Funeste tango

Nous écoutions Loreena McKennitt depuis une semaine dans un petit appartement de la rue Laurier, avec un golden retriever fraternel. J’ai abouti là parce que je lui ai posé une question, dans un bar. Comme elle m’a répondu, évidemment je suis tombé amoureux.

Abruptement, j’ai oublié que j’avais un emploi, une femme, des amis, trois chats et beaucoup de dettes. Amnésie globale, disparition de mon existence, réincarnation. Nous ne sortions que pour promener le golden, courte promenade entre le parc à chiens et l’appartement. Nous ne croisions jamais personne, du moins, je ne crois pas.

À la fin de la semaine, le frigo était vide, nous avions faim. Nous nous sommes soudain rappelé ce monde autour de l’appartement, ce monde où il nous fallait plonger pour survivre. Comme tous les mammifères, nous sommes sortis pour nous sustenter. Nous aurions pu choisir le premier restaurant rencontré, et cela aurait mieux valu, mais nous nous sommes mis en quête du seul établissement en mesure d’accueillir notre particularité. Notre ardente folie.

Rue Saint-Hubert jusqu’à Mont-Royal, mon foie se crispe à l’évoquer, puis Saint-Denis jusqu’à la rue Roy. Il y avait là un resto discret, simple, qui nous a tout de suite reconnus. Plus de cent mètres avant d’arriver, nous l’entendions nous appeler, nous prier de marcher jusque là, d’entrer, de nous asseoir. Je l’entendais, elle l’entendait. Après la semaine que nous avions vécus, rien ne nous étonnait, qu’un resto nous hèle ne nous paraissait pas incongru, au contraire, nous attendions cela depuis notre premier pas hors de l’appartement.

Une fois à l’intérieur, assis à une table au beau milieu de la salle, le resto s’est tenu coi. Autour, la clientèle ressemblait à de la clientèle. Ça buvait, ça mangeait, ça bavardait. Nous avons bu, nous avons mangé, mais j’ignore si nous avons bavardé. Je ne crois pas. Notre présence avait l’intensité et la fragilité de l’inspiration. Si j’avais parlé, à ce moment, je crois que je lui aurais dit que j’avais appris à respirer, et qu’avec ou sans elle, ma vie déborderait dorénavant sous le règne de la joyeuse instabilité.

Subitement, la clientèle s’est tue. Toute tue. Cela nous a ramenés à eux, nous les avons observés se lever, déplacer les tables et les chaises qu’ils empilaient dans un recoin de la salle. En moins de trois minutes, les tables étaient débarrassées, empilées, et tout autour de nous il n’y avait plus qu’un grand espace vide.

Aussitôt, la Cumparsita a empli l’espace, et hommes et hommes et hommes et femmes et femmes et femmes se sont élancés, grands gestes et passion, délicatesse et brutalité. Les cheveux longs des têtes renversées frôlaient nos bisques, les coups de talons effleuraient nos coupes.

Nous poursuivions indolemment notre repas, seuls assis au milieu de la salle avec ces corps agiles emplissant tout l’espace d’étonnantes arabesques. Elle terminait son dessert quand je lui ai caressé la main. Son regard vitreux reflétait les corps des danseurs, mais je ne l’y voyais plus, elle.

Au rythme de la musique, les milongueras et les milongueros nous frôlaient de plus en plus, jusqu’à nous heurter carrément dans le dos, sur les bras, partout. Sans crier gare, et toujours au rythme du tango, ils nous ont séparés, bâillonnés et je me suis vite retrouvé avec une cagoule de toile sur la tête. Je ne la voyais plus, je ne l’entendais plus, je ne la sentais plus.

Je me suis réveillé deux jours plus tard à la campagne. Seul, affamé. J’ai marché jusqu’à la route, j’ai volé des pommes et j’ai marché encore. Un fermier qui passait par là a accepté de me raccompagner jusqu’à la limite de la ville. Je me suis traînée jusqu’à la rue Laurier, mais quand elle a ouvert la porte de son appartement, je l’ai à peine reconnue. Elle ne se souvenait absolument pas de moi. Inquiétée par ma tenue débraillée, crasseuse et puante, elle a même menacé d’appeler les flics.

Je n’ai jamais retrouvé mon appartement, ma femme, mes amis, mes chats, mes dettes et mon emploi. Je n’ai jamais retrouvé mon nom, mais je me souviens de cette semaine-là, et j’écoute en boucle Loreena McKennitt.

