Un peu de pain

Mathilde, donne-moi du pain. Il n’y a pas de pain dans la maison, il n’y a pas de pain dans le village, il n’y a pas de pain dans le pays, mais Mathilde, si tu pouvais me donner du pain, oh comme je serais heureuse. Je t’en serais reconnaissante jusqu’à ce que tu oublies m’avoir donné ce pain. Car tu oublieras, tu oublies tout, toujours. Heureusement, parce que tu n’endurerais pas mon inlassable demande, malheureuse Mathilde qui jamais ne peux me satisfaire.

Mathilde, donne-moi du pain. Je ne suis pas sourde, tu sais, je t’ai entendue parler à la voisine hier, tu bavardais, tu blasphémais, tu racontais que je suis folle, que chaque minute du jour je te demande du pain même si j’en ai plein la bouche, que parfois j’ai la bouche si pleine que j’articule à peine les mots, que tu n’entends qu’un borborygme animal qui te dégoûteE, c’est l’ignoble mot que tu as utilisé, comme si quelque chose en moi pouvait inspirer le dégoût, moi qui suis moi, et cela tu ne peux que le reconnaître, l’admettre, malgré toute la hargne qui couve sous ton chapeau, petite sotte qui jamais n’a appris à lire les images que le miroir lui renvoie.

Mathilde, du pain! Je t’aime, Mathilde, mais nous devrons nous séparer, je ne puis endurer une seconde de plus cette vie absurde où chaque minute se remplit de quêtes innombrables que toute une vie ne suffirait pas à mener. Je dépéris. Tu t’amenuises. Je ne verrai jamais le pain que tu m’assures tenir dans tes mains, et parfois, lorsque coulent tes larmes, j’ai peur de mes sens et de toi. Mathilde, oh Mathilde, ai-je déjà connu autre chose que ta compagnie?

Mathilde, mon pain! Cesse de me répéter que cette pièce de bois est un morceau de pain. Tu nous égares, et ça n’arrangera rien à notre situation. Même si tu conserves intactes toutes tes illusions, nous ne parviendrons pas à nous détacher des chapes de plomb qui nous écrasent dans cette maison où le plancher s’ouvre sur une spirale mouvante. Tu as perdu l’équilibre si souvent, un jour tu seras projetée malgré toi dans le ventre de notre ancien paradis. Mathilde, j’ai faim. Mon corps anémique me trahit, mes membres ne répondent plus. Apporte-moi du pain, ou sauve-toi. 

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À part le cadavre

Cinq personnes s’entassent dans le petit escalier du pavillon de banlieue. L’agent immobilier devant, les acheteurs derrière, Rosaline, Armand, les héritiers en queue de peloton, Lucas, Alice. L’agent sonne à la porte. Gabriel ouvre, Emma se pointe aussitôt à sa gauche, et au-delà, l’héritier, Léo.

AGENT IMMOBILIER: C’est inhabituel, nous n’avons pas appelé, pas pris rendez-vous, mais nous voici, votre maison a été mise en vente sur le système à la seconde où nous passions, ces clients adorent le voisinage, la proximité de l’école, l’âme des rues, le caractère des pelouses. De bons clients, de bons vendeurs, pouvons-nous entrer?

EMMA: Entrez, entrez donc, messieurs, madame, les petits.

GABRIEL: Mais Emma, je dois terminer la révision du rapport intérimaire de la Société. Je dois…

EMMA: S’ils nous débarrassent de cette maison aujourd’hui, tu auras tout ton temps. N’est-ce pas? Vous l’aimerez bien, cette maison, pas vrai? Donnez-vous la peine d’entrer. Visitez ce petit paradis.

AGENT IMMOBILIER: Entrons, entrons donc. Par ici mes chers acheteurs. Je vous l’avais bien dit, quand on veut vendre, on se soumet. Visitons. Explorons. Ne vous laissez pas intimider par ces gens, bientôt ils ne feront plus partie du décor. Disparus, effacés, un mauvais souvenir qu’une couche de peinture anéantira à jamais. N’ayez en tête qu’une chose, c’est votre maison. Regardez-moi ce spacieux séjour, comment le meublerez-vous? Oubliez ces meubles dépareillés et le mauvais goût qui règne.

ROSALINE: Sans ces affreux rideaux, Armand, cette pièce serait claire et invitante. Nous libérerons les murs de ces épouvantables peintures, et sans tous ces horribles bibelots partout, ce sera exactement ce dont nous rêvons.

ARMAND: Oui. Cela demande un gros effort d’abstraction, mais oui. Je vois.

Derrière, les enfants des deux familles sautillent, se tirent la langue, manquent de renverser un vase de pacotille où s’assèchent des roses inclinées.

ALICE: Vos peintures sont épouvantables! Vos peintures sont épouvantables!

LÉO: Tu t’es pas vue! Épouvantable toi-même!

LUCAS: Qu’est-ce que t’as dit à ma sœur?

LÉO: Ici c’est chez moi. Je peux dire ce que je veux.

LUCAS: Tiens, prends ça!

Il lui décoche une gifle derrière la tête. Léo pleure, hurle. Emma accourt, Rosaline sourit.

ROSALINE: Les enfants, restez avec papa maman. Nous ne connaissons pas ces gens.

ALICE: Qu’est-ce qu’ils font dans notre maison?

GABRIEL: Elle y va la petite! Sa maison!

EMMA: Des enfants. Laisse tomber, le client a raison.

ROSALINE: Ne t’inquiète pas, quand nous l’aurons achetée, tu ne les verras plus, ces barbares.

GABRIEL: Barbares! Pour qui elle se prend la pimbêche!

EMMA: Avale. C’est comme un sirop qui a mauvais goût.

ARMAND: Barbares! Trop bon!

AGENT IMMOBILIER: Chers vendeurs, à défaut de disparaître, gardez une bonne distance. Poursuivons. Vous voyez ici les chambres, la chambre des maîtres, celles des enfants. D’accord, c’est encombré, mais avec le goût que je vous devine, ces pièces seront radicalement transformées.

ROSALINE: Il faudra désinfecter.

ARMAND: Décaper.

