Un mensonge, une tromperie

1973

Pendant que Pink Floyd présente le côté sombre de la lune, Quentin, 15 ans, fume ses premières cigarettes, et Bastien, son papa, 47 ans, récupère d’une chirurgie. Il vient de se faire retirer une pierre aux reins.

BASTIEN: J’en ai parlé à ta mère, à ta grand-mère, à tes grands-pères, à tes oncles, tantes, grand-tantes, et grands-oncles, et nous sommes tous du même avis, nous ne voulons pas que tu fumes. À ton âge!

QUENTIN: Je ne fume pas. Qui t’as dit que je fumais?

2005

Pendant que Moby nous emmène à l’hôtel, Bastien, 79 ans, fume ses premières cigarettes, et Quentin, son fils, 47 ans, avale du coumadin pour éviter de nouveaux caillots dans ses jambes fatiguées.

QUENTIN: Papa, avec la pneumonie que tu as eu l’an dernier, et toutes ces absences, c’est vraiment pas recommandé que tu te mettes à fumer. Tu le sais bien, ton médecin te l’interdit formellement, ça pourrait t’être fatal. À ton âge!

BASTIEN: Je ne fume pas. C’est le directeur du foyer qui t’as dit ça? C’est un loup-garou, tu devrais savoir, les loups-garous mentent. Malicieusement.

1973

Pendant que son amoureuse va voir The Exorcist au cinéma, avec sa cousine, Quentin pédale trente-quatre kilomètres avec ses copains pour acheter des cigarettes. À cette distance, ils espèrent ne pas se retrouver nez à nez avec un parent ou un voisin. Quentin ignore deux choses: que son papa a une maîtresse, et qu’elle est buraliste à trente-quatre kilomètres de la maison, là où le risque de rencontrer un parent ou un voisin est faible.

BASTIEN: Quentin? Pour une surprise, c’en est toute une! Oh, je passais, comme on passe, tu sais, j’errais plutôt, et quand on erre il arrive qu’on se perde, et quand on se perd, on ne se retrouve qu’en demandant, je me suis arrêté pour ça, demander une faveur, toute petite faveur, les hommes en ont bien besoin quand ils errent, ils s’en remettent au prochain, à la prochaine, j’allais consulter le boulanger, mais je me suis ravisé, n’est-ce pas, attendons la prochaine, le prochain, et c’était ici, bien ici, et te voilà! Se remettre n’est pas mince affaire, et la déception, grande, fantastique, oui Quentin, déception si astronomiquement colossale de te prendre sur le fait, car c’en est un, cet achat de cigarettes, à des kilomètres des tiens, des miens, très très loin quoi! Me voici malgré moi face à une tromperie, face à un mensonge, le tien évidemment!

QUENTIN: As-tu bu papa? Parce que là, pardonne-moi, mais je ne te reconnais pas. Tu me parles comme à un étranger, enfin, comme si c’est moi qui t’avais surpris en flagrant délit! Qu’est-ce que c’est? Tu détournes les yeux, tu rougis? Oh je vois, tu me suivais, c’est cela? Tu m’as pris en filature et là, devant la preuve que tu recherchais, moi qui achète des cigarettes, tu voudrais me faire croire que tu es là par hasard, mais ça ne colle pas. Vois-tu, tu as oublié d’être toi, celui qui m’aurait sermonné directement, m’aurait imposé franchement un mois de travaux forcés, sans compter l’extraction de promesses et d’engagements ridicules. Et tout ce que je te dis là, à l’instant, jamais tu ne l’aurais toléré! Ne regarde pas cette pauvre femme, elle ne t’aidera pas! Moi, je pars avec mes cigarettes, je pars fumer avec mes amis!

2005

Pendant qu’un groupe de résidents du foyer va voir Kiss Kiss Bang Bang au cinéma, Bastien échappe à la surveillance des préposés et se retrouve au centre-ville, achète des cigarettes, s’assied sur un banc au milieu d’un parc, fume. Quentin marche avec son amant, dans ce même parc, là où jamais sa femme n’a mis les pieds.

QUENTIN: Papa? Que fais-tu là? Tu es à des kilomètres de ton foyer! Comment as-tu fait? Ne me regarde pas avec ces yeux, sois poli, ne dévisage pas mon… mon collègue, nous travaillons ensemble, nous discutions d’importants  détails concernant un projet astronomiquement colossal, tu ne peux t’imaginer, un projet philanthropique, oui c’est cela, nous ferons du bien à notre prochain, et à notre prochaine aussi, la prochaine fois peut-être, mais toi, papa, ici, me voici face à toi par hasard, en plein milieu d’un mensonge, d’une tromperie, la tienne, car comment as-tu trompé ceux qui devraient garder un oeil sur toi?

BASTIEN: C’est bien toi Quentin? Comme ma tête s’amuse! Parfois, je ne me souviens plus de toi, et au moment où je m’y attends le moins, tu apparais. C’est ça. Une apparition! D’où sors-tu? Tu es atterri devant moi avec ce monsieur qui te regarde avec de drôles d’ yeux. Tu es bien mon fils, oui? C’est ce que je croyais. Bien sûr tu es mon fils! Tu viens me visiter avec ta femme, je l’aime bien ta femme. Quel est son nom déjà? C’est étonnant, j’ai oublié. Tu rougis? C’est bien d’avoir une femme, il n’y a rien de mal à cela. Sauf que… Mais où est-elle passée? Qu’est-ce que cet homme fait ici? Tu le connais? As-tu vraiment une femme? Ouch! Je me suis brûlé les doigts avec cette cigarette! Et toi? Comme tu ne te ressembles pas! Habituellement, tu aimes tellement pinailler à propos de mes cigarettes, pas vrai? À moins que ce ne soit ce monsieur? Non? N’as-tu pas l’impression que vivre nous éloigne de nous-mêmes?

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La directrice

La directrice de l’École des Chutes laisse échapper un juron. Évidemment, c’est à peine audible, un murmure de souris. En l’absence de sa secrétaire, qui pousse pour extraire son troisième bébé, le travail s’accumule, les rendez-vous se perdent, les parents râlent, les enseignants réclament, les élèves se mutinent. Au moins, les briques de l’École des Chutes restent bien en place. Pour l’instant. Mais le quartier est dur, tout peut arriver. Une révolution, une démolition, une reconstitution.

