Les affidés du maire

Le leader des manifestants, Ouelle, grimpe sur une table dans le parc au centre du village pour haranguer la foule, directement sous les fenêtres du maire Figz, qui épie la scène sans être vu, derrières les vitres teintées qui lui permettent de faire ce que bon lui semble, épier, ronfler, manigancer, à l’abri des regards fureteurs. Les cars des policiers villageois se tiennent à distance, prêts à intervenir au moindre soupçon de révolution, coup d’État ou sédition.

OUELLE: Cela ne peut plus durer!

MANIFESTANTS: Plus durer! Plus durer! Plus durer!

OUELLE: Ce sont nos filles, mes chers convillageois! Nos filles, ni plus ni moins! Ce sont nos enfants! Il faut que cela cesse! Il faut que le maire mette fin à ces enlèvements! Chaque famille est menacée! Vos familles, mes chers convillageois, sont menacées! Menacées! Cinq filles depuis un mois! C’est scandaleux! La police doit trouver les ravisseurs! La police doit arrêter les ravisseurs! La police doit agir!

MANIFESTANTS: Tagir! Tagir! Tagir!

OUELLE: Oui! Mes convillageois! Elle doit agir! Et vous savez pourquoi elle n’agit pas?

MANIFESTANTS: Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi?

OUELLE: La rumeur dit que les gradés sont de connivence! De connivence, mes chers convillageois! De connivence! Et le maire! Et le conseil municipal! Et la magistrature! Et la bourgeoisie! Levons-nous, convillageois!

MANIFESTANTS: Convillageois! Convillageois! Convillageois!

OUELLE: Écrasons les perfides! Pendons les pervers! Brûlons les perturbateurs! Ils enlèvent nos filles, et que deviennent-elles? On dit qu’ils les torturent! Qu’ils les vendent à l’Organisation internationale de la dépravation! Déshumanisées! Asséchées! Assassinées! Nous ne les reverrons jamais! Et pourquoi je vous le demande? Pourquoi? Parce qu’ils ferment les yeux! Tous complices!

MANIFESTANTS: Tous complices! Tous complices! Tous complices!

OUELLE: Alors aujourd’hui, ça suffit! C’en est assez! Le maire doit s’engager à dénoncer les criminels! Le maire doit s’engager dès aujourd’hui à sauver nos enfants!

MANIFESTANTS: Zenfants! Zenfants! Zenfants!

OUELLE: Il se terre dans sa mairie, le peureux! Nous prendrons d’assaut la mairie! Nous détruirons la mairie! Nous raserons tout tant qu’on ne libérera pas nos filles! Nous pousserons sa voiture dans la rivière! Nous fracasserons sa collection de chimpanzés en porcelaine! Rien ne nous arrêtera!

MANIFESTANTS: Zarrêtera! Zarrêtera! Zarrêtera!

Soudain, la porte de la mairie s’ouvre, et un seul homme se présente sur le seuil. Huées de la foule, mouvement de colère, poings levés. Le maire tente de s’adresser à la foule, mais la clameur empêche d’entendre ce qu’il baragouine, en sueur.

OUELLE: Le maire! Mes chers convillageois, le maire veut nous parler! Écoutons le maire, c’est sa chance de se plier à la volonté du peuple, et de renier toutes les mafias du monde! Maire, nous t’écoutons!

MANIFESTANTS: T’écoutons! T’écoutons! T’écoutons!

Rassuré, le maire fend la foule, et grimpe sur la même table qu’Ouelle. Il lui montre un article de journal. On entendrait un papillon voler, tellement le silence qui s’abat sur la foule est lourd. Ouelle lit, relit, et relit à nouveau. À la fin, il fait un pas en arrière, tend son bras au maire, et tous deux échangent une poignée de main des plus chaleureuses.

FIGZ: Ouelle a vu la vérité! Je vous la dirai aussi!

OUELLE: Écoutez, mes convillageois, écoutez!

FIGZ: Les cinq filles enlevées, ce ne sont pas des filles de notre village, ce sont des filles du village d’à côté, de Rastatou-sur-Lévy!

OUELLE: C’est écrit dans le journal, mes convillageois! Dans le journal! Nous aurions dû lire le dernier paragraphe!

FIGZ: Dispersez-vous, rentrez chez vous, amusez-vous!

UN MANIFESTANT: Mais ce sont des enfants quand même! Luttons pour tous les enfants de tous les villages!

UNE MANIFESTANTE: Oui, pour tous les enfants! Unis! Unis! Unis!

Une moue gigantesque se dessine sur la foule, qui remue, se disloque, s’étiole. Tous disparaissent aux quatre coins du village, même Ouelle. Pendant ce temps, la police arrête les deux récalcitrants, qui sont accusés sur le champ d’entrave à la justice. Figz le maire, ricanant, saute dans sa voiture, et file à Rastatou-sur-Lévy, où l’attendent ses affidés.

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