L’acacia

Un couple de retraités dans une voiture coréenne récente. Scintillante. Il est au volant, endormi, de la salive lui coule gracieusement des lèvres. Elle se réveille, lui allonge un coup de poing dans les côtes. Il sursaute, saisit le volant, déboussolé. Autour d’eux, c’est une nuit étoilée. En haut, sur les deux côtés, en bas.

ABELINE: Gervais! Cornichon! Tu t’es encore endormi au volant! Un jour, tu vas nous tuer!

GERVAIS: Où sommes-nous?

Gervais a beau tenir le volant de ses deux mains, il ignore s’il doit tourner à droite ou à gauche. Il ne voit pas la route, il ne voit rien qui ressemble à la route où ils roulaient le long de la rivière. Là où il y a tant de jolies villas.

GERVAIS: Je suis perdu. Le GPS déconne.

ABELINE: Tu devrais t’arrêter. Je vais appeler ma soeur.

GERVAIS: Les freins ne répondent pas. Abeline, pince-moi.

ABELINE: Fais pas le cornichon. Nous ne sommes pas morts. Si nous étions au paradis, je serais assise à côté de Johnny Hallyday. Tiens, c’est curieux. Je n’ai pas de connexion. Dans quel trou tu nous a encore conduits!

GERVAIS: À première vue, on dirait que nous sommes dans l’espace intergalactique.

ABELINE: Cornichon!

GERVAIS: Baisse ta glace, regarde en bas. Tu trouves ça normal qu’il y ait des étoiles sous la voiture?

ABELINE: Intergalactique? Et on rentre comment nous?

GERVAIS: Nous trouverons bien. Nous avons tout notre temps, nous sommes à la retraite, et la retraite, c’est fait pour découvrir. Découvrons.

ABELINE: Je veux bien, mais la Terre, tu sais où elle est toi?

GERVAIS: Suffit de faire demi-tour. Mais comment… Laisse-moi y penser.

ABELINE: Intergalactique! Je n’aurais jamais deviné que cette voiture nous emmènerait si loin.

GERVAIS: Sont forts les Coréens.

ABELINE: Tu as le manuel du propriétaire? Il y a sûrement des instructions sur les capacités astronomiques de la voiture.

GERVAIS: Il est à la maison. Ça prenait trop de place dans le coffre à gants.

ABELINE: Cornichon. Je parie que tu ne l’as pas lu.

GERVAIS: Si, je l’ai lu. Mais j’ai dû sauter le paragraphe sur les voyages intergalactiques.

ABELINE: Gervais! C’est quoi ça là-bas?

GERVAIS: Un Ford F-150 2018 ou 2019, je ne suis pas certain. Attendons qu’il se rapproche, je te dirai.

ABELINE: Qu’est-ce qu’un pick-up fait ici, dans ce secteur intergalactique!

GERVAIS: Ils ont sans doute les mêmes options que notre voiture.

ABELINE: Il va nous rentrer dedans ou il va s’arrêter? Bouseux! Regarde où tu vas!

GERVAIS: Il ralentit. Il va pouvoir nous renseigner.

ABELINE: Tu lui as vu la tête? Pas normal le type!

GERVAIS: 2019. Le pick-up c’est… 

ABELINE: Un Martien!

GERVAIS: Impossible. T’as vu Mars quelque part? Si on voyait Mars, on pourrait se repérer, avoir une idée de la direction à prendre.

ABELINE: Un monstre!

GERVAIS: C’est vrai qu’avec ces cinq globes plantés là où on retrouve habituellement un cou, ça lui donne un aspect extravagant. Mais faut pas juger les gens sur leur apparence, Abeline. S’il conduit un Ford, c’est peut-être un ancien Terrien, un mutant. On sera fixé, le voilà à notre hauteur.

ABELINE: Ne lui dis pas de connerie. J’ai peur.

GERVAIS: Bonjour monsieur, madame, euh, enfin… vous, vous tous. Nous roulions sur la route des Acacias, où il n’y a jamais eu d’acacias, je crois, quand je me suis endormi, oui, je tombai, pouf, endormi, je m’en excuse tout de suite, l’âge, la fatigue, toujours étant, nous roulâmes, bref, nous voilà perdus, et comme nous ne connaissons pas trop les environs, très joli, faudrait pas penser, oui, même s’il manque un peu de verdure et tout, mais perdus, alors regagner la route des Acacias, ou n’importe quelle route, n’importe où, la Terre quoi, oh peut-être pas la Patagonie, je n’aurai pas assez d’essence pour rentrer.

H3/XA&!: uuuuuuuUuuUuuuuuUUUUUUUUUuuuuuu

GERVAIS: U?

H3/XA&!: uuUUuU

GERVAIS: Moi, Gervais. Moi, perdu, uu. Toi, uUu?

H3/XA&! saisit un appareil oblong sur le siège passager, le place au-dessus de ses têtes où il se maintient en apesanteur. Soudain, tout H3/XA&! devient rose, et l’éclat irradie l’espace autour des deux véhicules.

H3/XA&!: Voilà. Mon traducteur. Il m’aide à communiquer avec les illettrés.

ABELINE: Monsieur! Madame! Vous! Nous ne sommes pas illettrées, enfin, Gervais un peu, mais moi! J’ai trois cent dix-sept livres des Éditions Harlequin, et j’en ai lu deux cent quatre-vingt-dix-sept! Oui monsieur! Oui madame! Oui vous!

GERVAIS: Ça n’a pas d’importance, Abeline. Notre ami n’a pas voulu t’insulter. N’est-ce pas? Nous sommes perdus, comme je le précédemment disais, et nous humblement implorerions vos grâces pour nous vaillamment remettre en chemin terrestre.

H3/XA&!: Vous voulez retourner sur Terre?

GERVAIS: Voilà. Disons-le tout court, c’est ce que nous désirons.

H3/XA&!: Vous n’avez pas de pick-up? Nous ne prenons que les pick-up. Votre bagnole, elle ne me plaît pas. Je ne peux rien pour vous.

GERVAIS: Qu’à cela ne tienne, sitôt de retour à la maison, je cours chez le concessionnaire, j’achète un pick-up, et je vous l’expédie. Marché?

ABELINE: Gervais! Nous n’avons pas les moyens! Si nous vivons encore vingt ans, nous aurons besoin de cet argent!

GERVAIS: Tu veux finir ici, intergalactiquement perdus? Qu’allons-nous manger? Qu’allons-nous boire? C’est un pick-up ou la vie. Nous en sommes là, Abeline. Ne pleure pas, Abeline. Je vendrai ma collection de boutons anciens.

H3/XA&!: Dans ces conditions fort hypothétiques, ce sera deux pick-up. À prendre ou à laisser.

GERVAIS: Je vendrai ma collection de lunettes.

ABELINE: Au moins, ça débarrassera la pièce du devant, où je pourrai installer un boudoir. J’en rêve depuis si longtemps!

GERVAIS: D’accord. Deux pick-up. Une couleur en particulier, où ça ne vous importe pas?

H3/XA&!: Un rouge et un noir. Avec des marchepieds chromés, une caisse de huit pieds, un 6.4 litres, Limited, bien entendu.

GERVAIS: Bien entendu. Je note tout. Je n’y connais rien, mais je sens que ma collection de jetons de casinos va y passer, et peut-être même ma collection de sous-vêtements de la Renaissance.

ABELINE: Tant mieux. Je pourrai installer une bibliothèque dans le boudoir.

H3/XA&!: Je vous inviterais bien à la maison pour prendre un verre, mais vos corps prédécomposés ne supporteront pas le voyage. C’est vraiment très loin. Approchez-vous. Vous aussi madame. Voilà.

GERVAIS: Qu’avez-vous fait? C’est quoi cette lueur rose sur ma peau?

H3/XA&!: Notre entente. Vous achetez les deux pick-up, vous les apportez exactement là où je vous déposerai, route des Acacias, et ces lueurs roses disparaîtront.

GERVAIS: D’accord.

ABELINE: Que se passera-t-il si nous ne vous fournissons pas les pick-up?

H3/XA&!: Vous serez réexpédiés ici. Instantanément. Éternellement. Enfin, jusqu’à ce que vos corps cessent de se décomposer.

ABELINE: Oh!

GERVAIS: Nous sommes prêts, allons-y!

H3/XA&!: Vous y êtes déjà.

