Besoin de distractions

Je lisais, et je n’aimais pas ce que je lisais. J’écrivais, et je n’aimais pas ce que j’écrivais. Alors je suis sorti pour acheter du café, rien que cela, du café, chez Java Java qui le torréfie sur place, qui le moud sur place. Le meilleur café en ville, meilleur que celui qu’ils vendent chez les Italiens de la rue des Souvenirs. J’entre donc chez Java Java, clochette sur la porte, je choisis mon café, mais quand je me présente au comptoir, le vieux Marcel me fait une grimace et disparaît dans l’arrière-boutique. J’attends, cinq minutes, dix minutes, vingt minutes. J’ai tout mon temps, malgré mon impatience. Après tout, rien de bon à lire, rien de bon à écrire. Tout de même. Je me décide, je passe à mon tour dans l’arrière-boutique, je m’avance dans une semi-obscurité. Nulle trace de Marcel, je n’entends rien, je ne vois rien. On m’assomme. Bang. Je me réveille dans un parc que je connais bien, et tout de suite, au bout d’un sentier, je reconnais une femme avec qui j’ai passé deux mille huit cent soixante-huit jours et deux mille huit cent une nuits. Je découchais souvent, et elle aussi, un peu. Elle m’a vu, ça m’embête. Elle traîne quoi, derrière? Des mômes. Des mômes! Combien? Deux, trois, et celui-là, c’est à elle aussi? Oui. Et celle-là, et ceux-là? Oui. Famille nombreuse. Bonjour toi toi, comme tu as changé, oh moi pas tant pas tant, je cherchais du café et toi quoi, toi quoi, du soleil, du soleil, allez va, vas-y. Elle tient à me présenter les mômes, par ordre décroissant d’abord, puis par ordre croissant, et enfin, pêle-mêle. Elle me les présenterait encore si je ne m’étais sauvé. Me voilà m’escampant, et la poudre que je soulève me voile, il y a probablement longtemps que je ne l’ai connue, comment est-ce possible d’en faire autant, on dirait qu’elle n’a pas fini, jusqu’où ça la mènera. À force d’en soulever, j’avale et je respire plus de poudre de gravillons, de sable, que je ne devrais. Je tousse, je crache, je me sens mal. Un banc. Je m’assure qu’elle ne m’a pas suivi, comment ferait-elle avec sa petite foule de mômes, on dirait que je l’ai semée. Je me tâte les poches. Ceux qui m’ont assommé transporté m’ont aussi fait les poches. Plus de portefeuille, plus de téléphone, plus de clefs. Chez moi c’est trop loin, je suis fatigué, j’ai une bosse sur le coco. Ils cambriolent sans doute mon appartement en douce, je possède si peu. À quoi bon y retourner, il n’y aura plus rien. Je m’allonge, reprendre des forces est impératif. Réveil dans une cellule. Les cons, m’ont pris pour un vagabond. Vos papiers! Évidemment, ne me croient pas, ne me croiront pas, mon histoire de café, de famille nombreuse, ils s’en moquent, de la pure invention m’informent-ils. À quoi bon protester, pas moi qui vais s’accrocher au petit ennui qu’est ma vie, laissons l’aventure me distraire.

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À quoi bon?

Trois hommes se promènent depuis plus d’une heure sur un des grands boulevards. Jeunes, portent des vêtements sobres, mais chers, parlent avec entrain. Aucun lien de parenté ne les lie, mais leurs visages se ressemblent, des visages communs qui pourraient très bien être ceux de mes voisins. On ignore s’ils portent leurs véritables prénoms, ou s’ils se les sont attribués eux-mêmes, mais ils exigent qu’on les appelle Dino, Gino et Tonio.

GINO: J’ai besoin d’une nouvelle voiture.

TONIO: Celle que tu gardes derrière chez toi est déjà sale?

GINO: Une horreur! Si tu la voyais. Avec les vents que nous avons eu ce printemps, et la poussière. Elle est méconnaissable. Une pitié. Ils vont me la racheter, mais j’y perdrai, pas de doute.

TONIO: J’aime les nouvelles voitures. Elles sont rutilantes.

GINO: Cette fois, je veux quelque chose de plus sportif. Aérodynamique, puissante, une bagnole qui attire l’œil.

DINO: Heureux celui qui attire l’œil.

TONIO: Tu n’as jamais pensé la garer devant ta maison, et non derrière? Plus de gens la verraient, non?

DINO: Quand je n’ai rien à faire, moi je reste devant chez moi. Je regarde les gens défiler sur la piste cyclable, ils me regardent, parfois.

GINO: Si. J’y ai pensé. Mais il y a deux inconvénients. Le décor est plus joli derrière, ce qui donne de meilleures photos. Tu sais à quel point la qualité des photos est importante pour élargir ma communauté en ligne!

DINO: De mon côté, ça stagne. Pourtant, je publie tous les jours, des photos, des vidéos, des blagues, des citations, tout! Avec hashtags.

GINO: Deuxième inconvénient, devant la maison, il y a pas mal de circulation, en plus des piétons. Ça augmente le risque qu’on abîme la voiture.

TONIO: C’est vrai. Faut quand même en tenir compte.

