J’avais terriblement envie de t’embrasser

1991

Je rentre au petit matin. Vernissage dans le Mile-End, soirée au Hasard, angle Ontario et Saint-Hubert, retour chez moi, sur Chambord vers trois heures trente, seul. J’ai beaucoup parlé, dansé, fumé. Vendredi dernier j’ai conclu la nuit chez Claudie, mais elle n’était pas là cette semaine. Partie pour de bon aux États-Unis avec son frère musicien, m’a confié son amie. Elle n’aimait pas ma voiture, une vieille Chevrolet un peu carrée, un peu lourde. J’aurais aimé lui souhaiter bon voyage. Claudie, c’est une fille sympa, intelligente, beaucoup plus branchée que moi. Elle m’a prédit une relation passionnée, dévorante, une sorte d’amour sans les promesses, les électroménagers, les poussettes remplies à craquer.

Depuis une semaine, je me l’avoue humblement, j’épie la flamme dans chaque regard qui me croise, dans chaque femme qui m’approche. Tout cela bien en vain, évidemment.

À la fermeture du Hasard, ce soir-là, il y avait cette femme, pas très grande, pas très souriante et même un peu chiante, à qui j’ai offert de la reconduire. Elle m’a demandé si j’avais lu Daniel Pennac, j’ai dit oui, elle est montée dans ma bagnole et m’a parlé de Rigaud, du ski, du Collège Bourget et de Gildor Roy. Pourquoi pas. Je n’avais jamais mis les pieds à Rigaud, quand je partais à vélo, je tournais toujours à Sainte-Anne-de-Bellevue. Avant de descendre, elle m’a donné une cassette d’Enya.

Cette femme de Rigaud, j’ai cru que c’était elle, la prédiction de Claudie. À force de ne pas sourire, elle dégageait une hardiesse qui m’envoûtait. Peut-être aussi qu’à cette heure-là, avec la fatigue et mes dispositions, j’étais prêt à me laisser envoûter par un fantôme. Quand elle est descendue à la hauteur du Centre Champagnat sur Saint-Hubert, j’ai su que cette inconnue le demeurerait. Je lui ai écrit mes nom et numéro de téléphone sur la cheville, elle s’est inventé un prénom, disons que je m’appelle Albertine, qui lui est sans doute venu à cause de ses lectures du moment.

Elle est descendue, je suis parti, me voilà chez moi. Un verre d’eau, je me brosse les dents, je lis quelques pages, j’écoute un message sur mon vieux répondeur. Juste avant de descendre de ta voiture, j’avais terriblement envie de t’embrasser.

Ah la maringouine! Moi aussi! Bien entendu, moi aussi! La rappeler, tout de suite, la réveiller! Vérification du numéro du dernier appel. Inconnu. Oh la coquine! À quoi joues-tu? Le soleil se lève et j’ai du mal à m’endormir. 

1992

Six mois! Je la cherche depuis six mois! J’ai passé des heures au Hasard, de l’ouverture à la fermeture, j’ai parcouru à pied tout le quartier où elle est descendue, j’ai même payé un artiste pour me dessiner un portrait-robot de mon Albertine, et j’en ai fait des affiches que j’ai distribuées dans tous les bureaux de poste, toutes les succursales de toutes les banques, tous les bars, toutes les bibliothèques, et j’en j’ai même collés aux poteaux autour du Hasard et du Centre Champagnat. Je ne l’ai pas encore retrouvée.

C’est excessif. Je ne sais même pas si j’aimerais l’aimer.

1995

Je suis fatigué. Désespéré. Les aventures de deux semaines, trois semaines, m’éreintent, m’assèchent.

Je croyais découvrir son identité dans un journal des finissants au Collège Bourget. Rien de ce côté. Comme si elle m’avait menti là-dessus aussi. Ou peut-être a-t-elle tellement changé qu’elle est méconnaissable.

J’ai passé trois jours trois nuits dans ma voiture, à l’endroit exact où elle est descendue.

J’ai frappé à toutes les portes de la rue Saint-Hubert, et des rues avoisinantes.

2001

Je me suis essayé au mariage. Cela a duré trois années. Trois longues années à dépérir. Pauvre femme. J’ai honte de lui avoir tant menti.

Chaque mois, je publie des annonces en ligne, j’y distribue la photo-robot d’Albertine. J’ai reçu des milliers de réponses, farfelues, intéressées, erronées. Des femmes qui cherchent un compagnon, des gens qui croient l’avoir vue à Québec, à New York, à Marseille, à Caracas. J’ai passé un temps fou à étudier chaque réponse, à espérer.

Le Hasard a fermé ses portes depuis longtemps.

2017

Mon blogue Albertine n’attire plus que des lectrices de Marcel Proust. Qui m’insultent. Qui m’accusent de les avoir appâtées avec mes futilités, simplement pour obtenir une audience, pour devenir un influenceur.

Un employé d’une compagnie de téléphone a laissé un message. Bref. Il assure l’avoir connue vers 2011. Elle portait trop de tristesse en elle, il est parti. Il croit qu’elle vit dans une villa de Mont-Royal. Il ne l’a connue que sous ce prénom, Clémentine. Il s’est vite lassé, il n’a jamais cherché à la revoir.

2021

Une vie de vieux garçon. Je suis presque riche, et quand je rôde dans Mont-Royal avec ma Tesla, les gens me regardent comme un des leurs, ils n’appellent pas les flics même si j’ai parfois des allures de rastaquouère.

Si je me fie à ce que je suis devenu, elle est probablement vraiment laide aujourd’hui. Viendrait-elle à moi, après toute cette vie, que je m’enfuirais peut-être comme un damné.

Parfois la nuit, quand j’ai trop lu, trop bu, je réécoute la cassette du répondeur, que j’ai conservée, copiée, numérisée, cadenassée. J’avais terriblement envie de t’embrasser.

Et je pleure. J’ignore si c’est le chagrin, l’amertume, la honte, ou un misérable apitoiement sur ma destinée. Parfois je maudis Claudia, mais c’est ma crédulité que je devrais maudire.