Gervais se réveille, tapote les joues d’Abeline, endormie. De la salive lui coule gracieusement des lèvres.

GERVAIS: Abeline! Nous sommes de retour!

ABELINE: Où suis-je?

GERVAIS: Route des Acacias. Nous étions dans l’espace intergalactique. Vite, achetons ces deux pick-up, et profitons de la vie!

ABELINE: Intergalactique? Ça va, Gervais? Cornichon!

GERVAIS: Tu as oublié, déjà?

ABELINE: Dans mon rêve, il y avait un monstre.

GERVAIS: Ces marques roses sur nos bras, elles nous projetteront dans l’espace intergalactique!

ABELINE: Tu entends ces cris. Qu’est-ce que c’est?

GERVAIS: Des gens, en bas. Regarde.

ABELINE: En bas?

GERVAIS: Le con! Il nous a fait atterrir dans un arbre.

ABELINE: Un acacia.

GERVAIS: Comment peut-il y avoir un acacia dans ce pays! Jamais entendu parler d’acacias par ici. Route des Acacias, je veux bien, mais de véritables acacias? Ça, pour une chose invraisemblable! Je n’y crois pas!

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

La fragilité de tout

Les Balaud n’ont pas d’enfants parce qu’ils casseraient tout dans l’appartement. Ils ont été témoins de la destruction par les nièces et neveux, résultat de leurs jeux et disputes. Ça leur a coupé toute envie de procréer. Ils l’ont échappé belle.

Quand les Balaud ont ramené une commode achetée en rabais dans une grande surface, ils ont réalisé, après avoir gravi onze des quatre-vingt-quatre marches, que le Balaud n’aurait pas la force de continuer jusqu’à l’appartement. Pas question de redescendre, il n’en pouvait plus, s’était peut-être blessé le dos, peut-être tordu une épaule, peut-être déchiré un ligament du poignet, peut-être fait un tour de rein.

La Balaud a donc soutenu le Balaud jusqu’à l’appartement, où elle l’a confortablement installé dans un épais fauteuil inclinable. Puis ils ont réfléchi. Comment monter la commode sans avoir à payer des déménageurs? Il fallait agir vite, surtout que dans la cage d’escalier commençaient à monter les plaintes des voisins incapables de descendre ou de monter. La survie de la commode était menacée.

Les Balaud ont convenu de faire appel au voisin Cabaud, fort gaillard qu’ils avaient trimballé son bazar avec une méticulosité encourageante. Tout de suite, Cabaud accepte, étonné, mais heureux que les Balaud s’adressent à lui après douze ans de bon voisinage.

Le Cabaud aurait pu, et préféré, monter la commode tout seul, mais la Balaud tenait à participer à l’effort pour y ajouter un extra d’attention. Une commode est si vite égratignée de nos jours! Encombré par la Balaud, le Cabaud parvient à gravir sans incident toutes les marches, jusqu’à l’appartement. Il pose doucement son fardeau dans la première pièce, sous l’insistance des Balaud, qui ne veulent surtout pas qu’il s’aventure trop avant dans leur domaine.

Ce n’est pas dans les habitudes des Balaud d’inviter à boire un coup. Ils ne l’invitent donc pas. Ils le remercient à profusion, espérant que cette manifestation de reconnaissance sera suffisante pour rétablir une distance agréable entre voisins. En se retournant pour sortir, Cabaud ne voit pas le tout petit pot de fleurs qui trône sur une console. La manche de sa chemise accroche les fleurs, et le pot bascule, éclate sur le parquet. Fracas et petite flaque d’eau. Le petit pot de verre, deux dollars quatre-vingt-dix-neuf chez Wallmart, étend ses mille miettes aux pieds de la Balaud, qui hurle.

Malgré ses douleurs, le Balaud s’approche pour prendre la mesure du drame. Il hurle à son tour. Devant un Cabaud confondu, les Balaud se jettent dans les bras l’un de l’autre, fondent en sanglots. Pantois, Cabaud bat en retraite, s’éclipse pendant que les larmes aveuglent ses voisins.

Pétris de douleurs, les Balaud s’enferment chez eux pour souffrir ensemble. Espérant que la nuit calme leurs tourments, ils se couchent, mais dorment d’un sommeil agité, partageant les mêmes cauchemars. Au petit matin, l’affliction a cru à tel point qu’elle les terrasse dès qu’ils tentent de se lever. Perte d’appétit, dégoût de soi, de la vie, pendant trois jours ils ne se lavent plus, ne mangent plus, boivent à peine quelques gouttes d’eau.

Puis du fond de leur affaissement, une lueur. Les jours joyeux ne reviendront pas tant qu’une vengeance appropriée n’aura nourri leurs âmes éperdues. Le voisin doit payer.

Dès qu’il sort sur le palier, ils épient Cabaud à travers le judas optique, puis par la fenêtre, lorsqu’il marche jusqu’à sa voiture. Ils glanent sur internet et sur les médias sociaux tout ce qu’ils peuvent sur son compte. Jusqu’à ce qu’à la révélation. Cabaud est lié au monde interlope, trafique assurément de la drogue, à preuve ce jeune homme complètement défoncé qu’il a traîné jusque chez lui à plus d’une reprise, probablement pour lui injecter de nouvelles doses.

Fiers, les Balaud déballent leur histoire à la police, qui rapplique chez Cabaud. Ils saisissent un bon sac de cocaïne dans un sac de plastique caché dans le réservoir des toilettes. Pas original. Éberlué, Cabaud explique que ce sac appartient sans doute aux relations douteuses de son jeune frère, ce frère toxicomane qu’il héberge fréquemment, qu’il aide comme il peut, qu’il soutient dans ses tentatives de désintoxication. Le frère en question est arrêté lui aussi, assure que Cabaud n’était pas au courant pour le sac de cocaïne, mais rien n’y fait, tolérance zéro, les deux frères écopent de dix ans fermes.

Pendant que les Balaud retrouvent goût à la vie, sans toutefois parvenir à se défaire d’une profonde blessure, les Cabaud subissent la vie carcérale. Le jeune frère, chétif et désemparé, est terrassé par un virus qui l’emporte au bout d’une semaine. Triste à en mourir, Cabaud jure d’étrangler les Balaud de ses mains nues. Il parvient à s’évader, toute la ville est en émoi, et plus particulièrement les Balaud. Dans son aveuglement, Cabaud ne réfléchit pas, fonce chez ses ennemis où un bataillon de policiers armés et peureux lui tire dessus. Soixante-douze balles lui traversent différents membres, dont la tête et le torse. Les autorités font incinérer Cabaud, comme son frère l’a été, et ses cendres sont jetées aux ordures.

Les Balaud retrouvent la quiétude, et la larme qui leur monte parfois à l’œil leur rappelle la fragilité de tout.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Le délire de la destinée

Heureusement que j’ai emmagasiné suffisamment de conserves, de vin et d’eau, parce qu’avec cette inondation, je ne suis pas près de faire les courses. À la télé, le journaliste a dit que la rivière reviendrait dans son lit avant la fin de la semaine, dans trois jours, mais je ne le crois pas. Il raconte n’importe quoi, soir après soir. C’est lui qui avait annoncé qu’il n’y aurait pas d’inondation cette année. 

Il y a un mètre soixante-dix d’eau dans le sous-sol. J’ai remonté mes réserves, que j’ai entassées dans le salon. C’est le bazar, mais avec toute cette eau, je ne suis pas à la veille de recevoir mes amis ou ma famille. Ils n’ont pas de bateau, et d’ailleurs ce n’est pas recommandé de se risquer sur la rivière. La puissance du courant charrie toutes sortes de débris, des arbres déracinés, des balcons arrachés, des quais et j’ai même vu passer un cabanon monté sur une plate-forme de contreplaqué.

Quand tout sera terminé, je nettoierai la maison, le terrain, la rive, j’en ferai un petit paradis. Et je vendrai. Il se trouvera bien un étranger qui voudra s’installer dans la région, qui tombera amoureux de la propriété, qui m’en débarrassera, merci, adieu. J’irai vivre sur la montagne, là-haut près du lac.

Un bruit sourd sous la fenêtre de la salle de bain. Sans doute un autre arbre. Il y en a qui me réveillent la nuit, et chaque fois, j’ai l’impression qu’ils fendent le mur. Jusqu’ici, ça tient bon. Des cris?

