Deux tulipes maigres

Sauf durant les campagnes électorales, on ne voit pas souvent le maire du village sur la Place de la Babiole, mais ce matin-là, un matin de mai particulièrement chaud après un long hiver, il n’a pu résister, il est descendu, a marché sous les tilleuls jusqu’au vieux chêne. Personne en vue, tous au boulot. Il respire, gonfle ses poumons comme un homme libre peut le faire, ralentit le pas, laisse la brise défriser les petits poils de ses avant-bras. Le maire est visiblement ravi.

Soudain, surgie d’une rue sombre, silencieuse, apparaît une jeune femme. Une citoyenne anonyme et blonde.

Plus vif qu’un écureuil, le maire bondit derrière un tilleul. Sauf que le tronc de l’arbre, malgré toute sa bonne volonté, ne parvient pas à voiler le ventre magistral. Pris au dépourvu, effaré, le maire ne peut que constater l’inéluctable. Entre lui et la mairie, il y a cette citoyenne, qui s’avance dans sa direction. Impossible de l’éviter, tenter de se cacher plus longtemps serait déraisonnable. Seule option: puiser dans la mince réserve de courage, et faire face à la blonde citoyenne.

Titubant, chancelant, ballottant et tremblant, le maire sort de derrière son arbre et se montre tout d’une pièce devant la jeune femme qui s’arrête pile, interdite.

CITOYENNE: Monsieur le Maire! C’est bien vous? En chair et en chair!

MAIRE: Bien en chair, c’est moi, je le concède, l’avoue, le reconnais.

CITOYENNE: Que manigancez-vous ici, en plein air, au vu de tous?

MAIRE: C’est le printemps, je… enfin, c’est le printemps.

CITOYENNE: Vous avez pris congé? N’êtes-vous pas supposé manigancer, traficoter, comploter, bref, n’y a-t-il pas une magouille qui vous attend derrière vos épaisses portes capitonnées, cloutées, et closes?

MAIRE: Hélas, c’est l’attrait du soleil qui m’a détourné de mes tâches.

CITOYENNE: Je vous ai écrit douze lettres depuis trois ans. Même chose pour ma mère, mon père, ma cousine, nos voisins. Nous déplorons, nous blâmons, nous vitupérons!

MAIRE: Toujours la même chanson. J’en prends note. Je répondrai à vos lettres. Maintenant, si vous voulez m’excuser, comme vous me l’avez si aimablement rappelé, j’ai beaucoup à faire.

CITOYENNE: Je serai brève et directe, puisque l’occasion s’en présente, pourquoi ne pas la saisir, la tripotailler un peu! Monsieur le Maire, nous nous opposons indomptablement à l’appauvrissement de notre parterre public!

MAIRE: Ma chère citoyenne, faut pas écouter la presse! Mon administration est la première à avoir mis en œuvre un plan quinquennal de revitalisation et d’enrichissement de notre parterre public! Contrairement à mon prédécesseur et aux siens, nous prenons des décisions ardues pour édifier les fondements d’un parterre parfaitement parfait, et cela, pour les générations à venir! Car nous voyons loin, nous comptons faire de ce parterre le premier de tout le canton!

CITOYENNE: Que m’importe ce qu’en dit la presse! Le parterre municipal n’a jamais été aussi dégarni! Il n’y a plus que deux maigres tulipes! Pas besoin de la presse pour le voir! Et toutes ces mauvaises herbes, et la dégradation de l’aménagement, ça n’a rien d’un fondement pour l’avenir!

MAIRE: Nous préservons l’essentiel, tout en réduisant les coûts pour les contribuables.

CITOYENNE: Où sont les roses?

MAIRE: Ne vous fiez pas aux apparences.

CITOYENNE: Et les anémones?

MAIRE: Nous réduisons les impôts!

CITOYENNE: Et les dahlias?

MAIRE: J’aime votre coiffure.

CITOYENNE: Vous mentez, mes impôts ont augmenté. Ce sont ceux de l’usine de fabrication de toupies que vous avez réduits.

MAIRE: Et la couleur, ce blond riche, soyeux.

CITOYENNE: Vous avez mis à pied tous les jardiniers.

MAIRE: Le maire vous invite à prendre un verre.

CITOYENNE: Vous finirez par tuer les deux dernières tulipes!

Le maire, portant son sourire de maire, s’écarte lentement de la citoyenne, et pas à pas, se déplace vers la mairie. Lorsqu’il s’estime assez loin d’elle, il prend ses jambes à son cou, et fonce vers son refuge. La citoyenne le poursuit sur quelques mètres, mais elle ralentit aussitôt, et finit par s’arrêter. Le maire, qui dans la panique avait oublié ses défectuosités physiologiques, s’écroule en haut de l’escalier qui mène aux portes de la mairie.

On peut voir, à l’abri derrière les fenêtres grillagées, les visages des membres du conseil municipal. Ils observent, terrifiés, le maire se fendre la tête sur le béton des marches, dégringoler jusque dans la rue, et répandre pendant de longues minutes un sang épais, légèrement visqueux.

CITOYENNE: Monsieur le Maire?

Devant le silence de l’élu disloqué, la citoyenne lui tourne le dos et rentre dans le premier café qui se présente, parce qu’elle y travaille. Elle est légèrement en retard, et cela, on le lui reprochera.

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À quoi bon?

Trois hommes se promènent depuis plus d’une heure sur un des grands boulevards. Jeunes, portent des vêtements sobres, mais chers, parlent avec entrain. Aucun lien de parenté ne les lie, mais leurs visages se ressemblent, des visages communs qui pourraient très bien être ceux de mes voisins. On ignore s’ils portent leurs véritables prénoms, ou s’ils se les sont attribués eux-mêmes, mais ils exigent qu’on les appelle Dino, Gino et Tonio.

GINO: J’ai besoin d’une nouvelle voiture.

TONIO: Celle que tu gardes derrière chez toi est déjà sale?

GINO: Une horreur! Si tu la voyais. Avec les vents que nous avons eu ce printemps, et la poussière. Elle est méconnaissable. Une pitié. Ils vont me la racheter, mais j’y perdrai, pas de doute.

TONIO: J’aime les nouvelles voitures. Elles sont rutilantes.