ROSALINE: Conjurer.

ARMAND: Exorciser.

GABRIEL: Ils exagèrent.

EMMA: Chut! Pour qu’ils achètent, il faut qu’ils nous oublient. Et toi Léo, tiens-moi la main, reste avec moi. Ne t’approche pas de ces petits monstres.

ALICE: Maman! Maman! Elle nous a traités de monstres!

ROSALINE: Les enfants, restez près de nous. Ne vous approchez pas d’eux. Qui sait ce qu’ils pourraient vous transmettre.

ALICE: Des poux?

LUCAS: La peste.

ARMAND: Le coronavirus, l’ebolavirus, le rotavirus.

ROSALINE: Le virus du Nil occidental.

ARMAND: L’échovirus.

AGENT IMMOBILIER: Et cette porte, au bout du corridor, donne sur un placard. Tenez, admirez.

LUCAS: C’est sombre.

AGENT IMMOBILIER: C’est l’escalier vers le sous-sol. Désolé. Le placard, c’est plutôt cette porte-ci.

ALICE: Ça pue.

ARMAND: C’est vraiment pas propre.

ROSALINE: Ils auraient pu le ranger un peu, ce placard.

AGENT IMMOBILIER: En effet. Ça laisse à désirer et même, ça surprend.

EMMA: Que se passe-t-il encore?

AGENT IMMOBILIER: Ce cadavre, dans le placard, vous ne pouviez pas vous en débarrasser? Ça ne facilitera pas la vente.

GABRIEL: Réduisons de cinq pour cent.

EMMA: Je croyais que tu t’en étais débarrassé. Qu’est-ce qu’il fait encore là?

GABRIEL: Je n’ai pas eu le temps. Tu le sais bien, c’est la fin de l’année financière, je n’ai pas deux minutes à moi. Je voulais le brûler derrière la maison, mais parfois les obligations vous tirent de tous côtés et vous oubliez.

LÉO: En plus, ça prend beaucoup de place. Je ne peux plus ranger mes ballons dans ce placard.

EMMA: Léo, ne t’en mêle pas.

ROSALINE: Quelle négligence!

ARMAND: Désinfecter, décaper, conjurer, exorciser.

AGENT IMMOBILIER: En faisant appel à des professionnels, tout est possible. Un cadavre est vite disparu. Sortons, voulez-vous, et discutons.

L’agent immobilier entraîne les acheteurs et leurs héritiers à l’extérieur, jusque dans la rue. De l’angle où ils se trouvent, la propriété se démarque parmi ses consoeurs, elle attire l’œil, prête à la rêverie.

AGENT IMMOBILIER: N’est-ce pas une résidence extraordinaire? Négociez, offrez, ce soir elle est à vous, demain ils disparaissent, dans une semaine vous y régnez. Elle vous plaît, je le vois bien.

ROSALINE: Oui, beaucoup.

ARMAND-ALICE-LUCAS: Oui, beaucoup!

ROSALINE: À part le cadavre.

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À l’heure du macaron

Trois dames se promènent sur le large pont piéton. Vue imprenable de la ville, des quartiers comme il faut, en amont, des usines, en aval, et des quartiers sordides, encore plus en aval. Autour d’eux se forment et se déforment des couples d’amoureux. Des solitaires seuls photographient ce qu’ils ramènent dans leurs chambres, la nuit.

ANITA: Il paraît que le patron de l’usine de jouets s’est fait prendre à déverser des cadavres d’employés désuets dans la rivière. Pas lui directement, bien sûr, mais ses techniciens de surface et de profondeur. Ils les ont broyés et tout, mis dans les barils qu’ils ont entreposés dans la salle froide, séparée du bâtiment principal, jusqu’à la nuit dernière. Selon ce que j’ai appris, ils ont ensuite attendu une nuit sans lune, avant de tout balancer dans la rivière. Tout. Pendant que la ville dormait. Vous vous rendez compte!

BERTHE: Je n’osais pas le dire publiquement, mais il m’a toujours déplu, cet homme. Ses gestes hésitants, ses tics, tout en lui révélait une vie secrète, et à dire vrai, le crime. Vous saviez que son père avait lui-même vidé des produits chimiques dans un champ en friche aux limites de la ville? Ça n’a jamais été reconnu publiquement par la mairie, nous savons pourquoi, mais la chose s’est sue, et j’ai vu de mon regard vu ce champ. Je vous assure que l’odeur seule a dû faire mourir tous les oiseaux du voisinage! Le bonhomme a payé pour soi-disant faire nettoyer, et plus personne n’en a jamais parlé. Sauf que le champ est condamné depuis cette époque, ils ont dressé ces clôtures coiffées de barbelés, plus personne ne peut plus s’en approcher.

ROSITA: Ils nous prennent pour des cruches. Vides. Peut-on vraiment parler quand il s’agit de la Famille? Sans eux, nos rues seraient encore en terre battue, nous n’aurions pas l’eau courante, nous n’aurions pas le maire que nous avons, ni le député, ni les fonctionnaires.

BERTHE: Regardez sur la rive, juste là. Oui, c’est ça. Vous voyez cette petite masse rougeâtre? C’est du cadavre broyé. Ça en a tout à fait l’air.

ROSITA: Faut appeler la police! Tiens, je les appelle tout de suite! Avant que l’eau n’emporte ces pièces à conviction, avant que la rivière n’efface le crime!

ANITA: Calme-toi, Rosita! Que vont faire, à ton avis, les policiers? Ils vont récolter ce petit tas, ils vont le jeter au fond d’un sac, fin de l’histoire. Tu sais pourquoi.

BERTHE: Comme d’habitude. Ils vendront le sac à la Famille, et nous aurons beau trouver plein de ces petits tas de cadavres broyés, jamais personne ne sera embêté.

ROSITA: À moins que nous ne prenions en charge l’enquête nous-mêmes. Nous récoltons ce petit tas, nous le conservons au frigo le temps de trouver un laboratoire prêt à relever l’ADN qui établira un lien avec les employés désuets, et le tour est joué! Nous publierons les résultats de l’enquête dans un journal national. Face à l’évidence, les autorités agiront.