Je suis revenu angle Saint-Hubert et Ontario. La bâtisse qui abritait le Hasard a été rasée, je ne sais quand. On n’y trouve plus que d’ignobles blocs de béton, cinq énormes pots de ciment où vivotent des mauvaises herbes. Avec le temps, c’est bien de ça que j’ai l’air. Ravagé. Malsain.

Alors maintenant que je suis à la retraite, il est temps de passer à autre chose. Albertine! Vraiment? Ça ne vaut pas la peine d’en faire tout un roman! Je n’y accorderai pas une minute de plus, ah non! Tout de même!

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Déboires

J’attends Antonio qui doit m’apporter la fortune. Je n’ai pas le sou, cela va de soi, mais dans quelques minutes je serai riche, plus riche que je n’ai jamais espéré l’être. Cela m’est tombé dessus, c’est le cas de le dire, arbitrairement. Un plaisant hasard m’a planté directement dans la trajectoire de ce désaxé qui a déterminé qu’il me devait la vie, la liberté et la quiétude. J’étais assis, plus assis que jamais à cette table en terrasse, je lisais Alexandre Dumas en écoutant les Dead Kennedys, je buvais du café, du vin, du lait, je regardais les femmes, je regardais les hommes, je me regardais bien seul, cela va de soi, depuis l’évaporation de Maïa, et je buvais encore un peu plus de café, de vin et de lait. Sans me demander la permission, cet homme s’assoit à ma table, face à moi, et sans se présenter se met à me raconter la vie de Charles Bukowski, je commande deux doubles Old Grand-Dad, il sort un bloc-notes de sa poche, lit une phrase transcrite à la main, une citation de son Bukowski je présume, ça parle de fric, il me montre son sac, un énorme sac de sport qu’il a laissé à quelques mètres de nous, près de la porte, m’assure qu’il est rempli de billets de cent, je lui demande de payer la prochaine tournée, il accepte, mais des flics nous interrompent, dévisagent mon compagnon d’un mauvais oeil, exigent des papiers qu’il n’a pas, je réagis, je crains de perdre une si charmante fréquentation, je lui invente une identité, c’est le Comte de Monte-Cristo, pas original, je me mords les lèvres, mais les flics ne tiquent pas, je rajoute que nous sommes tous deux professeurs de Littérature Angeline à l’Université, là tout à côté, les invite à appeler, à vérifier, ils s’excusent, cherchent un des trois voleurs de la banque du bout de la rue, s’empressent de disparaître, de poursuivre leurs recherches. Mon compagnon me demande mon numéro de téléphone et disparaît à son tour. Je l’ai bien cru évaporé pour de bon, mais une semaine plus tard, coup de fil, grands remerciements, monumentale reconnaissance, m’avoue s’être enlisé dans une réflexion perforante, la morale lui tord le bras, il doit me verser la moitié de son pactole, deux millions trois cent quarante-deux mille dollars, merci merci c’est trop, il insiste, alors c’est bon, viendra chez moi, quelques secondes avant de quitter le pays à jamais, fini enfin par se présenter, Antonio, et il rajoute, Comte de Monte-Cristo. C’est aujourd’hui qu’il viendra. Je serai riche, enfin riche. Tant mieux. Le téléphone sonne. Pourquoi ai-je encore un téléphone? À part les télémarketeurs, je n’ai reçu qu’un seul coup de fil en six mois, trois jours et cinq heures, Antonio. Aurait-il revu son projet de m’enrichir, ou peut-être a-t-il réduit l’importance de cet enrichissement. La moitié serait encore excellente, même le tiers, même un dixième et même un dixième d’un dixième, même quelques dollars pour un café, un livre. Répondre. Maïa. Sa voix me taraude. J’ai de la cervelle qui me coule par les oreilles, du sang qui me pisse du nez, je me vidange, cela va de soi. Maïa! Maïa! Blondes bouclettes, horribles lunettes, nez en pied de marmite, Maïa tu me tue! Oui je serai là! Oui je t’apporterai toute l’œuvre de Bretch! Oui! Oui! Oui! Je démarre! Je sprinte! J’arrive! Maïa! Mais qu’est-ce que cet étudiant en médecine fait encore chez toi? Congédie-le! Électrocute-le! Elle m’installe au salon, m’y oublie, j’y tremble. Soyons braves. Où est-elle, où sont-ils. Elle prépare du café, il sort des croissants du four. Je frissonne et aussitôt, panne d’électricité. Obscurité. Obscurité absolue. Elle râle, il grogne, je recule d’un pas. S’il me défenestrait! Sa voix monte de partout à la fois, il me crie de sauter sur Maïa, elle se tait, je me tasse. À tâtons, elle me reconduit à la porte, me remercie pour les livres, des livres qu’elle ne me rendra jamais puisque je ne la reverrai pas, tout dans cette noirceur me le chuchote en ricanant. Je reviens à moi. La brise me ressuscite, et je m’élance. Antonio! Je cours, je fonce, mais le souffle me manque, le cœur m’abandonne. Il est trop tard pour les millions. Un ou deux millions, ç’aurait été bien. Mais tant pis. Je m’achète une bouteille d’Old Grand-Dad, à la santé d’Antonio.

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Puisque ça ne mord pas

Deux inconnus pêchent l’achigan, debout sur un quai public. Pas un poisson n’a mordu aux appâts. L’un utilise des lombrics, l’autre une cuillère daredavil. Pour passer le temps, les inconnus finissent par se parler.

INCONNU 1: Fait peut-être trop chaud.

INCONNU 2: Ouais.

INCONNU 1: Pourtant, fait pas vraiment chaud.

INCONNU 2: Ouais.

INCONNU 1: Peut-être la lune.

INCONNU 2: La lune, ouais. Peut-être la lune.

L’inconnu 1 tend une canette de bière à l’inconnu 2, et on sent vibrer, au bout du quai, les germes d’une amitié que le dédain ichtyen nourrit. On échange quelques rires, quelques appâts, quelques secrets de pêcheurs pas trop secrets parce qu’on ne se connaît pas encore tant que ça et qu’il faut bien garder des secrets vraiment secrets pour plus tard lorsqu’on se rappellera cette première fois.

L’INCONNU 2: T’as une autre bière?

L’INCONNU 1: Ben oui. Tiens.