GINO: J’irai cet après-midi. Plus tard cet après-midi. Acheter la nouvelle voiture. Ils la livreront demain, ramasseront l’autre. Ce sera chose faite. Enfin.

TONIO: Je te reconnais, là. Efficace. Ça ne traîne pas.

DINO: J’ai un nouveau grille-pain, un nouvel aspirateur, un nouveau fauteuil à bascule, un nouveau guéridon, une nouvelle théière, et trois nouvelles cordes sur ma guitare.

GINO: Qu’est-ce qu’il raconte?

TONIO: C’est Dino. Il veut qu’on l’écoute nous parler de lui.

GINO: Il n’aime pas les voitures?

TONIO: Sa passion, c’est Dino.

GINO: Et sa voiture?

TONIO: Une extension. Il est malheureux quand on l’ignore.

DINO: Tout ce que j’ai vu, vous voulez que je vous raconte?

GINO: Et toi, tu n’as jamais acheté de voiture. Je te verrais avec une belle grande berline. Noire.

TONIO: Tout à fait. Mais je ne saurais où la ranger. Ça encombrerait le jardin, et mes colocataires ne seraient pas d’accord.

DINO: Tout ce que j’ai entendu!

GINO: Tu es malheureux, Dino, dis? C’est vrai que tu n’y arrives pas?

DINO: Oh moi! Tu sais moi je…

TONIO: Attention!

GINO: Merde!

TONIO: Le mot est bien choisi. Dino a marché dessus!

DINO: Ça n’arrive qu’à moi, je ne…

GINO: C’est commun. Avec tous ces clébards ridicules que les gens promènent. Qui ne savent pas se tenir.

TONIO: Qui, les gens qui les promènent?

DINO: Mes chaussures, faudra les jeter.

TONIO: Au fait, Gino, prévois-tu prendre ton permis de conduire un jour?

GINO: À vrai dire, je ne sais pas. Tu crois que je devrais?

TONIO: Tu pourrais conduire ta voiture.

GINO: À quoi bon?

TONIO: Je sais. Je disais ça comme ça.

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Ça me repose de la vie

La première fois, Perrine s’est étonnée, mes trois enfants n’ont pas aimé. Ça bouleversait leurs habitudes. Tout de même, deux pleines semaines se sont écoulées avant qu’elle ne se renseigne auprès de mes amis. Pas un ne m’avait vu. Sceptique, elle a décidé de ne pas les croire.

Un mois plus tard, elle a finalement contacté mes parents. Qu’elle déteste. Ils ont juré ne rien savoir, ont tenté de s’inquiéter, elle a abrégé la conversation sous prétexte que le rôti était cuit.

Tout de même. Le temps s’écoulait et je ne réapparaissais pas. Mon ami Marin s’est rendu à la police. Il soupçonnait Perrine de m’avoir assassiné. Un enquêteur s’est emparé du dossier, il y a consacré toute une matinée. Chaque fois que Marin se présentait au poste, on assurait que le dossier était toujours ouvert. Sans plus.

Las et franchement inquiet, Marin s’est mis à distribuer des affiches avec une jolie photo de moi. Grand sourire, belles dents, je crois que j’étais un peu éméché, mais Marin voulait s’assurer qu’on me reconnaisse.

Du côté de mes parents, j’ignore s’ils ont entrepris la moindre démarche. Je crois qu’après le coup de fil de Perrine, il n’y ont plus pensé. Quant à elle, Perrine, prise par la gestion de son entreprise, le tourbillon des enfants, la préparation des vacances de Noël puis de la semaine de relâche, l’organisation des heures en tête-à-tête et en corps-à-corps avec son amant, et bien, elle a fini par s’habituer à mon absence. À la savourer.

Je suis réapparu juste avant Pâques. Quand je suis arrivé à la maison, trois mois et 9 jours après ma disparition, tout était sens dessus dessous, les enfants criaient, Perrine parlementait en conférence vidéo avec un client, et le chien bouffait le pain qui traînait dans la cuisine. J’ai salué les enfants. Ils m’ont demandé vingt dollars. Je me suis penché pour embrasser Perrine sur le front, elle m’a répondu que ce n’était vraiment pas le moment.

Au pub, les copains m’ont fait la fête. J’avais soif comme jamais, j’avais faim. Nous avons bu jusqu’à la fermeture, et ça s’est poursuivi chez Marin. J’ai dormi sur son divan, ou par terre, quelque part dans son appartement. Ou sur le balcon.

Ça peut paraître absurde, mais ce n’est seulement le lendemain matin, en me réveillant, que je me suis rendu compte de ce qui m’était arrivé. J’avais hiberné. Comme un ours, j’ai passé l’hiver à roupiller, tout doucement, sous un sapin. J’avais décidé de faire une petite promenade en forêt, je me suis égaré, je me suis fatigué. Alors je me revois, je choisis un endroit bien confortable, sous un sapin, et je m’allonge pour une petite sieste. Qui a duré.

Marin et les amis ont ri. Nous avons bu à la santé des ours, des marmottes, des souris, des grenouilles et de toutes les bêtes qui hibernent.