Treize heures trente. Appel du Conseil scolaire au sujet du nouveau curriculum à mettre en place pour l’an prochain. La directrice met sur pause. Appel du libraire pour le paiement des livres expédiés en début d’année. La directrice met sur pause. Appel de sa sœur désemparée parce que son fils fume trop de marijuana. La directrice promet de la rappeler. Retour au Conseil scolaire. Le Conseil scolaire l’a mise sur pause. Appel du père de la petite Levasseur qui conteste l’évaluation arbitraire de sa dernière rédaction. La directrice lui donne rendez-vous. Appel de la sœur, une autre, qui l’informe que son mari mériterait qu’elle le défenestre. La directrice offre son aide.  Retour au libraire. La directrice lui promet un chèque. Madame Dubonnet, enseignante de quatrième, entre sans frapper, elle manque de papier, son ordinateur est encore en panne. La directrice prend note, merci. La mère du petit Castonguay vient le chercher pour un rendez-vous chez le dentiste. La directrice lui dit oui tout de suite. Elle reprend l’appel du Conseil scolaire, mais ils ont raccroché. Tant mieux. La directrice appuie sur le bouton de l’interphone.

DIRECTRICE: Colin Castonguay est demandé au secrétariat. Sa maman…

Appel du directeur de l’École des Monts, qui souhaite organiser un tournoi interscolaire d’échecs. La directrice l’assure qu’on en reparlera, mais oui, c’est une excellente idée. Le petit Castonguay se présente au secrétariat, la chemise sortie du pantalon, le nez humide. Sa mère l’emmène. La directrice regarde sa montre. Depuis huit heures ce matin, la folie. Éteint la sonnerie du téléphone, le répondeur sera sa secrétaire cet après-midi. Oublie d’éteindre l’interphone, un bidule étranger, du domaine de la secrétaire qui accouche.

DIRECTRICE: Pouet pouet pouet! Ro to to! Ro to to! Zac! Zac! Zac! Je vais exploser! Imploser! M’effondrer! Je vais te leur mettre leur curriculum et leurs factures dans ma culotte, et prout prout prout! Parlant de culotte, je devrais rappeler Gaston pendant que sa bonne femme Dubonnet bidouille son ordinateur, et puis non, à force de le rappeler, comment arriver à agripper le père de la petite Leclerc, si je batifole avec Gaston, et qu’est-ce que c’est cette note, l’enseignante de français de deuxième demande du soutien parce qu’elle a des élèves à besoins spéciaux, j’avais oublié, le p’tit pas vite et la grande folle, y a qu’à les mettre sur une tablette au fond de la salle, et zut, et cet abruti qui se prend pour un enseignant de sciences en cinquième, je te garde mon drôle parce qu’on a pas trouvé mieux, quelle école de misère, j’espère que Fred ira boire un coup avec ses collègues, pas envie de lui voir le toupet ce soir, j’parie qu’il fantasme quand il croise toutes ces vieilles peaux, si vous avez besoin de soutien, je suis là, je peux vous aider, avec sa voix de pauvre dégénéré, faut que je le jette, que j’lui arrache une p’tite somme et bye bye, et puis merde, je suis toute seule moi, j’appelle Gaston, tant pis pour Leclerc, je lui donnerai rendez-vous pour parler des progrès scolaires de la gamine, un p’tit décolleté et je te le harponne, mais pour ce soir, j’ai besoin de concret, j’ai besoin d’Gaston… Allo? Gaston? Je ne te dérange pas? Tu es libre ce soir? J’ai besoin de toi, mon Gaga! Vingt heures dans le stationnement de l’Hôtel de ville. Oui. Je réserve la chambre… Une chose réglée… Je me sens calmée d’un seul coup… Tout ce boulot à faire… Quel sal boulot! Me trouver autre chose… chanteuse country… gagner au loto… me dénicher un millionnaire… 

Dans la pièce d’à côté, une petite foule s’est rassemblée. Des enseignants, le concierge, quelques élèves qui ont réussi à se faufiler. Chuchotements scandalisés, visages rouges de colère, doigts levés et tremblotants, on sent la révolte qui gronde dans les murs de l’École des Chutes. La directrice, qui les aperçoit soudain, sursaute, puis éclate d’un beau grand rire cristallin.

DIRECTRICE: Si vous avez besoin de quoi que ce soit,  prenez rendez-vous. Moi, j’ai à faire.

Et la directrice quitte son bureau, quitte l’école. Pour de bon.

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L’anniversaire des amies

JÉLIQUE: Aujourd’hui, j’ai autant d’années que de chromosomes.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai bâti des cathédrales dans les bois, près de l’étang. Avec mon chien.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai décroché des médailles d’or aux Olympiques pour le lancer de la pizza.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai vu la mer du nord, la mer du sud, la mer de l’ouest, la mer de l’est. 

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Mais comme je n’avais pas de maillot, je ne me suis pas baignée.

LÈNE: Moi non plus, ah ça, non!

JÉLIQUE: Je n’avais pas de serviette non plus, d’ailleurs, et mon père me narguait sur sa planche à voile, de plus en plus loin, alors pas question d’intégrer la déraison.

LÈNE: Non, pas question! Ah ça, non!

JÉLIQUE: J’ai répandu sur mon chemin des mots et du bruit.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: J’ai embrassé des pays, j’ai libéré des peuples, j’ai marché avec des hordes de barbares, j’ai eu quinze enfants, et j’ai bu un peu de vin.

LÈNE: Quelle vie, quand même!

JÉLIQUE: Aujourd’hui, je célèbre.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Je suis fière de mes années. Elles me sont chaudes.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Et demain, je dormirai.

LÈNE: Moi aussi.

JÉLIQUE: Puis je disparaîtrai.

LÈNE: Adieu. Moi je reste.

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J’aurais dû apporter un livre en Patagonie

Je suis tombé de la terre. Je marchais, je voyageais, je complétais, comme on dit, un tour du monde. Jamais entendu qu’on pouvait tomber de la terre. Jamais. Alors quand je me suis enfoncé dans le désert de Patagonie, je n’ai pris aucune précaution, j’ai marché à découvert, confiant comme un môme dans les bras de sa mère. Nous étions dix, mais à un certain moment, comme les autres se reposaient j’ai exploré seul les alentours sur peut-être un kilomètre. Une brise m’a effleuré la joue, et cela a suffi pour me faire tomber, exactement comme un grain de sable tomberait d’un ballon, si on le retournait. Comme il n’y avait pas le moindre arbre auquel m’accrocher, j’ai culbuté dans l’espace interplanétaire.
À ce que je sache, personne d’autre n’est tombé. Depuis le début de ma chute, il n’y a rien autour de moi. Alors, ne me demandez pas d’expliquer ce qui m’arrive, je ne le pourrais pas plus que vous. Quelques scientifiques dans quelques observatoires top secret possèdent peut-être la clef de l’énigme, mais je ne compte pas sur eux pour me rattraper.