GINO: Cette fois, je veux quelque chose de plus sportif. Aérodynamique, puissante, une bagnole qui attire l’œil.

DINO: Heureux celui qui attire l’œil.

TONIO: Tu n’as jamais pensé la garer devant ta maison, et non derrière? Plus de gens la verraient, non?

DINO: Quand je n’ai rien à faire, moi je reste devant chez moi. Je regarde les gens défiler sur la piste cyclable, ils me regardent, parfois.

GINO: Si. J’y ai pensé. Mais il y a deux inconvénients. Le décor est plus joli derrière, ce qui donne de meilleures photos. Tu sais à quel point la qualité des photos est importante pour élargir ma communauté en ligne!

DINO: De mon côté, ça stagne. Pourtant, je publie tous les jours, des photos, des vidéos, des blagues, des citations, tout! Avec hashtags.

GINO: Deuxième inconvénient, devant la maison, il y a pas mal de circulation, en plus des piétons. Ça augmente le risque qu’on abîme la voiture.

TONIO: C’est vrai. Faut quand même en tenir compte.

GINO: J’irai cet après-midi. Plus tard cet après-midi. Acheter la nouvelle voiture. Ils la livreront demain, ramasseront l’autre. Ce sera chose faite. Enfin.

TONIO: Je te reconnais, là. Efficace. Ça ne traîne pas.

DINO: J’ai un nouveau grille-pain, un nouvel aspirateur, un nouveau fauteuil à bascule, un nouveau guéridon, une nouvelle théière, et trois nouvelles cordes sur ma guitare.

GINO: Qu’est-ce qu’il raconte?

TONIO: C’est Dino. Il veut qu’on l’écoute nous parler de lui.

GINO: Il n’aime pas les voitures?

TONIO: Sa passion, c’est Dino.

GINO: Et sa voiture?

TONIO: Une extension. Il est malheureux quand on l’ignore.

DINO: Tout ce que j’ai vu, vous voulez que je vous raconte?

GINO: Et toi, tu n’as jamais acheté de voiture. Je te verrais avec une belle grande berline. Noire.

TONIO: Tout à fait. Mais je ne saurais où la ranger. Ça encombrerait le jardin, et mes colocataires ne seraient pas d’accord.

DINO: Tout ce que j’ai entendu!

GINO: Tu es malheureux, Dino, dis? C’est vrai que tu n’y arrives pas?

DINO: Oh moi! Tu sais moi je…

TONIO: Attention!

GINO: Merde!

TONIO: Le mot est bien choisi. Dino a marché dessus!

DINO: Ça n’arrive qu’à moi, je ne…

GINO: C’est commun. Avec tous ces clébards ridicules que les gens promènent. Qui ne savent pas se tenir.

TONIO: Qui, les gens qui les promènent?

DINO: Mes chaussures, faudra les jeter.

TONIO: Au fait, Gino, prévois-tu prendre ton permis de conduire un jour?

GINO: À vrai dire, je ne sais pas. Tu crois que je devrais?

TONIO: Tu pourrais conduire ta voiture.

GINO: À quoi bon?

TONIO: Je sais. Je disais ça comme ça.

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Merci de rester en ligne

VOIX 1: Bienvenue à l’Agence Nationale de l’Impopo. Pour régler un arriéré, appuyez sur le 1. Pour régler un passif futur, appuyez sur le 2. Pour régler un passif présent, appuyez sur le 3. Pour régler le passif d’une autre personne, appuyez sur le 4. Pour régler une amende en vertu de la Loi sur l’impopo, appuyez sur le 5. Pour régler tout autre montant dû, appuyez sur le 6. Pour signaler une improbable erreur, appuyez sur le 7. Pour signaler…

La femme appuie sur le 7.

VOIX 1: Pour signaler une improbable erreur dans l’établissement de votre arriéré, appuyez sur le 1. Pour signaler une improbable erreur dans l’établissement de votre passif futur, appuyez sur le 2. Pour signaler une improbable erreur dans l’établissement de votre passif présent, appuyez sur le 3. Pour signaler une…

La femme appuie sur le 3.

VOIX 2: Pour faciliter le traitement de votre demande, veuillez entrer les quinze chiffres de votre numéro d’identification contrôlée.

La femme entre les quinze chiffres.

VOIX 2: Veuillez entrer les douze chiffres de votre code personnel d’imposition nationale.

La femme entre les douze chiffres.

VOIX 2: Veuillez entrer les dix-huit lettres de votre carte de bienséance.

La femme entre les dix-huit lettres.

VOIX 2: Veuillez entrer les lettres du nom de jeune femme de votre arrière-grand-mère.

La femme entre les lettres.

VOIX 2: Veuillez entrer les chiffres de la ligne 756840382 de votre déclaration d’impopo.

La femme entre les chiffres.

VOIX 3: Merci. Un agent vous répondra sous peu. Restez en ligne.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La femme attend, debout, le téléphone à la main. Elle regarde les voitures en bas dans la rue, les passants, les clients du café, là-bas. Deux femmes se lèvent, quittent le café. Elles sont aussitôt remplacées par un homme d’âge mûr, accompagné d’une femme beaucoup plus jeune. Le garçon s’approche, s’éloigne. Il revient quelques minutes plus tard avec ce qui ressemble, de loin, à un Campari pour elle, une absinthe pour lui. Il lui prend la main, suce pendant une seconde et demie son auriculaire. Un homme assis de biais, à sept mètres au moins, lève les yeux vers le couple, les observe. Elle boit du bout des lèvres, consulte son téléphone.

Un scooter roule à deux cheveux d’une dame qui traverse la rue. La dame se retourne, lance des imprécations dans le vent. Visage pourpre, cheveux en mouvement autour de la tête. Elle balaie l’air d’une main, se précipite de l’autre côté de la rue où elle sort du champ de vision de la femme.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

L’homme mûr et la jeune femme quittent le café. Il lui prend la main, qu’elle retire aussitôt. Ils disparaissent au bout de la rue. Un motard fait ronfler son moteur, salue un homme assis seul à la terrasse du café. Un chat se faufile entre deux immeubles, disparaît sans laisser de trace.

VOIX 5: Bonjour, comment puis-je vous aider?