Je me précipite dans la salle de bain, je remonte la fenêtre à guillotine. Une femme sur un radeau! Juste là, sous ma fenêtre. Aidez-moi. Elle est toute trempée, elle grelotte. Je reviens! Je cours au salon, je trouve une corde dans mon fatras, je me précipite à la fenêtre, je lui lance la corde, qu’elle attache sous ses aisselles. Je tire pour la monter jusqu’à l’ouverture de la fenêtre. À peine un mètre et demi. Elle n’est pas lourde, elle est même étonnamment légère. Je la soulève sans peine. Il était temps, puisque son radeau commence à pivoter sur lui-même et à s’éloigner lentement de la maison, vers les courants plus rapides.

Elle atterrit dans la baignoire. Je la soutiens pour qu’elle ne se fracasse pas le crâne. À son teint livide, je devine qu’elle est épuisée, assoiffée, affamée. Je lui apporte des vêtements secs, les miens, mais les moins grands, les moins moches, je lui prépare une salade de lentilles avec légumes et jambon en conserve.

Elle mange, boit, s’endort. Dans la chambre d’amis que j’ai débarrassée en catastrophe. Comme il n’y a pas d’électricité, je passe la soirée à lire, à jouer un peu de guitare, à écrire des lettres à mes amis, que je leur posterai, pour rire, une fois que tout sera terminé.

Elle ne se réveille que le lendemain matin, à dix heures vingt. De fort bonne humeur, gaie même. Me remercie pour tout, se trouve fringante dans mes vêtements, insiste pour préparer le repas, accepte du vin, entreprend de ranger ce qui peut l’être. Elle s’appelle Aïcha.

Son radeau, maintenant disparu en aval, était en fait le toit de sa maison. Elle s’y est réfugiée quand l’eau a envahi le rez-de-chaussée. Y a passé deux jours, avec ce qui lui restait de vivres, à attendre des secours qui ne sont jamais venus. La pression de l’eau a fini par avoir raison de la structure, qui s’est écroulée. Le toit s’est détaché, il dérivait depuis une dizaine d’heures lorsqu’il a percuté ma maison.  

Nous vivons ensemble depuis quatre jours. Elle a complètement redécoré la chambre d’amis. Malgré l’eau dans le sous-sol, elle a trouvé des pots de peinture, repeint le haut des murs et le plafond bleu ciel, et les murs jades. Elle a viré les vieilles affiches, les bibelots, tous les meubles qu’elle a empilés dans le salon, avec le reste de mon bric-à-brac. Je tenais tout cela du propriétaire précédent, mort dans un accident de voiture. Jamais pris le temps de m’en débarrasser, mais le raz-de-marée Aïcha me plaît, je me promets de tout barder dès que l’eau me permettra de quitter la maison. Ou je brûlerai tout.

Dans sa chambre, il n’y a plus que le matelas, posé à même le sol. Aïcha range dans le placard les quelques vêtements qu’elle a choisis parmi les miens. J’aimerais bien transformer ma chambre de la même façon, mais je devrai attendre. Il n’y a plus de place dans le salon pour y empiler mon barda.

Cinquième jour de notre cohabitation. Le niveau de l’eau reste imperturbable. Je me demande s’il y a des poissons dans le sous-sol. Probablement. Entrés par les fenêtres que l’eau a défoncées. J’imagine des truites batifoler entre mes étagères remplies de souvenirs, d’outils et de décorations de Noël. S’il y avait un énorme esturgeon? Des anguilles? J’espère qu’ils déguerpiront tous lorsque la rivière se retirera. Sinon tout ça va crever et ça puera pour des semaines.

Nous préparons la plupart des repas ensemble. Nous ne parlons que du présent. Je ne sais rien de sa vie, elle ne sait rien de la mienne. Nous jouons au ping-pong dans la salle à manger, nous pédalons sur le vélo stationnaire, à tour de rôle, nous levons des poids. Le soir, souvent, nous lisons les bandes dessinées, ou nous jouons de la guitare. De plus en plus.

Au neuvième jour de notre vie commune, nous avons décidé de repeindre la salle à manger aux couleurs de Provence. Il n’y a pas assez de peinture, mais ça donne déjà une bonne idée de ce que ça sera.

Aïcha compose des chansons à la guitare. Depuis son arrivée ici, elle en a cinq ou six que j’aime beaucoup. Des chansons sur l’inondation, sur la fin du monde, sur la solitude, sur l’avenir. Toutes joyeuses, très joyeuses et parfois même, drôles.

Dix-septième jour. Les vivres vont nous manquer, si ça se poursuit encore longtemps. J’ai fabriqué des hameçons, je pêche par la fenêtre de la salle de bain. Jusqu’ici, rien n’a mordu.

Nous passons parfois des heures assis par terre côte à côte, à ne rien faire, à ne rien dire, juste à respirer. J’ai l’impression que j’entends son cœur battre, puis je ne l’entends plus, il se confond au mien. Je le lui ai dit. Elle m’a avoué entendre la même chose.

La maison a bougé ce matin. À force de baigner dans l’eau, les madriers sont probablement en train de pourrir, de se transformer en éponges.

Vingt et unième jour. Nous balançons à la flotte tout ce qui encombre le salon. Tout. Place nette. Nous nous couchons sur le dos au milieu de la pièce vide, nous imaginons ce que nous pourrions en faire. C’est merveilleux. J’ai hâte que l’eau se retire. Je ne sais plus si j’irai vivre sur la montagne.

J’ai attrapé une truite. Dans le sous-sol. Nous l’avons fait cuire sur le BBQ.

La nuit. Un claquement sec, puissant, retentit des entrailles de la maison. Nous nous levons, mais dans cette nuit sans lune, nous ne distinguons rien. Un mouvement. La maison se tord, des madriers éclatent, s’arrachent des fondations. Nous sommes sereins. Aïcha chante ses chansons, je l’accompagne en frappant sur un pot de peinture vide. C’est le vingt-cinquième jour. La maison s’éloigne de ses fondations, ballotte doucement sur l’eau. 

Cela a pris presque toute la journée, mais nous atteignons le centre de la rivière, où le courant est vraiment très rapide.

Nous frappons un écueil, qui crée une énorme brèche dans le salon. L’eau s’infiltre immédiatement à l’intérieur, et la maison se cabre, et se retrouve à la diagonale. J’ai failli glisser et disparaître par le salon ouvert, mais Aïcha m’a retenu par un pied. Dans peu de temps l’eau aura envahi tout le salon, la salle à manger et la cuisine. Nous transférons ce qui reste de provisions dans la chambre d’Aïcha, où nous nous réfugions. Comme cette pièce est située à l’extrême opposé du salon, nous occupons là la position la plus élevée.

Nous passons la nuit assis dans l’angle du mur et du plancher, à quarante-cinq degrés. Il nous est presque impossible d’atteindre la porte pour sortir de la pièce.

Vers trois heures trente du matin, un vacarme assourdissant. La rivière a sectionné la moitié de la maison. Le salon, la salle à manger et la cuisine viennent de disparaître dans les flots. Ce vide fait basculer le toit, qui après une trentaine de minutes de grincements, s’effondre dans la rivière. Nous l’apercevons par la fenêtre qui tourbillonne, qui s’éloigne et disparaît.

En cette vingt-septième nuit ensemble, nous descendons la rivière à la belle étoile. La perte du toit a redressé le plancher, et nous pouvons marcher, et même passer de ma chambre à celle d’Aïcha.

Pour nous protéger de la pluie, si elle venait à briser le ciel bleu, nous fabriquons un toit de fortune avec des sacs de couchage et des sacs poubelle.

Nous ne mangeons presque plus. Quelques cuillères de lentilles le matin, quelques cuillères le soir. À la vitesse où nous filons, nous finirons bien par arriver quelque part.

Aïcha chante. Je répète en chœur, en admirant le paysage par la fenêtre de la chambre.

Dans un coude de la rivière, nous apercevons un bouquet d’énormes frênes. Nous nous dirigeons droit dessus. Je me rapproche d’Aïcha, nous nous serrons l’un contre l’autre. Nous attendons le choc.

C’est sans doute assourdissant, mais j’ai l’impression de ne rien entendre. La secousse nous fait tourner rapidement, à nous en étourdir, mais nous ne sombrons pas.

Le calme revient. J’ouvre enfin la porte. Ma chambre a disparu.

Épuisés, assoiffés, nous nous étendons côte à côte, nous écoutons battre nos cœurs. Ils battent encore. Nous vivons.