Normalement, dès qu’on quitte l’atmosphère, on se retrouve sans air, on crève. Pas moi. Au contraire, pendant ma dégringolade, pour passer le temps je gueule une chanson de Metallica et j’écris. Donc je vis. Mon baccalauréat en sciences humaines ne me permet pas d’avancer une hypothèse qui se tienne, mais je dirais que j’ai pénétré dans une trouée, une zone pas plus grande que la circonférence de mon corps où l’attraction terrestre et les autres règles de l’univers ne s’appliquent pas, pour une seconde, pour une fraction de seconde.

Ici, tout est noir. Je vois encore la terre, mais je ne distingue plus les continents. Elle me semble si dérisoire, moi qui ai mis deux ans à la parcourir dans tous les sens. Ah, si je pouvais parler à cette Bostonnaise qui m’a chipé mon portefeuille à Bornéo, au lieu de la dénoncer je lui offrirais mon portable, mes vêtements, même mon cahier de notes. Et moi qui avais peur, quand un grand Russe a surgi devant moi, fusil en bandoulière, dans les montagnes de Mongolie! Avoir su! Avoir su, je serais resté chez moi, et j’aurais ri du matin au soir. Rien que ça. Rire, toujours rire, surtout quand mes voisins sortent du placard leurs têtes d’enterrement.

Maintenant, j’ai plutôt l’air con. Mon état actuel me fait marrer, il n’y a pas de doute, mais peut-on encore rire quand il n’y a plus personne autour de soi? Voyez la scène, si on m’interrogeait. Votre occupation Monsieur? Tombeur. Je tombe, c’est tout ce que je fais. Burlesque. Habituellement, lorsqu’on tombe, ça finit toujours par faire paf. Qu’on tombe d’un meuble ou d’un immeuble, ça se conclut par un paf plus ou moins brutal, et toujours assez rapidement. Qui prend des notes lorsqu’il tombe? Personne. Tandis que moi, j’ai tout mon temps pour scribouiller et surtout, ça ne fait pas paf.

Du moins pas encore. J’ai vu passer quelques planètes, Mars, Jupiter, Saturne, et chaque fois, un frisson m’a parcouru l’échine. À chacune d’entre elles, je pressentais le paf final. Car tomber de si haut, ça ne manquera pas de faire mal, très très mal. Ça fera peut-être tellement mal que je ne sentirai rien, je serai pulvérisé instantanément, et mon petit voyage se terminera en queue de poisson, loin de chez moi.

Je dois filer à une bonne vitesse, parce que de la Patagonie à Saturne, c’est toute une trotte! Ce doit être ma trouée. Explication sans doute débile, mais puisque je n’ai personne avec qui la partager, personne ne la contredira. Faut bien que j’interprète cette charmante culbute.

Je n’ai ni faim, ni soif, ni envie de pipi. Le temps est long, à chuter.

Salut Uranus! Long time no see! Quel idiot. S’il y avait des Uranusiens, rien n’indique qu’ils comprendraient l’anglais. Pas parce que la Nasa diffuse du rock n’roll partout dans l’univers qu’ils le captent, et peut-être qu’ils détestent le rock n’roll et préfèrent la polka.

Tiens, Neptune. Mon père possédait un hors-bord Neptune.

Je chute.

Je chute encore.

Je devrais me forcer à noter, tout noter. Mais je me lasse.

Ce cahier. J’avais oublié ce cahier. Depuis combien d’années? Depuis combien de siècles est-ce que je chute?

Je ne vieillis pas. Je n’ai besoin de rien.

Pas de regrets, pas d’espérance, pas de larmes.

J’aurais dû apporter un livre en Patagonie, n’importe lequel. J’aurais pu le lire et le relire quelques milliers de fois. Je peux toujours écrire des contes, des thèses, des blagues, des traités. J’attendrai de les oublier. Puis je les relirai. Ça passera le temps.

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Misère de la philosophie

Place des Lilas. Un homme très chic sur un banc tient un livre ouvert. Jefferson. Il ne lit pas. Il a trouvé ce livre sur le banc, il le fixe d’un regard vide. Une quadragénaire obèse s’assied près de lui. Lèvre inférieure pendante, elle plonge du nez vers l’écran de son téléphone.

JEFFERSON: Comment être heureux?

QUADRAGÉNAIRE: Pardon? Vous me parlez?

Jefferson opine, sans détacher son regard absent de la page cent quarante-deux, répète sa question.

QUADRAGÉNAIRE: Est-ce que je sais moi!

Elle se lève précipitamment, et parvient à fendre la foule, là-bas, et à disparaître.

Une longue femme d’une trentaine d’années portant un énorme cabas multicolore prend sa place.

JEFFERSON: Comment être heureux?

La femme sursaute, légèrement, considère un instant la foule.

LONGUE FEMME: Il faut partir d’ici. Voilà.

Trente-quatre minutes plus tard, elle se lève, et un étudiant aussitôt s’assied, essoufflé.

JEFFERSON: Comment être heureux?

Le jeune homme s’essuie le front.

ÉTUDIANT: Faut du fric. Sans fric, t’es cuit.

Toute la journée, ça se succède sur le banc, près de Jefferson, dont l’œil ne quitte pas la page cent quarante-deux. Toujours la même question.

AVOCAT: Rentrez chez vous, on pourrait vous accuser d’outrage à la quiétude publique.

VIEIL HOMME: Hélas mon cher, l’est-on plus qu’un jour dans sa vie?

SPORTIVE: Inscrivez-vous! Engagez-vous! Fixez l’objectif! Suez! Suez! Suez!

VENDEUSE: Un jour à la fois, mon grand.

GAMIN: Rentrer à l’heure que tu veux… Il y a aussi Gaëlle…

SECRÉTAIRE: En voilà une question! Qu’est-ce que vous lisez?