FEMME: Bonjour monsieur, il y a une erreur de frappe dans la facture que j’ai reçue. Au lieu de 1950.00$, qui est le montant que j’ai payé l’an dernier, et l’année d’avant, c’est écrit 195000.00. Vous voyez, deux zéros de trop. Regardez, vous verrez.

VOIX 5: Je dois sortir votre dossier complet, madame, et toutes les annexes qui y sont liées. Je reviens tout de suite.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Deux jeunes femmes s’installent en riant à l’une des tables libres du café. Elles saluent le garçon de loin, qui semble leur faire un léger signe de tête. Comment en être certain, à cette distance? Il disparaît dans le café, et au bout de cinq minutes, revient avec deux bières, qu’il pose devant elles. Des habituées, cela se voit. Paroles échangées entre elles et le garçon. Ces trois-là se connaissent. L’amoureux de l’une d’elles? Le frère de l’une d’elles? Un camarade d’université? Ou juste un garçon qu’elles connaissent parce qu’elles viennent là souvent?

La femme tire un fauteuil près de la fenêtre, s’installe confortablement, les jambes repliées sous elle.

En bas, la lumière du jour commence à décliner, les lampadaires s’allument.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La femme bâille. Au café, les deux jeunes femmes sont parties depuis longtemps. Un couple mange des moules et des frites. À la table d’à côté, c’est steak frites. La femme se lève, se rend à la cuisine où elle se fabrique en vitesse un sandwich jambon fromage. Elle mange en feuilletant un magazine de décoration intérieure.

Elle a soif. Elle se sert un verre d’eau, puis se ravise et se verse un verre de Saumur blanc.

Les dernières lumières du café s’éteignent. Le garçon, qui porte maintenant un blouson de cuir, s’éloigne d’un pas rapide, la tête légèrement inclinée vers l’avant, comme s’il débattait d’une question importante.

Elle s’endort sur son fauteuil, face à la nuit de la rue.

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La voix ne la réveille pas, la musique non plus.

Elle se réveille en sursaut à dix heures. Dimanche matin. Yoga. Petit déjeuner. Café.

À treize heures, sa copine Anne vient frapper à la porte. Oh oui, c’est vrai. Elle avait oublié cette visite chez cette autre copine, Juliette, qui vit maintenant à la campagne avec son fiancé Marco.

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Téléphone sur haut-parleurs, pour ne pas manquer l’appel, la voilà partie en voiture avec Anne. Soleil, quelques nuages, journée fraîche, agréable. Promenade avec Jeanne jusqu’au village, deux kilomètres. Confidences, elle est enceinte, il est charmant, ils se marieront en août.

De retour chez elle, un bain chaud, chemise de nuit, téléphone près de l’oreiller.

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Lundi matin, bicyclette jusqu’au boulot, retour après un détour à l’épicerie, soirée tranquille, près de la fenêtre.

Deux jours plus tard, elle achète le dernier Nothomb. Pour passer le temps, tout ce temps qu’elle a à attendre.

Deux jours plus tard, elle achète l’avant-dernier Nothomb. Pour les mêmes raisons.

Deux semaines plus tard, elle a lu tout Nothomb. Elle se rappelle qu’Anne lui a offert les œuvres complètes de Proust, deux ans plus tôt. C’était gentil, mais vraiment, pourquoi? Oubliés dans un placard. La voilà plongée dans la longue recherche.

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VOIX 5: Madame, je…

FEMME: Ah! Oh! Pardon. Vous m’avez fait peur. Je veux dire… Vous m’avez fait sursauter, je ne m’attendais pas… En fait, si, j’attendais, mais je ne m’attendais pas… Enfin, oui?

VOIX 5: Le montant que nous vous réclamons est cent fois supérieur au montant que vous soutenez avoir à payer. Il s’agirait donc, si c’en est une, ce qui reste improbable, d’une erreur majeure. Cela nécessite donc quelques vérifications supplémentaires, vous comprendrez. L’Agence Nationale de l’Impopo ne pourrait pas se permettre de faire erreur en corrigeant une soi-disant erreur qui n’en est peut-être pas une. Restez en ligne, je vous reviens.

FEMME: Non! Monsieur…

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La femme descend au café, s’installe à une table, tout près des deux jeunes filles qui connaissent sans doute le garçon, puisqu’elles le tutoient, l’appellent Sébastien.

L’homme d’âge mûr revient au café, mais seul, sans sa jeune compagne. Il s’assied à la table de la femme, qui se détourne légèrement, mais ostensiblement, et se plonge dans la lecture des mémoires de Simone de Beauvoir.

Chaque mercredi, elle revient au café. Par habitude. Nouvelle habitude. Chaque fois l’homme d’âge mûr est là, plus ou moins près d’elle, toujours à l’observer. Après trois semaines de ce manège, il ose lui adresser la parole. Elle ferme son livre, quitte le café, et n’y remet plus les pieds pendant des mois.

Ce ne sont pas les cafés qui manquent dans le quartier. Elle en trouve un où les gens qui aiment être seuls peuvent être seuls en paix.

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Six mois plus tard, elle doit annuler un voyage au Mexique. Elle ne veut pas raccrocher, et avoir à payer cent quatre-vingt-quinze mille dollars. Ça la ruinerait. Vaut mieux patienter.

Sauf que lorsqu’arrive le premier anniversaire de son attente, elle se demande s’il ne vaudrait pas mieux tenter autre chose, en parallèle.

Elle supplie des amis influents d’influer pour elle auprès de la direction de l’Agence Nationale de l’Impopo. Malheureusement, aucun de ces amis influents ne l’est suffisamment pour influer des gens si haut perchés.

Le jour du deuxième anniversaire, elle s’offre un magnifique gâteau moka, avec deux chandelles. Une patience si tenace, ça se fête!

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Six années plus tard, la femme obtient une promotion. Elle travaille toutefois un peu plus loin, aux limites de la ville en fait. Elle songe à déménager, mais là-bas, c’est presque la campagne. Ça ne lui dit rien.

Un an plus tard, elle s’achète une voiture. Sa première voiture. Elle peut y connecter son téléphone, ce qui lui permettra de décrocher, même si elle conduit.

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La femme mange de plus en plus souvent au café. Elle rentre chez elle pour dormir, et c’est à peu près tout. En observant ses concitoyens, elle s’est vite rendu compte que plusieurs avaient, comme elle, l’oreille à leur téléphone. En attente.