ANITA: Ils l’arrêteront, ils l’enchaîneront, ils le jetteront au fond d’un cachot. Humide.

ROSITA: Ils le tortureront. Ils le ruineront. Ils le feront disparaître à jamais de la ville.

BERTHE: Ils lui taperont sur l’épaule, plutôt! Ils lui baiseront les pieds, ils le féliciteront.

ANITA: Regardez!

Anita lit un courriel que vient de lui envoyer sa cousine germaine, Laurita. Les trois dames lisent ensemble.

ANITA-ROSITA-BERTHE: Mon frère me confirme que l’usine de jouets n’a pas déversé du cadavre broyé dans la rivière, mais de l’eau recyclée. Donc propre.

ANITA: Ah! C’est quand même une bonne nouvelle!

BERTHE: Il y a des gens qui se baignent dans cette rivière!

ROSITA: Ils n’ont pas pollué la rivière! Tant mieux! Notre belle rivière!

BERTHE: Regardez, ce n’est pas un tas de cadavres broyés, c’est un vieux chiffon.

ROSITA: Oui oui, un vieux chiffon. C’est l’heure d’un petit café, d’un macaron?

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De l’utilité des maires à Croteauville

Puisque c’est dimanche matin, Edgar Croteau minuscule dispose de quarante-cinq minutes avec Edgar Croteau majuscule. Il pleut au-dessus de Croteauville, mais pas au-dessus du jardin des Croteau. Faut dire que c’est un immense jardin, qui fait des kilomètres carrés. Le domaine est si vaste, qu’on n’y est jamais perturbé par le bruit des klaxons du centre-ville, par les fusillades occasionnelles, ou encore par la clameur de la foule, heureuse ou pas.

MINUSCULE: Papa! Papa! Attrape la balle!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Lance la balle!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Dessine-moi un moustique!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Pourquoi les avions ne passent jamais au-dessus de notre maison?

MAJUSCULE: Ce n’est pas une maison, c’est un château. Ils ne volent au-dessus de nos têtes, parce que c’est un espace aérien privé, qui nous appartient jusqu’à la lune, et même un peu au-delà.

MINUSCULE: Papa! Papa! À la télévision, ils racontaient une histoire à propos d’enfants pauvres qui ne mangeaient pas tout ce qu’ils voulaient. Madame Tremblay ne me donne pas autant de glace que j’en voudrais, est-ce que je suis un enfant pauvre?

MAJUSCULE: Non. La pauvreté, c’est pour les étrangers.

MINUSCULE: Papa! Papa! C’est quoi un étranger?

MAJUSCULE: C’est ceux qui ne sont pas nous.

MINUSCULE: Papa! Papa! À la télévision…

MAJUSCULE: Tu regardes trop la télévision. Tu devrais lire. Il y a tout ce qu’il faut dans la bibliothèque. J’en parlerai à Maître Dupont.

MINUSCULE: Papa! Papa! Ils disent que le maire Provost est le dirigeant. C’est quoi un dirigeant?

MAJUSCULE: Celui qui dirige, celui qui donne des ordres aux autres. Tu veux jouer à la balle?

MINUSCULE: Papa! Papa! Pourquoi tu n’es pas le maire, tu pourrais donner des ordres aux autres toi aussi?

Ici, Edgar Croteau majuscule éclate d’un grand rire croteaunisien, devant un Edgar Croteau minuscule incrédule. Le temps s’égoutte, il ne reste que quatorze minutes à leur entretien dominical.

MAJUSCULE: Le maire, c’est le dirigeant des étrangers. Seulement des étrangers. Comme chacun en ce merveilleux monde a un rôle à jouer, le mien est de donner des ordres au maire.

MINUSCULE: Papa! Papa! Toi, on ne te voit jamais à la télévision! C’est le maire Provost qu’on voit! C’est lui le héros à la télévision.

MAJUSCULE: C’est vrai. C’est un héros. C’est lui qui reçoit tous les coups. Quand je décide de réduire les pilules à l’hôpital, c’est à lui qu’ils s’en prennent. Quand j’impose des frais pour la location des pupitres à l’école, c’est lui qui reçoit les coups. Quand je récupère les sous que la mairie donnait aux paresseux, c’est contre lui que les étrangers manifestent. Tu as raison, mon fils, le maire, c’est un héros.

MINUSCULE: Papa! Papa! Je voudrais être un héros! Comme Spiderman! Comme Batman! Comme le maire Prévost!

MAJUSCULE: Les Croteau ne seront jamais des héros. Les héros sont de pauvres étrangers qui n’ont rien trouvé de mieux à faire. Nous, nous sommes au-delà de tout cela.

MINUSCULE: Papa! Papa! Est-ce que les étrangers nous aiment autant que les héros?

MAJUSCULE: Les étrangers ne nous connaissent pas. C’est bien ainsi. Nous possédons toutes les usines, tous les commerces, toutes les stations-service, tous les journaux, nous possédons jusqu’aux kiosques de distribution de limonade. Nous possédons, tout simplement. C’est notre nature, que veux-tu! Nous sommes heureux, nous serons toujours heureux. Il y aura toujours des maires pour protéger ce bonheur sacré. Il y aura toujours des maires.

MINUSCULE: Papa! Papa! Je…

MAJUSCULE: Quarante-cinq minutes, mon fils. Au revoir. À dimanche prochain!

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Vive le premier mai!

07:00

L’essentiel, pour croître, est de s’en tenir à une saine gestion. Bonjour, Clara, assurez-vous que le traiteur apporte le gâteau après dix-sept heures, nous ne voulons pas que les employés célèbrent avant la fin de leur journée de travail. Vous confirmerez aussi qu’ils ont bien réduit la quantité de sucre ainsi que l’épaisseur du glaçage et que cette économie se reflète sur le prix, qui doit absolument être dix pour cent inférieur à celui qu’il nous a facturé l’an dernier. Le premier mai, ça se fête, à bon marché.

08:00

Oui, Roland, vous pouvez embaucher ces trois travailleurs, si vous m’assurez avoir vérifié leurs antécédents. Nous ne voulons pas de perturbateur dans nos rangs, c’est mauvais pour ma pression, et ça provoque de l’érythème pubien. J’en ai perdu une maîtresse et trois amants, le mois dernier.

