Pas maintenant!

Une petite foule à la sortie de l’Université. Des grappes se forment, des milliers de mots s’envolent au-dessus du trottoir, des rires fusent, des promesses de rendez-vous, quelques traits tirés, ici et là, des yeux tristes. Magali serre son sac, ses livres, se fraye un chemin vers l’arrêt du bus. De nulle part, surgit en trombe un drôle d’énergumène échevelé. Célestin. Visage rouge, sueur au front, il halète, parvient difficilement à reprendre son souffle.

CÉLESTIN: Il faut que je te dise… il faut…

Magali tend son bras à son cousin, qui semble sur le point de se sentir mal. Elle lui offre sa bouteille d’eau, lui tapote les joues.

MAGALI: D’où atterris-tu? Je ne t’ai pas vu de la journée, j’avoue, ça m’inquiétait, tu n’as pas l’habitude, je me suis dit, tu aurais pu répondre à mes textos, juste un smiley, enfin n’importe quoi, et te voilà, dans quel état tu t’es mis, tu as couru, il n’y a pas le feu, non, tu n’es pas d’accord? Il y a le feu? Mais où? Calme-toi, respire, c’est ça, tout va bien.

Peu à peu, le cœur de Célestin reprend un rythme normal, et le jeune homme se redresse, se recoiffe d’un geste machinal.

CÉLESTIN: Ce type, l’été dernier à Nantucket, cette rencontre qui t’as ébranlée, les promesses, les heures à marcher en silence sur la plage, les…

MAGALI: Quoi? Ne me dis pas que tu l’as vu ici, c’est impossi…

CÉLESTIN: Oui. Par hasard je…

MAGALI: Où est-il?

Célestin prend la main de Magali, l’entraîne de l’autre côté de la rue, où la foule est moins dense.

CÉLESTIN: Il faut que je te raconte. Viens, trouvons un café, n’importe quoi, un endroit plus discret. Pour ce que j’ai à te dire, il faut…

Magali s’arrête pile.

MAGALI: Ça suffit. Dis-moi tout. Où est-il? J’ai deux mots à lui dire, à ce menteur! Me donner un faux nom!

CÉLESTIN: Viens, ne restons pas ici. Toi aussi tu lui as donné un faux nom, non?

MAGALI: C’est pas la même chose. Comment aurais-je su, dans les cinq premières minutes, tout ce que ce serait? Puis après, il était trop tard.

CÉLESTION: Le faux nom, il n’en est pas entièrement responsable. Il voulait…

MAGALI: Dis-donc toi! Tu m’as l’air de bien le connaître, toi qui n’étais pourtant pas à Nantucket!

CÉLESTIN: Fais moi rire! Tu m’as tellement montré tes deux photos de lui, tu m’as tellement parlé que de lui depuis l’été dernier! J’aurais pu le reconnaître dans un stade! Il était tout près d’ici, sur le boulevard, juste là-bas près du resto indien, il y a quinze minutes à peine.

Célestin pousse la porte d’un café. À l’intérieur, pas une table libre, des clients debout se pressent les uns contre les autres.

CÉLESTIN: Viens. Trouvons autre chose.

Ils parcourent le quartier dans tous les sens, montent et descendent les boulevards, mais partout c’est la foule, et Célestin tire une cousine que l’impatience hérisse.

MAGALI: Dis-moi son nom, je le retrouverai bien!

CÉLESTIN: Viens! Pas ici, pas comme ça.

Ils traversent entre les voitures, manquent de se faire renverser.

MAGALI: C’est ridicule tout ça! Célestin! Es-tu fou?

CÉLESTIN: Peut-être. Peut-être. Mais pas plus que d’habitude. Écoute-moi.

Il la pousse dans un passage étroit entre deux immeubles.

CÉLESTIN: Tout à l’heure, je l’ai vu par hasard, je l’ai reconnu tout de suite, je lui ai simplement dit, je sais où la trouver, venez. Il n’a posé aucune question. M’a tout raconté. En cinq minutes, nous marchions vite. C’est la politique. Toute sa famille dans la politique organisée, là-bas aux États-Unis. Voilà pourquoi le mensonge. Puis il y a eu cette voiture, longue berline noire, un vieil homme très laid lui a dit que son père avait eu une attaque, qu’il n’en avait que pour un jour, deux avec un peu de chance.

MAGALI: Son nom? Célestin!

Trois jeunes femmes pénètrent dans le passage, s’avancent vers eux.

CÉLESTIN: Partons.

De retour dans la cohue du trottoir, Célestin zigzague entre les piétons, à la recherche d’un petit coin calme, discret.

MAGALI: Je n’arrive pas à y croire. Ma vie bascule! Ma vie s’embrase!

À une centaine de mètres, dans une rue transversale, Célestin reconnaît un resto souvent désert à cette heure.

CÉLESTIN: Viens. Là-bas!

MAGALI: Mon petit Célestin, dis-moi son nom, là, tout de suite. Je t’en prie!

CÉLESTIN: Nous arrivons. Une nouvelle comme celle-là, ça ne se lance pas à la sauvette!

Devant eux, un échafaudage bloque le trottoir. Ils descendent dans la rue, marchent l’un derrière l’autre pour éviter les voitures qui filent, et beaucoup trop près d’eux. Puis tout se déroule très vite, trop vite pour que quiconque puisse empêcher l’inéluctable. Une chatte s’élance dans la rue, une camionnette freine pour l’éviter, se fait emboutir par un camion de livraison qui projette la camionnette dans la voie opposée où elle percute une petite deux portes qui tourne sur elle-même et aboutit en plein dans les échafaudages. Là-haut, les maçons hurlent, mais parviennent à se cramponner aux barres qui tiennent encore, pendant que des briques s’élancent dans la rue, aboutissent sur le coffre de la petite voiture, dans la boîte de la camionnette, sur la chatte, qui meurt instantanément, sur la tête de Célestin, qui meurt instantanément.

MAGALI: Célestin! Pas maintenant!

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