La fragilité de tout

Les Balaud n’ont pas d’enfants parce qu’ils casseraient tout dans l’appartement. Ils ont été témoins de la destruction par les nièces et neveux, résultat de leurs jeux et disputes. Ça leur a coupé toute envie de procréer. Ils l’ont échappé belle.

Quand les Balaud ont ramené une commode achetée en rabais dans une grande surface, ils ont réalisé, après avoir gravi onze des quatre-vingt-quatre marches, que le Balaud n’aurait pas la force de continuer jusqu’à l’appartement. Pas question de redescendre, il n’en pouvait plus, s’était peut-être blessé le dos, peut-être tordu une épaule, peut-être déchiré un ligament du poignet, peut-être fait un tour de rein.

La Balaud a donc soutenu le Balaud jusqu’à l’appartement, où elle l’a confortablement installé dans un épais fauteuil inclinable. Puis ils ont réfléchi. Comment monter la commode sans avoir à payer des déménageurs? Il fallait agir vite, surtout que dans la cage d’escalier commençaient à monter les plaintes des voisins incapables de descendre ou de monter. La survie de la commode était menacée.

Les Balaud ont convenu de faire appel au voisin Cabaud, fort gaillard qu’ils avaient trimballé son bazar avec une méticulosité encourageante. Tout de suite, Cabaud accepte, étonné, mais heureux que les Balaud s’adressent à lui après douze ans de bon voisinage.

Le Cabaud aurait pu, et préféré, monter la commode tout seul, mais la Balaud tenait à participer à l’effort pour y ajouter un extra d’attention. Une commode est si vite égratignée de nos jours! Encombré par la Balaud, le Cabaud parvient à gravir sans incident toutes les marches, jusqu’à l’appartement. Il pose doucement son fardeau dans la première pièce, sous l’insistance des Balaud, qui ne veulent surtout pas qu’il s’aventure trop avant dans leur domaine.

Ce n’est pas dans les habitudes des Balaud d’inviter à boire un coup. Ils ne l’invitent donc pas. Ils le remercient à profusion, espérant que cette manifestation de reconnaissance sera suffisante pour rétablir une distance agréable entre voisins. En se retournant pour sortir, Cabaud ne voit pas le tout petit pot de fleurs qui trône sur une console. La manche de sa chemise accroche les fleurs, et le pot bascule, éclate sur le parquet. Fracas et petite flaque d’eau. Le petit pot de verre, deux dollars quatre-vingt-dix-neuf chez Wallmart, étend ses mille miettes aux pieds de la Balaud, qui hurle.

Malgré ses douleurs, le Balaud s’approche pour prendre la mesure du drame. Il hurle à son tour. Devant un Cabaud confondu, les Balaud se jettent dans les bras l’un de l’autre, fondent en sanglots. Pantois, Cabaud bat en retraite, s’éclipse pendant que les larmes aveuglent ses voisins.

Pétris de douleurs, les Balaud s’enferment chez eux pour souffrir ensemble. Espérant que la nuit calme leurs tourments, ils se couchent, mais dorment d’un sommeil agité, partageant les mêmes cauchemars. Au petit matin, l’affliction a cru à tel point qu’elle les terrasse dès qu’ils tentent de se lever. Perte d’appétit, dégoût de soi, de la vie, pendant trois jours ils ne se lavent plus, ne mangent plus, boivent à peine quelques gouttes d’eau.

Puis du fond de leur affaissement, une lueur. Les jours joyeux ne reviendront pas tant qu’une vengeance appropriée n’aura nourri leurs âmes éperdues. Le voisin doit payer.

Dès qu’il sort sur le palier, ils épient Cabaud à travers le judas optique, puis par la fenêtre, lorsqu’il marche jusqu’à sa voiture. Ils glanent sur internet et sur les médias sociaux tout ce qu’ils peuvent sur son compte. Jusqu’à ce qu’à la révélation. Cabaud est lié au monde interlope, trafique assurément de la drogue, à preuve ce jeune homme complètement défoncé qu’il a traîné jusque chez lui à plus d’une reprise, probablement pour lui injecter de nouvelles doses.

Fiers, les Balaud déballent leur histoire à la police, qui rapplique chez Cabaud. Ils saisissent un bon sac de cocaïne dans un sac de plastique caché dans le réservoir des toilettes. Pas original. Éberlué, Cabaud explique que ce sac appartient sans doute aux relations douteuses de son jeune frère, ce frère toxicomane qu’il héberge fréquemment, qu’il aide comme il peut, qu’il soutient dans ses tentatives de désintoxication. Le frère en question est arrêté lui aussi, assure que Cabaud n’était pas au courant pour le sac de cocaïne, mais rien n’y fait, tolérance zéro, les deux frères écopent de dix ans fermes.

Pendant que les Balaud retrouvent goût à la vie, sans toutefois parvenir à se défaire d’une profonde blessure, les Cabaud subissent la vie carcérale. Le jeune frère, chétif et désemparé, est terrassé par un virus qui l’emporte au bout d’une semaine. Triste à en mourir, Cabaud jure d’étrangler les Balaud de ses mains nues. Il parvient à s’évader, toute la ville est en émoi, et plus particulièrement les Balaud. Dans son aveuglement, Cabaud ne réfléchit pas, fonce chez ses ennemis où un bataillon de policiers armés et peureux lui tire dessus. Soixante-douze balles lui traversent différents membres, dont la tête et le torse. Les autorités font incinérer Cabaud, comme son frère l’a été, et ses cendres sont jetées aux ordures.

Les Balaud retrouvent la quiétude, et la larme qui leur monte parfois à l’œil leur rappelle la fragilité de tout.

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