Les affidés du maire

Le leader des manifestants, Ouelle, grimpe sur une table dans le parc au centre du village pour haranguer la foule, directement sous les fenêtres du maire Figz, qui épie la scène sans être vu, derrières les vitres teintées qui lui permettent de faire ce que bon lui semble, épier, ronfler, manigancer, à l’abri des regards fureteurs. Les cars des policiers villageois se tiennent à distance, prêts à intervenir au moindre soupçon de révolution, coup d’État ou sédition.

OUELLE: Cela ne peut plus durer!

MANIFESTANTS: Plus durer! Plus durer! Plus durer!

OUELLE: Ce sont nos filles, mes chers convillageois! Nos filles, ni plus ni moins! Ce sont nos enfants! Il faut que cela cesse! Il faut que le maire mette fin à ces enlèvements! Chaque famille est menacée! Vos familles, mes chers convillageois, sont menacées! Menacées! Cinq filles depuis un mois! C’est scandaleux! La police doit trouver les ravisseurs! La police doit arrêter les ravisseurs! La police doit agir!

MANIFESTANTS: Tagir! Tagir! Tagir!

OUELLE: Oui! Mes convillageois! Elle doit agir! Et vous savez pourquoi elle n’agit pas?

MANIFESTANTS: Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi?

OUELLE: La rumeur dit que les gradés sont de connivence! De connivence, mes chers convillageois! De connivence! Et le maire! Et le conseil municipal! Et la magistrature! Et la bourgeoisie! Levons-nous, convillageois!

MANIFESTANTS: Convillageois! Convillageois! Convillageois!

OUELLE: Écrasons les perfides! Pendons les pervers! Brûlons les perturbateurs! Ils enlèvent nos filles, et que deviennent-elles? On dit qu’ils les torturent! Qu’ils les vendent à l’Organisation internationale de la dépravation! Déshumanisées! Asséchées! Assassinées! Nous ne les reverrons jamais! Et pourquoi je vous le demande? Pourquoi? Parce qu’ils ferment les yeux! Tous complices!

MANIFESTANTS: Tous complices! Tous complices! Tous complices!

OUELLE: Alors aujourd’hui, ça suffit! C’en est assez! Le maire doit s’engager à dénoncer les criminels! Le maire doit s’engager dès aujourd’hui à sauver nos enfants!

MANIFESTANTS: Zenfants! Zenfants! Zenfants!

OUELLE: Il se terre dans sa mairie, le peureux! Nous prendrons d’assaut la mairie! Nous détruirons la mairie! Nous raserons tout tant qu’on ne libérera pas nos filles! Nous pousserons sa voiture dans la rivière! Nous fracasserons sa collection de chimpanzés en porcelaine! Rien ne nous arrêtera!

MANIFESTANTS: Zarrêtera! Zarrêtera! Zarrêtera!

Soudain, la porte de la mairie s’ouvre, et un seul homme se présente sur le seuil. Huées de la foule, mouvement de colère, poings levés. Le maire tente de s’adresser à la foule, mais la clameur empêche d’entendre ce qu’il baragouine, en sueur.

OUELLE: Le maire! Mes chers convillageois, le maire veut nous parler! Écoutons le maire, c’est sa chance de se plier à la volonté du peuple, et de renier toutes les mafias du monde! Maire, nous t’écoutons!

MANIFESTANTS: T’écoutons! T’écoutons! T’écoutons!

Rassuré, le maire fend la foule, et grimpe sur la même table qu’Ouelle. Il lui montre un article de journal. On entendrait un papillon voler, tellement le silence qui s’abat sur la foule est lourd. Ouelle lit, relit, et relit à nouveau. À la fin, il fait un pas en arrière, tend son bras au maire, et tous deux échangent une poignée de main des plus chaleureuses.

FIGZ: Ouelle a vu la vérité! Je vous la dirai aussi!

OUELLE: Écoutez, mes convillageois, écoutez!

FIGZ: Les cinq filles enlevées, ce ne sont pas des filles de notre village, ce sont des filles du village d’à côté, de Rastatou-sur-Lévy!

OUELLE: C’est écrit dans le journal, mes convillageois! Dans le journal! Nous aurions dû lire le dernier paragraphe!

FIGZ: Dispersez-vous, rentrez chez vous, amusez-vous!

UN MANIFESTANT: Mais ce sont des enfants quand même! Luttons pour tous les enfants de tous les villages!

UNE MANIFESTANTE: Oui, pour tous les enfants! Unis! Unis! Unis!

Une moue gigantesque se dessine sur la foule, qui remue, se disloque, s’étiole. Tous disparaissent aux quatre coins du village, même Ouelle. Pendant ce temps, la police arrête les deux récalcitrants, qui sont accusés sur le champ d’entrave à la justice. Figz le maire, ricanant, saute dans sa voiture, et file à Rastatou-sur-Lévy, où l’attendent ses affidés.

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Deux tulipes maigres

Sauf durant les campagnes électorales, on ne voit pas souvent le maire du village sur la Place de la Babiole, mais ce matin-là, un matin de mai particulièrement chaud après un long hiver, il n’a pu résister, il est descendu, a marché sous les tilleuls jusqu’au vieux chêne. Personne en vue, tous au boulot. Il respire, gonfle ses poumons comme un homme libre peut le faire, ralentit le pas, laisse la brise défriser les petits poils de ses avant-bras. Le maire est visiblement ravi.

Soudain, surgie d’une rue sombre, silencieuse, apparaît une jeune femme. Une citoyenne anonyme et blonde.

Plus vif qu’un écureuil, le maire bondit derrière un tilleul. Sauf que le tronc de l’arbre, malgré toute sa bonne volonté, ne parvient pas à voiler le ventre magistral. Pris au dépourvu, effaré, le maire ne peut que constater l’inéluctable. Entre lui et la mairie, il y a cette citoyenne, qui s’avance dans sa direction. Impossible de l’éviter, tenter de se cacher plus longtemps serait déraisonnable. Seule option: puiser dans la mince réserve de courage, et faire face à la blonde citoyenne.

Titubant, chancelant, ballottant et tremblant, le maire sort de derrière son arbre et se montre tout d’une pièce devant la jeune femme qui s’arrête pile, interdite.

CITOYENNE: Monsieur le Maire! C’est bien vous? En chair et en chair!

MAIRE: Bien en chair, c’est moi, je le concède, l’avoue, le reconnais.

CITOYENNE: Que manigancez-vous ici, en plein air, au vu de tous?