Pour s’amuser, elle s’est mise à compter le nombre de personnes dans cette situation. Ça pourrait donner des statistiques intéressantes, ça pourrait faire l’objet de reportages à la télé, ça pourrait faire bouger les choses!

Mais il y avait trop de gens à compter, elle s’est découragée. À quoi bon! Quand on lui aura répondu, quand on aura réglé son dossier, elle pourra passer à autre chose.

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Le lendemain du quinzième anniversaire, elle terminait une part de son moka quand Juliette a frappé à la porte. Dimanche matin. Elle arrivait avec ses quatre enfants, quatorze, douze, huit et un an. Ah oui! La sortie au zoo!

Macaques, chimpanzés, la petite bande déambulait dans une jungle de petites prisons.

VOIX 6: Madame, nous n’avons pas trouvé la source de l’erreur.

FEMME: Mais elle est pourtant évidente! Vraiment! J’aimerais… Je voudrais… Je veux porter plainte!

VOIX 6: Madame, le délai de prescription est passé. Vous devrez régler les arriérés, auxquels il faudra évidemment ajouter les intérêts et les frais de traitement du dossier. Vous recevrez les détails par la poste.

FEMME: C’est impossible! On n’attend pas quinze ans pour se faire dire ça!

VOIX 6: Je vous remercie madame. Je dois raccrocher. Nous avons beaucoup d’appels en ce moment.

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Les enfants

Nous marchions à la campagne sur un chemin, il est vrai, que nous ne connaissions pas. Elle m’a bien dit qu’elle croyait que c’était un domaine privé, que nous ne devrions peut-être pas nous y aventurer. Elle connaît la région, elle y a passé son enfance, son adolescence, et il paraît que personne dans les villages avoisinants ne vient jamais de ce côté-ci. À ce que j’ai compris, personne ne sait rien sur cet endroit, et personne n’a jamais eu la curiosité de se renseigner.

Moi qui suis de la ville et qui suis rebelle, je l’ai convaincue de m’y suivre. Au mieux, nous y découvririons un petit coin de paradis, au pire, on nous chasserait.

Le chemin serpentait entre les collines et les bouquets de frênes, les bouquets de bouleaux. Un joli paysage, mais rien de plus beau que ce qu’on retrouve un peu partout dans les environs. Ce qui me plaisait surtout, c’est la quiétude étonnante. Pas un promeneur, pas une bicyclette, pas une moto, rien. Pas d’autres humains que nous. C’était tellement paisible que j’avais oublié qu’à deux ou trois kilomètres seulement de cet endroit passait la route qui unit les deux principaux villages de la région.

Cette sérénité n’a pas duré. Dans le champ, à quelques mètres à peine, sans que nous ne l’ayons vu venir, un enfant a surgi. Sorti de nulle part. Je n’ai pu réprimer un cri, et un vif mouvement de côté. Elle a à peine réagi, mais elle était blanche. L’enfant a souri, je ne crois pas qu’il nous souriait, à nous, ou plutôt à nous seulement. Il semblait sourire à tout ce que les yeux pouvaient voir, les champs, les vergerettes et les fougères, les frênes et même le ciel, et nous.

Je l’ai salué, je me suis approché de lui, mais il s’est éloigné dans le champ en sautillant. Sans doute un gamin du voisinage, me suis-je dit. Mais elle, elle demeurait blanche, cadavérique. Elle voulait retourner au village, sa frayeur était palpable.

J’ai insisté pour faire quelques pas encore, je voulais la rassurer, lui montrer qu’il n’y avait pas lieu d’avoir peur. Je riais de la frousse que le gamin m’avait causée, songeant que même un esprit dénué de superstition peut parfois se laisser prendre par l’inattendu. Avouons-le maintenant, je n’étais pas tout à fait rassuré, mais je m’en remettais à la raison, et il n’était pas question de fuir face à je ne sais quelles lubies.

Puis il y en a eu un autre. Un enfant. Même sourire, même indifférence vis-à-vis nous. Puis deux autres, puis trois autres, jusqu’à ce qu’il en sorte de partout. Ils sortaient de terre! Des dizaines d’enfants sortaient de terre comme des épervières, et ça sautillait, et ça gambadait, couvrant les champs autour de nous, et les collines, et le chemin.

Aucun n’était agressif, aucun n’a même tenté de s’approcher de nous. Je ne dirais pas qu’ils nous évitaient. C’était plutôt comme s’ils ne nous distinguaient pas des autres créatures vivantes, plantes, arbres, insectes, oiseaux, écureuils.

J’ignore pourquoi, mais elle avait du mal à respirer. Je voulais bien rebrousser chemin, mais avec tous ces enfants partout, tous ces enfants qui n’en finissaient pas de jaillir des champs, comment avancer, comment reculer? Elle suffoquait, j’ai bien vu que c’était sérieux, que son état demandait des soins immédiats. Je l’ai prise dans mes bras, j’ai foncé droit devant moi, mais j’ai vite perdu le chemin et je me suis retrouvé égaré au milieu de la mer d’enfants.

Quand elle a expiré, je l’ai couchée délicatement sur l’herbe, et je me suis allongé près d’elle. J’ai fermé les yeux, me répétant que tous ces enfants n’existaient pas, que nous les avions imaginés. Mais chaque fois que je les rouvrais, ils étaient toujours là, toujours nouveaux, toujours vifs et gais.

J’ai fini par m’endormir. À mon réveil, avant d’ouvrir les yeux, je me suis rappelé les enfants, j’ai souhaité que ce cauchemar se soit évanoui. Mais oh horreur! Ils étaient toujours là! Et elle était toujours morte.

C’est tout ce dont je me souviens. Je vous assure. J’ignore qui nous a retrouvés. J’ignore ce qui l’a tué. Pourquoi elle? Pourquoi pas moi?

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Au Liechtenstein

LYDIA: C’est l’anniversaire de papa le mois prochain, et j’aimerais organiser une bonne plaisanterie, quelque chose qui nous fera tous rire. Tu sais comment papa est joueur, il adore rire, même de lui-même, ça ne le gêne pas du tout. Je pensais louer une installation du jeu Tombe à l’eau, tu sais, ce jeu où il y a un siège au-dessus d’un bassin d’eau, tu lances une balle sur une cible, et si tu l’atteins, la personne assise tombe dans le bassin. Ça fait rire à tous coups, et j’imagine très bien papa demander à tante Gilberte de monter là-dessus. Puis, ça amusera les enfants tout l’après-midi.

