Irradiance

Élora avait réussi l’incroyable tour de force de réunir dans son immeuble ses quatre amants. Le scaphandrier avait emménagé au numéro deux, le saxophoniste au numéro quatre, l’archiviste au numéro six, et le téléphoniste au numéro huit. Elle, qui logeait au numéro trois, passait de l’un à l’autre à volonté, sans avoir à sortir de chez soi.

Évidemment, les murs étaient parfaitement insonorisés, et chacun des amants ignorait jusqu’à l’existence des autres compères. Ce beau voisinage vivait dans une harmonie dont rêvaient les résidents des autres étages, et à vrai dire, de tout le quartier. Mais les envieux avaient beau espérer, jamais ils ne pourraient goûter les félicités d’une si douce vie, parce que son ciment leur manquait: Élora.

Sans elle, c’eût été la guerre, et nul ne doute que les amants se seraient entretués avec hardiesse et promptitude. Mais par son naturel, Élora apaisait les plus belliqueux d’entre eux.

Le pire était sans doute, de l’avis de tous les observateurs, l’archiviste. Sa profession monotone camouflait à merveille un tempérament vif, qui l’entraînait régulièrement dans des batailles de sombres ruelles. Le moins joli de tous, il vacillait toujours sur son fil, persuadé que toutes les ombres autour de lui, ainsi que les chats et les chauves-souris, ne rêvaient que de le faire basculer dans le vide. Quand Élora lui rendait visite, son esprit filait à toute vitesse vers les chaudes prairies de la tendresse, et ça poussait les herbes grasses, les lourdes fleurs et les puissants érables. Pour un instant, leurs peaux se fusionnaient, et ça devenait parfois difficile de les distinguer l’un de l’autre. Mais rassurons-nous, ça ne durait pas. Élora, très sérieuse, rentrait faire la lessive chez elle.

L’archiviste ne la voyait plus pendant deux semaines, trois semaines, parfois plus. Mais il savait qu’elle reviendrait, et c’est pourquoi il se terrait sagement chez lui, échafaudant les plus intelligents des plans pour la capter dans ses filets ardents, la prochaine fois.

Chez le scaphandre, ça se passait plus calmement. Une courte visite, parfois juste pour dire bonjour, boire une bière, manger des sardines. Cela suffisait à l’homme aquatique pour entretenir son bon petit espoir, qu’il transportait comme un outil.

Le saxophoniste quant à lui faisait des manières, pleurait chaque fois qu’Élora partait. Il menaçait de quitter la ville, de se faire moine, de s’engager dans l’armée. Tous, à part lui-même, savaient que ce n’étaient que des mots.

Chez le téléphoniste, les choses se déroulaient d’une tout autre manière. Élora ne s’y rendait que très rarement. Une fois par année, peut-être deux, mais personne ne s’en souvient vraiment. Par contre, lorsqu’elle entrait chez lui, Élora s’y arrêtait pour des semaines, voire des mois. Ensemble, ils vivaient comme ces gens qui vivent ensemble. Repas, baise, dodo, vaisselle, aspirateur, baise, lecture, télé, tylenols, dodo, repas, télé, baise, vaisselle, apéro, aspirateur. Jusqu’au matin, ou à l’après-midi, ou au soir, où elle descendait le corridor vers son appartement, numéro trois, ou encore directement chez le scaphandrier, l’archiviste ou le saxophoniste.

Puis les années s’écoulèrent et les affaires d’Élora prirent de l’expansion. Elle parvint à remplir un second étage avec de nouveaux amants, tout neufs et parfois plus jeunes. Et puisque la croissance est de mise, et que les vieux amants avaient tendance à s’assécher, en particulier le scaphandrier, depuis qu’on l’avait sorti de l’eau, et l’archiviste, qui à force de ne plus rien archiver s’effritait comme les feuilles des vieux documents.

Un troisième étage fut rempli peu de temps après, avec des amants tout neufs encore, et parfois plus jeunes. Puis un quatrième étage, et un cinquième, jusqu’à ce que tout l’immeuble soit rempli des amants d’Élora, qui elle, cela nul n’a encore pu l’expliquer, ne vieillissait pas, ne s’asséchait pas, ne disparaissait pas.

