Le programme

Un banc. Un cerisier. De l’herbe à perte de vue. Un ciel. Deux femmes de quarante-cinq ans.

Agathe: Je ne viens jamais par ici, jusqu’ici. Jamais je ne m’autoriserais une telle folie. Il y a déjà bien trop à faire là-bas, et puis, vous savez, il n’y a aucune raison, non, vraiment aucune.

Lucette: Moi, je viens ici tous les jours. Voyez comment nous sommes différentes! Mais je n’ai aucun mérite. Même si je ne voulais pas venir ici, je viendrais. C’est ainsi. Ne cherchez pas à comprendre, j’y ai renoncé moi-même il y a bien trois mois. Avant, c’était autre chose. J’étais plus jeune, je me ressentais plus jeune, et quoi qu’on en dise, j’avais moins de jours, de semaines et de mois.

Agathe: À part vous et moi, il n’y a personne. Faut dire que je n’ai pas tout inspecté. Il y en a de l’espace, d’ici à ce bout de l’horizon, là-bas. Sans compter le ciel. Peut-être pourrions-nous appeler. Si nous appelions, peut-être nous répondrait-on.

Lucette: Appeler qui? Je veux bien appeler, pour plaisanter, mais encore faut-il s’entendre sur qui quoi quand. Quand je suis seule, et c’est tout le temps sauf maintenant, on s’entend, je n’ai jamais envie d’appeler. Jamais. Je reste là, simplement. Vous apparaissez aujourd’hui, et vous voulez appeler. Je n’ai rien contre, mais  convenez-en, c’est étrange.

Agathe: Je n’y tiens pas. Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que j’aime plaisanter. Beaucoup. Quand ma voisine vient à la maison, je lui sers des martinis et des cocktails, jusqu’à ce qu’elle oublie qu’elle boit des martinis et des cocktails. Vous voyez, c’est tout moi ça! On s’amuse. Cette voisine se saoule, et je dois la soutenir pour la reconduire jusque chez elle. Et le surlendemain, elle sonne à nouveau chez moi. Puisqu’on peut boire, on peut bien appeler, non? Remarquez, si vous préférez chanter.

Lucette: Appeler ou chanter? Habituellement, je ne fais ni l’un ni l’autre. Vous voyez ce banc? Je m’y assieds, et c’est suffisant. Une femme de quarante-cinq ans, un banc, un cerisier, de l’herbe à perte de vue, un ciel. Je n’ajoute rien. Ça ne m’a jamais traversé l’esprit qu’il puisse manquer quelque chose. Ça ne signifie pas que ça me semble complet. D’ailleurs, vous n’y étiez pas, et vous y êtes. Donc ça n’était pas complet, mais rien n’indiquait que vous deviez être là. Vous êtes là. Je vous vois, je pourrais vous toucher si j’osais, je pourrais vous frapper, je pourrais cesser de vous parler. Vous aussi, vous pourriez me frapper, vous pourriez fracasser ce banc à coups de pied, vous pourriez arracher les feuilles de ce cerisier, vous pourriez vous perdre dans les herbes, dans le ciel. Vous plaisantez.

Agathe: Je vous aime bien. Puisque notre amitié s’établit sur d’aussi jolies bases, bâtissons ensemble un véritable programme. Car je vous ai lancé ça, je ne vous connaissais pas vraiment, mais maintenant, maintenant nous pouvons prévoir, évaluer, compter, élaborer, circonscrire, diriger, réaliser, agir. J’ai évoqué la possibilité d’appeler, mais cela aurait pu être n’importe quoi, à ce moment-là, mais puisqu’il a été question d’appeler, pourquoi s’embarrasser d’autre chose. Comme vous l’avez si bien dit, ce banc, ce cerisier, cette herbe et ce ciel, et me voilà, et il y aura nous qui appellerons.

Lucette: Nous répondra-t-on?

Agathe: Ah ça, ma chère, ma toute chère, je ne vous connaissais pas ce sens de l’humour. Je vous adore ma chère!

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Michel Michel est l’auteur de Dila

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