Combien de temps avons-nous dormi? La chambre tangue régulièrement, mais nous ne filons plus à toute allure. Nous nous précipitons à la fenêtre. Tout autour, que de l’eau, à perte de vue. En sortant la tête à l’extérieur, j’aperçois une longue bande de terre, à l’horizon. Nous avons quitté la rivière, et nous voguons sur l’océan. Autour flottent quelques débris de maisons, quelques arbres, mais si peu. Tout se disperse, nous avançons vers l’infini. Nous n’atteindrons aucune ville, et à moins de croiser un paquebot, il n’y a plus que nous deux.

Nous dormons de plus en plus, côte à côte, immobiles. Je ne compte plus les jours depuis longtemps.

La pluie nous réveille. Il fait nuit. Le vent a emporté nos sacs. Nous sommes trempés, l’eau nous monte aux chevilles.

Au petit matin, un bon mètre d’eau a inondé la chambre.

Le soleil. Le plus loin que notre regarde porte, il n’y a que de l’océan, de l’océan qui à l’horizon embrasse le ciel.

Sous le poids de l’eau, la chambre s’enfonce, silencieusement. Nous chantons ensemble, jusqu’à ce que ce ne soit plus possible. La chambre disparaît sous la surface paisible, presque sans remous.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

J’avais terriblement envie de t’embrasser

1991

Je rentre au petit matin. Vernissage dans le Mile-End, soirée au Hasard, angle Ontario et Saint-Hubert, retour chez moi, sur Chambord vers trois heures trente, seul. J’ai beaucoup parlé, dansé, fumé. Vendredi dernier j’ai conclu la nuit chez Claudie, mais elle n’était pas là cette semaine. Partie pour de bon aux États-Unis avec son frère musicien, m’a confié son amie. Elle n’aimait pas ma voiture, une vieille Chevrolet un peu carrée, un peu lourde. J’aurais aimé lui souhaiter bon voyage. Claudie, c’est une fille sympa, intelligente, beaucoup plus branchée que moi. Elle m’a prédit une relation passionnée, dévorante, une sorte d’amour sans les promesses, les électroménagers, les poussettes remplies à craquer.

Depuis une semaine, je me l’avoue humblement, j’épie la flamme dans chaque regard qui me croise, dans chaque femme qui m’approche. Tout cela bien en vain, évidemment.

À la fermeture du Hasard, ce soir-là, il y avait cette femme, pas très grande, pas très souriante et même un peu chiante, à qui j’ai offert de la reconduire. Elle m’a demandé si j’avais lu Daniel Pennac, j’ai dit oui, elle est montée dans ma bagnole et m’a parlé de Rigaud, du ski, du Collège Bourget et de Gildor Roy. Pourquoi pas. Je n’avais jamais mis les pieds à Rigaud, quand je partais à vélo, je tournais toujours à Sainte-Anne-de-Bellevue. Avant de descendre, elle m’a donné une cassette d’Enya.

Cette femme de Rigaud, j’ai cru que c’était elle, la prédiction de Claudie. À force de ne pas sourire, elle dégageait une hardiesse qui m’envoûtait. Peut-être aussi qu’à cette heure-là, avec la fatigue et mes dispositions, j’étais prêt à me laisser envoûter par un fantôme. Quand elle est descendue à la hauteur du Centre Champagnat sur Saint-Hubert, j’ai su que cette inconnue le demeurerait. Je lui ai écrit mes nom et numéro de téléphone sur la cheville, elle s’est inventé un prénom, disons que je m’appelle Albertine, qui lui est sans doute venu à cause de ses lectures du moment.

Elle est descendue, je suis parti, me voilà chez moi. Un verre d’eau, je me brosse les dents, je lis quelques pages, j’écoute un message sur mon vieux répondeur. Juste avant de descendre de ta voiture, j’avais terriblement envie de t’embrasser.

Ah la maringouine! Moi aussi! Bien entendu, moi aussi! La rappeler, tout de suite, la réveiller! Vérification du numéro du dernier appel. Inconnu. Oh la coquine! À quoi joues-tu? Le soleil se lève et j’ai du mal à m’endormir. 

1992

Six mois! Je la cherche depuis six mois! J’ai passé des heures au Hasard, de l’ouverture à la fermeture, j’ai parcouru à pied tout le quartier où elle est descendue, j’ai même payé un artiste pour me dessiner un portrait-robot de mon Albertine, et j’en ai fait des affiches que j’ai distribuées dans tous les bureaux de poste, toutes les succursales de toutes les banques, tous les bars, toutes les bibliothèques, et j’en j’ai même collés aux poteaux autour du Hasard et du Centre Champagnat. Je ne l’ai pas encore retrouvée.

C’est excessif. Je ne sais même pas si j’aimerais l’aimer.

1995

Je suis fatigué. Désespéré. Les aventures de deux semaines, trois semaines, m’éreintent, m’assèchent.

Je croyais découvrir son identité dans un journal des finissants au Collège Bourget. Rien de ce côté. Comme si elle m’avait menti là-dessus aussi. Ou peut-être a-t-elle tellement changé qu’elle est méconnaissable.

J’ai passé trois jours trois nuits dans ma voiture, à l’endroit exact où elle est descendue.

J’ai frappé à toutes les portes de la rue Saint-Hubert, et des rues avoisinantes.

2001

Je me suis essayé au mariage. Cela a duré trois années. Trois longues années à dépérir. Pauvre femme. J’ai honte de lui avoir tant menti.

Chaque mois, je publie des annonces en ligne, j’y distribue la photo-robot d’Albertine. J’ai reçu des milliers de réponses, farfelues, intéressées, erronées. Des femmes qui cherchent un compagnon, des gens qui croient l’avoir vue à Québec, à New York, à Marseille, à Caracas. J’ai passé un temps fou à étudier chaque réponse, à espérer.

Le Hasard a fermé ses portes depuis longtemps.

2017

Mon blogue Albertine n’attire plus que des lectrices de Marcel Proust. Qui m’insultent. Qui m’accusent de les avoir appâtées avec mes futilités, simplement pour obtenir une audience, pour devenir un influenceur.

Un employé d’une compagnie de téléphone a laissé un message. Bref. Il assure l’avoir connue vers 2011. Elle portait trop de tristesse en elle, il est parti. Il croit qu’elle vit dans une villa de Mont-Royal. Il ne l’a connue que sous ce prénom, Clémentine. Il s’est vite lassé, il n’a jamais cherché à la revoir.

2021

Une vie de vieux garçon. Je suis presque riche, et quand je rôde dans Mont-Royal avec ma Tesla, les gens me regardent comme un des leurs, ils n’appellent pas les flics même si j’ai parfois des allures de rastaquouère.

Si je me fie à ce que je suis devenu, elle est probablement vraiment laide aujourd’hui. Viendrait-elle à moi, après toute cette vie, que je m’enfuirais peut-être comme un damné.

Parfois la nuit, quand j’ai trop lu, trop bu, je réécoute la cassette du répondeur, que j’ai conservée, copiée, numérisée, cadenassée. J’avais terriblement envie de t’embrasser.

Et je pleure. J’ignore si c’est le chagrin, l’amertume, la honte, ou un misérable apitoiement sur ma destinée. Parfois je maudis Claudia, mais c’est ma crédulité que je devrais maudire.

Je suis revenu angle Saint-Hubert et Ontario. La bâtisse qui abritait le Hasard a été rasée, je ne sais quand. On n’y trouve plus que d’ignobles blocs de béton, cinq énormes pots de ciment où vivotent des mauvaises herbes. Avec le temps, c’est bien de ça que j’ai l’air. Ravagé. Malsain.

Alors maintenant que je suis à la retraite, il est temps de passer à autre chose. Albertine! Vraiment? Ça ne vaut pas la peine d’en faire tout un roman! Je n’y accorderai pas une minute de plus, ah non! Tout de même!