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Une vocation tardive

À la fin de sa ronde des estropiés et autres alités, docteure Xavière Charette entre avec sa fiche de résultats dans la chambre de Malo Milot. Le diagnostic terrasse Milot. Il n’y a plus rien à guérir en lui, l’inéluctable conclusion approche au galop et il vaudrait mieux consacrer ces derniers pas sur scène à sa maman et son cousin Martial, qui attendent de l’autre côté de la porte, dans un corridor inhospitalier. Mais Milot refuse. Il demande un sursis, du papier, un stylo. Il insiste, persiste et résiste.

DRE CHARETTE: Un sursis, ce n’est pas gratuit. Quand c’est cuit, c’est cuit, faut retirer la casserole et rêver à son auréole.

MILOT: Je n’avais pas prévu de m’effacer si tôt. Je ne veux pas expirer dans un souffle de mots insignifiants! Je suis un poète, je veux graver sur le grand tableau de l’humanité des mots indélébiles!

DRE CHARETTE: Poète? Votre œuvre parlera pour vous. Laissez-vous aller, moi je dois y aller.

MILOT: Mon œuvre! Là est tout le problème. Elle n’est pas écrite. Je vous en prie, un sursis, un stylo, un papier! De grâce!

DRE CHARETTE: Je peux vous injecter une dose du Supertruc, mais c’est cher, et même plus, ça vous ruinera.

MILOT: Riche ou dépouillé, qu’importe, on ne refuse personne à l’entrée. Je vous en prie, piquez, plantez, injectez!

DRE CHARETTE: Vous y gagnerez, avec un peu de chance, cinquante-huit minutes et des poussières. Sortez votre carnet de chèques.

MILOT: Voilà, inscrivez la somme vous-même, et procédez, le temps presse.

DRE CHARETTE: Calmez-vous, je ne trouve pas votre veine.

MILOT: Cherchez bien, j’en ai partout.

DRE CHARETTE: Celle-ci me semble bien dodue, bien docile, bien douce. Hop! J’y plonge!

MILOT: Maintenant, vite, un stylo, un papier. J’ai une œuvre à engendrer, ériger, achever.

DRE CHARETTE: Bien sûr, sinon à quoi bon. Un stylo, celui-ci vous plaît, oui? Un papier. Je vous en donne même deux, pour vos œuvres complètes. Permettez-moi quand même de vous demander, à vous voir dans la hâte, pourquoi ne pas y avoir pensé avant, lorsque vous aviez tout votre temps?

MILOT: J’ai toujours pensé que j’avais tout mon temps. Même hier.

DRE CHARETTE: Mais la poésie ne vous appelait pas? Une vocation, malgré soi, il faut y répondre.

MILOT: J’y réponds là, j’y réponds. C’était une vocation tardive.

DRE CHARETTE: Adieu donc, on ne se reverra pas. Je lirai… Je ne lirai pas vos œuvres. Qui lit de la poésie, aujourd’hui?

MILOT: Adieu! Adieu! Laissez-moi écrire! J’écris. J’écris et je meurs.

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La macédoine

Le jeune Autain zigzague dans son Hummer, grimpe la chaîne du trottoir, défonce la petite clôture et traverse d’est en ouest tout le sud des jardins communautaires. Il a bu, il a fait la fête, il rentre chez papa. C’est la trente-deuxième fois en trente-deux semaines qu’Autain défonce la clôture et s’aventure dans les sillons. Tomates projetées à la ronde, concombres réduits en purée, carottes enfoncées dans la terre, l’hécatombe se répète hebdomadairement.

Devant ce désastre rassembleur, les jardiniers font connaissance les uns avec les autres, se parlent, s’organisent, s’invitent mutuellement à une réunion. Excédés par les frasques du profanateur, les braves dénoncent et condamnent. Le ton monte, la colère gronde, les poings se lèvent, l’unanimité du cri fait trembler les fenêtres. Le plus grand d’entre eux, le plus fort et le plus baryton, grimpe sur une chaise, entame un chant révolutionnaire et lance un appel aux binettes.

LEBLANC: Camarade sarcleurs, nous sommes nombreux, la force de notre nouvelle troupe saura vaincre le perfide qui nous provoque!

La solide Lebrun joint sa voix à la sienne, encourage les autres à lever le poing.