Ce qui est beau, et qui faisait l’admiration de tous, y compris du maire, des conseillers municipaux et des camelots, est l’irradiance qui se dégageait de cet immeuble débordant d’espérances vives. Cette irradiance était visible à l’œil nu, et les nuits de canicule, particulièrement, les photographes doués parvenaient à croquer des images époustouflantes.

Élora, toujours pareille à elle-même, songea à remplir d’autres immeubles du quartier. Paisible conquérante, elle s’interrogeait sur l’avenir. Finirait-elle par remplir tous les immeubles de la ville? Du pays? Du monde? L’idée, on s’en doute, la faisait douter.

Face à cette irrésolution, Élora s’accorda des vacances sur la lune, pour se ressourcer. Elle n’apporta qu’une valise de livres, et très peu de vêtements. Comme personne ne la suivit, mais alors là personne de personne, eh bien nous ne savons rien de son séjour là-bas. Sauf qu’à son retour, ce fut le choc.

Élora avait vieilli, et pas qu’à peu près. L’air de la lune, faut-il en conclure, ne lui va pas. Lorsqu’elle réintégra l’appartement trois, personne dans les corridors ne la reconnut. Elle s’enferma chez elle, dépitée par sa décrépitude, et au bout d’une semaine, se mit à hurler tous les soirs qu’elle ne voulait pas mourir. Pauvre Élora.

L’irradiance autour de l’immeuble s’éteignit peu à peu, et en moins d’un mois les rares locataires encore vivants avaient déserté. Le vent s’engouffrait dans les corridors par les portes battantes et les fenêtres brisées. Mais Élora ne mourut pas. Elle continua de vieillir, année après année, comme si elle devait vieillir à jamais.

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Ainsi va la vie

Sara empile les parpaings, puisque tout ce qui est écrit est vrai. Elle ne construit rien, et même, elle prend un soin particulier à ne pas élaborer de plan. Derrière elle, on peut distinguer, si ça nous plaît, la vague forme que prennent quelques centaines de parpaings réunis. Mais cette forme est née d’elle-même. Sara n’a jamais pris la peine de la regarder, elle l’ignore avec une superbe que nous ne lui connaissions pas.

Sara prend parfois des notes, puisque tout ce qui est écrit est vrai. Elle ne les partage jamais, toutefois. Elle préfère les fourrer au fond de sa poche, et quand sa poche en est pleine, elle les brûle. C’est commode, et ça ne laisse pas de trace, ou si peu.

Personne ne vient jamais par là. Et quand il passe du monde, ils s’empêtrent dans les parpaings, se blessent, râlent, et s’en retournent mécontents. Certains, rarement, offrent leur coeur à Sara, et malheureusement, plein d’autres choses. Sara note tous ces bons sentiments, pour ne pas les oublier.

Celui qui lui a écrit, le seul, lui a promis de la délivrer de ses parpaings. Elle n’a pas compris, mais il est vrai qu’elle n’y a pas réfléchi. Il lui a proposé de l’emmener vivre à la campagne, dans une grande maison ensoleillée. Puisque tout ce qui est écrit est vrai, Sara a fourré cette lettre au fond de sa poche avec ses notes, et à la fin de la semaine, elle a tout brûlé.

Sara est maintenant très vieille. Puisque tout ce qui est écrit est vrai, elle ne se soucie de rien, elle empile ses parpaings et ainsi va la vie.

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Les moustiques

La noirceur, le silence, la paix. Un moustique. Un moustique? Oui, qui réveille Gianna. Elle bat l’air de la main droite, en vain. S’essaie avec la main gauche, pas de chance. Le moustique, ou la moustique, car c’est une femelle, vrombit des ailes. Paraît que ça fait craquer les mâles. Mais pas Gianna, qui allume, cherche l’insecte. La voilà. Vite un magazine, pour l’écraser et dormir. Bang! Bing! Raté! Gianna grimpe sur le lit. Raté! Elle déplace sa table de nuit, qui se renverse. La moustique jette un coup d’œil sur le magazine économique, décide de s’éloigner de la courbe de progression du PIB. Juste à temps! La diptère se réfugie sur l’abat-jour. Gianna saute à nouveau sur le lit, frappe l’abat-jour, qui vacille, sans faire de victime toutefois. La chasse se prolonge, ridiculement. Gianna s’impatiente. Sort de la chambre, prend bien soin de laisser une lampe de chevet allumée pour attirer la sale bête, ferme la porte derrière elle. Emprisonnée, la moustique! Gianna se couche sur le divan. Dure nuit.