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Déboires

J’attends Antonio qui doit m’apporter la fortune. Je n’ai pas le sou, cela va de soi, mais dans quelques minutes je serai riche, plus riche que je n’ai jamais espéré l’être. Cela m’est tombé dessus, c’est le cas de le dire, arbitrairement. Un plaisant hasard m’a planté directement dans la trajectoire de ce désaxé qui a déterminé qu’il me devait la vie, la liberté et la quiétude. J’étais assis, plus assis que jamais à cette table en terrasse, je lisais Alexandre Dumas en écoutant les Dead Kennedys, je buvais du café, du vin, du lait, je regardais les femmes, je regardais les hommes, je me regardais bien seul, cela va de soi, depuis l’évaporation de Maïa, et je buvais encore un peu plus de café, de vin et de lait. Sans me demander la permission, cet homme s’assoit à ma table, face à moi, et sans se présenter se met à me raconter la vie de Charles Bukowski, je commande deux doubles Old Grand-Dad, il sort un bloc-notes de sa poche, lit une phrase transcrite à la main, une citation de son Bukowski je présume, ça parle de fric, il me montre son sac, un énorme sac de sport qu’il a laissé à quelques mètres de nous, près de la porte, m’assure qu’il est rempli de billets de cent, je lui demande de payer la prochaine tournée, il accepte, mais des flics nous interrompent, dévisagent mon compagnon d’un mauvais oeil, exigent des papiers qu’il n’a pas, je réagis, je crains de perdre une si charmante fréquentation, je lui invente une identité, c’est le Comte de Monte-Cristo, pas original, je me mords les lèvres, mais les flics ne tiquent pas, je rajoute que nous sommes tous deux professeurs de Littérature Angeline à l’Université, là tout à côté, les invite à appeler, à vérifier, ils s’excusent, cherchent un des trois voleurs de la banque du bout de la rue, s’empressent de disparaître, de poursuivre leurs recherches. Mon compagnon me demande mon numéro de téléphone et disparaît à son tour. Je l’ai bien cru évaporé pour de bon, mais une semaine plus tard, coup de fil, grands remerciements, monumentale reconnaissance, m’avoue s’être enlisé dans une réflexion perforante, la morale lui tord le bras, il doit me verser la moitié de son pactole, deux millions trois cent quarante-deux mille dollars, merci merci c’est trop, il insiste, alors c’est bon, viendra chez moi, quelques secondes avant de quitter le pays à jamais, fini enfin par se présenter, Antonio, et il rajoute, Comte de Monte-Cristo. C’est aujourd’hui qu’il viendra. Je serai riche, enfin riche. Tant mieux. Le téléphone sonne. Pourquoi ai-je encore un téléphone? À part les télémarketeurs, je n’ai reçu qu’un seul coup de fil en six mois, trois jours et cinq heures, Antonio. Aurait-il revu son projet de m’enrichir, ou peut-être a-t-il réduit l’importance de cet enrichissement. La moitié serait encore excellente, même le tiers, même un dixième et même un dixième d’un dixième, même quelques dollars pour un café, un livre. Répondre. Maïa. Sa voix me taraude. J’ai de la cervelle qui me coule par les oreilles, du sang qui me pisse du nez, je me vidange, cela va de soi. Maïa! Maïa! Blondes bouclettes, horribles lunettes, nez en pied de marmite, Maïa tu me tue! Oui je serai là! Oui je t’apporterai toute l’œuvre de Bretch! Oui! Oui! Oui! Je démarre! Je sprinte! J’arrive! Maïa! Mais qu’est-ce que cet étudiant en médecine fait encore chez toi? Congédie-le! Électrocute-le! Elle m’installe au salon, m’y oublie, j’y tremble. Soyons braves. Où est-elle, où sont-ils. Elle prépare du café, il sort des croissants du four. Je frissonne et aussitôt, panne d’électricité. Obscurité. Obscurité absolue. Elle râle, il grogne, je recule d’un pas. S’il me défenestrait! Sa voix monte de partout à la fois, il me crie de sauter sur Maïa, elle se tait, je me tasse. À tâtons, elle me reconduit à la porte, me remercie pour les livres, des livres qu’elle ne me rendra jamais puisque je ne la reverrai pas, tout dans cette noirceur me le chuchote en ricanant. Je reviens à moi. La brise me ressuscite, et je m’élance. Antonio! Je cours, je fonce, mais le souffle me manque, le cœur m’abandonne. Il est trop tard pour les millions. Un ou deux millions, ç’aurait été bien. Mais tant pis. Je m’achète une bouteille d’Old Grand-Dad, à la santé d’Antonio.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

L’étudiante

Elles se parlent de vive voix, s’écrivent, se téléphonent, se textent, c’est selon.

A

L’ÉTUDIANTE: Ça y est. Je te l’annonce à toi, qui m’a toujours soutenue, même si j’ai parfois hésité. On m’a acceptée à la Faculté de médecine. Tu me connais bien, tu sais que j’ai toujours soigné les gens qui me sont chers, avec mes moyens limités, certes, mais tout de même. Une passion, on peut le dire, et même le trompeter, sans hésiter. Tes genoux éraflés, tu te souviens quand je te les nettoyais? Bientôt, je soignerai des bobos du matin au soir! Et toi, tes études en droit, comment ça va?

SA SOEUR: Laborieux, mais je m’en sors bien. En tout cas, bravo pour la nouvelle. Il y a de quoi être fière, ma petite sœur.

B

L’ÉTUDIANTE: J’ai un peu honte de te l’avouer, mais j’ai confiance, tu ne me jugeras pas. J’ai quitté la médecine. Oui. Le secrétaire de la faculté m’a carrément rit au nez, comme si j’étais une demeurée. Il vous a fallu trois ans pour vous en rendre compte! Eh oui, parfois l’évidence ne saute pas aux yeux, et les multiples cheminements s’entrecroisent dans nos cervelles et forment des nœuds dont il n’est pas toujours facile de se défaire. Rassure-toi, je ne quitte pas les études. J’ai d’ailleurs déjà assisté à mes premiers cours en ingénierie, et je compte bien devenir ingénieure biomédicale. À voir tous ces équipements en médecine, j’ai eu une illumination. Oui, je veux soigner les gens, mais pas nécessairement in persona. En s’assurant que les imageurs IRM fonctionnent bien, on s’assure que les diagnostics seront exacts et que les patients recevront les traitements appropriés. Tu vois? Et toi, ma chère, comment s’est passé ton évaluation au Barreau?

SA SOEUR: Bien, mais j’étais nerveuse. Pour toi, c’est tout un changement, je suis heureuse que tu aies trouvé ta voix. Tu seras une excellente ingénieure!

C

L’ÉTUDIANTE: Maintenant que je suis officiellement ingénieure, je conçois mieux que jamais qu’il manque un élément à la constitution de mon être. Comment pourrais-je travailler avec des machines toute ma vie, quand la quintessence de l’existence m’échappe. J’espère que tu approuveras ma décision, car elle m’a coûté bien des nuits de veille. J’ai refusé toutes les offres d’emploi, et dès le prochain trimestre, j’entre à la Faculté de philosophie. Une conjonction d’énergies m’entraîne dans une quête de clarté, et c’est peut-être à cela que servira ma vie, à donner un sens au désordre qui nous oppresse. Mes salutations à ton conjoint. J’aimerais vous voir plus souvent. Maintenant que tu es procureure de la Couronne, tu dois être ensevelie sous des tonnes de dossiers!

SA SOEUR: Je ne suis là que depuis quelques années, je n’ai pas beaucoup de dossiers, et ce ne sont pas les plus importants. J’avoue que ta bifurcation vers la philosophie m’étonne, mais si cela te rend heureuse, c’est ce qui compte.

D

L’ÉTUDIANTE: La philosophie m’a ouvert l’esprit. J’ai même songé à partager quelques-unes de mes pensées, j’avais cinq cent soixante-neuf pages manuscrites où je prouvais l’inexistence d’un dieu, mais à quoi bon revenir une fois de plus sur ce passage improbable du néant à l’être? Ce doctorat m’a desséchée, et plutôt que de me lancer dans le professorat dès maintenant, je préfère approfondir mon appréhension de la dialectique historique de l’humain. J’ai donc décidé de m’inscrire à la maîtrise en anthropologie. J’ai la profonde conviction que cela réunira mes différentes réalités éparses. Et vous, comment étaient vos vacances en famille? Tes enfants sont bien grands, à ce que je vois sur les photos! Ils sont magnifiques!

SA SOEUR: Ils ont adoré l’Italie. J’ai pu me reposer, même si j’avais quelques questions de mes collègues sur de gros dossiers. Tu étudieras l’anthropologie? Je croyais que tu étais impatiente d’entrer dans le corps professoral. Mais tu sais mieux que quiconque ce qui est bon pour toi.