09:00

Embauchez, Roland, congédiez. C’est votre rôle dans cette compagnie. Lorsque je n’aurai plus confiance en vous, je vous remplacerai. D’ici là, ayez de l’initiative, fourrez votre nez partout, débusquez les trouble-fêtes, élaguez, purifiez.

10:00

Clara, où est le dossier des ventes du second trimestre?

11:00

Quoi! Le commis à l’enregistrement au département de l’expédition a réellement prononcé le mot syndicat! Moi qui croyais que tous nos employés étaient branchés, modernes et supercool. Que dites-vous, Roland, il a utilisé le mot dans la phrase “je ne voudrais pas être membre d’un syndicat”, et vous hésitez! Avez-vous oublié notre code? Il ne doit jamais être question de syndicat entre nos murs. Peu importe la phrase. Prononcer le mot, c’est suggérer l’idée, et suggérer l’idée, c’est déjà une action. Sus aux actions syndicales! Nous sommes avant-gardistes! Allez, relisez votre code, et congédiez.

12:00

Allo, Rita, on peut se voir à l’heure du lunch? Non, je n’ai plus d’érythème. Plus du tout, puisque je te le dis. Toi, tes seins n’ont pas ramolli? D’accord. Avec Adrien? Sa corne de bœuf m’amuse, pourquoi pas. Tu me prépares un sandwich, je le mangerai en même temps.

13:00

Bonjour Monsieur le Ministre, oui, les affaires vont comme elles vont. Un nouveau programme? Innovation? Bien entendu. Nous innovons chaque seconde. Oui oui. Très cher. Cinquante millions? Comment refuser! Création d’emplois? Autant que vous voudrez. Oui. À la chasse, samedi? D’accord. À mon pavillon, c’est ça. Embrassez Lara pour moi. Oui oui. À samedi.

14:00

Roland? C’est bien, vous êtes efficace. Je voulais vous prévenir. Oui. Une autre subvention. C’est ça, comme d’habitude. Vous les congédierez formellement dans six semaines, pour dix minutes. Puis vous les réembaucherez. Soixante. Ils exigent un minimum de cinquante emplois, mais nous leur en offrirons soixante! Ils adorent annoncer des créations d’emplois, c’est leur point faible. Oui, ça rapporte. Et Roland, vous en profiterez pour vous débarrasser du bois mort.

15:00

Bonjour ma petite chérie. C’était bien l’école? Oui, papa gère la compagnie. Oui, papa empile les profits. Oui papa aime beaucoup ses employés. Non, papa ne peut pas les payer plus, parce que papa ne pourra plus empiler les profits. Ton amie dit n’importe quoi. Non. Oui. Papa t’aime fort. Bisou.

16:00

Roland! Trouvez qui est le père d’Amanda Dubé, et congédiez-le. Un motif? Regardez dans votre guide du congédiement légal, loyal et banal. Sa fille l’a mouchardé. Il se plaint publiquement, s’estime sous-payé. Je sais, employé sans reproche. Ils cachent bien leur jeu. Une saine gestion exige parfois des sacrifices. Oui. Difficile.

17:00

Clara, je crois que j’ai trouvé comment rationaliser les dépenses en ressources humaines sans créer de mécontentement et de départ massif. Nous mettrons en place un programme de responsabilisation entrepreunariale qui favorisera la prise d’initiatives chez nos employés. Chaque fois qu’un employé sera congédié, ceux qui restent devront trouver des moyens pour accomplir ses tâches. Ceux qui nous offriront les meilleures idées recevront cinq pour cent d’augmentation. Cela stimulera l’émulation dans nos troupes, et chacun en ressortira gagnant.

18:00

Bonjour mes chers employés! Vous êtes notre ressource la plus précieuse! Pour vous marquer notre infinie reconnaissance, cette année encore nous vous offrons ce magnifique gâteau, en ce premier mai, fête internationale des travailleurs. Les tranches sont minces, mais la reconnaissance est large. Vive la fête internationale des travailleurs! Vive le premier mai! Solidarité!

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Le concert

Madame, voulez-vous chanter?

Chanter? Mais je ne sais pas chanter! Je fausse dès que j’ouvre la bouche. Je n’ai jamais su chanter, je n’ai jamais voulu chanter. Ça m’horripile, c’est une perte de temps et de mots, chanter c’est bon pour ceux qui ne pensent pas, pour les gens qui se pavanent, qui déploient leurs plumes sur la place publique, alors que moi, vous le savez pourtant, je préfère l’intimité de ma résidence, la quiétude de mon boudoir où je peux lire, dessiner, bricoler, penser, inventer. Mais chanter! Ça, non. Jamais! Plutôt mourir que chanter!

Merci madame! Merci! Votre entrain nous rassure. Vous commencerez ce soir, avec les musiciens de l’ensemble Soleil Soleil.

Ce sera mon jour de gloire, il y a si longtemps que j’en rêve, même dans mes cauchemars ce désir fait surface, il inonde chacune de mes pensées, il façonne mon émoi et me libère du poids des jours qui autrement m’écraserait, finirait par me tuer et ne laisser de moi qu’une horrible peau desséchée. Enfin! J’ai tant attendu, hier encore je croyais que ma patience était à bout, mais aujourd’hui, tout ce sombre passé disparaît, s’allège et voltige devant moi comme un éloge à mon courage. Mon aspiration a triomphé! Ma passion a vaincu! Qui sait si j’aurais tenu un mois de plus, même un jour de plus! Combien de vocations n’a-t-on pas vu imploser sous la puissance du temps!

Vous interpréterez les succès de l’heure, en français, en anglais et en samoan, et quelques-unes de vos compositions. Ce sera un concert dont on se souviendra.

Je veux bien chanter, oui ça me plaît, ça m’a toujours plu, mais sous la douche. Vous resterez de l’autre côté de la porte, vous n’exigerez tout de même pas de me voir nue, savonnée et coiffée d’un bonnet de plastique. Vous n’espérez pas que je vous fasse confiance, à vous ou à vos petits musiciens. Je verrouillerai la porte, ça me rassurera, au cas où la vue de moi vous émeuve, et vous serez tous bien silencieux, je ne vous entendrai pas, j’ignorerai que vous serez là. Ainsi, je chanterai mieux, avec un charme naturel, une joliesse presque naïve. 