MAIRE: C’est le printemps, je… enfin, c’est le printemps.

CITOYENNE: Vous avez pris congé? N’êtes-vous pas supposé manigancer, traficoter, comploter, bref, n’y a-t-il pas une magouille qui vous attend derrière vos épaisses portes capitonnées, cloutées, et closes?

MAIRE: Hélas, c’est l’attrait du soleil qui m’a détourné de mes tâches.

CITOYENNE: Je vous ai écrit douze lettres depuis trois ans. Même chose pour ma mère, mon père, ma cousine, nos voisins. Nous déplorons, nous blâmons, nous vitupérons!

MAIRE: Toujours la même chanson. J’en prends note. Je répondrai à vos lettres. Maintenant, si vous voulez m’excuser, comme vous me l’avez si aimablement rappelé, j’ai beaucoup à faire.

CITOYENNE: Je serai brève et directe, puisque l’occasion s’en présente, pourquoi ne pas la saisir, la tripotailler un peu! Monsieur le Maire, nous nous opposons indomptablement à l’appauvrissement de notre parterre public!

MAIRE: Ma chère citoyenne, faut pas écouter la presse! Mon administration est la première à avoir mis en œuvre un plan quinquennal de revitalisation et d’enrichissement de notre parterre public! Contrairement à mon prédécesseur et aux siens, nous prenons des décisions ardues pour édifier les fondements d’un parterre parfaitement parfait, et cela, pour les générations à venir! Car nous voyons loin, nous comptons faire de ce parterre le premier de tout le canton!

CITOYENNE: Que m’importe ce qu’en dit la presse! Le parterre municipal n’a jamais été aussi dégarni! Il n’y a plus que deux maigres tulipes! Pas besoin de la presse pour le voir! Et toutes ces mauvaises herbes, et la dégradation de l’aménagement, ça n’a rien d’un fondement pour l’avenir!

MAIRE: Nous préservons l’essentiel, tout en réduisant les coûts pour les contribuables.

CITOYENNE: Où sont les roses?

MAIRE: Ne vous fiez pas aux apparences.

CITOYENNE: Et les anémones?

MAIRE: Nous réduisons les impôts!

CITOYENNE: Et les dahlias?

MAIRE: J’aime votre coiffure.

CITOYENNE: Vous mentez, mes impôts ont augmenté. Ce sont ceux de l’usine de fabrication de toupies que vous avez réduits.

MAIRE: Et la couleur, ce blond riche, soyeux.

CITOYENNE: Vous avez mis à pied tous les jardiniers.

MAIRE: Le maire vous invite à prendre un verre.

CITOYENNE: Vous finirez par tuer les deux dernières tulipes!

Le maire, portant son sourire de maire, s’écarte lentement de la citoyenne, et pas à pas, se déplace vers la mairie. Lorsqu’il s’estime assez loin d’elle, il prend ses jambes à son cou, et fonce vers son refuge. La citoyenne le poursuit sur quelques mètres, mais elle ralentit aussitôt, et finit par s’arrêter. Le maire, qui dans la panique avait oublié ses défectuosités physiologiques, s’écroule en haut de l’escalier qui mène aux portes de la mairie.

On peut voir, à l’abri derrière les fenêtres grillagées, les visages des membres du conseil municipal. Ils observent, terrifiés, le maire se fendre la tête sur le béton des marches, dégringoler jusque dans la rue, et répandre pendant de longues minutes un sang épais, légèrement visqueux.

CITOYENNE: Monsieur le Maire?

Devant le silence de l’élu disloqué, la citoyenne lui tourne le dos et rentre dans le premier café qui se présente, parce qu’elle y travaille. Elle est légèrement en retard, et cela, on le lui reprochera.

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À quoi bon?

Trois hommes se promènent depuis plus d’une heure sur un des grands boulevards. Jeunes, portent des vêtements sobres, mais chers, parlent avec entrain. Aucun lien de parenté ne les lie, mais leurs visages se ressemblent, des visages communs qui pourraient très bien être ceux de mes voisins. On ignore s’ils portent leurs véritables prénoms, ou s’ils se les sont attribués eux-mêmes, mais ils exigent qu’on les appelle Dino, Gino et Tonio.

GINO: J’ai besoin d’une nouvelle voiture.

TONIO: Celle que tu gardes derrière chez toi est déjà sale?

GINO: Une horreur! Si tu la voyais. Avec les vents que nous avons eu ce printemps, et la poussière. Elle est méconnaissable. Une pitié. Ils vont me la racheter, mais j’y perdrai, pas de doute.

TONIO: J’aime les nouvelles voitures. Elles sont rutilantes.

GINO: Cette fois, je veux quelque chose de plus sportif. Aérodynamique, puissante, une bagnole qui attire l’œil.

DINO: Heureux celui qui attire l’œil.

TONIO: Tu n’as jamais pensé la garer devant ta maison, et non derrière? Plus de gens la verraient, non?

DINO: Quand je n’ai rien à faire, moi je reste devant chez moi. Je regarde les gens défiler sur la piste cyclable, ils me regardent, parfois.

GINO: Si. J’y ai pensé. Mais il y a deux inconvénients. Le décor est plus joli derrière, ce qui donne de meilleures photos. Tu sais à quel point la qualité des photos est importante pour élargir ma communauté en ligne!

DINO: De mon côté, ça stagne. Pourtant, je publie tous les jours, des photos, des vidéos, des blagues, des citations, tout! Avec hashtags.

GINO: Deuxième inconvénient, devant la maison, il y a pas mal de circulation, en plus des piétons. Ça augmente le risque qu’on abîme la voiture.

TONIO: C’est vrai. Faut quand même en tenir compte.

GINO: J’irai cet après-midi. Plus tard cet après-midi. Acheter la nouvelle voiture. Ils la livreront demain, ramasseront l’autre. Ce sera chose faite. Enfin.

TONIO: Je te reconnais, là. Efficace. Ça ne traîne pas.

DINO: J’ai un nouveau grille-pain, un nouvel aspirateur, un nouveau fauteuil à bascule, un nouveau guéridon, une nouvelle théière, et trois nouvelles cordes sur ma guitare.

GINO: Qu’est-ce qu’il raconte?

TONIO: C’est Dino. Il veut qu’on l’écoute nous parler de lui.

GINO: Il n’aime pas les voitures?

TONIO: Sa passion, c’est Dino.

GINO: Et sa voiture?

TONIO: Une extension. Il est malheureux quand on l’ignore.

DINO: Tout ce que j’ai vu, vous voulez que je vous raconte?