Le lendemain, rez-de-chaussée de l’immeuble. Nolhan pousse la porte. Bonjour madame la voisine, monsieur le voisin. Voisin au sourire graveleux, voisine qui pince le voisin, Nolhan poli, vous avez vu Gianna ce matin, non, le voisin ne l’a pas vue, mais vous ne vous êtes pas ennuyés cette nuit, tout ce boucan là-haut. Nolhan se pétrifie, ce n’était pas moi, la voisine pousse le voisin, tais-toi, le voisin est désolé, ils sortent, disparaissent, s’évaporent. Nolhan, amant neuf mais amoureux fou, serre les poings, ferme les yeux. Un pas vers l’escalier, une pause, volte-face. Il est dans la rue.

Se réfugie dans son Rangie, appelle le bureau, délègue tout son agenda du jour, mais Monsieur, ce contrat avec Maboteau. Rien à faire, Nolhan n’ira pas. Qu’ils attendent demain, comme les autres fournisseurs. Rien à rajouter. Une trop grande tristesse, on transporte ça au bout du monde. Il traîne la sienne jusqu’à la campagne.

Panique dans le bureau de direction chez Maboteau. Otto ne l’aurait jamais avoué à Nolhan, mais le contrat est vital pour sa compagnie. Bassesses et promesses, avait obtenu une prolongation du délai imposé par la banque. Jusqu’à aujourd’hui. Or, aujourd’hui s’en va à la vau l’eau. Le jour avance, la banque appelle, c’est la faillite.

Cinquante-deux employés apprennent la nouvelle le lendemain matin: se heurtent à une porte fermée, cadenassée, sinistre. Réclament Otto, mais Otto a disparu. Le bouillant Tony rassemble les forces, tous ensemble chez Otto, qui refuse de sortir. Jurons, menaces, cailloux dans les carreaux, police, échauffourée, Tony en prison.

Menaces de mort. Du sérieux. Pas de caution, ragera derrière ses nouveaux barreaux jusqu’au procès. Et ses adolescents Viviane et Xavier? Récupérés par les services sociaux. Père seul, mère morte d’un cancer, pauvre femme.

Le soir même, Viviane pleure, crie, hurle, tempête. Xavier se plonge dans un mutisme dont il n’est pas encore sorti.

Cinq ans plus tard, Tony sort de prison, Xavier entre à l’institut psychiatrique, Viviane sort d’une maîtrise en microbiologie. Besoin de vent, de fraîcheur. L’amour la frappe au Venezuela, la belle Emel, l’inspiration tombe à Ouagadougou, l’horrible paludisme. Elle épouse Emel, termine sa virologie, compte être heureuse, se lance dans une guerre contre les parasites des moustiques qui résistent aux insecticides.

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La merveilleuse

WANDA: Moi, je t’assure, je n’aimerais vraiment pas être laide.

RICK: C’est vrai que pour être belle, tu l’es.

WANDA: J’ai beaucoup d’empathie pour les filles avec un nez en patate, ou un front large comme une falaise sur l’Atlantique, ou des jambes en parenthèses, ou un ventre d’hippocampe, ou des cheveux de paille. Beaucoup, beaucoup, beaucoup d’empathie.

RICK: Faut. Parce que c’est pas drôle.

WANDA: Ces filles-là, elles sont vaillantes. Elles partent loin derrière et parfois, oui, parfois elles remontent le courant.

RICK: Courageuses.

WANDA: Tout ce que je ne parviendrais pas à réaliser si je devais constamment me soucier de masquer un bouton indiscret, de forcer sur le rouge pour donner de la vitalité à des lèvres ternes, de me rosir les joues pour pallier un manque de vitalité, de choisir des vêtements qui font oublier une fesse trop forte, des jambes trop courtes, des bras de boxer! Que de temps perdu, mieux occupé à de plus importantes tâches.

RICK: Ton potager, tes lectures, tes massages.