Trois jours plus tard, je suis retourné à la maison. Perrine m’a accordé trois minutes, je lui ai tout raconté, elle m’a conseillé d’appeler pour l’aviser la prochaine fois parce que je lui avais fait perdre un temps fou.

Mon patron m’a mis à pied dès que je lui ai raconté la vérité, persuadé que j’inventais le plus abracadabrant des mensonges pour sauver ma peau. Chômeur, je me suis mis à chercher un emploi saisonnier. Travailleur agricole, pêcheur, joueur de baseball professionnel, les choix ne manquent pas.

L’automne suivant, j’ai bu pendant deux jours avec les amis en guise d’au revoir. Et j’ai appelé Perrine, pour la mettre au courant. Puis je suis retourné en forêt, j’ai retrouvé mon sapin, et en moins de deux, me voilà qui ronflais comme un homme heureux.

Et depuis, chaque année, j’hiberne. Ça plaît à Perrine, ça plaît aux enfants, ça amuse les amis, et ça me repose de la vie.

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L’heure du lunch

Dans une salle aux murs gris, réglementaires, trois courts personnages vêtus du même gris réglementaire, celui qui correspond à la couleur habituelle de leurs peaux. Les gestionnaires. Du matin au soir, ils n’ont qu’une seule tâche, écouter les candidats aux différents postes qui s’ouvrent ou ne s’ouvrent pas dans l’entreprise.

Des cloches grises, remplies de certitudes, leur pendent sous les yeux. À leur vue, la majorité des candidats tourne des talons, s’en va vendre des chaussures dans la première boutique qui se présente. Pour la moitié moins de salaire.

Entre Guibert. Le géant Guibert, qui fait au moins trois fois la taille des gestionnaires. Ou la taille des trois l’un par-dessus l’autre. Guibert porte des couleurs. Chaussures jaunes, pantalon vert pomme, chemise rose, sourire rouge, yeux bleus cheveux roux.

Guibert vient pour le poste de Coordonnateur de la révision stratégique des programmes inauguraux de la Division des échanges interdépartementaux.

Pour regarder Guibert dans les yeux, les trois gestionnaires auraient à rejeter inconfortablement leur tête en arrière et à lever les yeux au ciel. Mais comme ils ne regardent jamais personne dans les yeux, ils s’en tirent avec un simple inconfort provoqué, semble-t-il, par la chamarrure surgie devant eux.

Les trois gestionnaires, qu’on a réformés renommés rebootés, se présentent ainsi, sans sexe et sans sueur, G12, G21, G03. On ne les distingue les uns des autres qu’à la date de péremption, qui varie selon l’âge, la consistance osseuse et la longueur de l’intestin grêle.

La table forme un V. Guibert prend place à la pointe du V, tandis que les gestionnaires sont côte à côte sur la barre horizontale, face à lui. Après quelques salutations et bafouillages de Guibert qui finit par comprendre qu’il doit se taire, l’entretien d’embauche peut commencer.

G03 lit les noms, numéros d’identification intermodale, nationale, internationale, question de s’assurer d’avoir affaire au bon candidat. Sur leurs écrans tactiles apparaissent les mêmes données, et on peut constater que plusieurs cases du questionnaire ont déjà été cochées. Vu de l’extérieur, on présume que Guibert a peu de chance d’être embauché. Évidemment, il l’ignore. Aussi, il sourit, même si on ne le lui rend pas.

G21: Que connaissez-vous de la Division des échanges interdépartementaux?

GUIBERT: Euh. Rien. J’avoue, rien de rien. Pourtant j’ai cherché, mais je n’ai rien trouvé.

G12: Mise en situation. Un chat tue un rat. Comment réagissez-vous?

GUIBERT: Ça je sais! Je rédige un rapport de vingt-trois pages que j’envoie par courriel et papyrus aux chefs de la Division de la coordination des concordances convenantes.

G21: Que connaissez-vous de la Division de la coordination des concordances convenantes?

GUIBERT: Rien.

G12: Combien d’arbres les œuvres de Duras ont coûté jusqu’à ce jour?

GUIBERT: Dois-je inclure les scénarios de films?

G12: Combien d’arbres les œuvres de Duras ont coûtés jusqu’à ce jour?

GUIBERT: Vingt-six mille neuf cent vingt-trois.

G21: Que connaissez-vous de Duras?

GUIBERT: L’homme assis dans le couloir.

G12: Mise en situation. Vous recevez un héritage. Le donnerez-vous à la Compagnie?

GUIBERT: Tout?

G21: Que connaissez-vous de vos héritages à venir?

GUIBERT: Mes parents sont bien vivants, peut-être une vieille tante, mais j’ignore si elle pensera à moi.

G03: Pourquoi la Compagnie doit-elle se méfier de vous?

GUIBERT: Y a pas de raison! Je suis un travailleur honnête.

G03: Vous a-t-on déjà traité de con?

GUIBERT: Monsieur!

G03: De demeuré?

GUIBERT: Moi?

G03: D’excentrique?

GUIBERT: Non!

G12: Mise en situation. On réduit votre salaire de moitié, on élimine vos congés, on double votre charge de travail. Formez-vous un syndicat?

GUIBERT: Vous ne feriez pas ça!