Il y aura probablement un rappel. Il vous faudra prévoir deux ou trois morceaux supplémentaires. Pas plus de trois, même s’ils insistent.

Il n’est pas question que je me produise dans une salle avec des musiciens inconnus. Je choisirai mes musiciens. Et j’exige un stade! J’exige deux stades! Trois s’il le faut! Vous n’aurez qu’à les fusionner pour créer un sanctuaire digne de mon nom. Surtout, doublez le prix des billets. J’ignore à quel prix vous planifiez les vendre, mais à voir votre tête. Je sens tout de senti votre modestie. Je vous ordonne de doubler, et peut-être doublerons-nous encore demain. Ne vous inquiétez pas, ils paieront. Plus ils paieront, mieux ils seront disposés à m’encenser. J’arriverai avec une heure de retard, peut-être plus.

J’ai déjà des demandes pour d’autres concerts, mais nous en reparlerons plus tard. Vous ne pourrez pas chanter partout, sur toutes les scènes. Vous aurez à choisir.

On m’a toujours dit que j’avais la voix d’une truie tombée dans le fleuve, mais si vous y tenez, je ferai un effort pour vous, je le veux bien. Pour préserver ma réputation, car avec mon poste dans la bureaucratie, je suis tenue à un certain décorum, je porterai une perruque rose, beaucoup de fard, de grandes lunettes, des vêtements qui ne révéleront rien de mon corps, que vous ne voudriez pas voir de toute façon. S’il y a un public, et que ce public hue, vous me protégerez, vous vous assurerez de me replonger illico presto dans cet anonymat qui m’a si bien servi jusqu’ici.

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Un milliard de félicitations

Le maire en personne fait l’apologie du récipiendaire du Castor d’airain, un prix remis au capitaliste local qui a le mieux traité ses capitaux au cours de la dernière année. La salle est pleine, remplie de tout ce que la ville compte de possédants, exploitants, commerçants et trafiquants. Une atmosphère de fête règne, surtout que le traditionnel cadeau remis aux invités est passé de un million deux cent mille dollars l’an dernier, à un million cinq cent mille dollars cette année. C’est peu, mais fort apprécié.

Écoutons le maire, ému, s’adresser à ses ploutocrates joyeux.

MAIRE: Nous remettrons le prix, cette année, à un homme qui s’est distingué à tel point durant la dernière année qu’il est devenu un modèle de courage, de détermination et d’intelligence pour nous tous. Au moment où plusieurs croulaient sous l’immense poids d’une pandémie catastrophique, Marleau a su garder l’œil ouvert pour voir au-delà de la houle et même des vagues. Nous ne pouvons qu’admirer cet esprit visionnaire qui fait la fierté de notre ville, et qui devient un de nos meilleurs ambassadeurs à l’étranger. En douze mois seulement, Marleau a su décupler la taille de son parc immobilier, ce qui le place maintenant en tête de tous les propriétaires d’immeubles à logements. Cette croissance remarquable lui a permis d’augmenter tous ses loyers de trois cents pour cent, et de mettre à la rue trois mille deux cent cinquante-sept familles. Oui, mes chers concitoyens, trois mille deux cent cinquante-sept! Il y a longtemps que nous n’avions connu d’expansion aussi titanesquement grande. Les succès de Marleau ne s’arrêtent pas là. Notre récipiendaire du Castor d’airain a racheté soixante pour cent des immeubles en ruine, à peine habités, qu’il a détruits pour construire de vastes stationnements, qui répondent à un véritable besoin. Ainsi, non seulement a-t-il débarrassé le centre-ville des gens qui coûtent plus cher qu’ils ne rapportent, mais surtout, il a modernisé des quartiers historiques qui commençaient à sentir le renfermé. Vous ne le saviez peut-être pas, mais Marleau est aussi philanthrope. Pour rendre nos rues plus sereines, il a versé d’importantes sommes à la ville, déductible d’impôts, pour que des arbres soient plantés et que des espaces verts soient aménagés. Les citoyens y ont gagné, et lui-même a trouvé le moyen d’en retirer un petit profit. Grâce à Marleau, notre ville n’est plus ce qu’elle était, et l’espoir renaît. La prospérité attire les investissements étrangers, pousse les nouveaux sans-abri hors des limites municipales, et nous ouvre à tous, autant que nous sommes, un avenir des plus radieux. Sans plus tarder, Marleau, voici votre Castor d’airain. Un milliard de félicitations!

Tous se lèvent et applaudissent à tout rompre. Les plus émus essuient une larme, et toutes les mains se tendent vers Marleau et son Castor d’airain.

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De bien belles années

Ma solitude, je la porte en moi comme un organe vital. J’ai tout essayé. Le travail, le bénévolat, les psychologues et même l’amour. Elle se tassait dans un coin pour quelques jours, parfois quelques semaines, mais je la devinais là, à m’épier, à guetter la moindre faiblesse pour se saisir de mon être une fois de plus.

Alors vous comprendrez. Dans ces circonstances, vous comprendrez.

Cette société russe très discrète propose de vous pétrifier, de vous transformer en statue de bronze, de granit, de marbre, à votre guise. Ce qui est absolument fascinant, c’est que vous conservez votre esprit. Vous restez vous, mais débarrassé de votre corps, libéré de vos limites et de vos travers. Et vous n’êtes plus seuls. Des clients achètent la statue, l’installent chez eux, l’intègrent dans leur vie. Vous existez pour eux, ils existent pour vous, et imperceptiblement se créent des liens subtils et durables.

Cette transformation coûte trente-cinq millions de dollars. Ce n’est pas un problème, je suis riche.

J’ai choisi le bronze, en version mini, trente centimètres. Les grandeurs nature se vendent moins bien, et finissent souvent à la fonderie.