WANDA: Belle et pas stupide. Comblée quoi!

RICK: Y a juste un petit risque.

WANDA: Que je sois trop heureuse? Ne crains rien.

RICK: Un moment d’inattention, et tant de belle beauté s’envole!

WANDA: Pessimiste! À quoi penses-tu?

RICK: Accident de voiture et tête dans le pare-brise, chute à cheval et paralysie des membres inférieurs, ricochet d’une balle perdue et trou dans la joue, virus coriace et débâcle du système immunitaire avec ses corollaires, décoloration de la peau, cernes sous les yeux, accumulation de gras, destruction des…

WANDA: Suffit! Tes histoires d’horreur me font rire. Tu sais bien, je suis prudente. Très prudente.

RICK: Un chauffard ou un virus peuvent survenir lorsqu’on a le dos tourné, et paf, rien à faire, on est lessivé.

WANDA: Je me protégerai davantage, je sortirai moins.

RICK:  Tu n’élimineras pas le risque. Impossible.

WANDA: Rien ne m’est impossible! Pour protéger ce que j’ai de plus précieux, je suis prête à tout. Je ferai de ma maison un paradis, et j’y resterai.

RICK:  Tout le temps?

WANDA: Tout le temps qu’il faudra! J’irai faire des balades, et je… Non, je n’irai pas faire de balades, car si jamais il y a un orage, qu’un éclair frappe une branche qui m’écrase ou me défigure! Je saurai bien être heureuse chez moi!

RICK: On peut toujours tomber dans l’escalier, se couper en cuisinant.

WANDA: Je resterai dans mon fauteuil à lire, je resterai dans mon lit s’il le faut! Et tout autour de moi respirera le bonheur.

RICK: Toute belle sois-tu, il te faudra encore vivre, te nourrir, et tu n’es pas riche, du moins, pas encore.

WANDA: Je me marierai. Mon mari travaillera, il préparera les repas, il me protégera, il répondra à mes besoins, par amour.

RICK:  Pour trouver un mari, il te faudra encore sortir, et avec tous les risques que cela représente, qui sait ce que tu subiras!

WANDA: Des maris, il y en a partout. Quand on est belle, on cueille celui qui nous plait. Je pourrais très bien te marier, toi. Ou ton frère. Ou ton cousin. Ou ton voisin.

RICK: Marions-nous, WANDA, marions-nous! Tout de suite! Nous serons heureux, nous ferons l’amour, nous jouirons de cette vie qui s’ouvre à nous! Marions-nous, et nous vieillirons ensemble! Notre vie sera radieuse!

WANDA: Salaud! 

RICK: Mais…

WANDA: Dehors, impertinent!

RICK: WANDA! WANDA WANDA WANDA…

WANDA: Pars!

RICK: Tu me tue! D’accord, d’accord, ne te mets pas dans cet état, je pars… Je pars, mais tu me broies!

WANDA: C’est ça, pars! Et surtout, ne reviens jamais! Bon débarras! Je me doutais que quelque chose ne clochait pas chez ce type. Il me plaisait, il baisait bien, mais je sentais l’anomalie. Une intuition, oui, dès le début, dès le tout début. Oser croire, et pire, oser l’affirmer tout haut, que moi, WANDA, je serai vieille! Ah! Vieille? Moi? Jamais!

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Pour un oui, pour un nom

Personne ne voulait embaucher Rodrigo Deaucul parce qu’il avait un sale nez et un sale nom. Faute de mieux, le délaissé buvait du chocolat chaud, toujours à la même table, toujours à la même heure.

Les bureaucrates municipaux, qui tenaient pourtant un registre fort précis des actions, pensées et sentiments de chacun des concitoyens, ignoraient pourquoi Deaucul maintenait à la fois son nez et son nom. Un vide, dans son dossier, passé inaperçu à cause de la quantité astronomique de dossiers à traiter par un nombre décroissant d’yeux, mains, cervelles.

Une militante pour la protection des marmettes buvait son café à la table voisine de Deaucul, à la même heure, tous les jours. Après cinq cent quarante-huit jours, elle avait fini par s’habituer au nez. Pas au nom, toutefois, qu’elle ignorait toujours.