GINO: Et toi, tu n’as jamais acheté de voiture. Je te verrais avec une belle grande berline. Noire.

TONIO: Tout à fait. Mais je ne saurais où la ranger. Ça encombrerait le jardin, et mes colocataires ne seraient pas d’accord.

DINO: Tout ce que j’ai entendu!

GINO: Tu es malheureux, Dino, dis? C’est vrai que tu n’y arrives pas?

DINO: Oh moi! Tu sais moi je…

TONIO: Attention!

GINO: Merde!

TONIO: Le mot est bien choisi. Dino a marché dessus!

DINO: Ça n’arrive qu’à moi, je ne…

GINO: C’est commun. Avec tous ces clébards ridicules que les gens promènent. Qui ne savent pas se tenir.

TONIO: Qui, les gens qui les promènent?

DINO: Mes chaussures, faudra les jeter.

TONIO: Au fait, Gino, prévois-tu prendre ton permis de conduire un jour?

GINO: À vrai dire, je ne sais pas. Tu crois que je devrais?

TONIO: Tu pourrais conduire ta voiture.

GINO: À quoi bon?

TONIO: Je sais. Je disais ça comme ça.

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Pas de saucisson

Je fouille dans mon sac, je cherche ma liste de courses. Tiens, mon permis de conduire. Je croyais l’avoir perdu. C’est bien le mien, Camille Lajoie. Mais ma liste de courses? J’ai déjà vérifié deux fois, elle était là. Elle devrait y être encore. Sait-on jamais, j’aurais pu la laisser dans la voiture, ou à la pharmacie. Non. La voici, là où je la mets toujours, dans la petite poche intérieure.

Brocoli, kale, oignons, les champignons ne sont pas frais, comment osent-ils. Pommes, poires, un melon, quatre kiwis. Les fraises sont chères. Importées, pesticides, saloperies cancérigènes. Raisins. Même chose.

Poulet. Ça me lasse. Morue congelée. Si au moins ils offraient autre chose. Des poissons russes, des volatiles amazoniens, des crustacés hawaiiens. Autre chose, enfin, n’importe quoi.

Rangée des légumes en conserve. Passons.

Rangée des friandises. Chocolat. Nougat.

Rangée des croustilles. Passons.

Rangée du vin. Un australien. Pour faire changement.

Rangée des baisers. Passons.

Rangée des produits laitiers. Crème fraîche. Raclette. Rocamadour.

Rangée des céréales. Passons.

Rangée des desserts. Tiramisu.

Ne manque que les olives, l’eau pétillante, le kombucha. Ne pas oublier d’arrêter à la boulangerie, à la charcuterie.

Calcul rapide. Fantastique. Je ne suis pas complètement fauchée. Évidemment, puisque je n’ai pris qu’une seule bouteille de vin, pas de bœuf beuglant, pas de moutarde, pas de… Je peux m’en permettre une petite demi-douzaine!

Retour à la rangée des baisers.

Rabais. Une douzaine pour le prix de six. Jeune homme roux, trois. Jeune homme blond, trois. Jeune femme blonde, six.

C’est bien, avec ce rabais, on ne se ruine pas. Faudra oublier la charcuterie, par contre. Pas de saucisson cette semaine.

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Agression verbale à main armée

Je ne peux plus jouer le jeu. Trop difficile. C’est pourquoi, ce revolver.

Mon nom est Anaé, j’ai trente-cinq ans, je suis enseignante, j’ai un mari, deux enfants, nous vivons dans cette petite ville, nous avons des dettes, mais si peu, nous possédons une maison dans une subdivision, deux voitures, un chien. Un cocker.

Je pue l’ennui. J’ai beau m’inscrire à des cours de yoga, partir en vacances deux semaines par an, recevoir mes amies, aller au resto, au cinéma. J’ai l’impression d’aimer mon mari, mes enfants. Je les aime, oui, probablement. Mais je m’ennuie.

Certains jours, je sens la vie couler dans mes veines plus que d’habitude. Je danserais au milieu de la place en chantant comme une folle, j’insulterais les vieux qui maugréent sur leurs bancs, je ferais l’amour dans le parc avec des inconnus, je me moquerais de tous les notables. Dans ces moments, je me lève, mais je me frappe les ongles sur un mur poli, dur, légèrement huileux.

Je pourrais le contourner, ce mur, je pourrais m’élancer et sauter par-dessus. Au moins, essayer. Y parviendrais-je? J’en doute. Même si je savais que j’en suis capable, j’hésiterais. C’est moi. Cette chère Anaé, c’est pas une fonceuse. Elle a la confiance chétive.

Si j’explosais, je décevrais. Maman, papa, tellement fiers de leurs petits-enfants, de leur fille enseignante, de leur gendre ingénieur, rassuré celui-là, de me voir répéter les mêmes gestes jour après jour.

Mon revolver n’est pas chargé. Enfin, je l’ignore. Je l’ai acheté comme ça, d’un type avec qui je suis sorti quand j’avais seize ans. Il fumait déjà beaucoup de marijuana, il en a vendu, aujourd’hui c’est un caïd en ville. Il m’a fait un rabais sur le revolver, parce qu’il m’aimera toujours. Croyait que je voulais descendre mon mari.

Je n’aurais pas cru que c’était aussi facile de pénétrer dans les studios de la station de radio municipale. Pas même eu à montrer le revolver.

Ne me parlez pas des psys. J’en ai consulté une pendant deux ans. Me répétait de communiquer avec mon mari, mes parents, mes amies. Communiquer! Comme si les gens communiquaient! Les gens, ça monologue. Ça soliloque. Mon mari s’endort quand je lui parle, mes parents se mettent à raconter des blagues et à s’inventer des tâches urgentes, mes amies me répondent en me parlant d’elles-mêmes.

Prisonnière. J’ai besoin de leur parler une fois pour toutes. Une seule fois. Après, peut-être que je me sentirai mieux.

Il est vraiment jeune cet animateur de radio. Je n’aurais pas cru, à entendre sa voix. Il me fait de grands signes. Le petit chou. Il ne veut pas que j’entre dans le studio. Voilà des employés qui se pointent. D’où sortent-ils? Pas le droit, interdit, en ondes, que peut-on faire pour madame?

Madame a un revolver. Ne restez pas là, partez, disparaissez. Je ne voudrais pas vous blesser. J’ignore s’il est chargé, mais s’il l’est, un coup est si vite parti. C’est ce qu’on dit. Moi qui ne me suis jamais servi de ce bidule, je pourrais tuer sans m’en rendre compte.