L’INCONNU 2: Merci.

Chacun relance sa ligne à l’eau, varie les techniques pour ramener l’appât. Lentement. Lentement, arrêt, lentement. Lentement, rapidement. Et une infinité de variantes accompagnées d’un mouvement de la canne de haut en bas, pour imprimer au mouvement de l’appât une similitude avec un petit poisson blessé, sur lequel les achigans voraces se précipitent, lorsqu’ils sont affamés. Peut-être plus tard dans la journée, ils verront bien s’ils persistent, peut-être plus tôt, mais pour ça il faudra revenir demain messieurs.

L’INCONNU 1: Heureusement qu’il y a la bière.

L’INCONNU 2: Ouais.

L’INCONNU 1: C’est un couteau à fileter, dans ton étui?

L’INCONNU 2: Ouais.

L’INCONNU 1: C’est un bâton pour assommer les poissons, le truc noir à ta ceinture?

L’INCONNU 2: Non.

Les yeux au large, buvant par petites gorgées rapides la bière qui se réchauffe, ils scrutent la surface de l’eau, le plus loin qu’il leur est possible. Mais rien ne saute, rien ne remue, à croire que toute la vie aquatique paresse aujourd’hui. Peut-être y a-t-il une grande réunion sous-marine à l’autre bout du lac, un concile quinquennal auquel tous se font un devoir sacré d’assister.

L’INCONNU 1: Si c’est pas pour assommer les poissons, à quoi ça sert, ton bâton?

L’INCONNU 2: Ouais.

L’INCONNU 1: Ouais? C’est pas une réponse.

L’INCONNU 2: Ouais.

L’inconnu 1 tire deux canettes fraîches de la glacière. À ce rythme, à force de boire en duo, la glacière se vide quatre fois plus vite. C’est mathématique. Boire avec un ami encourage une descente deux fois plus rapide, et ça fait deux bières à chaque coup et deux multiplié par deux donne quatre. Sans poisson gigotant au bout de leurs lignes, les inconnus se permettent de hausser la voix, glissant peu à peu dans un état proche de l’abandon de la pêche, du moins pour aujourd’hui.

L’INCONNU 2: T’as une autre bière?

L’INCONNU 1: Tu ne m’as toujours pas dit à quoi il servait ton bâton noir? S’il ne sert pas à assommer les poissons, alors pourquoi l’apporter à la pêche?

L’INCONNU 2: Et cette bière?

L’INCONNU 1: Et ce bâton?

L’INCONNU 2: C’est une matraque. Je m’en sers pour défendre la liberté de parole. Et cette bière?

L’INCONNU 1: Voilà. C’est la dernière… Moi aussi, je suis pour la liberté de parole.

L’INCONNU 2: T’es un rigolo toi. J’suis Officier de l’Escouade Anti-Parlote. Nous matraquons tous ceux qui utilisent leurs cordes vocales à mauvais escient. La liberté de parole, c’est l’anarchie. Interdit. Nous la défendons.

L’INCONNU 1: Qui trace la ligne entre paroles permises et paroles interdites? Je… 

L’INCONNU 2: Sédition!

L’INCONNU 1: Mais qu’est-ce que tu fais!

L’INCONNU 2: Douter de l’ordre est la pire des mutineries!

L’inconnu 2 frappe à grands coups de matraque l’inconnu 1, qui gémit sur le bois chaud du quai. Il en faut des coups, il en faut beaucoup pour venir à bout du récalcitrant qui proteste, contredit, supplie. Évidemment, il finit par s’évanouir, la tête dans son coffre débordant d’appâts et d’hameçons. Et puisque ça ne mord pas, de toute façon, l’inconnu 2 range son équipement, vide sa canette et s’en va.

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La macédoine

Le jeune Autain zigzague dans son Hummer, grimpe la chaîne du trottoir, défonce la petite clôture et traverse d’est en ouest tout le sud des jardins communautaires. Il a bu, il a fait la fête, il rentre chez papa. C’est la trente-deuxième fois en trente-deux semaines qu’Autain défonce la clôture et s’aventure dans les sillons. Tomates projetées à la ronde, concombres réduits en purée, carottes enfoncées dans la terre, l’hécatombe se répète hebdomadairement.

Devant ce désastre rassembleur, les jardiniers font connaissance les uns avec les autres, se parlent, s’organisent, s’invitent mutuellement à une réunion. Excédés par les frasques du profanateur, les braves dénoncent et condamnent. Le ton monte, la colère gronde, les poings se lèvent, l’unanimité du cri fait trembler les fenêtres. Le plus grand d’entre eux, le plus fort et le plus baryton, grimpe sur une chaise, entame un chant révolutionnaire et lance un appel aux binettes.

LEBLANC: Camarade sarcleurs, nous sommes nombreux, la force de notre nouvelle troupe saura vaincre le perfide qui nous provoque!

La solide Lebrun joint sa voix à la sienne, encourage les autres à lever le poing.

LEBRUN: Solidarité! 

LENOIR: So! So! So!

LEBON: Solidarité!

LEBOEUF: Nous vaincrons! Nous ne serons pas les damnés de la terre!

Le frêle Lefort se faufile, lève la main, tente d’attirer l’attention, mais dans la ferveur révolutionnaire, personne ne le remarque.

LEBOEUF: Nous vaincrons!

LEBLANC: Camarades!

LEBON: Solidarité!

Après s’être époumonés, les braves ont besoin d’une pause et surtout, d’un plan. Comment renverser l’ennemi?

LEFORT: Justement, je me demandais, qui ira? Leblanc, tu m’as l’air le plus fort, tu iras, n’est-ce pas?

Le visage dur, le regard au loin, très très loin, Leblanc frappe la table du poing.

LEBLANC: Je marcherai au premier des rangs! Celui des généraux!

Les autres lèvent le poing, approuvent par des hourras.

LEFORT: Tu iras chez cet Autain?

Leblanc se recueille, et le visage toujours aussi dur, déterminé, il trace un grand demi-cercle avec son bras.