LEBRUN: Solidarité! 

LENOIR: So! So! So!

LEBON: Solidarité!

LEBOEUF: Nous vaincrons! Nous ne serons pas les damnés de la terre!

Le frêle Lefort se faufile, lève la main, tente d’attirer l’attention, mais dans la ferveur révolutionnaire, personne ne le remarque.

LEBOEUF: Nous vaincrons!

LEBLANC: Camarades!

LEBON: Solidarité!

Après s’être époumonés, les braves ont besoin d’une pause et surtout, d’un plan. Comment renverser l’ennemi?

LEFORT: Justement, je me demandais, qui ira? Leblanc, tu m’as l’air le plus fort, tu iras, n’est-ce pas?

Le visage dur, le regard au loin, très très loin, Leblanc frappe la table du poing.

LEBLANC: Je marcherai au premier des rangs! Celui des généraux!

Les autres lèvent le poing, approuvent par des hourras.

LEFORT: Tu iras chez cet Autain?

Leblanc se recueille, et le visage toujours aussi dur, déterminé, il trace un grand demi-cercle avec son bras.

LEBLANC: Partout où il faudra aller, ma volonté ira. Bien sûr, comme chacun le saura, je ne peux pas me rendre physiquement chez Autain. Son père, chef de la Compagnie C, est intimement lié au Président, aux ministres et à tout le sinistre appareil d’État, et comme je suis fonctionnaire, quoique révolutionnaire, si j’y allais matériellement j’y perdrais mes émoluments, mes vacances et ma pension. Honte à l’oppresseur étatique qui nous musèle! Qu’à cela ne tienne, je serai là pour établir le plus solide des plans d’attaque!

La courte Lebon opine du chef, les yeux inondés d’une reconnaissance infinie.

LEBON: Moi aussi, moi aussi je suis fonctionnaire. Solidarité!

Les autres se considèrent les uns les autres, incertains devant la longue marche qui s’ouvre, de leur jardin à la maison des Autain. La solide Lebrun se lève, fière.

LEBRUN: Solidarité! Vous me connaissez, vous devriez, je suis journaliste. Je dois maintenir une objectivité irréprochable en toutes circonstances. Exigence professionnelle. Pas question de prendre position publiquement. Je peux bien parler ici avec vous, dans la privauté de notre ligue, mais impossible que je me montre là-bas. D’autant plus que pour monter chez les Autain, c’est un sentier lumineux tout le long. Toute la ville me reconnaîtrait, je serais perdue. Mais je vous assure, j’épaulerai Leblanc et je prêterai ma plume pour écrire les tracts. Solidarité!

LEFORT: Ça ne va pas fort, votre révolution. Et vous autres?

Leboeuf et Lenoir, qui se tenaient cois, s’ébrouent sur leurs chaises, comme si on venait de les réveiller. Chacun, vraiment poli, très poli, laisse la parole à l’autre, et ces tergiversations durent tant qu’ils en oublient la question.

LEFORT: Lenoir, toi, tu n’es ni fonctionnaire ni journaliste? Tu iras?

Lenoir se trouve un sourire, qu’il plaque sur un visage crispé.

LENOIR: Apprenez que j’ai mon père à la maison. Je veille sur lui… Il peut avoir… Parfois il a besoin de moi, à n’importe quel moment… Il faut que je… Tiens, justement, c’est lui qui m’envoie un message… Faut que j’y aille, il ne se sent pas bien… Solida… Solidarité… Oui!

Lenoir sort précipitamment, l’œil sur son téléphone.

LEFORT: Leboeuf?

Celui-là n’est pas bête, il a bien vu que son tour viendrait. On devine aux plis de son front qu’il a beaucoup réfléchi.

LEBOEUF: Je suis étonné que vous me posiez la question. Je croyais que tout le monde était au courant! Non? Eh bien, je suis cadre à la Compagnie C. Je ne peux tout de même pas me pointer chez mon patron, pour une histoire de macédoine!

Tous, sauf Lefort, approuvent du nez. Leblanc reprend un de ses chants révolutionnaires, les autres entonnent les couplets en chœur. On sent la camaraderie s’installer entre ces presque étrangers. Après quelques minutes, tout de même, cette nouvelle euphorie s’attiédit, et les révolutionnaires, Leblanc Lebon Lebrun Lenoir Leboeuf, se tournent vers Lefort, tout petit sur sa chaise, plus chétif que jamais.