La militante, Améline, enseignait dans école privée, qui n’acceptait que des élèves gratifiés d’une taille vingt-cinq pour cent plus grande que la moyenne nationale des jeunes de leur âge.

Améline s’était bien rendu compte que chaque matin, lorsqu’elle partait enseigner, Deaucul restait à contempler l’assèchement progressif du fond de sa tasse. Elle en avait le cœur brisé.

Courageuse, un matin elle l’invite à sa table. Après quelques minutes de réchauffement, il lui avoue son désastre, inavouable, dans la recherche d’emploi, elle lui confie son militantisme, secret, en faveur des marmettes. Il se déclare illico amant des marmettes, elle plaide fièrement en faveur du plein emploi.

Persuadée que Deaucul ferait un excellent enseignant, elle vante ses mérites au directeur de l’école, qui l’embauche sur-le-champ, sans lui demander ses références, et encore moins son nom.

Deaucul enseigne la géographie, ce qu’il déteste, comme beaucoup d’autres choses. Il ambitionne d’enseigner la géologie, ce qui lui semble plus approprié à son tempérament. Le problème, c’est Améline qui enseigne la géologie.

Après avoir mûrement réfléchi à son plan de carrière, Deaucul s’en va rencontrer le directeur. Il lui raconte qu’Améline milite pour la sauvegarde des marmettes, ce qui jette le directeur en bas de sa chaise. Comme il n’en croit pas ses oreilles, il exige qu’on lui remette le rapport sur Améline. La vérité, qui sort de la bouche des bureaucrates, tombe l’après-midi même, dure, amère, cruelle: Deaucul a raison.

Le directeur congédie Améline, et offre son poste à Deaucul. Le lendemain matin, dépourvue de tout gagne-pain, déçue de la société des hommes, Améline frappe la tasse de Deaucul, assis toujours à la même table. Le chocolat chaud vole en un grand voile brun jusque sur la belle chemise de géologue de Deaucul.

Améline part vivre avec les marmettes. Elle peine à s’adapter, et plusieurs matins, au réveil, elle regrette son café, et maudit Deaucul. Après quelques semaines, les marmettes l’apprivoisent, et le soleil reprend sa place habituelle dans le ciel.

À l’école, évidemment Deaucul ne peut plus compter sur Améline pour plaider en sa faveur. Avisé par les bureaucrates, le directeur convoque son enseignant de géologie. Deaucul se présente, inquiet.

Le directeur regarde Deaucul bien en face, et même, pendant de longues minutes, il le dévisage.

LE DIRECTEUR: Rodrigo, avez-vous caché votre nom à Améline, grâce à qui vous avez pu obtenir et maintenir ce poste?

DEAUCUL: Oui.

Sans un mot de plus, le directeur s’est replongé dans ses dossiers. En sortant, Deaucul a appris par la secrétaire qu’il était renvoyé. Avec un petit sourire malin, elle lui a glissé que les parents auraient retiré leurs élèves de l’école s’ils avaient su qu’un Deaucul y enseignait.

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Pendant ce temps, la vie

Le soleil se lève, une infinité d’organismes vivants naissent et meurent.