LEBLANC: Partout où il faudra aller, ma volonté ira. Bien sûr, comme chacun le saura, je ne peux pas me rendre physiquement chez Autain. Son père, chef de la Compagnie C, est intimement lié au Président, aux ministres et à tout le sinistre appareil d’État, et comme je suis fonctionnaire, quoique révolutionnaire, si j’y allais matériellement j’y perdrais mes émoluments, mes vacances et ma pension. Honte à l’oppresseur étatique qui nous musèle! Qu’à cela ne tienne, je serai là pour établir le plus solide des plans d’attaque!

La courte Lebon opine du chef, les yeux inondés d’une reconnaissance infinie.

LEBON: Moi aussi, moi aussi je suis fonctionnaire. Solidarité!

Les autres se considèrent les uns les autres, incertains devant la longue marche qui s’ouvre, de leur jardin à la maison des Autain. La solide Lebrun se lève, fière.

LEBRUN: Solidarité! Vous me connaissez, vous devriez, je suis journaliste. Je dois maintenir une objectivité irréprochable en toutes circonstances. Exigence professionnelle. Pas question de prendre position publiquement. Je peux bien parler ici avec vous, dans la privauté de notre ligue, mais impossible que je me montre là-bas. D’autant plus que pour monter chez les Autain, c’est un sentier lumineux tout le long. Toute la ville me reconnaîtrait, je serais perdue. Mais je vous assure, j’épaulerai Leblanc et je prêterai ma plume pour écrire les tracts. Solidarité!

LEFORT: Ça ne va pas fort, votre révolution. Et vous autres?

Leboeuf et Lenoir, qui se tenaient cois, s’ébrouent sur leurs chaises, comme si on venait de les réveiller. Chacun, vraiment poli, très poli, laisse la parole à l’autre, et ces tergiversations durent tant qu’ils en oublient la question.

LEFORT: Lenoir, toi, tu n’es ni fonctionnaire ni journaliste? Tu iras?

Lenoir se trouve un sourire, qu’il plaque sur un visage crispé.

LENOIR: Apprenez que j’ai mon père à la maison. Je veille sur lui… Il peut avoir… Parfois il a besoin de moi, à n’importe quel moment… Il faut que je… Tiens, justement, c’est lui qui m’envoie un message… Faut que j’y aille, il ne se sent pas bien… Solida… Solidarité… Oui!

Lenoir sort précipitamment, l’œil sur son téléphone.

LEFORT: Leboeuf?

Celui-là n’est pas bête, il a bien vu que son tour viendrait. On devine aux plis de son front qu’il a beaucoup réfléchi.

LEBOEUF: Je suis étonné que vous me posiez la question. Je croyais que tout le monde était au courant! Non? Eh bien, je suis cadre à la Compagnie C. Je ne peux tout de même pas me pointer chez mon patron, pour une histoire de macédoine!

Tous, sauf Lefort, approuvent du nez. Leblanc reprend un de ses chants révolutionnaires, les autres entonnent les couplets en chœur. On sent la camaraderie s’installer entre ces presque étrangers. Après quelques minutes, tout de même, cette nouvelle euphorie s’attiédit, et les révolutionnaires, Leblanc Lebon Lebrun Lenoir Leboeuf, se tournent vers Lefort, tout petit sur sa chaise, plus chétif que jamais.

LEBLANC-LEBON-LEBRUN-LENOIR-LEBOEUF: Toi, Lefort, tu iras?

Lefort rassemble ses effets personnels, se dirige vers la porte.

LEFORT: Moi? Je ne suis pas jardinier. Je passais par là, vous m’avez invité.

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L’anniversaire des amies

JÉLIQUE: Aujourd’hui, j’ai autant d’années que de chromosomes.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai bâti des cathédrales dans les bois, près de l’étang. Avec mon chien.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai décroché des médailles d’or aux Olympiques pour le lancer de la pizza.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai vu la mer du nord, la mer du sud, la mer de l’ouest, la mer de l’est. 

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Mais comme je n’avais pas de maillot, je ne me suis pas baignée.

LÈNE: Moi non plus, ah ça, non!

JÉLIQUE: Je n’avais pas de serviette non plus, d’ailleurs, et mon père me narguait sur sa planche à voile, de plus en plus loin, alors pas question d’intégrer la déraison.

LÈNE: Non, pas question! Ah ça, non!

JÉLIQUE: J’ai répandu sur mon chemin des mots et du bruit.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai embrassé des pays, j’ai libéré des peuples, j’ai marché avec des hordes de barbares, j’ai eu quinze enfants, et j’ai bu un peu de vin.

LÈNE: Quelle vie, quand même!

JÉLIQUE: Aujourd’hui, je célèbre.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Je suis fière de mes années. Elles me sont chaudes.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Et demain, je dormirai.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Puis je disparaîtrai.

LÈNE: Adieu. Moi je reste.

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Adieu la mer

Au Bureau des comptes colossaux, le BCC, l’avancement est rare, la compétition féroce, le stress aigu. Dubochet bossait depuis onze ans et neuf mois. Dossier impeccable. Pas un seul congé de maladie, pas une erreur, pas une plainte. Seule ombre au tableau, toute petite, qu’on ne rappelle que par souci de véracité: il y a cinq ans, il est entré sept minutes en retard, parce qu’on lui avait volé sa voiture. Le premier janvier, Dubochet a déterminé qu’il méritait le prochain avancement annoncé par la direction.

Sauf que Dubochet avait un concurrent. Dubedout estimait, lui aussi, mériter l’avancement. Dossier impeccable. Pas un seul congé de maladie, pas une erreur, pas une plainte. Pas même d’ombre au tableau. Mais il bossait chez BCC depuis seulement onze ans et deux mois. Sept de moins que Dubochet.

Si l’un priait pour que ses sept minutes soient oubliées, l’autre priait pour que ses sept mois le soient.

Face à l’incertitude, égorgé par l’angoisse, Dubochet élabore mille stratégies pour mener une bataille victorieuse contre son concurrent Dubedout. Pendant des jours et des semaines, il échafaude des plans complexes, qui tous finissent par se heurter à un mur inébranlable: la possibilité de provoquer le dépôt d’une plainte contre lui.