G21: Que connaissez-vous de la charge de travail d’un Coordonnateur de la révision stratégique des programmes inauguraux de la Division des échanges interdépartementaux?

GUIBERT: J’avoue, rien.

Les trois gestionnaires cochent les cases, même celles correspondant aux questions qu’ils n’ont pas encore posées. Ils accélèrent le rythme jusqu’à atteindre une vitesse folle. Ces gestionnaires doivent être réglementairement sustentés, et comme l’heure du lunch sonnera dans deux minutes trente secondes, ils expédient le boulot.

Ils se lèvent de concert, quittent le V et la salle, disparaissent sans un au revoir à Guibert, qui sort en serrant les poings. Il ignore qu’une faim des plus ennuyeuses jointe à un respect strict des horaires vient de lui valoir un poste au sein de la Compagnie.

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Solitude injuste

Les deux chiens devisent hardiment pendant que leurs maîtres ne parlent que de leurs chiens, de leurs pedigrees, de leurs nourritures, de leurs soins.

BARON: Mon maître est amoureux de ta maîtresse, mais il est trop con, il ne lui parlera que de moi, jusqu’à la fin des temps.

HOMER: Ma maîtresse sait que ton maître est amoureux, et comme c’est un homme qui ne parlera jamais que de toi tant qu’elle ne lui parlera pas de lui, elle préfère qu’il ne parle que de toi, parce qu’un homme qui ne parlera que de toi maintenant l’assommera dans trois ans si elle lui ouvrait les bras.

BARON: Ce n’est pas de la timidité, c’est de la pusillanimité.

HOMER: Ça se sent. Il pue la pusillanimité.

BARON: C’est son odeur. Partout. Jusque sur les croquettes qu’il me sert. Parfois, j’en ai la nausée.

HOMER: Mon pauvre. Tu n’a jamais pensé à fuguer?

BARON: J’ai fugué cinq fois. La première, la voisine m’a reconnu et ramené. La deuxième, il m’a récupéré à la fourrière. La troisième, il m’a retrouvé. La quatrième, une voiture m’a heurté et cassé une patte. La cinquième, on m’a retrouvé grâce à la puce qu’il a placée sur ma médaille. Là, tu vois? Impossible de m’en défaire.

HOMER: Ce n’est pas une vie.

BARON: Je me traînerai dans cette existence, jusqu’au jour où je suffoquerai. On me retrouvera crevé sur mon tapis, sans comprendre mon calvaire.

HOMER: Entre la puanteur et la mort, la marche est haute mon cher.

BARON: Je sais. Ça adoucit la douleur de s’en plaindre au premier venu. Tu le vois, là, mon maître voudrait bien bredouiller de véritables mots à ta maîtresse, mais il n’y parvient pas, il sait qu’il n’y parviendra pas.

HOMER: Il est piégé.

BARON: Il sait qu’il n’y parviendra pas, mais il ne trouve pas le courage de partir. Ta maîtresse va bien finir par lui tourner le dos.

HOMER: Ce serait divertissant. Elle tire sur ma laisse, imperceptiblement. C’est le signe. Nous partirons bientôt.

BARON: Je ne te reverrai jamais. Chaque fois que mon maître apercevra ta maîtresse au loin, il m’entraînera dans la direction opposée. Sale poltron!

HOMER: Sans cette puanteur, je te le dis, ils étaient faits pour vivre ensemble. Au moins une bonne douzaine d’années.

BARON: Nous finirons avec une malodorante. Ce sera le bouquet.

HOMER: Adieu. Tu vois, ma maîtresse met les voiles sans un mot, sans attendre que ton maître termine son interminable phrase sur les chiens de ton espèce.

BARON: Ce ne sont pas des paroles, ce ne sont que des modulations dispersées dans le vaste univers parmi des millions d’autres modulations.

HOMER: Courage!

BARON: Ces émanations!

HOMER: …

BARON: Me voilà bien seul d’une solitude injuste. Cruel châtiment de mon maître indigne!

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Les gens n’aiment pas les nez

Héloïse, femme intelligente et rousse, adore les séries télévisées. Trop. Elle le sait, elle l’avoue, elle s’en excuse.

HÉLOÏSE: Pardonnez-moi, j’aime trop les séries télévisées.

Cela, personne ne s’en soucie. Puisque Héloïse les aime ses séries, qu’elle les écoute, qui peut l’en empêcher? Elle n’a pas le temps de travailler, mais pour s’adonner librement à sa passion, elle a su dénicher une source de revenus intarissable, sa mère. Mais qu’on ne s’y méprenne.

HÉLOÏSE: Faut pas croire.

Dans cette famille, le dialogue est rompu. Héloïse n’a pas adressé la parole à sa mère depuis une trentaine d’années. Mais elle a toujours su inventer une manigance, avec l’aide d’avocats payés par l’État, pour siphonner du portefeuille maternel les subsides nécessaires à sa survie et surtout, à l’achat de téléviseurs. Car ils s’usent, ces machins, quand on les tient en éveil seize heures par jour.

Quand la mère est morte, il n’y avait plus de fortune. Plus un sou, et même, quelques dettes. On la soupçonne, se sachant condamnée, d’avoir tout dilapidé dans les deux semaines précédant son trépas. Héloïse en était ravagée.