ENSEIGNANTE: Vous serez heureux à la seconde où vous déciderez de l’être.

POLICIER: Esquivez!

BOULANGER: Travaillez!

CONCIERGE: Stérélizez!

DIRECTRICE: Réclamez!

MÉCANICIEN: Méditez!

COUTURIÈRE: Pondérez!

DÉPUTÉE: Embrassez!

GARDIEN: Philosophez!

GÉNÉRAL: Regrettez!

Une femme d’une vingtaine d’années, timide, s’assied à l’extrémité du banc, si près du bord qu’une brise pourrait la faire tomber.

JEFFERSON: Comment être heureux?

JEUNE FEMME: Quand je lis Karl Marx, je suis heureuse.

Comme à son habitude, Jefferson reste de glace, l’œil sur la page cent quarante-deux qu’il ne lit pas. La jeune femme s’étonne de l’apathie d’un homme si intéressé par le bonheur. À force de le détailler, discrètement, elle s’étonne à nouveau. Elle croit reconnaître le livre qu’il tient entre ses mains.

JEUNE FEMME: Avez-vous trouvé ce livre sur ce banc? Car j’en avais un pareil. Mon nom est écrit à l’intérieur, je le fais toujours, c’est pratique lorsque j’égare mes livres. Ça m’arrive souvent. Je lis, c’est bête, et je me disloque. Je perds de l’unité, vous comprenez? Alors quand je suis ainsi, si multipliée, comment passer d’une ligne à l’autre, comment me rappeler que je lis, comment exiger de mes mains qu’elles tiennent le livre? Inconcevable. Pour terminer un livre, je dois parfois acheter jusqu’à cinq exemplaires. Ma bibliothèque est pratiquement vide, même si je lis depuis que j’ai des yeux. Parfois le hasard me les ramène, et je crois bien qu’il vous a guidé vers moi. Vous permettez que je vérifie si c’est bien le mien? Oh, vous pouvez poursuivre votre lecture, j’attendrai, j’ai toujours beaucoup à lire sur moi, et je suis ici pour longtemps. Vous voyez, c’est bien le mien, là, oui là, c’est mon nom. Vous ne voulez pas poursuivre votre lecture? Pourtant, vous n’en êtes qu’à la page cent quarante-deux. C’est vrai que Misère de la philosophie, quand il fait si beau, bien des gens n’aiment pas. On me l’a dit. Remarquez, moi ça m’indiffère, le temps qu’il fait, j’aime inventer le temps qu’il fait.

La jeune femme lui retire le livre, délicatement, le glisse dans son sac. Jefferson ne bronche pas mais son corps frémit, imperceptiblement. À ses côtés, la jeune femme est déjà loin, au fond des pages du bouquin qu’elle avait entamé avant qu’il ne l’interroge.

Ils sont toujours là lorsque le soleil s’évanouit. La jeune femme lit toujours, à la lumière diffuse du lampadaire. Là-bas, la foule s’étiole, se rajeunit, danse d’un nouveau pas. Un léger vent d’est se lève, se faufile entre les immeubles, frôle les têtes, monte et descend le long des façades chaudes, court vers Jefferson et la lectrice, ralentit, tournoie, se redresse et fond sur eux. Dès qu’il la touche, les pages du livre frissonnent, dès qu’il le touche, il se pulvérise. La deuxième vague de vent nettoie le banc, plus une trace de Jefferson, et la jeune femme tourne et tourne les pages.

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Irradiance

Élora avait réussi l’incroyable tour de force de réunir dans son immeuble ses quatre amants. Le scaphandrier avait emménagé au numéro deux, le saxophoniste au numéro quatre, l’archiviste au numéro six, et le téléphoniste au numéro huit. Elle, qui logeait au numéro trois, passait de l’un à l’autre à volonté, sans avoir à sortir de chez soi.

Évidemment, les murs étaient parfaitement insonorisés, et chacun des amants ignorait jusqu’à l’existence des autres compères. Ce beau voisinage vivait dans une harmonie dont rêvaient les résidents des autres étages, et à vrai dire, de tout le quartier. Mais les envieux avaient beau espérer, jamais ils ne pourraient goûter les félicités d’une si douce vie, parce que son ciment leur manquait: Élora.

Sans elle, c’eût été la guerre, et nul ne doute que les amants se seraient entretués avec hardiesse et promptitude. Mais par son naturel, Élora apaisait les plus belliqueux d’entre eux.

Le pire était sans doute, de l’avis de tous les observateurs, l’archiviste. Sa profession monotone camouflait à merveille un tempérament vif, qui l’entraînait régulièrement dans des batailles de sombres ruelles. Le moins joli de tous, il vacillait toujours sur son fil, persuadé que toutes les ombres autour de lui, ainsi que les chats et les chauves-souris, ne rêvaient que de le faire basculer dans le vide. Quand Élora lui rendait visite, son esprit filait à toute vitesse vers les chaudes prairies de la tendresse, et ça poussait les herbes grasses, les lourdes fleurs et les puissants érables. Pour un instant, leurs peaux se fusionnaient, et ça devenait parfois difficile de les distinguer l’un de l’autre. Mais rassurons-nous, ça ne durait pas. Élora, très sérieuse, rentrait faire la lessive chez elle.

L’archiviste ne la voyait plus pendant deux semaines, trois semaines, parfois plus. Mais il savait qu’elle reviendrait, et c’est pourquoi il se terrait sagement chez lui, échafaudant les plus intelligents des plans pour la capter dans ses filets ardents, la prochaine fois.

Chez le scaphandre, ça se passait plus calmement. Une courte visite, parfois juste pour dire bonjour, boire une bière, manger des sardines. Cela suffisait à l’homme aquatique pour entretenir son bon petit espoir, qu’il transportait comme un outil.

Le saxophoniste quant à lui faisait des manières, pleurait chaque fois qu’Élora partait. Il menaçait de quitter la ville, de se faire moine, de s’engager dans l’armée. Tous, à part lui-même, savaient que ce n’étaient que des mots.

Chez le téléphoniste, les choses se déroulaient d’une tout autre manière. Élora ne s’y rendait que très rarement. Une fois par année, peut-être deux, mais personne ne s’en souvient vraiment. Par contre, lorsqu’elle entrait chez lui, Élora s’y arrêtait pour des semaines, voire des mois. Ensemble, ils vivaient comme ces gens qui vivent ensemble. Repas, baise, dodo, vaisselle, aspirateur, baise, lecture, télé, tylenols, dodo, repas, télé, baise, vaisselle, apéro, aspirateur. Jusqu’au matin, ou à l’après-midi, ou au soir, où elle descendait le corridor vers son appartement, numéro trois, ou encore directement chez le scaphandrier, l’archiviste ou le saxophoniste.