E

L’ÉTUDIANTE: Je ne comprends pas pourquoi on me reproche si souvent d’avoir complété deux doctorats. Comme si la connaissance ne volait pas hors de toutes normes! Que sont ces quelques petites années d’étude, si on les compare aux millions d’années qu’il a fallu à l’humain pour passer à la station bipède, et de là, à ce que nous sommes aujourd’hui! Cette perspective globale qu’offre l’anthropologie est essentielle, mais j’ai récemment compris qu’il me faudrait orienter mes études avec une plus grande acuité. J’ai déjà complété la première année de sciences politiques, et je ne le regrette pas. Quelque chose me dit que j’arrive enfin à destination. Parlant de destination, je te félicite pour ta nomination! Depuis longtemps tu voulais être juge, un jour, et j’y ai toujours cru. Bravo ma sœur adorée!

SA SOEUR: Merci beaucoup. Ce travail est exigeant, mais j’ai beaucoup de temps depuis le divorce, et surtout depuis que les enfants vivent à l’étranger, l’un en Allemagne, l’autre en Patagonie. Je n’aurais jamais cru qu’un jour tu t’inscrirais en sciences politiques. Je te découvre encore.

F

L’ÉTUDIANTE: Je suis plus vieille que la plupart de mes professeurs en Arts visuels. Ils se moquent, gentiment, de mon doctorat en sciences politiques, qui leur semble incongru pour une personne de ma sensibilité. J’hésite encore pour le sujet de ma thèse de doctorat, mais pour l’instant, je crois que j’étudierai le développement de la sculpture dans les sociétés néolithiques mésopotamiennes. Tu me diras ce que tu en penses. Toi qui es grand-maman, songes-tu à la retraite?

SA SOEUR: Pour l’instant, j’ai opté pour une semi-retraite. Cela me permet de voyager à ma guise, pour aller voir mes petits-enfants. Tu ne cesseras jamais de m’étonner. La sculpture? Il en aura fallu des années pour y arriver.

G

L’ÉTUDIANTE: Je n’y aurais jamais cru. Arts visuels, Littérature russe, Théologie, et maintenant, Psychologie. J’ai loué un entrepôt pour mes bouquins. Ils encombraient mon petit appartement. J’ai du mal à marcher, à cause de ma hanche. Je suis bousculée aujourd’hui. Une dissertation à remettre demain. Toi, ma toute chère, on te traite bien dans ce foyer? Tu as une belle vue sur le lac, n’est-ce pas?

SA SOEUR: J’ai une belle vue sur la rivière. C’est une rivière. Les jours sont longs, les enfants sont loin. Qu’est-ce que tu étudies en ce moment? J’ai perdu le fil. Tu m’excuseras, c’est l’âge.

H

L’ÉTUDIANTE: Depuis que je ne peux plus bouger de mon lit, les infirmières installent l’ordinateur sur ma tablette, et je peux suivre les cours d’Histoire en ligne. Je ne suis pas certaine de vivre jusqu’à la fin du baccalauréat, cependant. J’aimerais qu’on m’enterre près de toi, mais dans le fond, ça m’indiffère. Quand on est mort, on est mort. Je suis tout de même désolée de ne pas avoir assisté à ton enterrement. Avec toutes ces analyses à compléter, ces travaux à rendre, ces présentations à retoucher, j’avais à peine le temps de dormir!

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Puisque ça ne mord pas

Deux inconnus pêchent l’achigan, debout sur un quai public. Pas un poisson n’a mordu aux appâts. L’un utilise des lombrics, l’autre une cuillère daredavil. Pour passer le temps, les inconnus finissent par se parler.

INCONNU 1: Fait peut-être trop chaud.

INCONNU 2: Ouais.

INCONNU 1: Pourtant, fait pas vraiment chaud.

INCONNU 2: Ouais.

INCONNU 1: Peut-être la lune.

INCONNU 2: La lune, ouais. Peut-être la lune.

L’inconnu 1 tend une canette de bière à l’inconnu 2, et on sent vibrer, au bout du quai, les germes d’une amitié que le dédain ichtyen nourrit. On échange quelques rires, quelques appâts, quelques secrets de pêcheurs pas trop secrets parce qu’on ne se connaît pas encore tant que ça et qu’il faut bien garder des secrets vraiment secrets pour plus tard lorsqu’on se rappellera cette première fois.

L’INCONNU 2: T’as une autre bière?

L’INCONNU 1: Ben oui. Tiens.

L’INCONNU 2: Merci.

Chacun relance sa ligne à l’eau, varie les techniques pour ramener l’appât. Lentement. Lentement, arrêt, lentement. Lentement, rapidement. Et une infinité de variantes accompagnées d’un mouvement de la canne de haut en bas, pour imprimer au mouvement de l’appât une similitude avec un petit poisson blessé, sur lequel les achigans voraces se précipitent, lorsqu’ils sont affamés. Peut-être plus tard dans la journée, ils verront bien s’ils persistent, peut-être plus tôt, mais pour ça il faudra revenir demain messieurs.

L’INCONNU 1: Heureusement qu’il y a la bière.

L’INCONNU 2: Ouais.

L’INCONNU 1: C’est un couteau à fileter, dans ton étui?

L’INCONNU 2: Ouais.

L’INCONNU 1: C’est un bâton pour assommer les poissons, le truc noir à ta ceinture?

L’INCONNU 2: Non.

Les yeux au large, buvant par petites gorgées rapides la bière qui se réchauffe, ils scrutent la surface de l’eau, le plus loin qu’il leur est possible. Mais rien ne saute, rien ne remue, à croire que toute la vie aquatique paresse aujourd’hui. Peut-être y a-t-il une grande réunion sous-marine à l’autre bout du lac, un concile quinquennal auquel tous se font un devoir sacré d’assister.

L’INCONNU 1: Si c’est pas pour assommer les poissons, à quoi ça sert, ton bâton?

L’INCONNU 2: Ouais.

L’INCONNU 1: Ouais? C’est pas une réponse.

L’INCONNU 2: Ouais.

L’inconnu 1 tire deux canettes fraîches de la glacière. À ce rythme, à force de boire en duo, la glacière se vide quatre fois plus vite. C’est mathématique. Boire avec un ami encourage une descente deux fois plus rapide, et ça fait deux bières à chaque coup et deux multiplié par deux donne quatre. Sans poisson gigotant au bout de leurs lignes, les inconnus se permettent de hausser la voix, glissant peu à peu dans un état proche de l’abandon de la pêche, du moins pour aujourd’hui.

L’INCONNU 2: T’as une autre bière?

L’INCONNU 1: Tu ne m’as toujours pas dit à quoi il servait ton bâton noir? S’il ne sert pas à assommer les poissons, alors pourquoi l’apporter à la pêche?

L’INCONNU 2: Et cette bière?

L’INCONNU 1: Et ce bâton?

L’INCONNU 2: C’est une matraque. Je m’en sers pour défendre la liberté de parole. Et cette bière?

L’INCONNU 1: Voilà. C’est la dernière… Moi aussi, je suis pour la liberté de parole.

L’INCONNU 2: T’es un rigolo toi. J’suis Officier de l’Escouade Anti-Parlote. Nous matraquons tous ceux qui utilisent leurs cordes vocales à mauvais escient. La liberté de parole, c’est l’anarchie. Interdit. Nous la défendons.

L’INCONNU 1: Qui trace la ligne entre paroles permises et paroles interdites? Je… 

L’INCONNU 2: Sédition!

L’INCONNU 1: Mais qu’est-ce que tu fais!

L’INCONNU 2: Douter de l’ordre est la pire des mutineries!

L’inconnu 2 frappe à grands coups de matraque l’inconnu 1, qui gémit sur le bois chaud du quai. Il en faut des coups, il en faut beaucoup pour venir à bout du récalcitrant qui proteste, contredit, supplie. Évidemment, il finit par s’évanouir, la tête dans son coffre débordant d’appâts et d’hameçons. Et puisque ça ne mord pas, de toute façon, l’inconnu 2 range son équipement, vide sa canette et s’en va.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

La macédoine

Le jeune Autain zigzague dans son Hummer, grimpe la chaîne du trottoir, défonce la petite clôture et traverse d’est en ouest tout le sud des jardins communautaires. Il a bu, il a fait la fête, il rentre chez papa. C’est la trente-deuxième fois en trente-deux semaines qu’Autain défonce la clôture et s’aventure dans les sillons. Tomates projetées à la ronde, concombres réduits en purée, carottes enfoncées dans la terre, l’hécatombe se répète hebdomadairement.