EMMA: On organisera la fête chez moi, puisque tu n’habiteras probablement plus ici le mois prochain. Ça dépend évidemment de Travor, on ignore comment il réagira. Au fait, tu lui a déjà dit que tu voulais divorcer?

LYDIA: Ce soir. Je le lui annoncerai ce soir. Mais chez toi, est-ce que ce sera assez grand? Nous pourrions louer une salle avec jardin. On trouvera ça à la campagne, et j’imagine que ce ne sera pas hors de prix. Peut-être pas à Maillebois, tu sais la salle où nous avons célébré les trente ans de ma cousine, parce qu’il n’y a pas de jardin. Du moins, je ne crois pas. Je me souviens qu’il y avait une petite place devant, toute petite, et certainement pas aménagée pour y recevoir une centaine d’invités, des tables, de la musique et tout. Et le Tombe à l’eau, parce que pour ça, j’ai déjà vérifié, il faut prévoir un boyau d’arrosage assez long. Nous pourrions apporter le vôtre, vous en possédez bien un, oui? Parfait. Nous prendrons celui-là. Mais pour la salle, faudrait faire une petite recherche sur internet, j’ai déjà vu une salle avec jardin, mais il y a une piscine. Oh je sais, les gens aimeraient l’idée d’un bon bain durant l’après-midi, surtout s’ils se font tremper dans le bassin, mais c’est risqué avec tous les enfants, ça va courir dans tous les sens, ça va se pousser, ça va se chamailler, je ne voudrais pas gâcher son soixantième par une noyade. Sans compter qu’il faudrait prendre des assurances. Non, je sais qu’on peut trouver une jolie salle, pas trop chère, avec jardin, et idéalement un espace clôturé pour limiter les pertes d’enfants.

EMMA: Je crois que je connais un endroit, mais j’ignore le prix. Nous y sommes allés pour le soixante-dixième de ma belle-mère. Mais toi, avec cette histoire de divorce, tu crois que tu peux t’occuper d’organiser tout ça? Je peux m’en charger, tu sais.

LYDIA: J’adore organiser des fêtes! J’ai toujours aimé ça. Ça m’excite, juste à y penser. J’ai déjà des idées pour la musique, parce qu’il y en aura, tout l’après-midi, et en soirée, bien sûr, pour danser. Pour ce qui est du divorce, ça viendra comme ça viendra. Crois-tu qu’il faudra aviser les gens pour le Tombe à l’eau? Parce que s’ils arrivent tous en habits de soirée, sans vêtements de rechange, personne ne voudra jouer le jeu. Évidemment. Par contre, j’ai peur qu’ils ne vendent la mèche, tu sais, dans cette famille, comme ils aiment parler, les mots courent plus vite que les enfants. Faudrait trouver le moyen de leur mettre la puce à l’oreille, sans leur révéler le fond de l’affaire. Ça créera un peu de mystère, pourquoi pas, ça les titillera et ils se creuseront la tête pour deviner de quoi il s’agit. Et même s’ils le découvrent! Qu’importe! L’effet de surprise sera gâché, mais pas le plaisir. Ils se choisiront des cibles, comme je les connais, ils se mettront probablement à parier!

EMMA: Je peux ajouter une phrase sur le carton d’invitation, quelque chose comme: Vous êtes priés d’apporter des vêtements décontractés. Mais toi, Lydia, tu me sembles bien joyeuse, on ne dirait pas que tu t’apprêtes à entamer des procédures de divorce. Crois-tu qu’il acceptera, crois-tu qu’il te laissera sans le sou?

LYDIA: Il est têtu, tu sais. Nous verrons. Il ne me laissera probablement rien, toute sa fortune est en Suisse. Et au Liechtenstein. D’ailleurs, tu te souviens, c’est là, au Liechtenstein, que papa a rencontré maman. Ah, si elle vivait encore, comme elle se ferait de soucis! Elle craindrait que les gens ne se noient dans le Tombe à l’eau, elle craindrait que les enfants ne se blessent dans un jardin inconnu où parfois traînent des objets dangereux pour les petits, elle craindrait que ça picole trop durant l’après-midi, elle craindrait que tout cela coûte trop cher. Ah, chère maman! Comme tu nous manqueras! Papa aura sans doute un mot pour elle, et nous aurons tous une larme, et comme nous aurons bu, nous serons tous un peu plus tristes que d’habitude. Mais ça ne durera pas, parce que tous ces gens-là, ça ne pense qu’à rire, qu’à s’amuser, qu’à plaisanter!

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Contrer l’absurdité

MARI: Ma chère, j’ai enfin pris une résolution, je vais dès cet après-midi entrer dans le grand cercle des créateurs, des hommes qui ont transformé leur vie et le monde autour d’eux, j’utiliserai le temps pour sortir du néant, je transcenderai l’absurdité du quotidien et je me distinguerai parmi tous les hommes qui végètent dans un aveuglement paresseux, tous ceux qui se résignent à ne pas vivre pour nourrir les ambitions des puissants, ces êtres qui se contentent de paroles vides, de gestes vides, qui ne pensent plus qu’avec les mots qu’on leur impose, esclaves de leur foi paralysante qui coule dans leurs veines comme un curare sans cesse renouvelé, un curare qui leur fait oublier que rien n’est éternel, qu’ils ne seront jamais éternels, ni avant, ni après leur mort, parce que quand tout sera terminé, ce sera la fin pour eux, une véritable fin, trop tard pour manger du chocolat, trop tard pour refuser d’obéir aux ordres, trop tard pour s’amuser et libérer sa nature qui ne demande qu’à exploser, qu’à éclater au grand jour dans un désordre fantastique, pauvres hères, pauvres marionnettes à têtes de porcelaine, c’est pour fuir vos rangs, pour rompre définitivement avec votre défaitisme et, surtout, votre marche rythmée qui vous conduit droit au précipice, que je me lève aujourd’hui et que j’annonce, à toi, mais aussi à toute la ville, à tout le pays, si toute la ville et tout le pays daignaient de m’écouter, que je m’apprête à construire un abri de jardin!