Puis les années s’écoulèrent et les affaires d’Élora prirent de l’expansion. Elle parvint à remplir un second étage avec de nouveaux amants, tout neufs et parfois plus jeunes. Et puisque la croissance est de mise, et que les vieux amants avaient tendance à s’assécher, en particulier le scaphandrier, depuis qu’on l’avait sorti de l’eau, et l’archiviste, qui à force de ne plus rien archiver s’effritait comme les feuilles des vieux documents.

Un troisième étage fut rempli peu de temps après, avec des amants tout neufs encore, et parfois plus jeunes. Puis un quatrième étage, et un cinquième, jusqu’à ce que tout l’immeuble soit rempli des amants d’Élora, qui elle, cela nul n’a encore pu l’expliquer, ne vieillissait pas, ne s’asséchait pas, ne disparaissait pas.

Ce qui est beau, et qui faisait l’admiration de tous, y compris du maire, des conseillers municipaux et des camelots, est l’irradiance qui se dégageait de cet immeuble débordant d’espérances vives. Cette irradiance était visible à l’œil nu, et les nuits de canicule, particulièrement, les photographes doués parvenaient à croquer des images époustouflantes.

Élora, toujours pareille à elle-même, songea à remplir d’autres immeubles du quartier. Paisible conquérante, elle s’interrogeait sur l’avenir. Finirait-elle par remplir tous les immeubles de la ville? Du pays? Du monde? L’idée, on s’en doute, la faisait douter.

Face à cette irrésolution, Élora s’accorda des vacances sur la lune, pour se ressourcer. Elle n’apporta qu’une valise de livres, et très peu de vêtements. Comme personne ne la suivit, mais alors là personne de personne, eh bien nous ne savons rien de son séjour là-bas. Sauf qu’à son retour, ce fut le choc.

Élora avait vieilli, et pas qu’à peu près. L’air de la lune, faut-il en conclure, ne lui va pas. Lorsqu’elle réintégra l’appartement trois, personne dans les corridors ne la reconnut. Elle s’enferma chez elle, dépitée par sa décrépitude, et au bout d’une semaine, se mit à hurler tous les soirs qu’elle ne voulait pas mourir. Pauvre Élora.

L’irradiance autour de l’immeuble s’éteignit peu à peu, et en moins d’un mois les rares locataires encore vivants avaient déserté. Le vent s’engouffrait dans les corridors par les portes battantes et les fenêtres brisées. Mais Élora ne mourut pas. Elle continua de vieillir, année après année, comme si elle devait vieillir à jamais.

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Youpi

Pétronille vient de gagner dix millions deux cent cinquante-trois mille dollars au loto. Elle ira réclamer sa nouvelle fortune, demain matin. Ce soir, assise sur une chaise pliante, sur le balcon de son appartement, rue Boyer, elle observe les cyclistes qui se croisent sous ses yeux. Elle respire l’air de juillet, se sent pousser des ailes.

Je suis riche

Pétronille est orpheline, célibataire, sans emploi, et elle se demande parfois pourquoi. Pas souvent, car ça lui fout le cafard. Pétronille est sensible, plutôt que de courir le monde ou la ville, elle préfère lire, et lire beaucoup, même si les larmes lui viennent, surtout quand elle referme le livre et qu’elle réalise qu’elle lisait.

Maintenant qu’elle est millionnaire,  Pétronille décrète que l’ère du mouvement arrive. Elle compte donc se lancer dans le flot de bicyclettes, et couler avec tous ces gens colorés dans les veinules de Montréal. Mais elle ne possède pas de bicyclette.

Ce détail ne la freine pas. Pétronille subtilise discrètement la bicyclette de son voisin, qu’il laisse côté ruelle, sans cadenas. Elle enfourche sa bécane, et s’envole comme lorsqu’elle avait sept ans. Son coup de pédale chante, elle sourit à tous les cyclistes, la joie éclate dans ses yeux. Soudain, Pétronille, ses vêtements défraîchis, ses cheveux en bataille, sa taille en mauvais état, se sent belle et même fantastique.

Pétronille est amoureuse, elle le chante tout bas. De qui, elle l’ignore toujours, mais elle compte bien le découvrir avant d’arriver au parc Lafontaine. Elle croise Alexandre, elle en est amoureuse, elle dépasse Jonquille, elle en est amoureuse, elle salue Claudie, elle en est amoureuse, elle répond au salut de Loïc, elle en est amoureuse. Au feu de circulation sur Mont-Royal, elle se range près de Jasmin, et c’est le coup de foudre. Sans hésiter, oubliant qu’elle n’a pas le sou, malgré ses millions, elle l’invite au resto.

Moules frites, vin d’Alsace, saumon au bleu, ils goûtent le temps des amours naissantes. Quand vient le temps de régler l’addition, elle l’entraîne dans la rue en courant. Le patron les poursuit, appelle les flics, elle pousse Jasmin dans une ruelle, ils s’esclaffent. Ils s’embrassent longuement contre un mur de briques, au son des portes qui claquent. Il l’invite à poursuivre chez lui, pas loin. Trop banal, chuchote Pétronille, elle veut le faire là, tout de suite.

Retour vers la rue Mont-Royal. Une voiture garée en double, le chauffeur sort, un paquet à la main, s’engouffre dans un immeuble. Pétronille fait signe à Jasmin, elle saute derrière le volant, il se glisse côté passager, et les voilà partis dans une vieille Jetta. Ils roulent jusqu’au Cap Saint-Jacques, le font encore, et reviennent par le sud de l’île, lentement.

Ils abandonnent la voiture dans le Vieux-Montréal, remontent Saint-Denis à pied. Ils marchent, main dans la main, toute la nuit. I l raconte ses déboires désirs destinée, et elle raconte ses déboires désirs destinée, et maintenant qu’ils se connaissent un peu mieux, ils échangent numéros de téléphone, courriel, serments.

Au soleil levant, Jasmin embrasse Pétronille devant chez elle, rue Boyer, et il rebrousse chemin vers son propre appartement, coin Laurier et Saint-Hubert, où son chien l’attend. Le soleil finit pas se lever tout à fait, et les cyclistes coulent à nouveau dans la ville où dorment deux amoureux.