HÉLOÏSE: Ça m’a sciée.

Mais Héloïse a tout de même hérité du corps. Faute de mieux, elle a mis ses séries sur pause, pour tirer le maximum de profit de son nouveau bien.

Elle a contacté la faculté de médecine, pour leur vendre un cadavre flambant neuf. Ils n’en ont pas voulu, parce qu’ils cherchaient plutôt, en ce moment, une neurasthénique asthmatique. Si elle pouvait leur en trouver une, ils lui offriraient dix pour cent de bonus. Vendre un corps à la science n’est pas mince affaire, Héloïse le constatait.

HÉLOÏSE: C’est pas une mince affaire!

Sa mère est morte d’un cancer, mais il lui restait plusieurs morceaux intacts. Héloïse a proposé l’affaire à tous les instituts de recherche de la ville. Tous des radins. Le prix qu’ils acceptaient de payer ne couvrait pas même le transport. Pas question, songea Héloïse, de transporter le corps sur sa bicyclette.

HÉLOÏSE: Faut quand même pas exagérer.

Devant ces difficultés innombrables sur le marché traditionnel des cadavres, Héloïse s’est tournée vers la vente en ligne. Afin d’accroître les recettes, elle a offert la marchandise en pièces détachées. La tête, les bras, les mains, et tout le reste. Elle a même clairement signifié qu’il serait possible de n’obtenir que certains organes, mais ce serait plus cher. Après seulement trois heures, la tête était vendue. À un curé défroqué vivant en ermite en Alaska. Évidemment, quelques minutes plus tard, le cœur a trouvé preneur. Celui-là, on se l’est arraché, et les enchères ont monté, au grand bonheur d’Héloïse.

HÉLOÏSE: Je m’en vois bien ravie.

C’est une enseignante à la retraite veuve depuis sept ans qui a obtenu le cœur, en sacrifiant toutes ses économies. Après, toutes sortes de rigolos ont acheté toutes sortes de morceaux, si bien qu’à la fin de cette première journée de vente, il ne restait plus qu’un pied et le nez. Pourtant, on pourrait croire qu’un nez attirerait la convoitise, mais non.

HÉLOÏSE: Les gens n’aiment pas les nez.

Héloïse a refusé de révéler combien elle avait obtenu de ses ventes, mais à la voir écouter ses séries télévisées, auréolée d’une sérénité lumineuse, on en déduit qu’elle a empoché une coquette somme.

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Funeste tango

Nous écoutions Loreena McKennitt depuis une semaine dans un petit appartement de la rue Laurier, avec un golden retriever fraternel. J’ai abouti là parce que je lui ai posé une question, dans un bar. Comme elle m’a répondu, évidemment je suis tombé amoureux.

Abruptement, j’ai oublié que j’avais un emploi, une femme, des amis, trois chats et beaucoup de dettes. Amnésie globale, disparition de mon existence, réincarnation. Nous ne sortions que pour promener le golden, courte promenade entre le parc à chiens et l’appartement. Nous ne croisions jamais personne, du moins, je ne crois pas.

À la fin de la semaine, le frigo était vide, nous avions faim. Nous nous sommes soudain rappelé ce monde autour de l’appartement, ce monde où il nous fallait plonger pour survivre. Comme tous les mammifères, nous sommes sortis pour nous sustenter. Nous aurions pu choisir le premier restaurant rencontré, et cela aurait mieux valu, mais nous nous sommes mis en quête du seul établissement en mesure d’accueillir notre particularité. Notre ardente folie.

Rue Saint-Hubert jusqu’à Mont-Royal, mon foie se crispe à l’évoquer, puis Saint-Denis jusqu’à la rue Roy. Il y avait là un resto discret, simple, qui nous a tout de suite reconnus. Plus de cent mètres avant d’arriver, nous l’entendions nous appeler, nous prier de marcher jusque là, d’entrer, de nous asseoir. Je l’entendais, elle l’entendait. Après la semaine que nous avions vécus, rien ne nous étonnait, qu’un resto nous hèle ne nous paraissait pas incongru, au contraire, nous attendions cela depuis notre premier pas hors de l’appartement.

Une fois à l’intérieur, assis à une table au beau milieu de la salle, le resto s’est tenu coi. Autour, la clientèle ressemblait à de la clientèle. Ça buvait, ça mangeait, ça bavardait. Nous avons bu, nous avons mangé, mais j’ignore si nous avons bavardé. Je ne crois pas. Notre présence avait l’intensité et la fragilité de l’inspiration. Si j’avais parlé, à ce moment, je crois que je lui aurais dit que j’avais appris à respirer, et qu’avec ou sans elle, ma vie déborderait dorénavant sous le règne de la joyeuse instabilité.

Subitement, la clientèle s’est tue. Toute tue. Cela nous a ramenés à eux, nous les avons observés se lever, déplacer les tables et les chaises qu’ils empilaient dans un recoin de la salle. En moins de trois minutes, les tables étaient débarrassées, empilées, et tout autour de nous il n’y avait plus qu’un grand espace vide.

