Misère de la philosophie

Place des Lilas. Un homme très chic sur un banc tient un livre ouvert. Jefferson. Il ne lit pas. Il a trouvé ce livre sur le banc, il le fixe d’un regard vide. Une quadragénaire obèse s’assied près de lui. Lèvre inférieure pendante, elle plonge du nez vers l’écran de son téléphone.

JEFFERSON: Comment être heureux?

QUADRAGÉNAIRE: Pardon? Vous me parlez?

Jefferson opine, sans détacher son regard absent de la page cent quarante-deux, répète sa question.

QUADRAGÉNAIRE: Est-ce que je sais moi!

Elle se lève précipitamment, et parvient à fendre la foule, là-bas, et à disparaître.

Une longue femme d’une trentaine d’années portant un énorme cabas multicolore prend sa place.

JEFFERSON: Comment être heureux?

La femme sursaute, légèrement, considère un instant la foule.

LONGUE FEMME: Il faut partir d’ici. Voilà.

Trente-quatre minutes plus tard, elle se lève, et un étudiant aussitôt s’assied, essoufflé.

JEFFERSON: Comment être heureux?

Le jeune homme s’essuie le front.

ÉTUDIANT: Faut du fric. Sans fric, t’es cuit.

Toute la journée, ça se succède sur le banc, près de Jefferson, dont l’œil ne quitte pas la page cent quarante-deux. Toujours la même question.

AVOCAT: Rentrez chez vous, on pourrait vous accuser d’outrage à la quiétude publique.

VIEIL HOMME: Hélas mon cher, l’est-on plus qu’un jour dans sa vie?

SPORTIVE: Inscrivez-vous! Engagez-vous! Fixez l’objectif! Suez! Suez! Suez!

VENDEUSE: Un jour à la fois, mon grand.

GAMIN: Rentrer à l’heure que tu veux… Il y a aussi Gaëlle…

SECRÉTAIRE: En voilà une question! Qu’est-ce que vous lisez?

ENSEIGNANTE: Vous serez heureux à la seconde où vous déciderez de l’être.

POLICIER: Esquivez!

BOULANGER: Travaillez!

CONCIERGE: Stérélizez!

DIRECTRICE: Réclamez!

MÉCANICIEN: Méditez!

COUTURIÈRE: Pondérez!

DÉPUTÉE: Embrassez!

GARDIEN: Philosophez!

GÉNÉRAL: Regrettez!

Une femme d’une vingtaine d’années, timide, s’assied à l’extrémité du banc, si près du bord qu’une brise pourrait la faire tomber.

JEFFERSON: Comment être heureux?

JEUNE FEMME: Quand je lis Karl Marx, je suis heureuse.

Comme à son habitude, Jefferson reste de glace, l’œil sur la page cent quarante-deux qu’il ne lit pas. La jeune femme s’étonne de l’apathie d’un homme si intéressé par le bonheur. À force de le détailler, discrètement, elle s’étonne à nouveau. Elle croit reconnaître le livre qu’il tient entre ses mains.

JEUNE FEMME: Avez-vous trouvé ce livre sur ce banc? Car j’en avais un pareil. Mon nom est écrit à l’intérieur, je le fais toujours, c’est pratique lorsque j’égare mes livres. Ça m’arrive souvent. Je lis, c’est bête, et je me disloque. Je perds de l’unité, vous comprenez? Alors quand je suis ainsi, si multipliée, comment passer d’une ligne à l’autre, comment me rappeler que je lis, comment exiger de mes mains qu’elles tiennent le livre? Inconcevable. Pour terminer un livre, je dois parfois acheter jusqu’à cinq exemplaires. Ma bibliothèque est pratiquement vide, même si je lis depuis que j’ai des yeux. Parfois le hasard me les ramène, et je crois bien qu’il vous a guidé vers moi. Vous permettez que je vérifie si c’est bien le mien? Oh, vous pouvez poursuivre votre lecture, j’attendrai, j’ai toujours beaucoup à lire sur moi, et je suis ici pour longtemps. Vous voyez, c’est bien le mien, là, oui là, c’est mon nom. Vous ne voulez pas poursuivre votre lecture? Pourtant, vous n’en êtes qu’à la page cent quarante-deux. C’est vrai que Misère de la philosophie, quand il fait si beau, bien des gens n’aiment pas. On me l’a dit. Remarquez, moi ça m’indiffère, le temps qu’il fait, j’aime inventer le temps qu’il fait.

La jeune femme lui retire le livre, délicatement, le glisse dans son sac. Jefferson ne bronche pas mais son corps frémit, imperceptiblement. À ses côtés, la jeune femme est déjà loin, au fond des pages du bouquin qu’elle avait entamé avant qu’il ne l’interroge.

Ils sont toujours là lorsque le soleil s’évanouit. La jeune femme lit toujours, à la lumière diffuse du lampadaire. Là-bas, la foule s’étiole, se rajeunit, danse d’un nouveau pas. Un léger vent d’est se lève, se faufile entre les immeubles, frôle les têtes, monte et descend le long des façades chaudes, court vers Jefferson et la lectrice, ralentit, tournoie, se redresse et fond sur eux. Dès qu’il la touche, les pages du livre frissonnent, dès qu’il le touche, il se pulvérise. La deuxième vague de vent nettoie le banc, plus une trace de Jefferson, et la jeune femme tourne et tourne les pages.

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