LEBLANC-LEBON-LEBRUN-LENOIR-LEBOEUF: Toi, Lefort, tu iras?

Lefort rassemble ses effets personnels, se dirige vers la porte.

LEFORT: Moi? Je ne suis pas jardinier. Je passais par là, vous m’avez invité.

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L’anniversaire des amies

JÉLIQUE: Aujourd’hui, j’ai autant d’années que de chromosomes.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai bâti des cathédrales dans les bois, près de l’étang. Avec mon chien.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai décroché des médailles d’or aux Olympiques pour le lancer de la pizza.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai vu la mer du nord, la mer du sud, la mer de l’ouest, la mer de l’est. 

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Mais comme je n’avais pas de maillot, je ne me suis pas baignée.

LÈNE: Moi non plus, ah ça, non!

JÉLIQUE: Je n’avais pas de serviette non plus, d’ailleurs, et mon père me narguait sur sa planche à voile, de plus en plus loin, alors pas question d’intégrer la déraison.

LÈNE: Non, pas question! Ah ça, non!

JÉLIQUE: J’ai répandu sur mon chemin des mots et du bruit.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai embrassé des pays, j’ai libéré des peuples, j’ai marché avec des hordes de barbares, j’ai eu quinze enfants, et j’ai bu un peu de vin.

LÈNE: Quelle vie, quand même!

JÉLIQUE: Aujourd’hui, je célèbre.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Je suis fière de mes années. Elles me sont chaudes.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Et demain, je dormirai.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Puis je disparaîtrai.

LÈNE: Adieu. Moi je reste.

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Adieu la mer

Au Bureau des comptes colossaux, le BCC, l’avancement est rare, la compétition féroce, le stress aigu. Dubochet bossait depuis onze ans et neuf mois. Dossier impeccable. Pas un seul congé de maladie, pas une erreur, pas une plainte. Seule ombre au tableau, toute petite, qu’on ne rappelle que par souci de véracité: il y a cinq ans, il est entré sept minutes en retard, parce qu’on lui avait volé sa voiture. Le premier janvier, Dubochet a déterminé qu’il méritait le prochain avancement annoncé par la direction.

Sauf que Dubochet avait un concurrent. Dubedout estimait, lui aussi, mériter l’avancement. Dossier impeccable. Pas un seul congé de maladie, pas une erreur, pas une plainte. Pas même d’ombre au tableau. Mais il bossait chez BCC depuis seulement onze ans et deux mois. Sept de moins que Dubochet.

Si l’un priait pour que ses sept minutes soient oubliées, l’autre priait pour que ses sept mois le soient.

Face à l’incertitude, égorgé par l’angoisse, Dubochet élabore mille stratégies pour mener une bataille victorieuse contre son concurrent Dubedout. Pendant des jours et des semaines, il échafaude des plans complexes, qui tous finissent par se heurter à un mur inébranlable: la possibilité de provoquer le dépôt d’une plainte contre lui.

Un mercredi matin à huit heures quarante-trois, l’inspiration le chatouille. Il a trouvé! La première tâche d’un conquérant n’est-elle pas de connaître son ennemi? La plupart des communications entre la direction et les employés se font par courriel, mais pour les sujets délicats, ou importants, le papier demeure encore le principal messager. Dubochet, solennel, détermine qu’il subtilisera les lettres officielles de la BCC adressées à Dubedout, déposées dans son casier tous les matins. Il ne les volera pas, il en retardera simplement la livraison de vingt-quatre heures, le temps de les lire, le soir venu, après avoir lu les siennes.

Après quelques semaines, Dubochet sait ainsi que Dubedout a déposé, tout comme lui-même, sa candidature pour obtenir l’avancement prévu. Il apprend aussi que Dubedout s’est inscrit à une formation en traitement des comptes colossaux catégorie quatre, qu’il accepte de reporter ses vacances, à la demande de la direction, qu’il complétera les tâches d’un collègue absent pour cause d’infarctus. Tout cela inquiète vivement Dubochet.

Un mardi soir de mai, il s’installe dans son fauteuil préféré, près de la fenêtre, et lit son courrier de la BCC. Fracas et ravages! La direction lui apprend que le choix du candidat fut un très long, très profondément laborieux, très douloureusement respectueux exercice, et que malgré ses faits d’armes remarquables, sa candidature n’a pas été retenue. Éperdu, il bondit sur ses pieds, il chancelle, il s’évanouit.