Aussitôt, la Cumparsita a empli l’espace, et hommes et hommes et hommes et femmes et femmes et femmes se sont élancés, grands gestes et passion, délicatesse et brutalité. Les cheveux longs des têtes renversées frôlaient nos bisques, les coups de talons effleuraient nos coupes.

Nous poursuivions indolemment notre repas, seuls assis au milieu de la salle avec ces corps agiles emplissant tout l’espace d’étonnantes arabesques. Elle terminait son dessert quand je lui ai caressé la main. Son regard vitreux reflétait les corps des danseurs, mais je ne l’y voyais plus, elle.

Au rythme de la musique, les milongueras et les milongueros nous frôlaient de plus en plus, jusqu’à nous heurter carrément dans le dos, sur les bras, partout. Sans crier gare, et toujours au rythme du tango, ils nous ont séparés, bâillonnés et je me suis vite retrouvé avec une cagoule de toile sur la tête. Je ne la voyais plus, je ne l’entendais plus, je ne la sentais plus.

Je me suis réveillé deux jours plus tard à la campagne. Seul, affamé. J’ai marché jusqu’à la route, j’ai volé des pommes et j’ai marché encore. Un fermier qui passait par là a accepté de me raccompagner jusqu’à la limite de la ville. Je me suis traînée jusqu’à la rue Laurier, mais quand elle a ouvert la porte de son appartement, je l’ai à peine reconnue. Elle ne se souvenait absolument pas de moi. Inquiétée par ma tenue débraillée, crasseuse et puante, elle a même menacé d’appeler les flics.

Je n’ai jamais retrouvé mon appartement, ma femme, mes amis, mes chats, mes dettes et mon emploi. Je n’ai jamais retrouvé mon nom, mais je me souviens de cette semaine-là, et j’écoute en boucle Loreena McKennitt.

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Pas maintenant!

Une petite foule à la sortie de l’Université. Des grappes se forment, des milliers de mots s’envolent au-dessus du trottoir, des rires fusent, des promesses de rendez-vous, quelques traits tirés, ici et là, des yeux tristes. Magali serre son sac, ses livres, se fraye un chemin vers l’arrêt du bus. De nulle part, surgit en trombe un drôle d’énergumène échevelé. Célestin. Visage rouge, sueur au front, il halète, parvient difficilement à reprendre son souffle.

CÉLESTIN: Il faut que je te dise… il faut…

Magali tend son bras à son cousin, qui semble sur le point de se sentir mal. Elle lui offre sa bouteille d’eau, lui tapote les joues.

MAGALI: D’où atterris-tu? Je ne t’ai pas vu de la journée, j’avoue, ça m’inquiétait, tu n’as pas l’habitude, je me suis dit, tu aurais pu répondre à mes textos, juste un smiley, enfin n’importe quoi, et te voilà, dans quel état tu t’es mis, tu as couru, il n’y a pas le feu, non, tu n’es pas d’accord? Il y a le feu? Mais où? Calme-toi, respire, c’est ça, tout va bien.

Peu à peu, le cœur de Célestin reprend un rythme normal, et le jeune homme se redresse, se recoiffe d’un geste machinal.

CÉLESTIN: Ce type, l’été dernier à Nantucket, cette rencontre qui t’as ébranlée, les promesses, les heures à marcher en silence sur la plage, les…

MAGALI: Quoi? Ne me dis pas que tu l’as vu ici, c’est impossi…

CÉLESTIN: Oui. Par hasard je…

MAGALI: Où est-il?

Célestin prend la main de Magali, l’entraîne de l’autre côté de la rue, où la foule est moins dense.

CÉLESTIN: Il faut que je te raconte. Viens, trouvons un café, n’importe quoi, un endroit plus discret. Pour ce que j’ai à te dire, il faut…

Magali s’arrête pile.

MAGALI: Ça suffit. Dis-moi tout. Où est-il? J’ai deux mots à lui dire, à ce menteur! Me donner un faux nom!

CÉLESTIN: Viens, ne restons pas ici. Toi aussi tu lui as donné un faux nom, non?

MAGALI: C’est pas la même chose. Comment aurais-je su, dans les cinq premières minutes, tout ce que ce serait? Puis après, il était trop tard.

CÉLESTION: Le faux nom, il n’en est pas entièrement responsable. Il voulait…

MAGALI: Dis-donc toi! Tu m’as l’air de bien le connaître, toi qui n’étais pourtant pas à Nantucket!

CÉLESTIN: Fais moi rire! Tu m’as tellement montré tes deux photos de lui, tu m’as tellement parlé que de lui depuis l’été dernier! J’aurais pu le reconnaître dans un stade! Il était tout près d’ici, sur le boulevard, juste là-bas près du resto indien, il y a quinze minutes à peine.

Célestin pousse la porte d’un café. À l’intérieur, pas une table libre, des clients debout se pressent les uns contre les autres.

CÉLESTIN: Viens. Trouvons autre chose.

Ils parcourent le quartier dans tous les sens, montent et descendent les boulevards, mais partout c’est la foule, et Célestin tire une cousine que l’impatience hérisse.

MAGALI: Dis-moi son nom, je le retrouverai bien!

CÉLESTIN: Viens! Pas ici, pas comme ça.