Un mercredi matin à huit heures quarante-trois, l’inspiration le chatouille. Il a trouvé! La première tâche d’un conquérant n’est-elle pas de connaître son ennemi? La plupart des communications entre la direction et les employés se font par courriel, mais pour les sujets délicats, ou importants, le papier demeure encore le principal messager. Dubochet, solennel, détermine qu’il subtilisera les lettres officielles de la BCC adressées à Dubedout, déposées dans son casier tous les matins. Il ne les volera pas, il en retardera simplement la livraison de vingt-quatre heures, le temps de les lire, le soir venu, après avoir lu les siennes.

Après quelques semaines, Dubochet sait ainsi que Dubedout a déposé, tout comme lui-même, sa candidature pour obtenir l’avancement prévu. Il apprend aussi que Dubedout s’est inscrit à une formation en traitement des comptes colossaux catégorie quatre, qu’il accepte de reporter ses vacances, à la demande de la direction, qu’il complétera les tâches d’un collègue absent pour cause d’infarctus. Tout cela inquiète vivement Dubochet.

Un mardi soir de mai, il s’installe dans son fauteuil préféré, près de la fenêtre, et lit son courrier de la BCC. Fracas et ravages! La direction lui apprend que le choix du candidat fut un très long, très profondément laborieux, très douloureusement respectueux exercice, et que malgré ses faits d’armes remarquables, sa candidature n’a pas été retenue. Éperdu, il bondit sur ses pieds, il chancelle, il s’évanouit.

Il ne se réveille que le lendemain matin. Déjà en retard de cinquante-trois minutes. Sans prendre la peine de se doucher, et il aurait dû, car il ne sentait pas bon, il fonce à la BCC, se précipite à son poste de travail, et entame de déchirer tous les dossiers en éventail devant lui. Au rythme qu’il progresse, Dubochet pourrait bien déchiqueter toute la BCC. Heureusement pour la direction, les clients et les actionnaires, deux commissionnaires arrivent au pas de course, le soulèvent de sa chaise, l’expulsent manu militari.

Cul sur le trottoir, il pleure son dépit, aveugle aux regards réprobateurs de ses semblables, quand des derniers étages de l’immeuble de la BCC est lancé un petit bout de papier rose. Le papier virevolte, effectue plus d’une cabriole avant d’atterrir directement sur le nez humide de Dubochet. Sans même le retirer de sa protubérance, il parvient à lire le seul mot inscrit bleu sur rose, INGRAT.

Sans travail pour cause de déchirure, Dubochet erre tout le jour dans les rues avoisinantes, incapable de reprendre sagement sa voiture, de rentrer chez lui. Même s’il avance au hasard, prenant à droite, à gauche, sans se soucier du sens, il se retrouve continuellement devant la BCC.

Sans surprise, à la fin de la journée de travail il réapparaît, fantôme d’une autre époque, devant la BCC. Les employés sortent, les uns derrière les autres, dans l’ordre alphabétique, comme d’habitude. Bergougnoux, Chériout, Dubedout. Dubedout! La vue du rival éblouit Dubochet, qui s’expulse de sa torpeur et explose devant les employés engourdis.

Dubochet sonne la charge! Il galope jusqu’à Dubedout, et sans crier gare, mène un premier assaut. D’un coup de tête dans le ventre, il renverse son ennemi, qui s’écroule mollement. Dubochet rassemble ses troupes, et attaque par le flanc droit, brise des côtes, perce le foie, ouvre des plaies qui saignent sur le ciment. Sans laisser de répit au Dubedout croulant, il frappe par le flanc gauche, fracasse la mâchoire, perfore un poumon, harponne le cœur.

Éreinté par la bataille, Dubochet s’empare d’un trombone qui traînait au fond de sa poche, et plante la note bleue sur papier rose dans un des yeux du nouveau mort. INGRAT

Au poste de police, après avoir recouvré ses forces, Dubochet avoue tout, sereinement. Il sortira dans vingt-cinq ans, donc à cinquante-deux ans calcule-t-il, se fera chômeur sur le bord de la mer, épousera une tortue, ou un marsouin.

L’inspecteur Dufourcet, qui a fouillé l’appartement de Dubochet, grimace. Il sort de son dossier une lettre, lui demande s’il s’agit bien de la lettre qui a tout déclenché. Sans hésiter, Dubochet confirme. Dufourcet l’invite à bien lire le nom du destinataire. Dubochet, digne et triomphant, se penche et lit. Monsieur Dubedout, peut-il déchiffrer, à travers les torrents qui jaillissent du fond de son âme.

En plus de l’accusation d’homicide volontaire avec facteurs aggravants, qui lui permettait une libération conditionnelle au bout de vingt-cinq années de travaux forcés, Dufourcet lui annonce qu’il sera aussi inculpé pour le vol d’une lettre. Il risque maintenant la perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. Adieu la mer. Adieu la tortue. Adieu le marsouin.

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Otis Batiscan

Jacqueline Jacquet s’appelait en réalité Jacqueline Jacques-Jacquet. C’est le nom inscrit dans le registre de l’état civil. Sa mère était une Jacques, son père un Jacquet. Manque d’imagination ou fierté démesurée, le choix du prénom de leur fille fait jaser, rire et pleurer depuis vingt-deux ans. En vérité, seule Jacqueline pleure. Tous les autres jasent et rient, souvent sous son nez.

Contre l’avis de ses parents, Jacqueline avait décidé de s’adresser à la bureaucratie pour changer son patronyme disgracieux. Mais face à la colère de son père et au dépit de sa mère, Jacqueline a plutôt décrété qu’elle changerait tout, patronyme et prénom.

Mais que choisir?

Opter pour un nom au hasard serait trop facile, et emprunter celui de son écrivaine préférée, trop banal. Pendant des semaines, elle a donc cherché la formule à utiliser pour déterminer à la fois son futur prénom et son futur patronyme.

Cela a pris du temps, beaucoup de temps. Un matin froid de février, Jacqueline, maintenant âgée de trente-deux ans, a eu une illumination. 

Pour assurer une filiation entre son triste passé et son brillant avenir, Jacqueline va choisir un patronyme qui commence par la première lettre de la montagne qui s’élève à proximité de son village natal, le mont Otis. Cela lui donnera, songeait-elle, à la fois un enracinement profond et un envol vers l’infini.