Il ne se réveille que le lendemain matin. Déjà en retard de cinquante-trois minutes. Sans prendre la peine de se doucher, et il aurait dû, car il ne sentait pas bon, il fonce à la BCC, se précipite à son poste de travail, et entame de déchirer tous les dossiers en éventail devant lui. Au rythme qu’il progresse, Dubochet pourrait bien déchiqueter toute la BCC. Heureusement pour la direction, les clients et les actionnaires, deux commissionnaires arrivent au pas de course, le soulèvent de sa chaise, l’expulsent manu militari.

Cul sur le trottoir, il pleure son dépit, aveugle aux regards réprobateurs de ses semblables, quand des derniers étages de l’immeuble de la BCC est lancé un petit bout de papier rose. Le papier virevolte, effectue plus d’une cabriole avant d’atterrir directement sur le nez humide de Dubochet. Sans même le retirer de sa protubérance, il parvient à lire le seul mot inscrit bleu sur rose, INGRAT.

Sans travail pour cause de déchirure, Dubochet erre tout le jour dans les rues avoisinantes, incapable de reprendre sagement sa voiture, de rentrer chez lui. Même s’il avance au hasard, prenant à droite, à gauche, sans se soucier du sens, il se retrouve continuellement devant la BCC.

Sans surprise, à la fin de la journée de travail il réapparaît, fantôme d’une autre époque, devant la BCC. Les employés sortent, les uns derrière les autres, dans l’ordre alphabétique, comme d’habitude. Bergougnoux, Chériout, Dubedout. Dubedout! La vue du rival éblouit Dubochet, qui s’expulse de sa torpeur et explose devant les employés engourdis.

Dubochet sonne la charge! Il galope jusqu’à Dubedout, et sans crier gare, mène un premier assaut. D’un coup de tête dans le ventre, il renverse son ennemi, qui s’écroule mollement. Dubochet rassemble ses troupes, et attaque par le flanc droit, brise des côtes, perce le foie, ouvre des plaies qui saignent sur le ciment. Sans laisser de répit au Dubedout croulant, il frappe par le flanc gauche, fracasse la mâchoire, perfore un poumon, harponne le cœur.

Éreinté par la bataille, Dubochet s’empare d’un trombone qui traînait au fond de sa poche, et plante la note bleue sur papier rose dans un des yeux du nouveau mort. INGRAT

Au poste de police, après avoir recouvré ses forces, Dubochet avoue tout, sereinement. Il sortira dans vingt-cinq ans, donc à cinquante-deux ans calcule-t-il, se fera chômeur sur le bord de la mer, épousera une tortue, ou un marsouin.

L’inspecteur Dufourcet, qui a fouillé l’appartement de Dubochet, grimace. Il sort de son dossier une lettre, lui demande s’il s’agit bien de la lettre qui a tout déclenché. Sans hésiter, Dubochet confirme. Dufourcet l’invite à bien lire le nom du destinataire. Dubochet, digne et triomphant, se penche et lit. Monsieur Dubedout, peut-il déchiffrer, à travers les torrents qui jaillissent du fond de son âme.

En plus de l’accusation d’homicide volontaire avec facteurs aggravants, qui lui permettait une libération conditionnelle au bout de vingt-cinq années de travaux forcés, Dufourcet lui annonce qu’il sera aussi inculpé pour le vol d’une lettre. Il risque maintenant la perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. Adieu la mer. Adieu la tortue. Adieu le marsouin.

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Ainsi va la vie

Sara empile les parpaings, puisque tout ce qui est écrit est vrai. Elle ne construit rien, et même, elle prend un soin particulier à ne pas élaborer de plan. Derrière elle, on peut distinguer, si ça nous plaît, la vague forme que prennent quelques centaines de parpaings réunis. Mais cette forme est née d’elle-même. Sara n’a jamais pris la peine de la regarder, elle l’ignore avec une superbe que nous ne lui connaissions pas.

Sara prend parfois des notes, puisque tout ce qui est écrit est vrai. Elle ne les partage jamais, toutefois. Elle préfère les fourrer au fond de sa poche, et quand sa poche en est pleine, elle les brûle. C’est commode, et ça ne laisse pas de trace, ou si peu.

