Le coup monté

Qu’est-ce que c’est que ce chatouillement? Est-ce que j’ai avalé de l’herbe? J’ai le visage plaqué contre de l’herbe humide, longue. Où suis-je? Un fossé? Aie! Ces insectes qui me courent sur la peau. Et mes vêtements! Tout crottés! J’ai un mal de tête! Du sang? J’ai du sang dans les cheveux. On m’a assommé? Je faisais mes courses. Je me souviens que j’étais à l’épicerie, j’avais presque terminé. Est-ce que j’ai payé? Je ne me vois pas le faire, ça s’est passé avant. Il faut que ça se soit passé avant. Je termine toujours par la section charcuterie, mais là, m’y suis-je rendu? Je ne crois pas. J’avais prévu d’acheter un saucisson italien, mais je ne l’ai pas fait. Juste avant, où étais-je juste avant? Le pain! Je regardais les baguettes, les croissants, j’hésitais. Oui, je me demandais si les croissants étaient encore frais, je voulais m’informer, mais il n’y avait personne, je n’osais pas toucher. Est-ce que j’en ai pris? Non. J’ai tendu la main, mais c’est tout, il n’y a plus rien après cela. Jamais atteins le pain, les croissants. On m’a frappé juste là. Oh, ça fait mal. Faut que je me lave, faut que je me soigne. Aller à l’hôpital?

Il n’y a rien ici. Ce fossé, cette route qui semble s’étendre sur des kilomètres dans les deux directions. Des champs en friche, pas une seule ferme, pas une seule voiture. Et pourquoi? Qui s’est donné toute cette peine, m’assommer, me sortir de l’épicerie inconscient, me jeter, dans le coffre d’une voiture, ou encore dans la boîte d’un pick-up, conduire jusqu’ici, loin de la ville, m’abandonner dans ce fossé, tout ça pourquoi? Je me tâte, on dirait que j’ai tout. Mon portefeuille, intact, toutes mes cartes y sont. J’ai même mes clefs de voiture. Alors?

D’où sort-il celui-là? Il n’est tout de même pas sorti de terre! Habit bleu pétrole, impeccable, chemise blanche, chaussures de cuir fin. Un revenant?

Il s’approche, sourit. Impression de le connaître. Je l’ai déjà vu quelque part. Ce visage, oui, un visage comme celui-là, ça ne s’oublie pas. Mais où? Je ne me sens pas très bien, d’un seul coup. Malaise. Étourdissement. Et lui, là, à trois pas de moi, qui m’observe sans un mot, qui sourit. Il pourrait appeler des secours, une ambulance, m’aider!

Pourquoi ne me suis-je pas levé? En suis-je capable? Essayons. Voilà. Ça va plutôt bien. Je me secoue, dans quel état je suis! Je ne semble pas trop sérieusement amoché.

Lui, qui n’a pas bougé, qui ne dit rien, qui m’observe. Ça y est! Je reconnais ce visage! C’est moi! Enfin, je veux dire, un visage semblable au mien, traits pour traits. À part peut-être ces rondeurs autour de la mâchoire, dans le cou, et sa tête beaucoup plus dégarnie que la mienne. Son sourire me glace. Pas un sourire bienveillant, pas un sourire amical. Presque un rictus, une expression froide, cruelle. C’est ça! Sans doute lui qui m’a assommé, qui m’a traîné jusqu’ici! Que me veut-il?

Mais, que fait-il? Comment ose-t-il? Monsieur! Mains devants, il me passe des menottes attachées à une longue chaîne qu’il tient dans sa main. Me voilà qui marche derrière lui. C’est absurde. Si au moins je voyais une ferme, des voitures, je pourrais crier. Les gens verraient bien, ce n’est pas normal, un homme attaché comme un bagnard du Far West, comme un esclave. C’est anachronique. Est-ce que nous marcherons toute la journée? Pourtant, ces jolies chaussures sans poussière. Où a-t-il caché sa voiture? Une Mercedes? Une BMW? Nous marchons.

Je me retourne, dans l’espoir de voir arriver au loin une voiture, un camion, un tracteur, n’importe quoi, n’importe qui. Je ne vois pas même un corbeau. La campagne est plate, vide, silencieuse. Je reporte mon regard sur son dos, et qu’est-ce que je vois! Devant lui! Une maison. Je vois une maison. Pourtant, je le jure, il y a quelques secondes à peine, elle n’y était pas. Ce n’est pas un arbre qui la cachait, il n’y a pas d’arbres.

Nous entrons. Il ne frappe pas. Sa maison, vraisemblablement. Que compte-t-il faire de moi là-dedans? Dès le hall, au pied de l’escalier, j’entends des pas qui viennent vers nous.

Le mari de ma femme! Enfin, le mari de celle qui jadis fut ma femme, et qui n’est plus aujourd’hui le mari de personne, depuis qu’il l’a tuée, homidice involontaire, cinq ans de prison, bonne conduite et toutes ces conneries, il était auparavant parvenu à obtenir pour ma femme toute ma fortune, et même davantage, grâce à son avocat de génie, grâce à ma naïveté.

Mon geôlier attache ma chaîne au poteau de l’escalier, sort un long couteau, une sorte de dague ancienne, fort joli avec ses filets d’or damasquinés. Non! Il s’élance et frappe! Mais c’est horrible! Je ne veux pas voir cela! Tout ce sang. L’inconnu pilonne le meurtrier de mon ex-femme, qui joint les mains, qui implore en vain. Il plante le couteau comme s’il jouait d’un instrument, avec délicatesse, précision. Pas une goutte de sang ne vole sur ses vêtements, sur ses chaussures, sur ses mains. Il frappe jusqu’à ce que l’autre s’étende au sol, expire.

Quand les policiers arrivent, ils me réveillent en me lançant un verre d’eau au visage. Au poste de police, j’ai tout raconté, plus d’une fois, du début à la fin. L’épicerie, la baguette et les croissants, le fossé, l’inconnu, son meurtre. J’ai l’impression qu’il ne me croient pas. Ils soutiennent que je n’avais pas les mains menottées lorsqu’ils m’ont trouvé, que je n’ai pas même de traces aux poignets et que mes vêtements étaient tachés du sang de la victime, qu’ils n’ont trouvé que mes empreintes sur le couteau de cuisine qui a servi à tuer cette fripouille.

Ça sent mauvais, tout ça. Des policiers qui ont hâte de boucler leur enquête, qui feront de moi un meurtrier, parce que c’est commode. Faut pas se fier aux apparences! C’est un coup monté!

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