L’animateur n’a pas vu le révolver. Dégage, mon petit. Voilà, tu le vois mon machin? Ma baguette magique? C’est ça, vaut mieux que tu sortes du studio.

J’espère que le micro est encore ouvert. Vite, parler avant qu’ils n’éteignent tout. Voilà, bonjour, mesdames, messieurs, c’est moi. Moi, c’est Anaé. Je veux juste dire à mon mari, à mes enfants, à mes parents, à mes collègues, que je m’ennuie à mort. Ma vie est un gros bloc pétrifié. Pâle. Vous voyez, je m’emmerde royalement. C’est tout. Je n’avais rien d’autre à dire.

À l’extérieur du studio, il n’y a personne. Ils ont tous pris la fuite. Tant mieux. Je n’aurais pas voulu assassiner. Déjà qu’on m’arrêtera probablement pour ces quelques mots imposés. Agression verbale à main armée.

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À quoi bon

Gina n’est plus qu’un petit morceau de chair qui s’assèche, qui meurt tranquillement sur un lit d’hôpital d’une propreté éclatante. Dans quelques heures, dans un jour ou deux tout au plus, il n’y aura plus de Gina. On le lui a confirmé, mais surtout, elle le sent.

GINA: J’espère qu’ils viendront.

INFIRMIÈRE: Ils viennent tous les jours, vous le savez bien.

GINA: Oui.

INFIRMIÈRE: Je crois qu’ils sont déjà là, dans le corridor.

GINA: J’ai tant à leur dire!

INFIRMIÈRE: Voici votre mère.

MÈRE: Ma petite Gina!

GINA: Maman! Je n’aurais jamais pensé en être là si tôt.

MÈRE: On ne choisit pas son heure. Tu es bien courageuse ma petite!

GINA: Avant de partir, je voudrais…

MÈRE: Tu me rappelles ma cousine Rose. Je t’ai parlé de Rose, n’est-ce pas? La fille de ma tante Léa. La pauvre petite Rose. Elle avait mon âge. Un beau matin, ils lui ont trouvé une leucémie. Tante Léa était consternée. Ils ont même dû l’hospitaliser, à un certain moment, tellement elle était affectée. Toute la famille était bouleversée. Rose. J’étais toujours avec elle, nous étions plus inséparables que deux jumelles. C’était une fille si intelligente. Nous avions ce projet, écrire un roman fantastique. Même si nous n’étions que des gamines, nous étions sérieuses, nous notions toutes nos idées, nous avions déjà écrit une dizaine de pages lorsqu’elle est tombée malade. Elle a traîné pendant des mois, la pauvre. J’avais perdu l’appétit, j’étais complètement désemparée. Dans les dernières semaines, elle était méconnaissable. Enfin, c’est ce que mes parents m’ont raconté plus tard, lorsque j’ai été en âge de comprendre, parce qu’on m’interdisait de la voir. On craignait que cela ne m’affecte trop, que cela ne me traumatise pour des années. J’ignore, ma chère Gina, à quel point cela m’aurait traumatisée, mais je puis t’assurer que son trépas et sa mort m’ont diminuée. Je n’étais plus moi-même, j’avais perdu une partie de mon être, et j’avoue que j’ai vécu toute ma vie avec ce vide en moi, ce trou béant où j’ai parfois craint de m’abîmer.

La mère verse quelques larmes, tout en tapotant la main de Gina. Elle s’essuie les yeux, se redresse.

GINA: Je voulais te…

MÈRE: Repose-toi ma fille, repose-toi. Je reviendrai.

GINA: Mais maman, je voulais te dire que…

La mère pousse déjà la porte, disparaît dans le corridor. Quelques minutes plus tard, un homme entre tout doucement, sur la pointe des pieds.

GINA: Frank! Entre, mais entre donc! Je ne dors pas.

FRANK: Gina! Ah mon amie! Dans quel état te voilà! Je n’aurais jamais cru.

GINA: Frank, oh Frank. Tu te souviens quand nous nous moquions de la mort!

FRANK: C’était stupide.

GINA: Non. Je pourrais encore m’en moquer. D’ailleurs, il n’y a qu’à toi que je peux le dire, je…

FRANK: Excuse-moi de t’interrompre. Mais à te regarder, là, étendue sur ce lit, si pâle, je m’y revois, sur un lit identique, tout près d’ici d’ailleurs, l’étage d’en dessous. Deux semaines à l’hôpital. Je ne t’en ai jamais parlé?

GINA: Si, plusieurs fois, tu…

FRANK: Une petite distraction, une fraction de seconde, et bang! Ma moto sur le poteau! Et j’ai volé! Je me revois encore. Projeté par l’impact, je volais. Tout ça s’est déroulé à une vitesse folle, mais pendant que j’étais dans les airs, je remerciais le hasard qui m’avait fait enfiler ma veste de cuir, ce qui limiterait les blessures. Vraiment! J’ai eu le temps de me faire cette réflexion, comme si le temps s’était soudain arrêté. Quelle chance! Oh, il y a eu les fractures et tout, mais quand j’ai glissé sur l’asphalte, je n’ai récolté que quelques égratignures. La chance! Sans la veste je me serais fait déchiqueter, littéralement. C’est ce que les ambulanciers m’ont dit. Et c’est vrai. Avant de partir ce jour-là, je n’avais pas prévu de porter ma veste de cuir. Il faisait chaud, je voulais sentir le vent sur ma peau. Mais Jack m’a appelé, il m’a invité à passer la soirée avec des copains qui vivaient sur la côte. Il m’a conseillé de bien m’habiller, parce que les soirées par là sont plutôt fraîches, même en été. J’ai hésité, puis comme je ne voulais pas revenir chez moi avant de foncer vers la côte, ce qui m’aurait fait perdre un temps fou, j’ai enfilé ma veste. Sans cela, sans ce hasard, j’aurais encore d’affreuses cicatrices aux bras, au dos, partout. J’ai quand même passé deux semaines, enfin, presque deux semaines, sur un lit d’hôpital, incapable de bouger.

GINA: Frank, tu…

FRANK: Ne te fatigue pas, Gina. Ne te fatigue pas. Je vais te laisser, il y a ta cousine qui attend dans le corridor.

Frank s’éclipse sur la pointe des pieds, pendant qu’une femme, la cousine, bondit dans la chambre, exubérante.

GINA: Oh, Carla!

CARLA: Gina! Gina! Gina! Tu me fais pleurer tous les soirs, Gina!