À son réveil, Pétronille sent ses mains qui ont gardé l’odeur de son Jasmin. Elle danse toute nue dans son salon, bras au plafond. Un petit tintement joyeux, Jasmin lui envoie le premier courriel du jour. Des mots connus, les mêmes que la veille, mais tout aussi frais. Pétronille chante.

Quand elle s’assoit sur son balcon, ses millions lui reviennent à l’esprit. Elle les avait complètement oubliés. Petit rire, elle n’aura plus à se sauver des restaurants ni à voler des voitures, même si c’était pas mal.

Le voilà, ce billet. Paresseusement, bâillant, elle vérifie à nouveau les numéros sur internet. Oh oh, petite erreur. Elle a un dix-huit au lieu d’un dix, et un six au lieu d’un neuf. Son lot: mille cent trente-quatre dollars. La folle saute à pieds joints sur le balcon, avec de grands youpi youpi, tellement que les casques multicolores des cyclistes se tournent en choeur vers elle, perplexes.

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Otis Batiscan

Jacqueline Jacquet s’appelait en réalité Jacqueline Jacques-Jacquet. C’est le nom inscrit dans le registre de l’état civil. Sa mère était une Jacques, son père un Jacquet. Manque d’imagination ou fierté démesurée, le choix du prénom de leur fille fait jaser, rire et pleurer depuis vingt-deux ans. En vérité, seule Jacqueline pleure. Tous les autres jasent et rient, souvent sous son nez.

Contre l’avis de ses parents, Jacqueline avait décidé de s’adresser à la bureaucratie pour changer son patronyme disgracieux. Mais face à la colère de son père et au dépit de sa mère, Jacqueline a plutôt décrété qu’elle changerait tout, patronyme et prénom.

Mais que choisir?

Opter pour un nom au hasard serait trop facile, et emprunter celui de son écrivaine préférée, trop banal. Pendant des semaines, elle a donc cherché la formule à utiliser pour déterminer à la fois son futur prénom et son futur patronyme.

Cela a pris du temps, beaucoup de temps. Un matin froid de février, Jacqueline, maintenant âgée de trente-deux ans, a eu une illumination. 

Pour assurer une filiation entre son triste passé et son brillant avenir, Jacqueline va choisir un patronyme qui commence par la première lettre de la montagne qui s’élève à proximité de son village natal, le mont Otis. Cela lui donnera, songeait-elle, à la fois un enracinement profond et un envol vers l’infini.

Quant à son prénom, Jacqueline en adoptera un à partir de la première lettre de la rivière qui coule devant l’ancienne maison familiale, la Batiscan. La rivière injectera à son prénom toute l’énergie dont Jacqueline a si cruellement besoin.

À trente-deux ans, Jacqueline avait déjà ses nouvelles initiales, OB. Ne restait plus qu’à les habiller. Dans l’euphorie du moment, elle s’allonge sur son lit, déserté depuis peu par son plus récent prince charmant qui ne l’était pas plus que quiconque, munie d’une feuille et d’un stylo, et entreprend de dresser une liste des patronymes et prénoms qui lui plaisent.

Tous, sauf les siens, lui plaisent.

Soir après soir, pendant des semaines, des mois, des années, elle enrichit sa liste. Elle se voit aussi bien Ophélie Barnabé, qu’Ornella Binoche, ou encore Olive Binet. Jacqueline demande conseil à ses princes charmants qui ne le sont pas, mais ils se succèdent si vite que les avis se multiplient, ce qui embrouille une réflexion déjà nébuleuse.

Lorsqu’elle célèbre ses cinquante-trois ans, seule, Jacqueline, trouve sage de se donner tout le temps nécessaire, et de ne plus précipiter un changement pourtant impératif. Car plus le temps passe, moins elle se voit Ondine ou Ophélie, et plus elle se voit Orianne ou Ombelane. Toutefois, elle croit se savoir, avec une assurance rare, Belleville, un patronyme qui apporterait gaieté et grandeur dans sa vie.

Lorsqu’elle enterra ses parents, morts tous deux dans l’année de ses soixante-quatre ans, une tristesse mêlée de colère l’éloigne longtemps de ses tergiversations patronymiques.

Puis le cours des jours revient semblable à lui-même, et lorsqu’elle atteint soixante et onze ans, Jacqueline ne conserve qu’un seul prénom sur sa liste, Olga, mais balance maintenant entre Belleville, toujours son favori, et Bordeleau. Son entourage, réduit à son voisin et sa libraire, la pressent d’arrêter son choix, au risque de manquer le coche.

Déterminée, à quatre-vingt-deux ans, Jacqueline se rend chez sa libraire, mais pas chez son voisin qui est mort depuis un an et trois mois, pour annoncer la grande nouvelle: elle a enfin, après bien des hésitations il est vrai, trouvé ses nouveaux patronyme et prénom. L’affaire est à ce point avancée, que tous les papiers exigés par les bureaucrates ont été dûment remplis, signés, expédiés. Ne reste plus qu’à obtenir le sceau officiel du Bureau du registre de l’état civil, ainsi que les papiers attestant la nouvelle identité. Aussitôt ces documents en main, elle révélerait tout à son amie la libraire.

Deux semaines plus tard, une pneumonie terrasse Jacqueline, qui pâtit, maigrit, périt.

Le lendemain, une enveloppe officielle est livrée chez elle. Ses nouveaux papiers. La libraire, les larmes aux yeux, l’ouvre. Son amie se nomme maintenant Otis Batiscan. Elle appelle vite le journal local pour changer le nom à inscrire dans la section nécrologique.

Comme personne ne connaît Otis Batiscan, personne ne vient, à part la libraire et cinq curieux, attirés par ce qu’ils croient être une plaisanterie.

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Les cônes jaunes

Bob et Bill. Deux vieux hommes, nus et luisants comme des lombrics, qui ne font pas plus de dix centimètres de haut. Assis sur le coin d’une commode, les jambes pendent dans le vide. La chambre est plongée dans le noir. Sur le lit, un autre vieil homme, l’exacte copie d’un des deux lilliputiens, mais grandeur nature. Celui-là ne luit pas, au contraire il est plutôt gris, terne et décoloré. Il est mort.