Les représentants de la société russe m’ont mis sur le marché dans un encan à Montréal. Sean, un informaticien de quarante-deux ans m’a acheté pour moins que rien, quelque chose comme sept mille deux cents dollars. Il m’a installé sur une table au milieu du salon, ce qui est un excellent choix parce que cela me donnait une vue d’ensemble de l’appartement. Mais le soir même, sa conjointe Joan a fait la moue, et m’a déménagé sur une tablette, juste à côté d’une statuette représentant un Minotaure. Sans âme.

Sean aime cuisiner. Il invite souvent ses amis, avec qui il regarde les matchs de hockey. Moi qui n’y connaissais rien, je commence à vraiment m’y intéresser. Je suis fan du Canadien de Montréal, même s’ils ne gagneront pas la coupe. Je ne manque pas un seul match, sauf les soirs où Sean ne rentre pas.

Sean et Joan font l’amour un peu partout dans l’appartement, mais avec de moins en moins de chaleur, il me semble. Ça m’inquiète. Ensemble, ils rient un peu moins, mais ils projettent toujours de s’installer en bord de mer d’ici cinq ans. J’espère que le temps chassera ce froid qui parfois les enveloppe.

Toutes les semaines, Sean m’époussette et me parle. Je ne comprends pas toujours, surtout lorsqu’il me parle des problèmes informatiques sur lesquels il travaille. J’aime bien quand il analyse les matchs de hockey. Cela m’aide à me faire une opinion, et à mieux comprendre le jeu et les forces de chacun des joueurs.

Je vis avec Sean et Joan depuis plus de deux ans. Je n’ai jamais vécu si longtemps avec qui que ce soit. À un certain moment, j’ai bien cru qu’ils se sépareraient, mais une étonnante franchise de part et d’autre a permis de souffler bien loin les nuages qui s’alourdissaient.

Nous habitons sur une colline, face à la mer, depuis douze ans. Deux enfants, Jonathan et Jessica, courent du matin au soir dans la maison. J’observe tout d’une tablette très haute, si haute que les gamins ne parviennent pas à m’attraper. Ils m’en feraient voir de toutes les couleurs, ces charmants petits monstres. Je les adore! Par leurs yeux, je redécouvre le monde autour de nous, je me rapproche du néant pour m’en éloigner à nouveau, mais avec un regard gai.

Nous formons une famille unie, même si nous ne voyons pas souvent Jonathan, depuis qu’il travaille à San Diego. Heureusement, Jessica vit à Toronto, qui n’est pas trop loin. Elle vient presque tous les mois passer un jour ou deux, avec sa conjointe. Depuis que Sean est à la retraite, il cuisine davantage, et Joan écrit un livre sur la création publicitaire.

Quelle nouvelle triste! Sean est hospitalisé depuis la semaine dernière. Cancer généralisé. Les médecins ne lui donnent que deux mois, mais probablement moins. Joan a vieilli de dix ans, et les enfants sont à la maison depuis deux jours. Nous sommes tous écrasés de chagrin.

Après les funérailles, Joan a rassemblé ses enfants, et leur a annoncé qu’elle vendrait la propriété. Elle compte vivre dans un petit appartement, le temps qu’elle pourra encore suffire à ses besoins. La plupart du mobilier sera vendu, et les enfants peuvent apporter tout ce qu’ils veulent. Nous pleurons tous. Un sombre pressentiment me dit que nous nous séparerons à jamais.

Je suis enveloppé de papier journal depuis deux mois, coincé parmi une foule d’objets enveloppés eux aussi, au fond d’un carton. On m’a trimballé d’un endroit à l’autre, j’ai voyagé par camion, on m’a descendu dans ce qui ressemble à un sous-sol humide. Où suis-je? Du fond de mon carton, je ne vois rien, et tous les bruits m’arrivent feutrés. Parfois j’entends des voix, et la seule que je reconnaisse est celle de Jessica.

Est-ce que vingt ans ont passé? Comment est-ce possible? Vingt ans dans cette humidité, à m’oxyder au fond d’un carton, dans le sous-sol chez Jessica.

Des mains manipulent le carton, l’ouvrent et enfin me dégagent. Jessica! Mais comme elle a vieilli! Cheveux gris, rides, on dirait Joan la dernière fois que je l’ai vue. Que fait-elle? Jessica… Elle me remballe dans le papier journal, et me lance au fond d’un autre carton.

Et ça cahote, et ça me transporte on ne sait où. J’en ai le tournis.

Des mains graisseuses, qui sentent la frite, se saisissent de moi et me plantent au milieu d’une table remplie de babioles disparates. Statuettes ridicules, vides, jeux de cartes, bijoux, ustensiles, outils, me voici exposé aux puces, sous les yeux indifférents d’une clientèle misérable. Des mains propres, des mains sales, de vieilles mains, de jolies mains, tous me saisissent, m’examinent sous tous les angles, se moquent de moi. Certains, rares, demandent le prix. Cinq dollars.

Une étudiante en sciences politiques marchande, elle m’obtient pour trois dollars cinquante. Elle me fourre au fond de son sac, et quelques heures plus tard, je me retrouve au fond de l’évier dans son tout petit appartement. L’eau coule, me couvre peu à peu. En d’autres circonstances, j’aurais eu peur de me noyer. Elle me saisit d’une main, et de l’autre frotte avec une brosse. Bonne idée. Cela enlèvera la crasse de toutes ces années.

Alina, c’est son prénom, m’installe avec soin sur sa table de nuit. Elle pose un doux baiser sur ma tête froide, s’allonge sur son lit et me raconte sa journée.

Tous les soirs, Alina me parle. Personne, jamais, ne vient chez elle, mais je sais qu’elle a de nombreux amis, et quelques amants.

Alina est jeune, en bonne santé. Je crois avoir encore de bien belles années devant moi.

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Je n’oublierai pas de tout oublier

Quatre personnes dans la salle d’attente d’un dentiste. Une mère avec son gamin qui piaille, un retraité qui sourit pour bien montrer qu’il a su garder intactes toutes ses dents, une femme d’une trentaine d’années qui lit. Une vieille chanson de Cabrel passe à la radio, sans toutefois parvenir à couvrir le bruit de la turbine du dentiste. Un homme d’au plus trente-cinq ans qui pousse la porte, cherche des yeux une place libre, en choisit une à deux chaises du retraité, de biais avec la lectrice.