Herbert, Austin, Texas, envoie un courriel, votre proposition d’affaires est rejetée, la compétition a déjà mieux, et Antonin, Orléans, France, qui se lève à peine, déjà déçu, appelle tout de suite sa collaboratrice, Adélia, Bruxelles, Belgique, qui accuse le coup sans broncher, mais sort dans la minute rencontrer Laurens à l’autre bout de la ville qui propose une solution coûteuse, mais rapide, et elle tape un message-texte à l’intention de Eugene, Aberdeen, Écosse, qui le transmet aussitôt à son assistant, Feargus, parti pourtant en vacances aux Îles Caïmans d’où il répond que ce serait plutôt aux techniciens canadiens de répondre, lesquels il copie dans un message que l’alcool floute, et quand Gaston, Moncton, Nouveau-Brunswick, le lit, il croit y comprendre qu’on lui offre un nouveau contrat, sans qu’il ne comprenne toutefois les spécificités, si bien qu’il consulte par téléphone son frère Jacques, Montréal, Québec, heureux de pouvoir lui donner un coup de main, et il soulève la question à l’instant avec Lucrecia, Mérida, Mexique, avec qui il était déjà en vidéoconférence, et elle, de bonne foi, écrit une note à sa voisine de bureau, Isabela, agacée, mais elle n’a pas le choix de prendre la chose en main en demandant aussitôt, par Messenger, à Adrian, Prague, Tchécoslovaquie, de démêler les problèmes qui semblent se pointer à l’horizon, ce qu’il accepterait volontier de faire, mais comme sa femme l’a surpris avec sa maîtresse il y a une heure à peine, il préfère déléguer la chose à Kenzo, Hamamatsu, Japon, tellement étonné de l’histoire matrimoniale de son partenaire d’affaires qu’il partage la nouvelle par SMS avec sa propre maîtresse, Aya, Toyohashi, Japon, qui raconte le tout, sans hésiter, sur son blog que suivent des milliers d’internautes, dont Adama, M’bour, Sénégal, qui résume l’histoire à son voisin, Malick, M’bour, Sénégal, venu lui emprunter un outil, mais ce voisin ne l’écoute que d’une oreille et quand il raconte la chose, plus tard, dans un courriel à son ami d’enfance, Moussa, Paris, France, il évoque une affaire sordide de drame matrimonial au Japon, ce que cet ami communique aussitôt à Hugo, Paris, France, vu qu’il connaît bien le Japon, où il s’est fait de nombreux amis, et effectivement, la chose l’émeut tant qu’il en glisse un mot à la fin de son webinar sur les stratégies de marketing en ligne, où Marjorie, Dreux, France, concentrée sur la démonstration de l’efficacité de ce qui est proposé, croit comprendre qu’un couple s’est enlevé la vie en région parisienne, sans en être certaine cependant, et aussitôt le webinar terminé elle écrit un courriel à sa soeur, Juliette, Issy-les-Moulineaux, pour obtenir plus d’information, puisque la tragédie commence à susciter un vif intérêt, tellement que Juliette appelle Nicolas, Bobigny, France, un flic à la retraite qui lit Balzac du matin au soir, sauf qu’évidemment il ne peut rien dire, et c’est ce qu’il répète à sa femme, Pascale, curieuse, qui était déjà en conversation Facetime avec sa fille, Claire, Albuquerque, Nouveau-Mexique, à qui elle parle d’une vague mystérieuse de pactes suicidaires chez des couples de jeunes millénaux, une histoire à faire frémir que Claire ne peut s’empêcher, sérieusement inquiète, de partager avec son ex petit ami, Omar, La Serena, Chili, qui s’en moque gentiment, sans toutefois réussir à chasser le doute, tant qu’il se confie à Rodrigo, San Ramon, Chili, son grand copain du temps de l’université, qui prend la chose avec beaucoup de circonspection, et c’est ce qu’il raconte à sa belle-soeur Catherine, Montréal, Québec, qui hésite à en rire, au cas où cette diablerie s’avérerait, et si une personne peut lui donner l’heure juste, c’est bien ce type au fait de toutes les tendances qu’elle a rencontré deux ans plus tôt lors d’un sommet sur les médias sociaux en Californie, Herbert, Austin, Texas, à qui elle écrit un rapide courriel, qu’il n’ouvre qu’une fois de retour chez lui, et presque au même moment il entend deux coups de feu, il se précipite sur le balcon, regarde le ciel, les arbres, la rue où une berline bleue croise un utilitaire noir, et il se rappelle que ça arrive de temps en temps dans le petit bois derrière sa maison, puis il rentre, s’allonge sans retirer ses vêtements, et s’endort pesamment.

Le soleil se couche, une infinité d’organismes vivants meurent et naissent.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Château de sable

Plage du parc d’Oka. Owen, cinq ans, tente, avec des outils en plastique, de construire un château de sable. À quelques mètres de lui, Nolan, six ans, pousse un camion-benne en plastique. Derrière eux, leurs parents respectifs. Autour d’eux, des centaines de personnes de tous âges qui marchent, lancent des ballons, bronzent, s’ébrouent dans l’eau, disparaissent dans les sentiers. Nolan s’approche d’Owen avec son camion rempli de sable.

Nolan: T’as besoin de sable pour ton château?

Owen: Non.

Nolan: Laisse-moi t’aider.