Devant ce désastre rassembleur, les jardiniers font connaissance les uns avec les autres, se parlent, s’organisent, s’invitent mutuellement à une réunion. Excédés par les frasques du profanateur, les braves dénoncent et condamnent. Le ton monte, la colère gronde, les poings se lèvent, l’unanimité du cri fait trembler les fenêtres. Le plus grand d’entre eux, le plus fort et le plus baryton, grimpe sur une chaise, entame un chant révolutionnaire et lance un appel aux binettes.

LEBLANC: Camarade sarcleurs, nous sommes nombreux, la force de notre nouvelle troupe saura vaincre le perfide qui nous provoque!

La solide Lebrun joint sa voix à la sienne, encourage les autres à lever le poing.

LEBRUN: Solidarité! 

LENOIR: So! So! So!

LEBON: Solidarité!

LEBOEUF: Nous vaincrons! Nous ne serons pas les damnés de la terre!

Le frêle Lefort se faufile, lève la main, tente d’attirer l’attention, mais dans la ferveur révolutionnaire, personne ne le remarque.

LEBOEUF: Nous vaincrons!

LEBLANC: Camarades!

LEBON: Solidarité!

Après s’être époumonés, les braves ont besoin d’une pause et surtout, d’un plan. Comment renverser l’ennemi?

LEFORT: Justement, je me demandais, qui ira? Leblanc, tu m’as l’air le plus fort, tu iras, n’est-ce pas?

Le visage dur, le regard au loin, très très loin, Leblanc frappe la table du poing.

LEBLANC: Je marcherai au premier des rangs! Celui des généraux!

Les autres lèvent le poing, approuvent par des hourras.

LEFORT: Tu iras chez cet Autain?

Leblanc se recueille, et le visage toujours aussi dur, déterminé, il trace un grand demi-cercle avec son bras.

LEBLANC: Partout où il faudra aller, ma volonté ira. Bien sûr, comme chacun le saura, je ne peux pas me rendre physiquement chez Autain. Son père, chef de la Compagnie C, est intimement lié au Président, aux ministres et à tout le sinistre appareil d’État, et comme je suis fonctionnaire, quoique révolutionnaire, si j’y allais matériellement j’y perdrais mes émoluments, mes vacances et ma pension. Honte à l’oppresseur étatique qui nous musèle! Qu’à cela ne tienne, je serai là pour établir le plus solide des plans d’attaque!

La courte Lebon opine du chef, les yeux inondés d’une reconnaissance infinie.

LEBON: Moi aussi, moi aussi je suis fonctionnaire. Solidarité!

Les autres se considèrent les uns les autres, incertains devant la longue marche qui s’ouvre, de leur jardin à la maison des Autain. La solide Lebrun se lève, fière.

LEBRUN: Solidarité! Vous me connaissez, vous devriez, je suis journaliste. Je dois maintenir une objectivité irréprochable en toutes circonstances. Exigence professionnelle. Pas question de prendre position publiquement. Je peux bien parler ici avec vous, dans la privauté de notre ligue, mais impossible que je me montre là-bas. D’autant plus que pour monter chez les Autain, c’est un sentier lumineux tout le long. Toute la ville me reconnaîtrait, je serais perdue. Mais je vous assure, j’épaulerai Leblanc et je prêterai ma plume pour écrire les tracts. Solidarité!

LEFORT: Ça ne va pas fort, votre révolution. Et vous autres?

Leboeuf et Lenoir, qui se tenaient cois, s’ébrouent sur leurs chaises, comme si on venait de les réveiller. Chacun, vraiment poli, très poli, laisse la parole à l’autre, et ces tergiversations durent tant qu’ils en oublient la question.

LEFORT: Lenoir, toi, tu n’es ni fonctionnaire ni journaliste? Tu iras?

Lenoir se trouve un sourire, qu’il plaque sur un visage crispé.

LENOIR: Apprenez que j’ai mon père à la maison. Je veille sur lui… Il peut avoir… Parfois il a besoin de moi, à n’importe quel moment… Il faut que je… Tiens, justement, c’est lui qui m’envoie un message… Faut que j’y aille, il ne se sent pas bien… Solida… Solidarité… Oui!

Lenoir sort précipitamment, l’œil sur son téléphone.

LEFORT: Leboeuf?

Celui-là n’est pas bête, il a bien vu que son tour viendrait. On devine aux plis de son front qu’il a beaucoup réfléchi.

LEBOEUF: Je suis étonné que vous me posiez la question. Je croyais que tout le monde était au courant! Non? Eh bien, je suis cadre à la Compagnie C. Je ne peux tout de même pas me pointer chez mon patron, pour une histoire de macédoine!

Tous, sauf Lefort, approuvent du nez. Leblanc reprend un de ses chants révolutionnaires, les autres entonnent les couplets en chœur. On sent la camaraderie s’installer entre ces presque étrangers. Après quelques minutes, tout de même, cette nouvelle euphorie s’attiédit, et les révolutionnaires, Leblanc Lebon Lebrun Lenoir Leboeuf, se tournent vers Lefort, tout petit sur sa chaise, plus chétif que jamais.

LEBLANC-LEBON-LEBRUN-LENOIR-LEBOEUF: Toi, Lefort, tu iras?

Lefort rassemble ses effets personnels, se dirige vers la porte.

LEFORT: Moi? Je ne suis pas jardinier. Je passais par là, vous m’avez invité.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Adieu la mer

Au Bureau des comptes colossaux, le BCC, l’avancement est rare, la compétition féroce, le stress aigu. Dubochet bossait depuis onze ans et neuf mois. Dossier impeccable. Pas un seul congé de maladie, pas une erreur, pas une plainte. Seule ombre au tableau, toute petite, qu’on ne rappelle que par souci de véracité: il y a cinq ans, il est entré sept minutes en retard, parce qu’on lui avait volé sa voiture. Le premier janvier, Dubochet a déterminé qu’il méritait le prochain avancement annoncé par la direction.

Sauf que Dubochet avait un concurrent. Dubedout estimait, lui aussi, mériter l’avancement. Dossier impeccable. Pas un seul congé de maladie, pas une erreur, pas une plainte. Pas même d’ombre au tableau. Mais il bossait chez BCC depuis seulement onze ans et deux mois. Sept de moins que Dubochet.

Si l’un priait pour que ses sept minutes soient oubliées, l’autre priait pour que ses sept mois le soient.

Face à l’incertitude, égorgé par l’angoisse, Dubochet élabore mille stratégies pour mener une bataille victorieuse contre son concurrent Dubedout. Pendant des jours et des semaines, il échafaude des plans complexes, qui tous finissent par se heurter à un mur inébranlable: la possibilité de provoquer le dépôt d’une plainte contre lui.

Un mercredi matin à huit heures quarante-trois, l’inspiration le chatouille. Il a trouvé! La première tâche d’un conquérant n’est-elle pas de connaître son ennemi? La plupart des communications entre la direction et les employés se font par courriel, mais pour les sujets délicats, ou importants, le papier demeure encore le principal messager. Dubochet, solennel, détermine qu’il subtilisera les lettres officielles de la BCC adressées à Dubedout, déposées dans son casier tous les matins. Il ne les volera pas, il en retardera simplement la livraison de vingt-quatre heures, le temps de les lire, le soir venu, après avoir lu les siennes.

Après quelques semaines, Dubochet sait ainsi que Dubedout a déposé, tout comme lui-même, sa candidature pour obtenir l’avancement prévu. Il apprend aussi que Dubedout s’est inscrit à une formation en traitement des comptes colossaux catégorie quatre, qu’il accepte de reporter ses vacances, à la demande de la direction, qu’il complétera les tâches d’un collègue absent pour cause d’infarctus. Tout cela inquiète vivement Dubochet.

Un mardi soir de mai, il s’installe dans son fauteuil préféré, près de la fenêtre, et lit son courrier de la BCC. Fracas et ravages! La direction lui apprend que le choix du candidat fut un très long, très profondément laborieux, très douloureusement respectueux exercice, et que malgré ses faits d’armes remarquables, sa candidature n’a pas été retenue. Éperdu, il bondit sur ses pieds, il chancelle, il s’évanouit.