Bob: Tu les as entendus, tous ces gens, ma femme, mes filles, mes gendres, mon frère, ma belle-soeur? J’étais un homme rigoureux, mais compréhensif, d’une intelligence peu commune, qui a su se tenir debout toute sa vie pour défendre ses idéaux de justice et d’égalité.

Bill: C’était à peu près ce que tu souhaitais, non? Tu aurais aussi voulu qu’ils se souviennent de toi comme d’un homme généreux, qui a su rendre heureux tous ceux qui l’entourent. Mais que veux-tu, on ne peut pas tout avoir. Je t’assure, ta récolte n’est pas mal du tout. Pour ma part, je n’ai pas obtenu le tiers de ce que tu as reçu!

Bob: Pourtant, j’y ai mis des efforts, pour les rendre heureux.

Bill: C’est vrai, c’était pas naturel chez toi.

Bob: Mais tellement sincère. Je veux dire, cette volonté qu’à la fin, ils concluent tous, unanimement, que j’avais tout fait pour les rendre heureux. N’as-tu pas eu le sentiment qu’ils étaient plutôt heureux de me voir expirer? Il y avait bien un petit soulagement, non?

Bill: T’en fais pas. J’ai noté la même chose avec tous les endeuillés que j’ai observé depuis que je suis petit et brillant. Tu meurs, tout le monde pleure, mais ils sont tristes pour eux-mêmes, pas parce que tu te tires.

Bob: Il y a des exceptions, non?

Bill: Oui, tu en verras. Elles sont rares, mais j’en ai vu une ou deux. Tu l’as bien constaté, ta femme, tes enfants, ils pleurnichaient parce qu’ils n’acceptent pas ce qu’ils perdent, pas parce qu’ils déplorent ce que toi tu perds, ta vie. C’est ainsi. Les vivants sont ainsi. Et c’est très bien, et c’est très mal, et c’est très rien, et nous le savions avant de mourir, et tout le monde le sait, et je parie que ça t’étonne, là, maintenant, de considérer tout ça sans plus rien éprouver. Qu’est-ce que tu t’en fous! C’est rafraîchissant tout de même, la mort, non?

Bob: C’est vrai. Je vois comme je n’ai jamais vu, mais tout m’indiffère. Même ma vie m’indiffère. Étrange, non?

Bill: Tu t’y feras. Regarde, regarde avec moi comme tu y a mis des efforts pour façonner ce bonhomme: rigoureux, compréhensif, intelligent.

Bob: Allez y comprendre quelque chose! Tu vois, là, par exemple? Hilarant. Je place tous les cubes verts en une pile bien droite, et tellement haute. Vois comme c’est difficile de placer les cubes au-dessus de la pile? Mais je n’abandonne pas. Et là, ce sont les cubes rouges, et là, les bleus, les mauves, les rayés, les pointillés, ça n’en finit plus! Hilarant te dis-je, hilarant!

Bill: Écoute, tu entends? Tu te fouettes l’esprit, tu te répètes que tu es rigoureux.

Bob: Et compréhensif. Pourtant, vois comme ma femme, là, comme elle m’agace.

Bill: Tous les jours. Tu sais bien l’esquiver. Tu flirtes avec ta collègue.

Bob: J’ai un réel talent pour la discrétion. Je n’avais pas vu qu’elle était séduite, la collègue! Je joue, simplement, je pense si peu à elle. Et comme j’aide ma femme avec ce sourire. Sa reconnaissance quand je transporte ses cônes jaunes.

Bill: Tu détestes ses cônes.

Bob: Horribles cônes.

Bill: Elle a eu du mal avec eux. Toute sa vie, et ça dure encore. C’est pour ça qu’elle pleurait, tout à l’heure. Sans toi, la tâche deviendra monstrueusement ennuyante.

Bob: Elle préférerait tourner des ballons rouges. J’y ai vraiment cru à ses cônes jaunes. Cette façon qu’elle a de les installer tête bêche. Ça demande une grande habileté, une patience incroyable.

Bill: C’est ce que diront les endeuillés, une grande artiste, et si patiente, si généreuse, car elle, elle aura ça.

Bob: Et quand elle viendra nous rejoindre, elle rira avec nous!

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Heureusement que les chambres donnent côté cour

Jean-Charles: Brigitte ma petite chérie, va reposer ton p’tit corps sur le sofa, t’es livide. Je range la cuisine, un petit coup de serpillière et je te rejoins. Tu me diras, petite chérie, si l’histoire s’annonce palpitante ce soir.

Brigitte: Oh tu sais, JC, c’est mercredi. Je ne m’attends à rien d’excitant.

Jean-Charles: Tant mieux, nous dormirons tôt.

Brigitte: Je devrais me coucher maintenant! Viens vite me rejoindre, c’est avec toi que j’aime regarder les histoires. 

Jean-Charles: Ton boulot te vampirise.

Brigitte: Qu’as-tu dit?

Jean-Charles: J’ai dit que ton boulot te vampirise, ton connard de petit gérant t’use la fibre à force d’aboyer comme un bâtard qui se prend pour un welsh corgi pembroke!

Brigitte: Un quoi?

Jean-Charles: Le chien d’Elisabeth deux!

Brigitte: Deux quoi?

Jean-Charles – Attends, j’en ai presque fini avec cette serpillière… Voilà… J’essore… Je vide le seau… Tout ça dans le placard… Faudra que je range ce placard, les enfants y ont encore foutu le bordel… Ma chérie…

Brigitte: Tu parles tout seul? Je ne t’entends pas d’ici… Je crois que c’est une histoire de petits voyous…

Jean-Charles: Chérie, tu veux des pop-corn?

Brigitte: Bonne idée… Ils font quoi les enfants?

Jean-Charles : Christophe a le nez dans ses devoirs, Amélie a l’oreille sur le téléphone…

Brigitte: Tu peux m’apporter un verre de San Pellegrino?

Jean-Charles: J’y ai pensé, voilà… J’éteins la lumière. Hey, tu as raison, ça m’a l’air d’une histoire de voyous… Tu les aimes ces pop-corn?

Brigitte: C’est pas les mêmes.

Jean-Charles: C’est tout ce qui restait. Je les trouve un brin trop salés.

Brigitte: Oui. Trop salés. 

Jean-Charles: Ils sont trois ou quatre?

Brigitte: Les voyous?

Jean-Charles: Là, le quatrième, il est avec eux?