Quant à son prénom, Jacqueline en adoptera un à partir de la première lettre de la rivière qui coule devant l’ancienne maison familiale, la Batiscan. La rivière injectera à son prénom toute l’énergie dont Jacqueline a si cruellement besoin.

À trente-deux ans, Jacqueline avait déjà ses nouvelles initiales, OB. Ne restait plus qu’à les habiller. Dans l’euphorie du moment, elle s’allonge sur son lit, déserté depuis peu par son plus récent prince charmant qui ne l’était pas plus que quiconque, munie d’une feuille et d’un stylo, et entreprend de dresser une liste des patronymes et prénoms qui lui plaisent.

Tous, sauf les siens, lui plaisent.

Soir après soir, pendant des semaines, des mois, des années, elle enrichit sa liste. Elle se voit aussi bien Ophélie Barnabé, qu’Ornella Binoche, ou encore Olive Binet. Jacqueline demande conseil à ses princes charmants qui ne le sont pas, mais ils se succèdent si vite que les avis se multiplient, ce qui embrouille une réflexion déjà nébuleuse.

Lorsqu’elle célèbre ses cinquante-trois ans, seule, Jacqueline, trouve sage de se donner tout le temps nécessaire, et de ne plus précipiter un changement pourtant impératif. Car plus le temps passe, moins elle se voit Ondine ou Ophélie, et plus elle se voit Orianne ou Ombelane. Toutefois, elle croit se savoir, avec une assurance rare, Belleville, un patronyme qui apporterait gaieté et grandeur dans sa vie.

Lorsqu’elle enterra ses parents, morts tous deux dans l’année de ses soixante-quatre ans, une tristesse mêlée de colère l’éloigne longtemps de ses tergiversations patronymiques.

Puis le cours des jours revient semblable à lui-même, et lorsqu’elle atteint soixante et onze ans, Jacqueline ne conserve qu’un seul prénom sur sa liste, Olga, mais balance maintenant entre Belleville, toujours son favori, et Bordeleau. Son entourage, réduit à son voisin et sa libraire, la pressent d’arrêter son choix, au risque de manquer le coche.

Déterminée, à quatre-vingt-deux ans, Jacqueline se rend chez sa libraire, mais pas chez son voisin qui est mort depuis un an et trois mois, pour annoncer la grande nouvelle: elle a enfin, après bien des hésitations il est vrai, trouvé ses nouveaux patronyme et prénom. L’affaire est à ce point avancée, que tous les papiers exigés par les bureaucrates ont été dûment remplis, signés, expédiés. Ne reste plus qu’à obtenir le sceau officiel du Bureau du registre de l’état civil, ainsi que les papiers attestant la nouvelle identité. Aussitôt ces documents en main, elle révélerait tout à son amie la libraire.

Deux semaines plus tard, une pneumonie terrasse Jacqueline, qui pâtit, maigrit, périt.

Le lendemain, une enveloppe officielle est livrée chez elle. Ses nouveaux papiers. La libraire, les larmes aux yeux, l’ouvre. Son amie se nomme maintenant Otis Batiscan. Elle appelle vite le journal local pour changer le nom à inscrire dans la section nécrologique.

Comme personne ne connaît Otis Batiscan, personne ne vient, à part la libraire et cinq curieux, attirés par ce qu’ils croient être une plaisanterie.

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La merveilleuse

WANDA: Moi, je t’assure, je n’aimerais vraiment pas être laide.

RICK: C’est vrai que pour être belle, tu l’es.

WANDA: J’ai beaucoup d’empathie pour les filles avec un nez en patate, ou un front large comme une falaise sur l’Atlantique, ou des jambes en parenthèses, ou un ventre d’hippocampe, ou des cheveux de paille. Beaucoup, beaucoup, beaucoup d’empathie.

RICK: Faut. Parce que c’est pas drôle.

WANDA: Ces filles-là, elles sont vaillantes. Elles partent loin derrière et parfois, oui, parfois elles remontent le courant.

RICK: Courageuses.

WANDA: Tout ce que je ne parviendrais pas à réaliser si je devais constamment me soucier de masquer un bouton indiscret, de forcer sur le rouge pour donner de la vitalité à des lèvres ternes, de me rosir les joues pour pallier un manque de vitalité, de choisir des vêtements qui font oublier une fesse trop forte, des jambes trop courtes, des bras de boxer! Que de temps perdu, mieux occupé à de plus importantes tâches.

RICK: Ton potager, tes lectures, tes massages.

WANDA: Belle et pas stupide. Comblée quoi!

RICK: Y a juste un petit risque.

WANDA: Que je sois trop heureuse? Ne crains rien.

RICK: Un moment d’inattention, et tant de belle beauté s’envole!

WANDA: Pessimiste! À quoi penses-tu?

RICK: Accident de voiture et tête dans le pare-brise, chute à cheval et paralysie des membres inférieurs, ricochet d’une balle perdue et trou dans la joue, virus coriace et débâcle du système immunitaire avec ses corollaires, décoloration de la peau, cernes sous les yeux, accumulation de gras, destruction des…

WANDA: Suffit! Tes histoires d’horreur me font rire. Tu sais bien, je suis prudente. Très prudente.

RICK: Un chauffard ou un virus peuvent survenir lorsqu’on a le dos tourné, et paf, rien à faire, on est lessivé.

WANDA: Je me protégerai davantage, je sortirai moins.

RICK:  Tu n’élimineras pas le risque. Impossible.

WANDA: Rien ne m’est impossible! Pour protéger ce que j’ai de plus précieux, je suis prête à tout. Je ferai de ma maison un paradis, et j’y resterai.

RICK:  Tout le temps?

WANDA: Tout le temps qu’il faudra! J’irai faire des balades, et je… Non, je n’irai pas faire de balades, car si jamais il y a un orage, qu’un éclair frappe une branche qui m’écrase ou me défigure! Je saurai bien être heureuse chez moi!

RICK: On peut toujours tomber dans l’escalier, se couper en cuisinant.

WANDA: Je resterai dans mon fauteuil à lire, je resterai dans mon lit s’il le faut! Et tout autour de moi respirera le bonheur.