GINA: Carla, oh Carla! J’ai tant à te dire! Tu sais, c’est pas comme si on mourait tous les jours.

CARLA: Toujours ton sens de l’humour. Oh Gina! Tu vois, tu me fais encore pleurer!

GINA: Carla, je…

CARLA: Tut tut tut. Ne t’en fais pas pour moi. Tu me connais. Je suis sensible, je n’ai jamais pu voir ceux que j’aime souffrir. Quand ma chatte était malade, tu t’en souviens, je pleurais comme une Madeleine du matin au soir! Mes parents avaient dû me garder à la maison, tellement je pleurais toute la journée à l’école. Je ne pouvais plus rien faire, plus penser, plus me concentrer. Quand je suis triste, c’est plus fort que moi, je sombre. Pas que je sois faible, non. C’est parce que j’aime tellement, je me fais tellement de souci pour les autres, que leurs malheurs m’atterrent. C’est le mot. Ça m’atterre. C’est exactement ce qui m’arrive en ce moment, ma toute chère Gina. Je suis atterrée. Quand je me couche le soir, j’ai la larme à l’œil. Évidemment, tu es dans mes rêves, je pleure toute la nuit, si bien que je me réveille épuisée. Ce matin, par exemple, j’ai décidé de ne pas aller travailler. Non. Abîmée. Je le suis encore un peu, tu vois. Je ne peux retenir mes larmes. Oh, Gina. Excuse-moi. Je dois me calmer, retrouver mes sens. Je reviendrai te voir, promis. Je t’embrasse. Toutes ces larmes qui me coulent des yeux! Je t’aime Gina!

La cousine Carla sort en s’épongeant les yeux. La porte se referme derrière elle. L’heure des visites est passée.

L’infirmière revient avec un thermomètre.

GINA: Ça ne vaut plus la peine de vous donner tout ce mal.

INFIRMIÈRE: C’est la procédure.

GINA: Je ne serai plus là demain.

INFIRMIÈRE: Comment savoir.

GINA: Vous voulez parier?

Elle rit, pendant que l’infirmière vérifie le soluté.

GINA: Je voulais leur dire que…

INFIRMIÈRE: Je reviendrai vous voir dans une heure. Essayez de dormir un peu.

GINA: À quoi bon?

L’infirmière éteint la lumière, sort de la chambre. Seule une veilleuse à trente centimètres du sol éclaire faiblement la pièce.

GINA: À quoi bon! Je suis grotesque. Emphatique. Mourir, et puis! Pas de quoi en faire un plat.

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Merci de rester en ligne

VOIX 1: Bienvenue à l’Agence Nationale de l’Impopo. Pour régler un arriéré, appuyez sur le 1. Pour régler un passif futur, appuyez sur le 2. Pour régler un passif présent, appuyez sur le 3. Pour régler le passif d’une autre personne, appuyez sur le 4. Pour régler une amende en vertu de la Loi sur l’impopo, appuyez sur le 5. Pour régler tout autre montant dû, appuyez sur le 6. Pour signaler une improbable erreur, appuyez sur le 7. Pour signaler…

La femme appuie sur le 7.

VOIX 1: Pour signaler une improbable erreur dans l’établissement de votre arriéré, appuyez sur le 1. Pour signaler une improbable erreur dans l’établissement de votre passif futur, appuyez sur le 2. Pour signaler une improbable erreur dans l’établissement de votre passif présent, appuyez sur le 3. Pour signaler une…

La femme appuie sur le 3.

VOIX 2: Pour faciliter le traitement de votre demande, veuillez entrer les quinze chiffres de votre numéro d’identification contrôlée.

La femme entre les quinze chiffres.

VOIX 2: Veuillez entrer les douze chiffres de votre code personnel d’imposition nationale.

La femme entre les douze chiffres.

VOIX 2: Veuillez entrer les dix-huit lettres de votre carte de bienséance.

La femme entre les dix-huit lettres.

VOIX 2: Veuillez entrer les lettres du nom de jeune femme de votre arrière-grand-mère.

La femme entre les lettres.

VOIX 2: Veuillez entrer les chiffres de la ligne 756840382 de votre déclaration d’impopo.

La femme entre les chiffres.

VOIX 3: Merci. Un agent vous répondra sous peu. Restez en ligne.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La femme attend, debout, le téléphone à la main. Elle regarde les voitures en bas dans la rue, les passants, les clients du café, là-bas. Deux femmes se lèvent, quittent le café. Elles sont aussitôt remplacées par un homme d’âge mûr, accompagné d’une femme beaucoup plus jeune. Le garçon s’approche, s’éloigne. Il revient quelques minutes plus tard avec ce qui ressemble, de loin, à un Campari pour elle, une absinthe pour lui. Il lui prend la main, suce pendant une seconde et demie son auriculaire. Un homme assis de biais, à sept mètres au moins, lève les yeux vers le couple, les observe. Elle boit du bout des lèvres, consulte son téléphone.

Un scooter roule à deux cheveux d’une dame qui traverse la rue. La dame se retourne, lance des imprécations dans le vent. Visage pourpre, cheveux en mouvement autour de la tête. Elle balaie l’air d’une main, se précipite de l’autre côté de la rue où elle sort du champ de vision de la femme.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

L’homme mûr et la jeune femme quittent le café. Il lui prend la main, qu’elle retire aussitôt. Ils disparaissent au bout de la rue. Un motard fait ronfler son moteur, salue un homme assis seul à la terrasse du café. Un chat se faufile entre deux immeubles, disparaît sans laisser de trace.

VOIX 5: Bonjour, comment puis-je vous aider?

FEMME: Bonjour monsieur, il y a une erreur de frappe dans la facture que j’ai reçue. Au lieu de 1950.00$, qui est le montant que j’ai payé l’an dernier, et l’année d’avant, c’est écrit 195000.00. Vous voyez, deux zéros de trop. Regardez, vous verrez.

VOIX 5: Je dois sortir votre dossier complet, madame, et toutes les annexes qui y sont liées. Je reviens tout de suite.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Deux jeunes femmes s’installent en riant à l’une des tables libres du café. Elles saluent le garçon de loin, qui semble leur faire un léger signe de tête. Comment en être certain, à cette distance? Il disparaît dans le café, et au bout de cinq minutes, revient avec deux bières, qu’il pose devant elles. Des habituées, cela se voit. Paroles échangées entre elles et le garçon. Ces trois-là se connaissent. L’amoureux de l’une d’elles? Le frère de l’une d’elles? Un camarade d’université? Ou juste un garçon qu’elles connaissent parce qu’elles viennent là souvent?