FEMME: Chéri, tu as déjà construit trois abris de jardin.

MARI: Ma chère, ouvre ton esprit! Je sais que ce n’est pas facile, mais avec un peu d’efforts, tu arriveras à t’extirper du non-sens ambiant!

FEMME: C’est que notre jardin est petit. Depuis la construction de ton dernier abri, nous n’avons plus assez d’espace pour notre table de jardin. Je crains qu’avec un abri de plus, il n’y ait plus d’espace pour nos deux chaises.

MARI: Oublie les abris antérieurs! Pense à l’avenir, ma chère! Il est question ici d’un schisme avec la bêtise moderne!

FEMME: Nous pourrions prendre l’argent pour partir en vacances. Ce n’est pas bête, ça, partir en vacances.

MARI: Je n’y peux rien, ma chère! Le torrent de la liberté nous emporte, laissons-nous guider! Ouvrons les yeux, et vivons!

FEMME: Un quatrième abri de jardin! Et le cinquième, tu le mettras où?

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Le coup monté

Qu’est-ce que c’est que ce chatouillement? Est-ce que j’ai avalé de l’herbe? J’ai le visage plaqué contre de l’herbe humide, longue. Où suis-je? Un fossé? Aie! Ces insectes qui me courent sur la peau. Et mes vêtements! Tout crottés! J’ai un mal de tête! Du sang? J’ai du sang dans les cheveux. On m’a assommé? Je faisais mes courses. Je me souviens que j’étais à l’épicerie, j’avais presque terminé. Est-ce que j’ai payé? Je ne me vois pas le faire, ça s’est passé avant. Il faut que ça se soit passé avant. Je termine toujours par la section charcuterie, mais là, m’y suis-je rendu? Je ne crois pas. J’avais prévu d’acheter un saucisson italien, mais je ne l’ai pas fait. Juste avant, où étais-je juste avant? Le pain! Je regardais les baguettes, les croissants, j’hésitais. Oui, je me demandais si les croissants étaient encore frais, je voulais m’informer, mais il n’y avait personne, je n’osais pas toucher. Est-ce que j’en ai pris? Non. J’ai tendu la main, mais c’est tout, il n’y a plus rien après cela. Jamais atteins le pain, les croissants. On m’a frappé juste là. Oh, ça fait mal. Faut que je me lave, faut que je me soigne. Aller à l’hôpital?

Il n’y a rien ici. Ce fossé, cette route qui semble s’étendre sur des kilomètres dans les deux directions. Des champs en friche, pas une seule ferme, pas une seule voiture. Et pourquoi? Qui s’est donné toute cette peine, m’assommer, me sortir de l’épicerie inconscient, me jeter, dans le coffre d’une voiture, ou encore dans la boîte d’un pick-up, conduire jusqu’ici, loin de la ville, m’abandonner dans ce fossé, tout ça pourquoi? Je me tâte, on dirait que j’ai tout. Mon portefeuille, intact, toutes mes cartes y sont. J’ai même mes clefs de voiture. Alors?

D’où sort-il celui-là? Il n’est tout de même pas sorti de terre! Habit bleu pétrole, impeccable, chemise blanche, chaussures de cuir fin. Un revenant?

Il s’approche, sourit. Impression de le connaître. Je l’ai déjà vu quelque part. Ce visage, oui, un visage comme celui-là, ça ne s’oublie pas. Mais où? Je ne me sens pas très bien, d’un seul coup. Malaise. Étourdissement. Et lui, là, à trois pas de moi, qui m’observe sans un mot, qui sourit. Il pourrait appeler des secours, une ambulance, m’aider!

Pourquoi ne me suis-je pas levé? En suis-je capable? Essayons. Voilà. Ça va plutôt bien. Je me secoue, dans quel état je suis! Je ne semble pas trop sérieusement amoché.

Lui, qui n’a pas bougé, qui ne dit rien, qui m’observe. Ça y est! Je reconnais ce visage! C’est moi! Enfin, je veux dire, un visage semblable au mien, traits pour traits. À part peut-être ces rondeurs autour de la mâchoire, dans le cou, et sa tête beaucoup plus dégarnie que la mienne. Son sourire me glace. Pas un sourire bienveillant, pas un sourire amical. Presque un rictus, une expression froide, cruelle. C’est ça! Sans doute lui qui m’a assommé, qui m’a traîné jusqu’ici! Que me veut-il?

Mais, que fait-il? Comment ose-t-il? Monsieur! Mains devants, il me passe des menottes attachées à une longue chaîne qu’il tient dans sa main. Me voilà qui marche derrière lui. C’est absurde. Si au moins je voyais une ferme, des voitures, je pourrais crier. Les gens verraient bien, ce n’est pas normal, un homme attaché comme un bagnard du Far West, comme un esclave. C’est anachronique. Est-ce que nous marcherons toute la journée? Pourtant, ces jolies chaussures sans poussière. Où a-t-il caché sa voiture? Une Mercedes? Une BMW? Nous marchons.

Je me retourne, dans l’espoir de voir arriver au loin une voiture, un camion, un tracteur, n’importe quoi, n’importe qui. Je ne vois pas même un corbeau. La campagne est plate, vide, silencieuse. Je reporte mon regard sur son dos, et qu’est-ce que je vois! Devant lui! Une maison. Je vois une maison. Pourtant, je le jure, il y a quelques secondes à peine, elle n’y était pas. Ce n’est pas un arbre qui la cachait, il n’y a pas d’arbres.

Nous entrons. Il ne frappe pas. Sa maison, vraisemblablement. Que compte-t-il faire de moi là-dedans? Dès le hall, au pied de l’escalier, j’entends des pas qui viennent vers nous.

Le mari de ma femme! Enfin, le mari de celle qui jadis fut ma femme, et qui n’est plus aujourd’hui le mari de personne, depuis qu’il l’a tuée, homidice involontaire, cinq ans de prison, bonne conduite et toutes ces conneries, il était auparavant parvenu à obtenir pour ma femme toute ma fortune, et même davantage, grâce à son avocat de génie, grâce à ma naïveté.