Un père sort de la salle du dentiste avec sa fille qui se masse les joues. Elle tient à la main une sucette et des autocollants, essuie ses larmes. Le dentiste passe sa tête dans l’entrebâillement de la porte, appelle la mère et son gamin. Une lueur d’espoir luit dans ses yeux en apercevant les autocollants.

Le dernier arrivé dans la salle d’attente dévisage la femme qui n’a pas levé les yeux de son petit livre. Il blêmit.

CÉLIAN: Rosa? C’est bien toi, Rosa?

Le retraité aux dents sursaute. La lectrice lève des yeux qui papillonnent.

CÉLIAN: C’est moi, Célian!

ROSA: C’est à moi que vous parlez?

Le son de la voix de la femme donne des ailes à Célian, qui balaie d’un sourire toutes ses hésitations.

CÉLIAN: Tu ne me reconnais pas? Il y a dix ans et trois mois, nous voyagions ensemble, nous étions à Marseille!

ROSA: Vous faites erreur, monsieur, je n’ai jamais vu Marseille.

LE RETRAITÉ: Moi si. Ma tante vivait dans l’Unité d’habitation, boulevard Michelet.

CÉLIAN: Tu conduisais une petite Toyota rouge, l’été nous allions au chalet de tes parents, nous lisions des dizaines de livres à voix haute, nous avons vu je ne sais plus combien de concerts, tu avais un golden retriever.

ROSA: Monsieur, s’il vous plaît, calmez-vous. Laissez-moi lire.

CÉLIAN: Je te cherche depuis dix ans et trois mois! Au retour de Marseille, tu as disparu, je ne t’ai plus jamais revue. J’ai fini par croire que tu avais émigré. Où étais-tu? Même tes parents avaient déménagé sans laisser de trace. J’ai passé des semaines à surveiller leur maison, j’ai passé des étés à rôder autour de leur chalet. Nous avions prévu emménager ensemble dans ce bel appartement près du parc Laurier, nous avions déjà acheté du mobilier, des tapis et même des rideaux. Tu voulais attendre trois ou quatre ans avant d’avoir des enfants, nous prévoyions un voyage en Patagonie!

ROSA: Votre histoire est bien triste, monsieur. Je dois lui ressembler. J’en suis désolée.

LE RETRAITÉ: La Patagonie, je m’y suis déjà perdu. Longtemps.

CÉLIAN: Tu as une rose tatouée sous le sein droit. Tu as une tache de naissance à l’intérieur de la cuisse gauche.

ROSA: Monsieur! Je ne vous prouverai pas votre tort!

CÉLIAN: Je sais que tu m’as reconnu. Tu me reconnais!

ROSA: Vous m’effrayez. Cessez, je vous prie.

CÉLIAN: Tu te souviens de cette nuit où nous écoutions Mendelssohn? Nous avons tant rêvé, tant rit, tant pleuré! Tu m’as raconté ton enfance aride, quand tes parents vivaient encore à la campagne, dans ce village où tout a été rasé pour faire place à ce vaste champ d’éoliennes. Ton père toujours triste qui s’enfermait dans le grenier dès qu’il avait un moment libre pour y monter ses modèles réduits, ta mère qui répétait du matin au soir qu’elle t’adorait, sur le même ton qu’elle te demandait de ranger ta chambre ou de faire tes devoirs. Ces parents dont tu n’as réussi à oublier la sécheresse qu’en te saoulant d’études, de musique, de poésie, jusqu’à trembler devant une réalité que tu ne reconnaissais plus. Et tous ces amours qui t’ont coulé entre les doigts sans laisser de trace. Tu n’as pas pu oublier cette nuit-là, qui nous a soudés à jamais. Pendant des jours ensuite, pendant des semaines nous voyagions dans ton enfance, dans mon enfance, nous tressions de nos destinées de formidables liens nous unissaient à en perdre l’équilibre. Rosa, jusqu’à  la dernière minute où je t’ai vue, jamais la moindre brouille n’est parvenue à se glisser entre nous, pas un nuage n’a jamais flotté au-dessus de nos têtes. Pourquoi partir? 

La mère et son gamin, qui tient sa sucette et ses autocollants, sortent du cabinet, traversent la salle d’attente et s’en vont. Le dentiste passe sa tête dans l’entrebâillement de la porte.

DENTISTE: Rosa? Bonjour Rosa, c’est à vous.

Rosa range son livre, et sans un regard pour Célian, se faufile dans le cabinet du dentiste.

LE RETRAITÉ: Ma sœur m’a offert une biographie de Mendelssohn, que j’ai perdue.

Agité, Célian se lève, marche de long en large dans la salle d’attente, l’œil rivé sur la porte du cabinet. Son cœur bat à un rythme étrange, ses yeux étincellent, ses mains battent une mesure que lui seul entend. La porte du cabinet s’ouvre. Célian se pétrifie. Le dentiste passe à nouveau sa tête dans l’entrebâillement de la porte, appelle le retraité. Le regard de Célian s’affole.

CÉLIAN: Où est Rosa?

DENTISTE: Ne m’en parlez pas. Elle s’est enfuie par la fenêtre! J’ai voulu la retenir, mais elle a réussi à sauter sur le garage, puis sur le trottoir. Et je l’ai perdue de vue.

CÉLIAN: Non!

LE RETRAITÉ: Ma femme avait le vertige. Elle a pris la porte, et sa valise.

DENTISTE: Mon cher, vos dents sont miroitantes!

Célian se précipite vers la porte extérieure.

CÉLIAN: Je reviendrai!

LE RETRAITÉ: Où serez-vous dans dix ans?

LE DENTISTE: J’aurai pris ma retraite. Je n’oublierai pas de tout oublier.

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Plus personne ne pense à vous

Échange de courriels entre Trudon Trotignon et l’entreprise Connectous.