Personne ne vient jamais par là. Et quand il passe du monde, ils s’empêtrent dans les parpaings, se blessent, râlent, et s’en retournent mécontents. Certains, rarement, offrent leur coeur à Sara, et malheureusement, plein d’autres choses. Sara note tous ces bons sentiments, pour ne pas les oublier.

Celui qui lui a écrit, le seul, lui a promis de la délivrer de ses parpaings. Elle n’a pas compris, mais il est vrai qu’elle n’y a pas réfléchi. Il lui a proposé de l’emmener vivre à la campagne, dans une grande maison ensoleillée. Puisque tout ce qui est écrit est vrai, Sara a fourré cette lettre au fond de sa poche avec ses notes, et à la fin de la semaine, elle a tout brûlé.

Sara est maintenant très vieille. Puisque tout ce qui est écrit est vrai, elle ne se soucie de rien, elle empile ses parpaings et ainsi va la vie.

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Les moustiques

La noirceur, le silence, la paix. Un moustique. Un moustique? Oui, qui réveille Gianna. Elle bat l’air de la main droite, en vain. S’essaie avec la main gauche, pas de chance. Le moustique, ou la moustique, car c’est une femelle, vrombit des ailes. Paraît que ça fait craquer les mâles. Mais pas Gianna, qui allume, cherche l’insecte. La voilà. Vite un magazine, pour l’écraser et dormir. Bang! Bing! Raté! Gianna grimpe sur le lit. Raté! Elle déplace sa table de nuit, qui se renverse. La moustique jette un coup d’œil sur le magazine économique, décide de s’éloigner de la courbe de progression du PIB. Juste à temps! La diptère se réfugie sur l’abat-jour. Gianna saute à nouveau sur le lit, frappe l’abat-jour, qui vacille, sans faire de victime toutefois. La chasse se prolonge, ridiculement. Gianna s’impatiente. Sort de la chambre, prend bien soin de laisser une lampe de chevet allumée pour attirer la sale bête, ferme la porte derrière elle. Emprisonnée, la moustique! Gianna se couche sur le divan. Dure nuit.

Le lendemain, rez-de-chaussée de l’immeuble. Nolhan pousse la porte. Bonjour madame la voisine, monsieur le voisin. Voisin au sourire graveleux, voisine qui pince le voisin, Nolhan poli, vous avez vu Gianna ce matin, non, le voisin ne l’a pas vue, mais vous ne vous êtes pas ennuyés cette nuit, tout ce boucan là-haut. Nolhan se pétrifie, ce n’était pas moi, la voisine pousse le voisin, tais-toi, le voisin est désolé, ils sortent, disparaissent, s’évaporent. Nolhan, amant neuf mais amoureux fou, serre les poings, ferme les yeux. Un pas vers l’escalier, une pause, volte-face. Il est dans la rue.

Se réfugie dans son Rangie, appelle le bureau, délègue tout son agenda du jour, mais Monsieur, ce contrat avec Maboteau. Rien à faire, Nolhan n’ira pas. Qu’ils attendent demain, comme les autres fournisseurs. Rien à rajouter. Une trop grande tristesse, on transporte ça au bout du monde. Il traîne la sienne jusqu’à la campagne.

Panique dans le bureau de direction chez Maboteau. Otto ne l’aurait jamais avoué à Nolhan, mais le contrat est vital pour sa compagnie. Bassesses et promesses, avait obtenu une prolongation du délai imposé par la banque. Jusqu’à aujourd’hui. Or, aujourd’hui s’en va à la vau l’eau. Le jour avance, la banque appelle, c’est la faillite.

Cinquante-deux employés apprennent la nouvelle le lendemain matin: se heurtent à une porte fermée, cadenassée, sinistre. Réclament Otto, mais Otto a disparu. Le bouillant Tony rassemble les forces, tous ensemble chez Otto, qui refuse de sortir. Jurons, menaces, cailloux dans les carreaux, police, échauffourée, Tony en prison.

Menaces de mort. Du sérieux. Pas de caution, ragera derrière ses nouveaux barreaux jusqu’au procès. Et ses adolescents Viviane et Xavier? Récupérés par les services sociaux. Père seul, mère morte d’un cancer, pauvre femme.

Le soir même, Viviane pleure, crie, hurle, tempête. Xavier se plonge dans un mutisme dont il n’est pas encore sorti.

