Mais les salauds

Je suis jolie, mais personne ne le remarque. En boîte, au club de tennis, au boulot, je passe totalement inaperçue. C’est embêtant.

Pourtant.

Je danse bien, et même, plus que bien. J’ai suivi des cours de danse hip-hop, contemporaine, country et j’ai même suivi une formation de chorégraphie de danse coréenne. Mais quand je danse, on ne me voit pas. Je connais des femmes plutôt moches qui séduisent dès qu’elles posent le pied sur le plancher de danse. Pas moi.

Au bureau, je travaille au service comptabilité avec trois autres personnes. Je suis méticuleuse, performante. Depuis six ans, je n’ai aucune erreur sur la conscience, et à plus d’une reprise j’ai démêlé des imbroglios dans lesquels s’empêtraient mes collègues depuis des semaines. Il y a eu une promotion le mois dernier. Donnée à une femme qui s’est jointe à notre équipe il y a à peine deux ans et demi, qui fait au moins une erreur par mois, et qui est constamment de mauvaise humeur.

Je le répète. Quoi que je fasse, quoi que je dise, on ne me remarque pas. Invisible.

Je sais cependant que j’existe.

Les autres aussi le savent. Ceux à qui je verse mes mensualités, ceux à qui je remets mes vérifications bien ordonnées, ceux qui me donnent des cours de danse, ceux à qui j’achète des vêtements, de la nourriture. Ceux que je heurte parfois, par accident, sur le trottoir.

Celle qui m’a donné naissance. Mais qui m’a oubliée, qui semble ne jamais avoir su qu’elle était ma mère.

Alors.

Seul un coup d’éclat me découvrira au monde.

À l’heure de pointe, je me place à l’entrée de la bouche de métro. Je retire ma blouse. Aucune réaction, ni chez les hommes ni chez les femmes. Je retire ma jupe. Rien. Je retire mes chaussures, mes bas, mes bracelets. Extraordinairement ignorée par mes semblables. Je retire mon soutien-gorge. Toujours rien. Je retire ma culotte. Rien. Je descends au métro. Les gardiens ne m’arrêtent pas. Je m’intègre à la foule, nue, je saute dans un wagon, je me rends jusque chez moi. Imperceptible.

Je pleure. Toute la soirée je pleure comme une démente. Désespérée. Je pleure aussi durant la nuit, mais de rage.

Plutôt que de retourner au bureau, je déambule dans les rues. Je rumine des idées de massacre, d’assassinat, d’hécatombe, de suicide. Dans mon cabas, un grand couteau de cuisine. Je suis prête à m’en servir.

Je ferme les yeux. Je frapperai.

Le premier venu.

Je saisis le couteau, je le brandis, j’assène un grand coup. J’ouvre les yeux. Un petit quarantenaire au ventre répugnant, à la lippe vicieuse. Je l’ai frappé sur le bras. Il pleurniche, bave légèrement, appelle au secours. Je vise le coeur. Dix fois. Ou onze.

Le couteau m’échappe. Le cadavre se vide. La police arrive.

Périmètre de sécurité, scène de crime, uniformes, enquêteurs, on interroge tous les témoins, on note, on compile, on photographie. Je m’approche de l’enquêteur en charge, je dois lui tirer la manche trois fois pour qu’il finisse par m’ordonner de circuler. J’obtempère, mais auparavant je me sers de sa veste pour m’essuyer le sang que j’ai sur les mains. En chantonnant.

Puisque je suis indiscernable, je changerai de carrière. Je serai riche. Je quitte mon emploi, sans en aviser ma supérieure. À quoi bon, elle ne remarquera pas mon absence. Et je vole.

En un après-midi, je dévalise trois banques, quatre bijouteries, les antichambres de cinq ministres, et un cabinet d’avocats. Le soir, chez moi, je range les billets selon leurs devises, et je convertis tout en dollars américains. Deux milliards trois cents millions cinq cent mille deux cent quarante dollars. Pas mal pour un début.

Maintenant.

J’embauche trois femmes et deux hommes, trente heures par semaine, pour me parler, m’écouter. La plupart peinent à la tâche, bâillent. Je les remplace. Je les remplace pendant des années, jusqu’à trouver cinq employés modèles, à qui pas une de mes paroles n’échappe.

Mais ils coûtent cher. Et je dois leur accorder des avantages sociaux, trois mois de vacances payées, congés de maladie, congés de maternité, de paternité, de créativité, d’hypersensibilité. Ils travaillent sept semaines par an, mais à cinq, cela fait déjà trente-cinq semaines de trente heures. Une nette amélioration.

Beaucoup d’années passent, je les paye pour qu’ils me soignent, pour qu’ils entendent mes plaintes, variées et colorées. Ils me le confirment, j’existe. Jusqu’à ce que vienne la mort.

Je les ai payés pour m’inhumer, me pleurer, me rappeler à la mémoire des vivants.

Mais les salauds.

Ils vident mon compte en banque, filent avec l’argenterie et les bijoux, vendent à fort prix ma concession au cimetière, m’enterrent sur une parcelle boueuse, loin de tous.

À jamais.

Ils partent vivre dans le sud avec la fortune qu’ils m’ont dérobée.

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