Otis Batiscan

Jacqueline Jacquet s’appelait en réalité Jacqueline Jacques-Jacquet. C’est le nom inscrit dans le registre de l’état civil. Sa mère était une Jacques, son père un Jacquet. Manque d’imagination ou fierté démesurée, le choix du prénom de leur fille fait jaser, rire et pleurer depuis vingt-deux ans. En vérité, seule Jacqueline pleure. Tous les autres jasent et rient, souvent sous son nez.

Contre l’avis de ses parents, Jacqueline avait décidé de s’adresser à la bureaucratie pour changer son patronyme disgracieux. Mais face à la colère de son père et au dépit de sa mère, Jacqueline a plutôt décrété qu’elle changerait tout, patronyme et prénom.

Mais que choisir?

Opter pour un nom au hasard serait trop facile, et emprunter celui de son écrivaine préférée, trop banal. Pendant des semaines, elle a donc cherché la formule à utiliser pour déterminer à la fois son futur prénom et son futur patronyme.

Cela a pris du temps, beaucoup de temps. Un matin froid de février, Jacqueline, maintenant âgée de trente-deux ans, a eu une illumination. 

Pour assurer une filiation entre son triste passé et son brillant avenir, Jacqueline va choisir un patronyme qui commence par la première lettre de la montagne qui s’élève à proximité de son village natal, le mont Otis. Cela lui donnera, songeait-elle, à la fois un enracinement profond et un envol vers l’infini.

Quant à son prénom, Jacqueline en adoptera un à partir de la première lettre de la rivière qui coule devant l’ancienne maison familiale, la Batiscan. La rivière injectera à son prénom toute l’énergie dont Jacqueline a si cruellement besoin.

À trente-deux ans, Jacqueline avait déjà ses nouvelles initiales, OB. Ne restait plus qu’à les habiller. Dans l’euphorie du moment, elle s’allonge sur son lit, déserté depuis peu par son plus récent prince charmant qui ne l’était pas plus que quiconque, munie d’une feuille et d’un stylo, et entreprend de dresser une liste des patronymes et prénoms qui lui plaisent.

Tous, sauf les siens, lui plaisent.

Soir après soir, pendant des semaines, des mois, des années, elle enrichit sa liste. Elle se voit aussi bien Ophélie Barnabé, qu’Ornella Binoche, ou encore Olive Binet. Jacqueline demande conseil à ses princes charmants qui ne le sont pas, mais ils se succèdent si vite que les avis se multiplient, ce qui embrouille une réflexion déjà nébuleuse.

Lorsqu’elle célèbre ses cinquante-trois ans, seule, Jacqueline, trouve sage de se donner tout le temps nécessaire, et de ne plus précipiter un changement pourtant impératif. Car plus le temps passe, moins elle se voit Ondine ou Ophélie, et plus elle se voit Orianne ou Ombelane. Toutefois, elle croit se savoir, avec une assurance rare, Belleville, un patronyme qui apporterait gaieté et grandeur dans sa vie.

Lorsqu’elle enterra ses parents, morts tous deux dans l’année de ses soixante-quatre ans, une tristesse mêlée de colère l’éloigne longtemps de ses tergiversations patronymiques.

Puis le cours des jours revient semblable à lui-même, et lorsqu’elle atteint soixante et onze ans, Jacqueline ne conserve qu’un seul prénom sur sa liste, Olga, mais balance maintenant entre Belleville, toujours son favori, et Bordeleau. Son entourage, réduit à son voisin et sa libraire, la pressent d’arrêter son choix, au risque de manquer le coche.

Déterminée, à quatre-vingt-deux ans, Jacqueline se rend chez sa libraire, mais pas chez son voisin qui est mort depuis un an et trois mois, pour annoncer la grande nouvelle: elle a enfin, après bien des hésitations il est vrai, trouvé ses nouveaux patronyme et prénom. L’affaire est à ce point avancée, que tous les papiers exigés par les bureaucrates ont été dûment remplis, signés, expédiés. Ne reste plus qu’à obtenir le sceau officiel du Bureau du registre de l’état civil, ainsi que les papiers attestant la nouvelle identité. Aussitôt ces documents en main, elle révélerait tout à son amie la libraire.

Deux semaines plus tard, une pneumonie terrasse Jacqueline, qui pâtit, maigrit, périt.

Le lendemain, une enveloppe officielle est livrée chez elle. Ses nouveaux papiers. La libraire, les larmes aux yeux, l’ouvre. Son amie se nomme maintenant Otis Batiscan. Elle appelle vite le journal local pour changer le nom à inscrire dans la section nécrologique.

Comme personne ne connaît Otis Batiscan, personne ne vient, à part la libraire et cinq curieux, attirés par ce qu’ils croient être une plaisanterie.

Traitement en cours…
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