Cinq ans plus tard, Tony sort de prison, Xavier entre à l’institut psychiatrique, Viviane sort d’une maîtrise en microbiologie. Besoin de vent, de fraîcheur. L’amour la frappe au Venezuela, la belle Emel, l’inspiration tombe à Ouagadougou, l’horrible paludisme. Elle épouse Emel, termine sa virologie, compte être heureuse, se lance dans une guerre contre les parasites des moustiques qui résistent aux insecticides.

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Le programme

Un banc. Un cerisier. De l’herbe à perte de vue. Un ciel. Deux femmes de quarante-cinq ans.

Agathe: Je ne viens jamais par ici, jusqu’ici. Jamais je ne m’autoriserais une telle folie. Il y a déjà bien trop à faire là-bas, et puis, vous savez, il n’y a aucune raison, non, vraiment aucune.

Lucette: Moi, je viens ici tous les jours. Voyez comment nous sommes différentes! Mais je n’ai aucun mérite. Même si je ne voulais pas venir ici, je viendrais. C’est ainsi. Ne cherchez pas à comprendre, j’y ai renoncé moi-même il y a bien trois mois. Avant, c’était autre chose. J’étais plus jeune, je me ressentais plus jeune, et quoi qu’on en dise, j’avais moins de jours, de semaines et de mois.

Agathe: À part vous et moi, il n’y a personne. Faut dire que je n’ai pas tout inspecté. Il y en a de l’espace, d’ici à ce bout de l’horizon, là-bas. Sans compter le ciel. Peut-être pourrions-nous appeler. Si nous appelions, peut-être nous répondrait-on.

Lucette: Appeler qui? Je veux bien appeler, pour plaisanter, mais encore faut-il s’entendre sur qui quoi quand. Quand je suis seule, et c’est tout le temps sauf maintenant, on s’entend, je n’ai jamais envie d’appeler. Jamais. Je reste là, simplement. Vous apparaissez aujourd’hui, et vous voulez appeler. Je n’ai rien contre, mais  convenez-en, c’est étrange.

Agathe: Je n’y tiens pas. Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que j’aime plaisanter. Beaucoup. Quand ma voisine vient à la maison, je lui sers des martinis et des cocktails, jusqu’à ce qu’elle oublie qu’elle boit des martinis et des cocktails. Vous voyez, c’est tout moi ça! On s’amuse. Cette voisine se saoule, et je dois la soutenir pour la reconduire jusque chez elle. Et le surlendemain, elle sonne à nouveau chez moi. Puisqu’on peut boire, on peut bien appeler, non? Remarquez, si vous préférez chanter.

Lucette: Appeler ou chanter? Habituellement, je ne fais ni l’un ni l’autre. Vous voyez ce banc? Je m’y assieds, et c’est suffisant. Une femme de quarante-cinq ans, un banc, un cerisier, de l’herbe à perte de vue, un ciel. Je n’ajoute rien. Ça ne m’a jamais traversé l’esprit qu’il puisse manquer quelque chose. Ça ne signifie pas que ça me semble complet. D’ailleurs, vous n’y étiez pas, et vous y êtes. Donc ça n’était pas complet, mais rien n’indiquait que vous deviez être là. Vous êtes là. Je vous vois, je pourrais vous toucher si j’osais, je pourrais vous frapper, je pourrais cesser de vous parler. Vous aussi, vous pourriez me frapper, vous pourriez fracasser ce banc à coups de pied, vous pourriez arracher les feuilles de ce cerisier, vous pourriez vous perdre dans les herbes, dans le ciel. Vous plaisantez.

Agathe: Je vous aime bien. Puisque notre amitié s’établit sur d’aussi jolies bases, bâtissons ensemble un véritable programme. Car je vous ai lancé ça, je ne vous connaissais pas vraiment, mais maintenant, maintenant nous pouvons prévoir, évaluer, compter, élaborer, circonscrire, diriger, réaliser, agir. J’ai évoqué la possibilité d’appeler, mais cela aurait pu être n’importe quoi, à ce moment-là, mais puisqu’il a été question d’appeler, pourquoi s’embarrasser d’autre chose. Comme vous l’avez si bien dit, ce banc, ce cerisier, cette herbe et ce ciel, et me voilà, et il y aura nous qui appellerons.

Lucette: Nous répondra-t-on?

Agathe: Ah ça, ma chère, ma toute chère, je ne vous connaissais pas ce sens de l’humour. Je vous adore ma chère!

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Michel Michel est l’auteur de Dila