La femme tire un fauteuil près de la fenêtre, s’installe confortablement, les jambes repliées sous elle.

En bas, la lumière du jour commence à décliner, les lampadaires s’allument.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La femme bâille. Au café, les deux jeunes femmes sont parties depuis longtemps. Un couple mange des moules et des frites. À la table d’à côté, c’est steak frites. La femme se lève, se rend à la cuisine où elle se fabrique en vitesse un sandwich jambon fromage. Elle mange en feuilletant un magazine de décoration intérieure.

Elle a soif. Elle se sert un verre d’eau, puis se ravise et se verse un verre de Saumur blanc.

Les dernières lumières du café s’éteignent. Le garçon, qui porte maintenant un blouson de cuir, s’éloigne d’un pas rapide, la tête légèrement inclinée vers l’avant, comme s’il débattait d’une question importante.

Elle s’endort sur son fauteuil, face à la nuit de la rue.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La voix ne la réveille pas, la musique non plus.

Elle se réveille en sursaut à dix heures. Dimanche matin. Yoga. Petit déjeuner. Café.

À treize heures, sa copine Anne vient frapper à la porte. Oh oui, c’est vrai. Elle avait oublié cette visite chez cette autre copine, Juliette, qui vit maintenant à la campagne avec son fiancé Marco.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Téléphone sur haut-parleurs, pour ne pas manquer l’appel, la voilà partie en voiture avec Anne. Soleil, quelques nuages, journée fraîche, agréable. Promenade avec Jeanne jusqu’au village, deux kilomètres. Confidences, elle est enceinte, il est charmant, ils se marieront en août.

De retour chez elle, un bain chaud, chemise de nuit, téléphone près de l’oreiller.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Lundi matin, bicyclette jusqu’au boulot, retour après un détour à l’épicerie, soirée tranquille, près de la fenêtre.

Deux jours plus tard, elle achète le dernier Nothomb. Pour passer le temps, tout ce temps qu’elle a à attendre.

Deux jours plus tard, elle achète l’avant-dernier Nothomb. Pour les mêmes raisons.

Deux semaines plus tard, elle a lu tout Nothomb. Elle se rappelle qu’Anne lui a offert les œuvres complètes de Proust, deux ans plus tôt. C’était gentil, mais vraiment, pourquoi? Oubliés dans un placard. La voilà plongée dans la longue recherche.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

VOIX 5: Madame, je…

FEMME: Ah! Oh! Pardon. Vous m’avez fait peur. Je veux dire… Vous m’avez fait sursauter, je ne m’attendais pas… En fait, si, j’attendais, mais je ne m’attendais pas… Enfin, oui?

VOIX 5: Le montant que nous vous réclamons est cent fois supérieur au montant que vous soutenez avoir à payer. Il s’agirait donc, si c’en est une, ce qui reste improbable, d’une erreur majeure. Cela nécessite donc quelques vérifications supplémentaires, vous comprendrez. L’Agence Nationale de l’Impopo ne pourrait pas se permettre de faire erreur en corrigeant une soi-disant erreur qui n’en est peut-être pas une. Restez en ligne, je vous reviens.

FEMME: Non! Monsieur…

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La femme descend au café, s’installe à une table, tout près des deux jeunes filles qui connaissent sans doute le garçon, puisqu’elles le tutoient, l’appellent Sébastien.

L’homme d’âge mûr revient au café, mais seul, sans sa jeune compagne. Il s’assied à la table de la femme, qui se détourne légèrement, mais ostensiblement, et se plonge dans la lecture des mémoires de Simone de Beauvoir.

Chaque mercredi, elle revient au café. Par habitude. Nouvelle habitude. Chaque fois l’homme d’âge mûr est là, plus ou moins près d’elle, toujours à l’observer. Après trois semaines de ce manège, il ose lui adresser la parole. Elle ferme son livre, quitte le café, et n’y remet plus les pieds pendant des mois.

Ce ne sont pas les cafés qui manquent dans le quartier. Elle en trouve un où les gens qui aiment être seuls peuvent être seuls en paix.

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Six mois plus tard, elle doit annuler un voyage au Mexique. Elle ne veut pas raccrocher, et avoir à payer cent quatre-vingt-quinze mille dollars. Ça la ruinerait. Vaut mieux patienter.

Sauf que lorsqu’arrive le premier anniversaire de son attente, elle se demande s’il ne vaudrait pas mieux tenter autre chose, en parallèle.

Elle supplie des amis influents d’influer pour elle auprès de la direction de l’Agence Nationale de l’Impopo. Malheureusement, aucun de ces amis influents ne l’est suffisamment pour influer des gens si haut perchés.

Le jour du deuxième anniversaire, elle s’offre un magnifique gâteau moka, avec deux chandelles. Une patience si tenace, ça se fête!

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Six années plus tard, la femme obtient une promotion. Elle travaille toutefois un peu plus loin, aux limites de la ville en fait. Elle songe à déménager, mais là-bas, c’est presque la campagne. Ça ne lui dit rien.

Un an plus tard, elle s’achète une voiture. Sa première voiture. Elle peut y connecter son téléphone, ce qui lui permettra de décrocher, même si elle conduit.

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La femme mange de plus en plus souvent au café. Elle rentre chez elle pour dormir, et c’est à peu près tout. En observant ses concitoyens, elle s’est vite rendu compte que plusieurs avaient, comme elle, l’oreille à leur téléphone. En attente.

Pour s’amuser, elle s’est mise à compter le nombre de personnes dans cette situation. Ça pourrait donner des statistiques intéressantes, ça pourrait faire l’objet de reportages à la télé, ça pourrait faire bouger les choses!

Mais il y avait trop de gens à compter, elle s’est découragée. À quoi bon! Quand on lui aura répondu, quand on aura réglé son dossier, elle pourra passer à autre chose.

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Le lendemain du quinzième anniversaire, elle terminait une part de son moka quand Juliette a frappé à la porte. Dimanche matin. Elle arrivait avec ses quatre enfants, quatorze, douze, huit et un an. Ah oui! La sortie au zoo!

Macaques, chimpanzés, la petite bande déambulait dans une jungle de petites prisons.

VOIX 6: Madame, nous n’avons pas trouvé la source de l’erreur.

FEMME: Mais elle est pourtant évidente! Vraiment! J’aimerais… Je voudrais… Je veux porter plainte!