RICK: Toute belle sois-tu, il te faudra encore vivre, te nourrir, et tu n’es pas riche, du moins, pas encore.

WANDA: Je me marierai. Mon mari travaillera, il préparera les repas, il me protégera, il répondra à mes besoins, par amour.

RICK:  Pour trouver un mari, il te faudra encore sortir, et avec tous les risques que cela représente, qui sait ce que tu subiras!

WANDA: Des maris, il y en a partout. Quand on est belle, on cueille celui qui nous plait. Je pourrais très bien te marier, toi. Ou ton frère. Ou ton cousin. Ou ton voisin.

RICK: Marions-nous, WANDA, marions-nous! Tout de suite! Nous serons heureux, nous ferons l’amour, nous jouirons de cette vie qui s’ouvre à nous! Marions-nous, et nous vieillirons ensemble! Notre vie sera radieuse!

WANDA: Salaud! 

RICK: Mais…

WANDA: Dehors, impertinent!

RICK: WANDA! WANDA WANDA WANDA…

WANDA: Pars!

RICK: Tu me tue! D’accord, d’accord, ne te mets pas dans cet état, je pars… Je pars, mais tu me broies!

WANDA: C’est ça, pars! Et surtout, ne reviens jamais! Bon débarras! Je me doutais que quelque chose ne clochait pas chez ce type. Il me plaisait, il baisait bien, mais je sentais l’anomalie. Une intuition, oui, dès le début, dès le tout début. Oser croire, et pire, oser l’affirmer tout haut, que moi, WANDA, je serai vieille! Ah! Vieille? Moi? Jamais!

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Le lecteur de Zola

Éréthisme, asthénie, déstabilisation, Gaston étudie jusqu’à très tard dans la nuit pendant plusieurs jours de suite. Le 12 novembre 1984, il doit subir un important test en médecine.

Le 11 novembre 1984 à vingt-trois heures douze, en revenant des toilettes, il s’arrête devant le fauteuil où Marie-Claude dessine des visages de clowns. Il la demande en mariage. L’un des clowns s’appelle Bougie, l’autre, Accent Grave.

Marie-Claude n’entend pas ou ne prêtait pas attention à ce que disait Gaston ou la musique de Cabrel jouait trop fort dans ses oreilles. Ces deux-là vivent ensemble depuis trois ans, mais se parlent peu.

Gaston hésite, mais n’insiste pas. Il se rend directement à la table de la salle à manger, où sont disposés en éventail ses bouquins, notes, collations. Il s’assied, mais se relève aussitôt, dans un profond soupir.

De retour au salon, Gaston touche l’épaule de Marie-Claude, qui lui sourit sans le regarder. On voit dans ses yeux que son esprit danse avec les clowns. Elle retire ses écouteurs, se masse la nuque.

Gaston la redemande en mariage. Elle lui demande l’heure qu’il est, s’étonne qu’il soit si tard, réalise qu’elle aurait dû faire sa toilette depuis au moins quarante-cinq minutes.

Gaston réitère sa redemande. Marie-Claude lui suggère de terminer sa révision pour son test du lendemain, propose d’aborder cette question samedi prochain, lorsqu’ils seront tous deux frais et dynamiques. Il considère un moment sa paperasse sur la table, dans l’autre pièce, et acquiesce.

Samedi, dans l’après-midi Marie-Claude se rend à un spectacle de clowns avec une amie de l’université. Gaston visite les concessionnaires d’automobiles à la recherche d’une berline grise avec moins de cinquante mille kilomètres au compteur si possible. Le soir, il reste un peu tard chez les copains, qui avaient acheté un peu trop de bière. En rentrant, Marie-Claude dort.

Dimanche, comme c’était prévu depuis longtemps, Marie-Claude travaille à l’hôpital où elle amuse les enfants. Elle passe ensuite la soirée au cinéma pour cette présentation spéciale qu’ils annoncent depuis deux semaines.

Lundi matin, ils conviennent de reporter au samedi suivant la question du mariage.

Samedi, au petit-déjeuner, Gaston ramène donc l’affaire sur la table, entre ses notes de cours et les tartines à la confiture de cerises noires. Marie-Claude retire ses charmantes lunettes rondes, un peu grandes, mais rouges. Il promet de s’occuper de tout, réservation de la salle et du maire, ou de la mairesse, selon le résultat des prochaines élections municipales, de tout, elle n’a à s’inquiéter de rien. Elle ne s’inquiète pas, et ils conviennent, fort aimablement, de se marier.

Ils se fiancent dès le mois suivant, un soir où il revenait de chez ses copains, et elle du cinéma. Une brève recherche lui permet de dénicher une demi-bouteille de vin rouge rangée derrière les pots de pâtes alimentaires. Pour arroser l’événement.

Deux ans, cinq mois et dix-neuf jours plus tard, ils se lèvent, prêts à se marier. Quatre-vingt-trois pour cent des invités ont confirmé leur présence, le photographe sera là dès neuf heures, la mairesse, c’est finalement Madame Levasseur qui a remporté les élections, les attendra pour sceller leurs voeux à onze heures quinze, le traiteur est déjà à pied d’oeuvre, la décoration de la salle de noces est complétée, ne reste plus qu’à enfiler robe et smoking.

Le photographe répète à Marie-Claude de sourire. C’est tout elle, il lui arrive si souvent d’oublier, de penser à autre chose.

À dix heures quarante-cinq, toute la noce, cent deux invités, converge vers l’hôtel de ville. Sur un banc dans le petit parc que le maire précédent avait fait installer devant l’immeuble, un inconnu lit Le docteur Pascal. La petite foule bruyante le distrait quelques secondes de sa lecture. Poli, il incline la tête, sourit au marié, à la mariée.

À onze heures quinze précises, la mairesse entame la procédure officielle du mariage. À onze heures vingt-deux, Gaston dit oui. Quelques secondes plus tard, la mairesse doit répéter deux fois sa question. L’esprit de Marie-Claude s’est momentanément éclipsé. Elle s’excuse, demande qu’on lui accorde quelques minutes, quelques toutes petites minutes.