Mon geôlier attache ma chaîne au poteau de l’escalier, sort un long couteau, une sorte de dague ancienne, fort joli avec ses filets d’or damasquinés. Non! Il s’élance et frappe! Mais c’est horrible! Je ne veux pas voir cela! Tout ce sang. L’inconnu pilonne le meurtrier de mon ex-femme, qui joint les mains, qui implore en vain. Il plante le couteau comme s’il jouait d’un instrument, avec délicatesse, précision. Pas une goutte de sang ne vole sur ses vêtements, sur ses chaussures, sur ses mains. Il frappe jusqu’à ce que l’autre s’étende au sol, expire.

Quand les policiers arrivent, ils me réveillent en me lançant un verre d’eau au visage. Au poste de police, j’ai tout raconté, plus d’une fois, du début à la fin. L’épicerie, la baguette et les croissants, le fossé, l’inconnu, son meurtre. J’ai l’impression qu’il ne me croient pas. Ils soutiennent que je n’avais pas les mains menottées lorsqu’ils m’ont trouvé, que je n’ai pas même de traces aux poignets et que mes vêtements étaient tachés du sang de la victime, qu’ils n’ont trouvé que mes empreintes sur le couteau de cuisine qui a servi à tuer cette fripouille.

Ça sent mauvais, tout ça. Des policiers qui ont hâte de boucler leur enquête, qui feront de moi un meurtrier, parce que c’est commode. Faut pas se fier aux apparences! C’est un coup monté!

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Le tueur

Le jeune avocat Alexis assiste à sa première soirée organisée par les collègues de la firme. Avant d’entrer dans la lourde demeure d’un des doyens, il s’est senti mal, a failli tourner les talons et retourner chez lui, retourner dans son village natal, cent kilomètres au nord. Mais une collègue l’a reconnu, l’a vu appuyé contre un lampadaire, en sueur, lui a tendu son mouchoir, l’a aidé à se redresser. Un autre collègue s’est joint à eux, et sans hésiter lui a pris le bras, l’a soutenu. C’est ainsi qu’ils sont arrivés à la soirée, tous les trois bras dessus, bras dessous, avec Alexis au milieu qui peu à peu reprenait ses couleurs habituelles.

Intimidé par les avocats de grand renom qui lui serraient la main, Alexis parvenait à peine à bafouiller quelques sottes politesses. On le rassurait, on lui répétait qu’à la firme, tous formaient une grande équipe, avocats émérites comme avocats verts.

Sans vraiment parvenir à se sentir à l’aise, Alexis a tout de même commencé à se fondre dans la tribu, il s’est même laissé aller à exprimer son opinion à deux ou trois reprises. Plus les heures avançaient, plus il voyait défiler la vie fantastique qui l’attendait. Il s’imagina serrer à son tour la main des novices, les rassurer comme on le rassurait ce soir.

Soudain, Alexis s’interrompt. Bouche bée au beau au milieu d’une phrase. Un collègue s’étonne, lui demande si tout va bien. Silence. Alexis reste muet. Rien ne va plus. Il ne sait plus où il est, qui sont ces gens autour de lui, qui est ce collègue.

Le collègue vide son whisky, cul sec, tape sur l’épaule d’Alexis, lui suggère de ne plus boire. Sans autres façons, il s’éloigne et est tout de suite happé par une avocate qui a joint le bureau à peine quatre mois et cinq jours avant Alexis.

Mais Alexis! Que lui arrive-t-il? Il n’a pas avalé une seule goutte d’alcool de la soirée, il n’a rien fumé, rien sniffé, rien gobé. Qu’est-ce que c’est?

Inquiet, Alexis écoute les conversations, il comprend qu’il est à une soirée donnée par des avocats, qu’ils ont invité tous les collègues de la firme. Il comprend qu’il est lui-même avocat, mais ne parvient pas à savoir s’il a déjà plaidé une cause.

Quitter ces lieux, s’éclipser en douce, le plus vite possible. Tout lui échappe, il sent que sa vie s’efface, le moment présent, les heures précédentes, les jours précédents, tout s’affaisse dans un éboulement gigantesque de sa mémoire. Il se rappelle ses études universitaires, terminées il n’y a pas si longtemps, mais après? Que s’est-il passé depuis?

Vive angoisse. Alexis se précipite à l’extérieur, s’élance dans la première rue qui s’ouvre à lui. Il court, il fonce à toute vitesse. Mais où va-t-il donc?

Alexis marmonne qu’il lui faut rentrer chez lui pour tout noter, son nom, ses études, ses cours, ses parents, son adolescence, son enfance, cet accident qui lui a blessé une jambe, qui le fait boiter depuis. Tout écrire avant que ça ne disparaisse.

Sauf que chez lui, où est-ce? Il ne reconnaît rien de cette ville autour de lui, de ces rues, de ces immeubles.

Vite, trouver de quoi écrire, du papier, un stylo! Il n’y a donc pas un seul commerce ouvert à cette heure-là? Où acheter ce dont il a besoin? Au pire, où le voler? S’il y avait une papeterie, il n’hésiterait pas à fracasser la vitrine pour quelques pages, pour un stylo.

Là-bas, sous le halo rougeâtre des néons, ces gens. Peut-être ont-ils un bout de papier, un vieux crayon. Il leur donnera tout ce qu’ils voudront, dix dollars, cent dollars, il y a plusieurs billets dans son portefeuille.

Alexis a oublié qu’il a étudié à l’université. Il a oublié que ses parents ont divorcé lorsqu’il avait dix-sept ans. Il presse les inconnus de lui fournir du papier, un stylo, à n’importe quel prix. Ils lui demandent d’où il vient, ce qu’il fait là.

Alexis dit que ses parents vivaient dans une maison, une toute petite maison sur le bord d’une rivière. Il les supplie de s’en rappeler, de s’en souvenir, parce que dans quelques minutes, il aura tout oublié.

Les inconnus portent des armes, apparentes sous leurs tee-shirts. Ils considèrent Alexis avec curiosité, le jaugent comme s’ils préparaient un mauvais coup.

Alexis les supplie, les implore de lui dire qui il est. Il a tout oublié, vraiment tout.

Le plus vif, le chef, lui invente un nom, « Danny ». Il lui dit de cesser ses plaisanteries, que s’il a perdu la mémoire, il n’a pas à paniquer, qu’il va l’aider. Il lui apprend qu’il est l’un des plus redoutables tueurs de la pègre municipale. Qu’il ne s’affole pas, les gars seront sa mémoire, ils le guideront.