Owen: OK.

Nolan verse le sable près du petit tas de sable approximativement rectangulaire qui pourrait passer pour la base d’un château de sable. En silence, les deux enfants versent de plus en plus de sable humide sur le rectangle de base, si bien qu’ils en viennent à former une sorte de cône aplati, ou de pyramide effondrée.

Owen: T’as déjà fait des châteaux?

Nolan: Oui, et j’ai aussi fait des bases militaires secrètes.

Owen: Comment ça?

Nolan: Avec une boîte à souliers. Tu mets du sable par-dessus. Tu mets tes soldats en plastique dedans.

Owen: T’as une boîte?

Nolan: Pas ici.

Owen: Je vais demander à mes parents.

Nolan: OK.

Owan bondit sur ses pieds et court les dix mètres qui le séparent de ses parents, qui gisent, vivant, mais somnolant d’un oeil, sous un parasol.

Owen: Maman! Maman! Tu peux me prêter une boîte en carton?

Mère d’Owen: Une boîte, mais je n’ai pas de boîte!

Père d’Owen: Pourquoi une boîte?

Owen: Moi et mon ami, on veut fabriquer une base militaire secrète!

Mère d’Owen: Nous avons des boîtes à la maison, mais pas ici. Peut-être les parents de Nolan en auraient une?

Owen se gratte le cuir chevelu. Sans un mot de plus, il repart au galop jusqu’au château.

Owen: Ma mère dit que ta mère a une boîte.

Nolan: C’est pas vrai.

Owen: OK.

Il empilent un peu plus de sable, et l’ensemble ne ressemble plus qu’à un gros tas de sable.

Nolan: J’vais lui demander.

Nolan se lève, et marche vers ses parents. Il ralentit à mesure qu’il approche. La mère lit un livre électronique, le père écrit des messages sur Facebook.

Nolan: Maman, je peux avoir une boîte?

La mère sursaute, et son pied effleure la cannette de bière du père. C’est suffisant pour renverser la cannette, qui se vide sur la serviette du père.

Père de Nolan: Merde! C’est quoi ça!

Mère de Nolan: C’est Nolan, il m’a surprise, j’étais concentrée, excuse-moi.

Père de Nolan: Nolan! Va donc jouer dans le sable. Et il est où ton camion?

Nolan: Là.

Père de Nolan: Ce gamin te l’a chipé!

Nolan: Non.

Père de Nolan: Va le chercher! Allez! Vas-y tout de suite! Si tu n’y vas pas, j’irai moi!

Nolan baisse la tête. Quelques larmes coulent, mais il se tourne pour les cacher à son père. Il retourne vers Owen à pas lents, en s’essuyant les yeux de ses mains sales. Ça laisse de grandes traces boueuses sur ses joues.

Nolan: Je n’ai pas le droit de rester ici.

Owen: OK.

Le père de Nolan fourre sa serviette dans son sac. La mère de Nolan sort un papier mouchoir et nettoie le visage de Nolan.

Le père de Nolan: Nous partons. Je pus la bière.

Pendant ce temps, Owen est retourné près de ses parents.

Owen: Les parents de mon ami sont fâchés. Son père, il criait. Nolan, il pleurait.

Père d’Owen: Est-ce que son père a frappé ton ami?

Owen: Son père lui fait la torture.

Mère d’Owen: Comment connais-tu ce mot-là?

Owen: Aux nouvelles. Il y a plein de mots aux nouvelles. Il y a aussi économie, euh, grève, euh, sexe, euh…

Père d’Owen: Est-ce que le père de ton ami le touche là où il ne faut pas?

Owen: Peut-être.

Mère d’Owen: Ton ami t’a parlé de tout ça?

Owen: Je ne sais pas.

Le père d’Owen se lève, et fourre ses affaires dans un sac.

Père d’Owen: Allons-y, je veux voir quelle voiture il conduit, je veux relever son numéro de plaque, comme ça, s’il faut le dénoncer, nous pourrons l’identifier. Allez, suivez-moi.