Ils traversent entre les voitures, manquent de se faire renverser.

MAGALI: C’est ridicule tout ça! Célestin! Es-tu fou?

CÉLESTIN: Peut-être. Peut-être. Mais pas plus que d’habitude. Écoute-moi.

Il la pousse dans un passage étroit entre deux immeubles.

CÉLESTIN: Tout à l’heure, je l’ai vu par hasard, je l’ai reconnu tout de suite, je lui ai simplement dit, je sais où la trouver, venez. Il n’a posé aucune question. M’a tout raconté. En cinq minutes, nous marchions vite. C’est la politique. Toute sa famille dans la politique organisée, là-bas aux États-Unis. Voilà pourquoi le mensonge. Puis il y a eu cette voiture, longue berline noire, un vieil homme très laid lui a dit que son père avait eu une attaque, qu’il n’en avait que pour un jour, deux avec un peu de chance.

MAGALI: Son nom? Célestin!

Trois jeunes femmes pénètrent dans le passage, s’avancent vers eux.

CÉLESTIN: Partons.

De retour dans la cohue du trottoir, Célestin zigzague entre les piétons, à la recherche d’un petit coin calme, discret.

MAGALI: Je n’arrive pas à y croire. Ma vie bascule! Ma vie s’embrase!

À une centaine de mètres, dans une rue transversale, Célestin reconnaît un resto souvent désert à cette heure.

CÉLESTIN: Viens. Là-bas!

MAGALI: Mon petit Célestin, dis-moi son nom, là, tout de suite. Je t’en prie!

CÉLESTIN: Nous arrivons. Une nouvelle comme celle-là, ça ne se lance pas à la sauvette!

Devant eux, un échafaudage bloque le trottoir. Ils descendent dans la rue, marchent l’un derrière l’autre pour éviter les voitures qui filent, et beaucoup trop près d’eux. Puis tout se déroule très vite, trop vite pour que quiconque puisse empêcher l’inéluctable. Une chatte s’élance dans la rue, une camionnette freine pour l’éviter, se fait emboutir par un camion de livraison qui projette la camionnette dans la voie opposée où elle percute une petite deux portes qui tourne sur elle-même et aboutit en plein dans les échafaudages. Là-haut, les maçons hurlent, mais parviennent à se cramponner aux barres qui tiennent encore, pendant que des briques s’élancent dans la rue, aboutissent sur le coffre de la petite voiture, dans la boîte de la camionnette, sur la chatte, qui meurt instantanément, sur la tête de Célestin, qui meurt instantanément.

MAGALI: Célestin! Pas maintenant!

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Une vocation tardive

À la fin de sa ronde des estropiés et autres alités, docteure Xavière Charette entre avec sa fiche de résultats dans la chambre de Malo Milot. Le diagnostic terrasse Milot. Il n’y a plus rien à guérir en lui, l’inéluctable conclusion approche au galop et il vaudrait mieux consacrer ces derniers pas sur scène à sa maman et son cousin Martial, qui attendent de l’autre côté de la porte, dans un corridor inhospitalier. Mais Milot refuse. Il demande un sursis, du papier, un stylo. Il insiste, persiste et résiste.

DRE CHARETTE: Un sursis, ce n’est pas gratuit. Quand c’est cuit, c’est cuit, faut retirer la casserole et rêver à son auréole.

MILOT: Je n’avais pas prévu de m’effacer si tôt. Je ne veux pas expirer dans un souffle de mots insignifiants! Je suis un poète, je veux graver sur le grand tableau de l’humanité des mots indélébiles!

DRE CHARETTE: Poète? Votre œuvre parlera pour vous. Laissez-vous aller, moi je dois y aller.

MILOT: Mon œuvre! Là est tout le problème. Elle n’est pas écrite. Je vous en prie, un sursis, un stylo, un papier! De grâce!

DRE CHARETTE: Je peux vous injecter une dose du Supertruc, mais c’est cher, et même plus, ça vous ruinera.

MILOT: Riche ou dépouillé, qu’importe, on ne refuse personne à l’entrée. Je vous en prie, piquez, plantez, injectez!

DRE CHARETTE: Vous y gagnerez, avec un peu de chance, cinquante-huit minutes et des poussières. Sortez votre carnet de chèques.

MILOT: Voilà, inscrivez la somme vous-même, et procédez, le temps presse.

DRE CHARETTE: Calmez-vous, je ne trouve pas votre veine.

MILOT: Cherchez bien, j’en ai partout.

DRE CHARETTE: Celle-ci me semble bien dodue, bien docile, bien douce. Hop! J’y plonge!

MILOT: Maintenant, vite, un stylo, un papier. J’ai une œuvre à engendrer, ériger, achever.

DRE CHARETTE: Bien sûr, sinon à quoi bon. Un stylo, celui-ci vous plaît, oui? Un papier. Je vous en donne même deux, pour vos œuvres complètes. Permettez-moi quand même de vous demander, à vous voir dans la hâte, pourquoi ne pas y avoir pensé avant, lorsque vous aviez tout votre temps?

MILOT: J’ai toujours pensé que j’avais tout mon temps. Même hier.