VOIX 6: Madame, le délai de prescription est passé. Vous devrez régler les arriérés, auxquels il faudra évidemment ajouter les intérêts et les frais de traitement du dossier. Vous recevrez les détails par la poste.

FEMME: C’est impossible! On n’attend pas quinze ans pour se faire dire ça!

VOIX 6: Je vous remercie madame. Je dois raccrocher. Nous avons beaucoup d’appels en ce moment.

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À en devenir fou

Le problème avec les nouvelles technologies, c’est que ça ne fonctionne pas toujours comme on le veut. Dans mon cas, ç’a été un flop monumental.

J’ai pourtant payé pour l’application, je ne l’ai pas piratée. J’aurais pu, mon beau-frère l’a fait. J’ignore si tout s’est bien déroulé pour lui, comment savoir, mais moi, je ne voulais prendre aucun risque.

Et pourtant.

Le concepteur promettait un retour dans le passé net, précis, sans tous ces bogues qui sont survenus avec les produits de firmes sans scrupules. On les connaît tous, les problèmes, cela a fait la manchette plus d’une fois. Ces gens qui retournent dans le passé, mais en spectateurs seulement, comme des statues de marbre. Ou bien qui retournent dans le passé d’un inconnu. Ou qui se retrouvent au pliocène pendant des années, pour ceux qui ne crèvent pas dès le premier jour. Ou aboutissent dans l’utérus de leur mère, ce qui peut être embêtant, surtout pour ceux qui souhaitaient communiquer.

Tous ces problèmes éliminés, garantissait le concepteur. J’ai accepté de payer trois fois le prix des applications courantes, justement pour m’assurer un retour paisible, et surtout, précis. Je voulais revenir à dix-sept ans deux mois sept jours, pour retrouver Jacynthe, juste avant qu’elle n’explose et ne me lance qu’elle était folle de moi, qu’elle l’était depuis plusieurs mois déjà, et que moi, stupéfait, je reste bouche bée, et que même après je ne parvienne pas à lui parler, étourdi, peureux. Je voulais revivre cet instant, qui malgré moi me pèse depuis quarante ans. Cette fois, je trouverais les mots, et nous vivrions cet amour le temps qu’il faudrait, et la vie suivrait son cours. Je serais revenu au présent, satisfait, avec un remords en moins à traîner.

Mais ça n’a pas fonctionné comme prévu. Pas du tout. J’ai atterri à sept ans deux mois sept jours, exactement dix ans plus tôt! J’ai voulu faire marche arrière, vous pensez bien, revenir au présent et recommencer. Impossible. En me précipitant, dans ma colère j’ai détraqué la machine, et me voici captif dans le corps d’un gamin de sept ans.

Maman est vivante à nouveau. Elle me crie de me dépêcher, que nous serons en retard. Oh, c’est que j’ai oublié où trouver mes vêtements! Voilà, j’arrive! J’avale un bol de céréales, mais… Que m’arrive-t-il? Je suis dans ma chambre à nouveau. En pyjama. Quelque chose ne tourne pas rond. Je pousse la porte. Maman est là. Je cherche ma machine, mais elle n’est plus là. Maman l’aurait-elle rangée? Jetée? Maman me crie de me dépêcher, que nous serons en retard. Maman, tu me l’as déjà dit! Je m’habille, voilà, j’arrive! J’avale un bol de céréales, et… À nouveau en pyjama dans ma chambre. Je vois. Dans quelques secondes, maman me criera de me dépêcher. Voilà. Mes céréales, et on recommence.

Comment ai-je pu me ramasser dans cette merde. Sept ans, et je n’ai que les mêmes sempiternelles dix minutes à vivre, à répétition. Pour l’éternité? Quelle affaire! Je pourrai varier, vivre différemment mes dix minutes. Ne pas m’habiller, me déguiser, rester au lit, mais je me lasserai. Inutile d’expliquer à ma mère qui je suis, elle l’aura oublié dans quelques minutes, quand tout recommencera.

Fuir. Inutile. Le temps me ramènera dans ma chambre, en pyjama. Faudra bien que je finisse par finir, d’une façon ou d’une autre. Si je me pendais, est-ce que je reviendrais tout de même dans la chambre, en pyjama? Sans doute.

Me voici prisonnier. Il ne me reste que ma pensée.

À en devenir fou.

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Les enfants

Nous marchions à la campagne sur un chemin, il est vrai, que nous ne connaissions pas. Elle m’a bien dit qu’elle croyait que c’était un domaine privé, que nous ne devrions peut-être pas nous y aventurer. Elle connaît la région, elle y a passé son enfance, son adolescence, et il paraît que personne dans les villages avoisinants ne vient jamais de ce côté-ci. À ce que j’ai compris, personne ne sait rien sur cet endroit, et personne n’a jamais eu la curiosité de se renseigner.

Moi qui suis de la ville et qui suis rebelle, je l’ai convaincue de m’y suivre. Au mieux, nous y découvririons un petit coin de paradis, au pire, on nous chasserait.

Le chemin serpentait entre les collines et les bouquets de frênes, les bouquets de bouleaux. Un joli paysage, mais rien de plus beau que ce qu’on retrouve un peu partout dans les environs. Ce qui me plaisait surtout, c’est la quiétude étonnante. Pas un promeneur, pas une bicyclette, pas une moto, rien. Pas d’autres humains que nous. C’était tellement paisible que j’avais oublié qu’à deux ou trois kilomètres seulement de cet endroit passait la route qui unit les deux principaux villages de la région.

Cette sérénité n’a pas duré. Dans le champ, à quelques mètres à peine, sans que nous ne l’ayons vu venir, un enfant a surgi. Sorti de nulle part. Je n’ai pu réprimer un cri, et un vif mouvement de côté. Elle a à peine réagi, mais elle était blanche. L’enfant a souri, je ne crois pas qu’il nous souriait, à nous, ou plutôt à nous seulement. Il semblait sourire à tout ce que les yeux pouvaient voir, les champs, les vergerettes et les fougères, les frênes et même le ciel, et nous.

Je l’ai salué, je me suis approché de lui, mais il s’est éloigné dans le champ en sautillant. Sans doute un gamin du voisinage, me suis-je dit. Mais elle, elle demeurait blanche, cadavérique. Elle voulait retourner au village, sa frayeur était palpable.

J’ai insisté pour faire quelques pas encore, je voulais la rassurer, lui montrer qu’il n’y avait pas lieu d’avoir peur. Je riais de la frousse que le gamin m’avait causée, songeant que même un esprit dénué de superstition peut parfois se laisser prendre par l’inattendu. Avouons-le maintenant, je n’étais pas tout à fait rassuré, mais je m’en remettais à la raison, et il n’était pas question de fuir face à je ne sais quelles lubies.