Brigitte: Je ne crois pas. C’est probablement un témoin, pour plus tard.

Jean-Charles: Ou rien du tout… Tiens, Christophe. T’as terminé tes devoirs?

Christophe: Oui. Des maths. J’ai la tête pleine. Vous m’faites une place?

Brigitte: Viens. Des pop-corn?

Christophe: Merci. C’est quoi ce soir?

Jean-Charles: Une histoire de voyous, apparemment.

Christophe: Banal.

Brigitte: Ta sœur, elle est encore au téléphone?

Christophe: Elle fait du surplace depuis deux heures, Olivier m’a dit ceci, Olivier m’a promis cela, Olivier, Olivier, Olivier…

Jean-Charles: Je croyais que c’était Nathan.

Christophe: Nathan avait un grain de beauté dans le cou, ça lui plaisait pas. Vous avez vu le vieux?

Jean-Charles: Oui, là!

Brigitte: Où donc?

Christophe: Là, il arrive par la rue Des Saules.

Brigitte: Oh! Ça va chauffer! Il est plus que temps, j’allais m’endormir.

Jean-Charles: Les trois types, ils vont pas le manquer. Il n’est pas du quartier, c’est certain. Il ne marcherait pas là tout seul, pas à cette heure-là. Ça promet, pour un mercredi!

Christophe: Amélie! Viens voir! C’est comme samedi dernier!

Amélie: Je suis au téléphone!

Christophe: Viens pas t’plaindre si tu manques tout. J’m’en fous.

Brigitte: C’est vrai Amélie, tu devrais… Ah, te voilà… Viens…

Amélie: Je préfère m’asseoir par terre.

Jean-Charles: Un des types l’a vu. Ils se cachent.

Christophe: Il marche droit dans la gueule de la bête!

Amélie: Mon dieu! Il devrait repartir d’où il vient, il devrait courir!

Brigitte: Regardez là-bas, une voiture de police!

Christophe: Merde! Ils vont tout gâcher!

Brigitte: Christophe, surveille ton langage!

Jean-Charles: La voiture s’est arrêtée, elle recule. On ne la voit plus.

Brigitte: C’est quand même mieux.

Christophe: Ça y est. C’est le grand maigre qui l’attrape. Il a un gun. 

Jean-Charles: Je me demande qui va commencer, qui sera le premier.

Amélie: D’après moi, le chef c’est celui qui a les cheveux noirs. C’est le plus beau.

Christophe: Trop petit. C’est l’autre, celui à la grimace.

Brigitte: Christophe a raison.

Jean-Charles: D’ailleurs il ne bouge pas. Les deux autres déshabillent le vieux. Il crie. Le grand maigre lui donne un coup de poing au ventre.

Amélie: C’était prévisible.

Jean-Charles: C’est la grimace qui y va en premier!

Amélie: C’est horrible!

Christophe: T’as qu’à pas regarder! T’as qu’à retourner au téléphone pour parler d’Olivier! Comme ça, nous aurons plus de pop-corn.

Amélie: Tu m’espionnes maintenant?

Christophe: Pas besoin de t’espionner, y a que c’nom là qu’on entend partout dans l’appartement! Olivier, Olivier, Olivier…

Brigitte: Les enfants! 

Jean-Charles: La grimace lui a donné trois coups de couteau, un dans chaque jambe, un au ventre. C’est au tour du grand maigre. Ça n’a pas duré longtemps, quand même…

Christophe: C’est toujours comme ça. Tu penses que ça va se terminer comme samedi soir?

Jean-Charles: Le plus petit, là, le blond, c’est à lui maintenant.

Brigitte: Qu’est-ce qu’il tient à la main?

Christophe: Une fourchette. Man! Il est fou!

Amélie: Je ne veux pas voir ça!

Jean-Charles: Eh bien. C’est la première fois. Il lui enfonce la fourchette dans l’œil. Il tourne, et ça gicle.

Brigitte: Ils ne savent plus quoi inventer.

Christophe: Une chance que les deux autres lui tiennent la tête, sinon ça n’irait pas du tout.

Amélie: Ils vont le laisser comme ça?

Jean-Charles: Ils lui prennent sa bague, sa montre, son portefeuille. Tiens, ils lui enlèvent ses chaussures. C’est vrai que ce sont de belles chaussures.

Amélie: Ils vont le tuer?

Christophe: Ils lui sautent sur le ventre à tour de rôle. C’est inédit ça. Ils s’amusent.

Brigitte: C’est sale. Il y a du sang partout. Ces voyous-là sont probablement givrés.

Christophe: Sûr.

Jean-Charles: Je crois qu’ils l’ont achevé. Il ne bouge plus. Le grand pointe son révolver. Il lui tire une balle dans un pied.

Christophe: Le vieux a remué. Il n’est pas mort!

Jean-Charles: Il lui tire dans l’autre pied. Dans la main droite. Dans la main gauche. Dans le front.

Christophe: Cette fois, c’est bien terminé. Il ne se relèvera pas.

Amélie: Oui, terminé.

Brigitte: Christophe, tu as mangé tous les pop-corn, petit goinfre!

Amélie: Maman, regarde le type à la grimace, il nous regarde. Il me regarde. J’ai peur!

Jean-Charles: C’est pas toi qu’il regarde, c’est l’immeuble. Il se tourne vers son public, tout simplement.

Amélie: Tu en es certain?

Christophe: Poule mouillée!

Brigitte: D’ailleurs, tous les trois se penchent, ils saluent leurs spectateurs.

Christophe: Comme d’habitude, ils vont filer en courant, et les flics vont entrer en scène.

Jean-Charles: Classique.

Christophe: Les flics!

Jean-Charles: Ils ont l’air fatigués. Gyrophares, photos, ambulance, et voilà! On nettoie et this is the end. Je vais me coucher.

Brigitte: Christophe, tu veux bien ranger tes vêtements qui traînent dans l’entrée, et Amélie, viens m’aider à fermer les rideaux.

Amélie: Malgré les rideaux, les gyrophares éclairent le salon. Rouge, bleu, blanc. Heureusement que les chambres donnent côté cour.

Jean-Charles: On se couche encore tard!

Brigitte: Au moins on fait autre chose que travailler!

Jean-Charles: Bonne nuit tout le monde, je fais ma toilette et je t’attends au lit, ma chérie.

Brigitte: Je te connais, tu ronfleras dans cinq minutes.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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