DRE CHARETTE: Mais la poésie ne vous appelait pas? Une vocation, malgré soi, il faut y répondre.

MILOT: J’y réponds là, j’y réponds. C’était une vocation tardive.

DRE CHARETTE: Adieu donc, on ne se reverra pas. Je lirai… Je ne lirai pas vos œuvres. Qui lit de la poésie, aujourd’hui?

MILOT: Adieu! Adieu! Laissez-moi écrire! J’écris. J’écris et je meurs.

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Vider des canettes

Scène champêtre. Au loin, des champs de houblon à perte de vue. Au deuxième plan, un amoncellement multicolore de cannettes de bière pleines derrière une estrade jonchée de cannettes de bière vides. Au premier plan, deux jeunes femmes, absolument seules, debout sur une place où règne un désordre de chaises renversées, de papiers, de restes de hamburger, de hot-dogs, de quiche aux asperges avec fromage bleu et poivrons rouges bio, de vêtements, et bien entendu, de cannettes de bière vides. Car, comme chacun sait, les organisateurs du Festival de la Canette de Bière de Dampaul ont lancé en grand le spectacle d’avant-avant-première, hier soir.

LUCE: Le président du festival, monsieur Trotin, m’a remis cette lettre. Il a essayé de me faire un bisou. Je me suis sauvée avec la lettre.

RUTH: Une lettre d’amour? Oh l’immoral!

LUCE: Une lettre officielle. Avec le sceau du festival et tout, et la signature de Trotin, et celle de tous les membres du conseil d’administration, du comité de détermination et du comité de candidature.

RUTH: Du sérieux. Un emploi? Un approvisionnement gratuit de canettes?

LUCE: Ce serait pas mal, mais non. Ils m’ont élue Reine du Festival de la Canette de Bière de Dampaul! Je n’ai jamais assisté à un festival de ma vie!

RUTH: Sainte Jeanne-Françoise de Chantal! Moi non plus. Je sais que toutes les filles de tous les villages de la vallée veulent être Reine du Festival de la Canette de Bière de Dampaul! Même si elles n’y vont jamais, puisqu’il est réservé à ces messieurs.

LUCE: Je sais. Je n’ai jamais posé ma candidature, je ne me voyais pas l’heureuse élue d’un festival de bière ni de n’importe quel festival de n’importe quelle boisson, légume ou animal! Quelle tenue porter? Dois-je faire le voyage jusqu’à la ville?

RUTH: Pas du tout! Je t’aiderai. J’ai tout ce qu’il te faut. Tu seras mémorable, incomparable, impénétrable!

LUCE: Oh Ruth, tu es ma meilleure amie! Merci! Merci! Merci!

Le lendemain, il y a toujours en arrière-plan les champs de houblon, un amoncellement multicolore de canettes au deuxième plan, mais au premier plan, les chaises sont bien alignées devant l’estrade. Peu à peu les hommes prennent place, vidant gaiement canette après canette, dans un concert de doux jurons, de charmantes répliques, de profondes invectives.

Sur l’estrade, monsieur Trotin s’empare du micro, et annonce l’arrivée de Luce, la Reine du Festival de la Canette de Bière de Dampaul! Luce s’avance, timidement d’abord, puis avec de plus en plus d’assurance. Elle est méconnaissable sous son trench-coat gris, son haut-de-forme légèrement élimé que Ruth a dégoté dans le grenier de sa grand-mère, avec ses longues chaussettes de laine tricotées, plantées dans des bottillons de randonnée. Son sourire, plus vaste que les champs de houblon, ne semble pas charmer l’auditoire, qui s’est tue, qui a cessé de vider les canettes, qui ne jure plus. Dès que Luce s’empare du micro pour s’adresser à la foule, le vacarme éclate, on exige qu’elle retire son magnifique trench-coat et surtout qu’elle se taise. Au premier rang, son amie Ruth l’encourage, l’invite à les vaporiser de sa poésie, ce que Luce s’empresse de faire. Devant le parterre médusé, elle ouvre tout grand son trench-coat, et chacun peut constater qu’elle ne porte rien dessous, mais rien de rien, pas même un corps. Soudain, de ce néant insoupçonné, jaillit une vapeur pourpre, qui s’épaissit à mesure qu’elle s’envole au-dessus de Luce et de l’estrade, et quand elle atteint la cime des arbres, la vapeur forme des lettres qui rapidement forment des mots qui rapidement forment des vers qui tournoient au-dessus des têtes enivrées. Là-haut, libérés du souffle chaud de Luce, les lettres pourpres se pétrifient, et comme des volées de cailloux, les vers s’abattent sur la foule de mâles ahuris. À la fin du poème, pendant que monsieur Trotin s’enfuit à toutes jambes, Ruth grimpe sur l’estrade et étreint son amie Luce, qui a retrouvé, sans que la foule décimée, saignante et beuglante ne s’en aperçoive, son corps prépoétique. La reine et son amie s’en vont, bras dessus, bras dessous, serpentant entre les lettres, les mots, les vers et les cadavres, s’ouvrir chacune une canette sous une tonnelle à l’écart, là où l’on peut respirer les exhalaisons apaisantes de la terre et du jeune houblon.

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