Puis il y en a eu un autre. Un enfant. Même sourire, même indifférence vis-à-vis nous. Puis deux autres, puis trois autres, jusqu’à ce qu’il en sorte de partout. Ils sortaient de terre! Des dizaines d’enfants sortaient de terre comme des épervières, et ça sautillait, et ça gambadait, couvrant les champs autour de nous, et les collines, et le chemin.

Aucun n’était agressif, aucun n’a même tenté de s’approcher de nous. Je ne dirais pas qu’ils nous évitaient. C’était plutôt comme s’ils ne nous distinguaient pas des autres créatures vivantes, plantes, arbres, insectes, oiseaux, écureuils.

J’ignore pourquoi, mais elle avait du mal à respirer. Je voulais bien rebrousser chemin, mais avec tous ces enfants partout, tous ces enfants qui n’en finissaient pas de jaillir des champs, comment avancer, comment reculer? Elle suffoquait, j’ai bien vu que c’était sérieux, que son état demandait des soins immédiats. Je l’ai prise dans mes bras, j’ai foncé droit devant moi, mais j’ai vite perdu le chemin et je me suis retrouvé égaré au milieu de la mer d’enfants.

Quand elle a expiré, je l’ai couchée délicatement sur l’herbe, et je me suis allongé près d’elle. J’ai fermé les yeux, me répétant que tous ces enfants n’existaient pas, que nous les avions imaginés. Mais chaque fois que je les rouvrais, ils étaient toujours là, toujours nouveaux, toujours vifs et gais.

J’ai fini par m’endormir. À mon réveil, avant d’ouvrir les yeux, je me suis rappelé les enfants, j’ai souhaité que ce cauchemar se soit évanoui. Mais oh horreur! Ils étaient toujours là! Et elle était toujours morte.

C’est tout ce dont je me souviens. Je vous assure. J’ignore qui nous a retrouvés. J’ignore ce qui l’a tué. Pourquoi elle? Pourquoi pas moi?

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Au naturel

La commis convulsée des communications fait irruption dans le bureau du maire sans prévenir, comme une furie qui descendrait au paradis.

COMMIS: Monsieur le maire! Monsieur le maire! C’est la crise! Le cataclysme! La catastrophe!

Le maire, assis sur les cuisses du propriétaire des usines A, B et D, lève des yeux mous vers sa commis échevelée par moults convulsions.

MAIRE: Ma chère… Pourquoi ne reviendriez-vous pas la semaine prochaine?

COMMIS: C’est impossible! Ils sont tous là! Tous, je vous dis!

Énervé par cette interruption, le propriétaire des usines A, B et D pousse le maire, qui se retrouve cul sur le parquet, et quitte le bureau en maugréant.

COMMIS: Tous! Tous! Et même plus!

MAIRE: Mais qui, tous?

COMMIS: Eux! Monsieur le maire! Eux!

MAIRE: Calmez-vous, ma  chère, joignez-vous à moi, sur le parquet. Il est frais. on y est mieux qu’il ne semble.

La commis convulsée aux communications relève sa jupe, et s’assied par terre, avec une ridicule maladresse.

MAIRE: Reprenons. Tous, qui sont eux, sont là. En définitive, si ce sont eux, ils ne sont pas tous là.

COMMIS: Pas encore! Pas encore! Mais ils sentent le malheur comme les mouches les cadavres!

MAIRE: Ils ont du flair.

COMMIS: Un odorat d’urubu.

MAIRE: De ouistiti.

COMMIS: De tortues à carapace molle de Chine.

MAIRE: D’éléphants.

COMMIS: De dactylères du cap.

MAIRE: De vaches. Vous vous y connaissez, chère commis.

COMMIS: Un petit tiroir de souvenirs inutiles parmi d’autres.

MAIRE: Alors, eux, vos urubus, que veulent-ils?

COMMIS: Ils veulent tout savoir! Pourquoi! Comment! Quand! Où! Et même quoi!

MAIRE: Même quoi! Mais pourquoi?

COMMIS: Pour colporter. Pour faire du fric en colportant.

MAIRE: Laissez-moi deviner. Ce sont des jour-na-lis-tes! Journalistes! Journana! Journana! Listes!

COMMIS: Voilà! D’où l’urgence.

MAIRE: Pourtant, il n’y a pas eu d’ouragan, pas d’inondation depuis des mois, pas de tornade, pas de tremblement de terre, pas de virus, rien.

COMMIS: La catastrophe n’a pas encore été identifiée, mais les effets sont bien réels. Effets catastrophiques, pour tout dire.

MAIRE: Mais dites tout!

COMMIS: Ce matin, on a dénombré cent cinquante-deux personnes à la rue, quarante-neuf enfants qui n’ont pas mangé à leur faim, deux cent quatorze qui n’ont rien à se mettre sur le dos, soixante-deux qui n’ont plus leurs médicaments, ça n’en finit plus!

MAIRE: Mais la cause! Quelle est la cause?

COMMIS: Nous ne le savons pas, mais les journalistes commencent à accuser la mairie!

MAIRE: Nous accuser! Comme si nous faisions des typhons!

COMMIS: Ce typhon-là, peut-être.

MAIRE: Il faut parler aux journalistes! Leur dire que le tord est ailleurs. Ailleurs!

COMMIS: Voilà. Allons-y!

MAIRE: Ils sont nombreux?

COMMIS: Vous pensez bien, quarante-neuf enfants qui n’ont pas mangé à leur faim, ils sont tous là. Ouvrez votre ordinateur, consultez votre téléphone, allumez votre téléviseur. Ils diffusent tous en continu depuis une heure dix-sept minutes!

MAIRE: Appelez le Point Rouge, suggérez-leur de distribuer des gâteaux, des biscuits, n’importe quoi. Appelez mon coiffeur! Mon tailleur! Mon masseur! Mon rédacteur! Je veux être prêt! Tout fin. Tout fin prêt!

COMMIS: Monsieur le Maire, je crains que l’urgence ne soit urgente. Apparaissez au naturel, on ne vous en aimera que davantage.

MAIRE: D’accord, allons-y! Vous m’expliquerez tout ça en chemin.

COMMIS: Quoi donc?

MAIRE: Mon naturel, ma chère. Où avez-vous la tête? Ces événements vous bouleversent. Remarquez, je vous comprends. Je vous comprends. Allons-y!

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