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Un peu de pain

Mathilde, donne-moi du pain. Il n’y a pas de pain dans la maison, il n’y a pas de pain dans le village, il n’y a pas de pain dans le pays, mais Mathilde, si tu pouvais me donner du pain, oh comme je serais heureuse. Je t’en serais reconnaissante jusqu’à ce que tu oublies m’avoir donné ce pain. Car tu oublieras, tu oublies tout, toujours. Heureusement, parce que tu n’endurerais pas mon inlassable demande, malheureuse Mathilde qui jamais ne peux me satisfaire.

Mathilde, donne-moi du pain. Je ne suis pas sourde, tu sais, je t’ai entendue parler à la voisine hier, tu bavardais, tu blasphémais, tu racontais que je suis folle, que chaque minute du jour je te demande du pain même si j’en ai plein la bouche, que parfois j’ai la bouche si pleine que j’articule à peine les mots, que tu n’entends qu’un borborygme animal qui te dégoûteE, c’est l’ignoble mot que tu as utilisé, comme si quelque chose en moi pouvait inspirer le dégoût, moi qui suis moi, et cela tu ne peux que le reconnaître, l’admettre, malgré toute la hargne qui couve sous ton chapeau, petite sotte qui jamais n’a appris à lire les images que le miroir lui renvoie.

Mathilde, du pain! Je t’aime, Mathilde, mais nous devrons nous séparer, je ne puis endurer une seconde de plus cette vie absurde où chaque minute se remplit de quêtes innombrables que toute une vie ne suffirait pas à mener. Je dépéris. Tu t’amenuises. Je ne verrai jamais le pain que tu m’assures tenir dans tes mains, et parfois, lorsque coulent tes larmes, j’ai peur de mes sens et de toi. Mathilde, oh Mathilde, ai-je déjà connu autre chose que ta compagnie?

Mathilde, mon pain! Cesse de me répéter que cette pièce de bois est un morceau de pain. Tu nous égares, et ça n’arrangera rien à notre situation. Même si tu conserves intactes toutes tes illusions, nous ne parviendrons pas à nous détacher des chapes de plomb qui nous écrasent dans cette maison où le plancher s’ouvre sur une spirale mouvante. Tu as perdu l’équilibre si souvent, un jour tu seras projetée malgré toi dans le ventre de notre ancien paradis. Mathilde, j’ai faim. Mon corps anémique me trahit, mes membres ne répondent plus. Apporte-moi du pain, ou sauve-toi. 

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Les nus à tête de cerf

Deux adolescents s’ennuient sur un banc. Fument des cigarettes, s’étouffent. Boivent du rhum, s’étouffent. Derrière eux, la ville. Devant, un square.

GAB: C’est un sujet très intéressant, même si ce n’est pas ce que je retiendrai.

RAPH: Qu’est-ce que tu racontes?

GAB: Je peux comprendre l’anonymat, il y a des vérités en parallèle avec une dualité, une ambivalence.

RAPH: Qu’est-ce que t’as bouffé? Bois un peu plus Gab, tu déconnes.

GAB: Ils se détestent, mais restent unis, à jongler entre deux natures, celles qui règnent dans la société en général. Hypocrisie, quoi. 

RAPH: Là, sérieux, tu m’inquiètes!

GAB: Au bon gré de chacun! Au bon dos de certains! Dieu et le destin! Il est facile de se cacher derrière les messages fraternels, ces portraits d’une ville pleine de lumière et d’enfants peu élogieux. Mais il y a le rayonnement futur.

RAPH: Je vois. Tu kiffes. Donne-moi la bouteille. Ça brûle moins après deux gorgées. Encore une. Une autre.

GAB: J’aime cette chronique. C’est assez engagé. Ça dénonce la réalité, du point de vue du verbe recommandé.

RAPH: Une chronique bien intrigante, mon cher.

GAB: Sujet sensible et billet de découvertes dans l’atmosphère de la curiosité. Il vient de sortir, et nous sommes en pleine virtualité avec l’essence tirée des bravos.

RAPH: Wow. Je dois boire un peu plus, je crois.

GAB: Deux thèmes tragiques dans les campagnes où les paysannes andalouses brodent des draps, entrouvrent les volets pour ce cheval, cette canne brisée, ce contraste des bures noires.

RAPH: Le crime aberrant se commet.

GAB: Les murs chauffés à blanc rendent présentes les noces à regarder avec d’excellentes purées d’erreurs. Il y a un temps pour tout.

RAPH: Oh! Il faut voir le film!

GAB: Je les ai travaillés sur la maison, vraiment si l’autre est plus connu, il y en a tout de même une troisième, plus brutale, mais moins chargée, de mères en filles.

RAPH: Ville magique!

GAB: La vengeance honnête lui appartient, comme une habitude de seize et soixante ans, comme une visite de celui qui se rencontre quand il n’y a plus d’âge, et qui a tout oublié de ce qui s’est réellement présenté dans la chambre du jeune crime.

RAPH: L’évidence éblouissante.

GAB: La tentation assez particulière de comprendre différemment ce qui fait son originalité, fatalement, ne connaît pas la pensée, les discussions de publications précédentes ressenties comme un flou, trop fortes, comme un monologue.

RAPH: Une quatrième défend une suffisance.

GAB: D’accord. Je n’ai pas vraiment accroché la pique, et l’abandon avec impatience sort son secret en tout dernier, le jour de cette année de bon cru, ni ronflant ni moralisateur, dans la dérive du monde égratigné alors que les truands ne peuvent que plaire. J’avais trouvé beaucoup de lui, remise en question, bousculades, convictions, croyances, les remèdes ne sont pas toujours au début de l’horreur quand sont broyés les nus à tête de cerf, à tête attachée à la vie, dans une course aux abords de la forêt des justiciers du peuple. Le sournois est un animal au devoir bon, à l’équipe resserrée, intégrée dans sa gestion des faits fraîchement facturés à la haine, affligeante et démoralisante.

Raph s’est endormi. Il ronfle sur le banc, allongé. De la tête de Gab s’écoulent encore des mots, imperceptibles, jusqu’à ce que le sommeil le gagne.

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