TROTIGNON: Bonjour, j’ai vu votre publicité en ligne. Ça me semble trop enchanteur pour être vrai. Qu’offrez-vous exactement?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Nous pouvons effacer la solitude de votre vie. Purement et majestueusement. Peut-être, comme des millions d’autres, souffrez-vous d’une profonde mélancolie parce que personne ne pense à vous, jamais. Êtes-vous de ceux dont personne ne parle, dont personne ne se soucie, de ceux tellement invisibles qu’ils ne peuvent pas même se gausser d’avoir un jour été abandonnés? Si vous êtes une de ces âmes à la veille d’être submergée dans le néant, nous pouvons vous sauver. À bon prix.

TROTIGNON: Mais comment? Je me suis inscrit à sept agences de rencontres, j’ai fréquenté toutes les activités pour célibataires du club social municipal, j’ai même suivi des cours de danse country! Imaginez! Moi, enseignant de sciences humaines!

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Vous correspondez excellemment au profil du client idéal. Rassurez-vous. Nous ne sommes ni une agence de rencontre ni un réseau de prostitution. Chez nous, tout est luxuriance calme et veloutée, comme l’est un doux instant dans une journée sèche et désertique. À bon prix.

TROTIGNON: Mais comment? Comment vaincre la solitude sans tête-à-tête ni coït?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Grâce à nous, une personne pensera à vous. Aussi souvent que vous le voulez. À bon prix.

TROTIGNON: Qui sont ces personnes? Comment les choisissez-vous? Comment puis-je les choisir? D’où sont-elles? Où vont-elles? Que font-elles?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Passionnantes questions, que les vôtres. Chez nous, le client est contremaître. Il décide de tout. Vous pouvez choisir une personne dans le pays de votre choix. Nous sommes internationaux. Vous pouvez opter pour une ingénieure en génie civil, ou un balayeur de rue, à votre guise. À bon prix.

TROTIGNON: En quoi consiste le service. Je ne saisis pas bien. La personne va m’appeler, c’est ça?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Vous appeler serait indigne de vous. Songez à tous ces gens qui vous parlent, dans une journée, dans une semaine. Aucun d’eux n’a rien de plus que des mots à vous offrir, des mots qui s’évaporent aussitôt parce qu’ils sont plus insubstantiels que les rêveries d’un rôdeur enivré. Cela, c’est du vent dans un grand trou noir. Non, ici, nous vous offrons le substratum de la vie affective. Ni plus ni moins. À bon prix.

TROTIGNON: Et ce substratum, il se présente comment?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Nous vous servirons l’impossible. Grâce à notre service sans interruption connue, une personne pensera à vous quand vous le souhaitez, aussi souvent que vous le souhaitez. Avouez que cela est prodigieux! À bon prix.

TROTIGNON: Une personne que je ne connais pas, qui ne me parlera pas, pensera à moi? Comment savoir si elle le fera vraiment? Vous pourriez me dire, voilà, à quatorze heures, une personne à San Diego a pensé à vous. Comment en être certain?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Notre service est inspecté hebdomadairement par l’Agence de contrôle des sociétés d’aide aux délaissés. Qualité garantie. À l’heure déterminée par vous, notre centrale de répartition communiquera avec la personne en question, pour lui rappeler de penser à vous. Elle s’exécutera alors, elle pensera à vous, exclusivement. À bon prix.

TROTIGNON: Alléchant. Vous m’avez convaincu. Combien de personnes peuvent penser à nous? À quelle fréquence?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Tout cela dépend uniquement et astucieusement de vous. Il peut y avoir autant de personnes que vous le voulez, à la fréquence que vous choisirez. N’est-ce pas là un service transcendant? À bon prix.

TROTIGNON: Vous m’impressionnez. Je me sens déjà moins seul, cérébralement. Quels sont vos tarifs?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Les tarifs varient en fonction de la fréquence. Le prix d’une séance de pensée est inversement proportionnel à la fréquence. Plus la fréquence est grande, plus le prix est bas. Ainsi, une fréquence de une pensée par mois vous coûtera cinquante dollars par pensée. Mais une fréquence d’une pensée par semaine ne vous coûtera que quarante dollars. Et ainsi de suite. À bon prix.

TROTIGNON: J’aimerais beaucoup plus qu’une pensée par semaine. Cela me semble nettement insuffisant, et franchement déprimant. À ce rythme, je craindrais de sombrer.

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Quelques clients optent pour une séance par jour. À cette fréquence, chaque pensée ne vous coûte plus que trente dollars. Et c’est tout un service. À bon prix.

TROTIGNON: J’en veux plus.

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Plus d’une séance par jour? Qu’envisagez-vous exactement? Nous n’avons pas établi de limite. À bon prix.

TROTIGNON: Je voudrais une pensée par heure. Je voudrais que dix personnes pensent à moi chaque heure du jour et de la nuit. Deux personnes par continent. Dix langues différentes. Combien ça fait?

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Cela ne vous reviendra qu’à dix dollars la pensée. Quel rabais. Époustouflant. Dix pensées chaque heure du jour coûteront donc cent dollars l’heure, deux mille quatre cents dollars la journée, cent soixante-huit mille dollars la semaine, et seulement cinq cent quatre mille dollars le mois. Vous réglerez comment? À bon prix.

TROTIGNON: Je vous réglerai deux mois, par e-transfert. Normalement, je devrais mourir dans un peu plus d’un mois. Si jamais je survivais au-delà des deux mois payés d’avance, ce qui étonnerait mes médecins, je vous ferais un second transfert. Mais vraisemblablement, ce ne sera pas le cas. Savoir qu’autant de gens pensent à moi continuellement égaiera mes dernières semaines.

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Nous avons reçu votre paiement. Félicitations. Dans quarante-sept minutes, dix personnes parlant dix langues différentes vivant sur cinq continents penseront à vous. À bon prix. 

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Votre compte est en souffrance. Il y a toujours dix personnes parlant dix langues vivant sur cinq continents qui pensent à vous chaque heure. Prière de verser cinq cent quatre mille dollars sur réception de ce message. À bon prix.

CONNECTOUS: Bonjour Trudon. Nous devons interrompre votre service. Plus personne ne pense à vous. À moins que vous ne régliez vos arriérés. À bon prix.

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