Elle se fraie un passage parmi la foule debout, sort de la salle en courant. Femme de parole, elle revient quelques toutes petites minutes plus tard, accompagnée du lecteur de Zola, qu’elle tire par la main.

Gaston balbutie d’incompréhensibles onomatopées, le visage cramoisi, la jambe tremblante.

Marie-Claude demande à Gaston de s’écarter, mais pas beaucoup, juste un tout petit peu. Elle plante le liseur devant elle, prie la mairesse de lui pardonner sa méprise, et lui indique qu’elle mariera le lecteur de Zola.

La mairesse complète la procédure officielle, et les jeunes mariés quittent l’hôtel de ville avec qui voudra bien les suivre.

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Le lilas blanc

La fenêtre crasseuse. La poussière comme un filtre donne du monde une image floue.

Popaul attend son avocat. Confiant. Après tout, il est conseiller principal à la division des expertises du secteur des affaires communautaires au Ministère des Affaires culturelles. Quarante ans, quelques kilos, peu cheveux perdus. Beau bonhomme.

Avant-hier, les policiers lui ont menotté les poignets devant ses voisins, sa femme, ses enfants, ses arbustes, ses fleurs. Accusé d’avoir assassiné Bellerose père & fils. Preuves accablantes. Peine maximale: perpétuité, avec possibilité de libération après cinquante ans.

Popaul a déjà dit à sa femme que l’avocat arrangera tout.

Bonjour, maître Poitiers?

Poirier, Gilles Poirier, de l’Étude Beauchamps, Beauxlieux Beaulieu Beautemps Poirier & Associés.

Bravo.

Votre culpabilité ne fait aucun doute, plaidez coupable, nous allégerons votre peine. Racontez, racontez tout. 

Toute la vérité!

Popaul s’esclaffe devant l’avocat, impassible.

Je ne suis pas violent, pas violent du tout, malgré l’homicide je ne suis pas un meurtrier. Faudra que vous leur disiez, à vos copains les juges. Je suis président du Club de Bénévolat de la Vallée, je suis vice-président de la Ligue de balle molle de la Vallée, je suis trésorier de l’Organisation de cueillette de paniers de Noël pour les pauvres de la Vallée, bref, je suis exemplaire.

Que s’est-il passé avec ces messieurs Bellerose? 

La zizanie, l’anarchie, la destruction totale, l’anéantissement. Bellerose a lâchement abandonné son terrain aux caprices des plus perverses habitudes de la flore. Chez lui, la beauté régulière de la douce pelouse, oh mon coeur saigne, s’est étiolée sous l’assaut des mauvaises herbes et des bêtes associées. La honte de la Vallée! Toutes nos propriétés ont perdu de la valeur, et plus d’un craignait que les banquiers ne viennent les étrangler dans leur sommeil.

Les banquiers n’étranglent pas.

Ah vous ne connaissez pas les banquiers de la Vallée! Peu importe. Pendant que le retour à l’âge de pierre s’effectuait tranquillement chez les Bellerose, nous tous, citoyens du progrès, souffrions silencieusement. Mais la tempête grondait sous la casserole presto! 

Vous ne l’avez tout de même pas…

Attendez, je n’ai pas terminé. Ce n’est pas tout. Il y a plus. Vous n’en croirez pas vos oreilles, tout maître soyez-vous! En plus de détruire l’écosystème de la Vallée, Bellerose laissait ses mômes lancer leurs ballons sur nos domaines! Piétinements, destructions florales, calamité! Ils ont même égratigné ma voiture! Mais enfonçons-nous davantage dans la désolation, si cela est possible. L’an dernier, ma femme a appris par une amie de sa soeur dont le beau-frère avait un voisin juge sur le comité de remise des prix annuels pour les arrangements floraux, que nous avions perdu le premier prix à cause de l’horreur bellerosienne qui ternissait notre éclat vif et joyeux. 

Popaul rêve, pendant quelques secondes. L’avocat gribouille dans son calepin.

Tout le long de l’allée et jusqu’à mon cabanon, j’ai planté une rangée bien fournie de mufliers roses, qui vient se fondre dans une plate-bande de fleurs, devant la maison, ou les vergerettes bleues, les lys, les delphiniums, les pulmonaria et les azalées s’entrelacent dans une véritable orgie de couleurs et de formes, tendent leurs bras entre les pierres et les statuettes, jusqu’aux pieds d’un lilas blanc bien fourni. Et en avant, tout près de la rue, un magnifique fusain doré donne son accent riche à l’ensemble. De l’autre côté de l’allée, sur la bande de terre entre le terrain de Bellerose et le mien, une rangée éclatante de potentilles dégageait une chaleur réconfortante.

Fier, Popaul savoure cette image, puis, avec un léger vibrato: 

Cette petite haie de potentilles s’est vite éclaircie sous les pieds des mômes Bellerose. J’arrivais du bureau et je retrouvais mes lys écrasés, mes vergettes arrachées. Toutes les fleurs ont souffert! Je les ai pourtant avertis à plus d’une reprise! Je ne suis pas violent. Je sais garder mon sang-froid, un homme raisonnable. Intelligent. Compréhensif. Patient. Mais avant hier! Oh! Avant hier! Les jeunes Bellerose, horde barbare, ont mené un nouvel assaut. Saccage du lilas blanc, qu’ils avaient bombardé de leur ballon. Branches cassées, fleurs écrasées, un massacre en règle dans un tonnerre de rires démoniaques! Vous le comprendrez, c’en était trop. Pas mon lilas blanc! J’ai bravement saisi mon fusil de chasse, ouvert la porte, crié aux envahisseurs de battre en retraite immédiatement! Le plus vieux des jeunes Bellerose, mal élevé, m’a nargué, montré le doigt, ignoré. Devant l’invasion, un homme doit savoir se tenir droit, ferme et implacable. J’ai visé le jeune, j’ai tiré, j’ai tué. L’ennemi a appelé du renfort. Le père  Bellerose a déboulé, dangereux. À nouveau j’ai visé, tiré, tué. Puis je suis rentré, j’ai rangé mon arme. Vous savez qu’il faut ranger les armes à feu sous clé?

Popaul se redresse sur sa chaise, un léger sourire aux lèvres.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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