Il ne se réveille que le lendemain matin. Déjà en retard de cinquante-trois minutes. Sans prendre la peine de se doucher, et il aurait dû, car il ne sentait pas bon, il fonce à la BCC, se précipite à son poste de travail, et entame de déchirer tous les dossiers en éventail devant lui. Au rythme qu’il progresse, Dubochet pourrait bien déchiqueter toute la BCC. Heureusement pour la direction, les clients et les actionnaires, deux commissionnaires arrivent au pas de course, le soulèvent de sa chaise, l’expulsent manu militari.

Cul sur le trottoir, il pleure son dépit, aveugle aux regards réprobateurs de ses semblables, quand des derniers étages de l’immeuble de la BCC est lancé un petit bout de papier rose. Le papier virevolte, effectue plus d’une cabriole avant d’atterrir directement sur le nez humide de Dubochet. Sans même le retirer de sa protubérance, il parvient à lire le seul mot inscrit bleu sur rose, INGRAT.

Sans travail pour cause de déchirure, Dubochet erre tout le jour dans les rues avoisinantes, incapable de reprendre sagement sa voiture, de rentrer chez lui. Même s’il avance au hasard, prenant à droite, à gauche, sans se soucier du sens, il se retrouve continuellement devant la BCC.

Sans surprise, à la fin de la journée de travail il réapparaît, fantôme d’une autre époque, devant la BCC. Les employés sortent, les uns derrière les autres, dans l’ordre alphabétique, comme d’habitude. Bergougnoux, Chériout, Dubedout. Dubedout! La vue du rival éblouit Dubochet, qui s’expulse de sa torpeur et explose devant les employés engourdis.

Dubochet sonne la charge! Il galope jusqu’à Dubedout, et sans crier gare, mène un premier assaut. D’un coup de tête dans le ventre, il renverse son ennemi, qui s’écroule mollement. Dubochet rassemble ses troupes, et attaque par le flanc droit, brise des côtes, perce le foie, ouvre des plaies qui saignent sur le ciment. Sans laisser de répit au Dubedout croulant, il frappe par le flanc gauche, fracasse la mâchoire, perfore un poumon, harponne le cœur.

Éreinté par la bataille, Dubochet s’empare d’un trombone qui traînait au fond de sa poche, et plante la note bleue sur papier rose dans un des yeux du nouveau mort. INGRAT

Au poste de police, après avoir recouvré ses forces, Dubochet avoue tout, sereinement. Il sortira dans vingt-cinq ans, donc à cinquante-deux ans calcule-t-il, se fera chômeur sur le bord de la mer, épousera une tortue, ou un marsouin.

L’inspecteur Dufourcet, qui a fouillé l’appartement de Dubochet, grimace. Il sort de son dossier une lettre, lui demande s’il s’agit bien de la lettre qui a tout déclenché. Sans hésiter, Dubochet confirme. Dufourcet l’invite à bien lire le nom du destinataire. Dubochet, digne et triomphant, se penche et lit. Monsieur Dubedout, peut-il déchiffrer, à travers les torrents qui jaillissent du fond de son âme.

En plus de l’accusation d’homicide volontaire avec facteurs aggravants, qui lui permettait une libération conditionnelle au bout de vingt-cinq années de travaux forcés, Dufourcet lui annonce qu’il sera aussi inculpé pour le vol d’une lettre. Il risque maintenant la perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. Adieu la mer. Adieu la tortue. Adieu le marsouin.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Sublime extrême blogueuse

Un parc, un frêne, un homme, Vidal.

VIDAL: J’aurais dû me douter que je n’aurais pas le temps de quitter Chartres, de foncer jusqu’à Orly, de traverser l’océan, de descendre à Pierre-Elliott-Trudeau, de sauter dans un taxi, et d’être à l’heure au parc La Fontaine. Cette sublime extrême blogueuse a joué serré, et j’ai perdu. Je suis en retard, mais s’est-elle présentée?

FRÊNE: Si si, elle était là, exactement où vous vous tenez, il n’y a pas deux heures de cela. Elle vous a attendu au moins cinquante-trois minutes vingt-huit secondes.

VIDAL: Oh! Vous m’avez fait peur! C’est vous qui avez parlé?

FRÊNE: Si si. Je ne voulais pas vous effrayer, seulement vous informer.

VIDAL: C’est bien la première fois qu’un frêne me parle!

FRÊNE: Vous ne sortez pas beaucoup, Monsieur.

VIDAL: Au contraire, mais un frêne qui parle! J’ai bavardé avec des chênes, j’ai débattu avec des saules, j’ai même chanté en chœur avec des bouleaux, mais avec un frêne, ça non, jamais.

FRÊNE: Pouvez-vous me gratter, juste en bas, là. Merci. J’ai des fourmis dans le tronc.

VIDAL: Comment savez-vous que la femme qui a attendu ici est cette sublime extrême blogueuse?

FRÊNE: Ce n’était peut-être pas elle. Décrivez-la-moi, que je vois.

VIDAL: C’est simple, si ses photos et ses vidéos disent la vérité, elle a de jolis yeux et de jolis pieds.

FRÊNE: C’était tout à fait elle. Avec toutes ces joliesses.

VIDAL: Souhaitait-elle vraiment me rencontrer? Parce qu’elle aurait pu, enfin, si elle avait vraiment voulu, pourquoi ne pas attendre une heure de plus, deux heures de plus, moi j’aurais attendu un jour de plus, j’aurais attendu jusqu’à ne plus pouvoir attendre.

FRÊNE: Elle ne pouvait plus attendre. Il y avait un geai sur ma première branche. Elle a dit, je compte jusqu’à cinq, et si le geai est encore là, c’est qu’il viendra. Elle a compté. À quatre, le geai est parti. Alors elle a cessé de vous attendre.

VIDAL: Ça explique tout. 

FRÊNE: Vraiment? En tout cas, au début, elle était très excitée. Elle répétait, j’espère qu’il réussira, j’espère qu’il viendra. J’ai cru que c’était une autre de leurs histoires d’amour, alors j’ai failli intervenir, tenter de la dissuader. L’effrayer peut-être.

VIDAL: Vous êtes horrible. Et si de l’amour, il en tombait?

FRÊNE: L’amour, c’est un détournement d’idée. J’en ai trop connu. Ils s’appuient contre moi, ils s’embrassent, s’intercalent comme ils peuvent, et finissent par me tatouer des cœurs au couteau. Sadiques.

VIDAL: Cette sublime extrême blogueuse espérait et c’était moi, moi qui meublais son espoir.

FRÊNE: Alors vous! Vous vous en racontez de belles! Après avoir espéré, elle a douté. Et ça n’a pas été long, je vous assure. Jamais il n’aura le courage de se lancer dans cette aventure, et toutes sortes de supputations semblables. Méditez là-dessus, mon cher, elle a douté de vous! J’ignore ce que vous vous étiez promis, mais elle n’y croyait plus, plus du tout. Elle s’est même interrogée sur votre existence! C’est quand même quelque chose! Elle a imaginé toutes sortes d’hurluberlus se cachant derrière votre photo, des vieillards essoufflés, des pervers édentés, des matrones esseulées.

VIDAL: Moi qui suis là! Fidèle portrait de ma photo! Par où est-elle partie?

FRÊNE: Par là.

VIDAL: Où, là?

FRÊNE: Vous n’aurez qu’à demander aux frênes, à tous les frênes du parc, de la ville, du pays si vous y tenez! Vous partez déjà? Vous ne voulez pas savoir ce qui a succédé au doute?

VIDAL: Elle m’a espéré à nouveau?

FRÊNE: Non. Elle a converti son doute. Elle a cessé de douter de vous, pour douter d’elle-même. Que je suis présomptueuse! Penser qu’on pourrait quitter une cathédrale si moyenâgeuse pour s’envoler vers une femme si blogueuse!

VIDAL: Ça me fend le coeur!

FRÊNE: Ne fendez pas trop, ça n’a pas duré. Elle a bien vite rigolé. C’est une idée extrême, mais sublime que j’ai eue là! Quel jeu! Inviter dans ce parc un abonné du blogue! S’il y parvient, tant mieux, on boit un café, on papote, et bonsoir! S’il n’y parvient pas, tant pis. Puis il y a eu le geai. Puis elle a compté. Puis elle est partie. Vous partez, ça y est? Vous partez.

Un parc, des frênes, un homme qui demande à chacun d’entre eux s’il a vu une sublime extrême blogueuse.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.