. Pour arroser l’événement.

Deux ans, cinq mois et dix-neuf jours plus tard, ils se lèvent, prêts à se marier. Quatre-vingt-trois pour cent des invités ont confirmé leur présence, le photographe sera là dès neuf heures, la mairesse, c’est finalement Madame Levasseur qui a remporté les élections, les attendra pour sceller leurs voeux à onze heures quinze, le traiteur est déjà à pied d’oeuvre, la décoration de la salle de noces est complétée, ne reste plus qu’à enfiler robe et smoking.

Le photographe répète à Marie-Claude de sourire. C’est tout elle, il lui arrive si souvent d’oublier, de penser à autre chose.

À dix heures quarante-cinq, toute la noce, cent deux invités, converge vers l’hôtel de ville. Sur un banc dans le petit parc que le maire précédent avait fait installer devant l’immeuble, un inconnu lit Le docteur Pascal. La petite foule bruyante le distrait quelques secondes de sa lecture. Poli, il incline la tête, sourit au marié, à la mariée.

À onze heures quinze précises, la mairesse entame la procédure officielle du mariage. À onze heures vingt-deux, Gaston dit oui. Quelques secondes plus tard, la mairesse doit répéter deux fois sa question. L’esprit de Marie-Claude s’est momentanément éclipsé. Elle s’excuse, demande qu’on lui accorde quelques minutes, quelques toutes petites minutes.

Elle se fraie un passage parmi la foule debout, sort de la salle en courant. Femme de parole, elle revient quelques toutes petites minutes plus tard, accompagnée du lecteur de Zola, qu’elle tire par la main.

Gaston balbutie d’incompréhensibles onomatopées, le visage cramoisi, la jambe tremblante.

Marie-Claude demande à Gaston de s’écarter, mais pas beaucoup, juste un tout petit peu. Elle plante le liseur devant elle, prie la mairesse de lui pardonner sa méprise, et lui indique qu’elle mariera le lecteur de Zola.

La mairesse complète la procédure officielle, et les jeunes mariés quittent l’hôtel de ville avec qui voudra bien les suivre.

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