Le père d’Owen marche d’un bon pas pour rejoindre Nolan et ses parents. Son téléphone en main, il tourne une vidéo de la famille, vue de dos. Owen et sa mère suivent derrière, mais ils sont vite distancés. Le père d’Owen réussit à dépasser la famille. Il tourne toujours sa vidéo, mais discrètement. Il s’assure d’avoir une prise claire des visages des trois personnages, puis de leur voiture et de la plaque d’immatriculation. Satisfait, il revient vers Owen et sa mère, qu’il met une bonne demi-heure à retrouver. La famille revient à Deux-Montagnes. Repas, télé, bonne nuit, tout le monde au lit. Le père chuchote, pour ne pas réveiller Owen.

Père d’Owen: Je crois que c’est mon devoir de dénoncer ce type.

Mère d’Owen: Nous ne sommes sûrs de rien.

Père d’Owen: Tu as vu la tête du gamin? Ça me fend le coeur. Et le bonhomme, tu aurais dû le voir de près. Il n’a pas l’air commode.

Mère d’Owen: J’hésite, faut pas tirer des conclusions.

Père d’Owen: Ça me semble pourtant clair.

À chaque réplique de la mère, le père hausse légèrement le ton, si bien qu’Owen se réveille, se lève et entre dans la chambre des parents en pleurant.

Owen: J’ai fait un mauvais rêve.

La mère se lève, le soulève, l’embrasse, sort pour aller le recoucher doucement dans son lit. Le père se lève, compose le 911.

Père d’Owen: Nous avons de bonnes raisons de croire qu’un homme bat et moleste son petit garçon. Je n’ai pas son nom, mais j’ai relevé son numéro de plaque. J’ai aussi une vidéo de lui, si vous voulez l’identifier.

Nolan et ses parents dorment. Toutes les lumières sont éteintes. On sonne à la porte, et aussitôt, on frappe, et de plus en plus fort. La mère de Nolan étouffe un cri, le père de Nolan se relève sur son séant. Nolan dort toujours.

Père de Nolan: Va dans la chambre de Nolan, ferme la porte, pousse la commode contre la porte, et appelle le 911. Je vais tenter de les chasser. S’ils voient qu’il y a des gens à l’intérieur, ils partiront. En bas, ça frappe de plus en plus contre la porte. Le père descend au rez-de-chaussée, ouvre les lumières dans la cuisine et le salon, s’avance vers la porte d’entrée. Mais avant de l’atteindre, elle s’ouvre violemment. Deux policiers surgissent dans la maison, aperçoivent le père de Nolan, qui recule, effrayé.

Policier 1: Ne bouge pas. Au sol. 

Policier 2: À plat ventre!

Le père obtempère. Le policier 2 lui passe les menottes. Deux autres policiers pénètrent dans la maison, et entreprennent de fouiller toutes les pièces. Une heure plus tard, toute la famille est au poste de police. Chacun est interrogé séparément. Deux heures passent. Nolan et sa mère sont reconduits à leur maison. Le père partage une cellule avec un ivrogne arrêté pour nuisance publique. Pendant deux jours, des psychologues rencontrent Nolan, des enquêteurs interrogent la mère et le père de Nolan, s’adressent aux voisins immédiats, aux grands-parents paternels et maternels, à l’enseignante, à la directrice de l’école, et à deux ou trois amis de Nolan. Puis le père est libéré. Pas d’accusations, mais la rumeur vole déjà de ses propres ailes, vigoureuses. Le père change la porte endommagée, la mère pleure, et les amis de Nolan n’ont plus le droit de venir jouer chez lui.

Père de Nolan: Faudra déménager.

Mère de Nolan: Faudra que Nolan oublie tout ça.

Père de Nolan: J’ai le nom de celui qui a porté plainte. Pas même quelqu’un qu’on connaît. Un parfait inconnu.

Mère de Nolan: Un plaisantin. C’est cruel.

Le père de Nolan obtient un congé sans solde pour remettre de l’ordre dans la vie de sa famille. Mais le désordre s’aggrave. Larmes, cris, reproches. Le père de Nolan cherche et trouve l’adresse du père d’Owen. Tous les soirs il surveille sa maison. Dix-sept jours plus tard, le père d’Owen sort à vingt-deux heures, à pied. Le père de Nolan enfile une cagoule, sort de sa voiture, un faux révolver à la main, et force le père d’Owen à se coucher dans le coffre arrière. À l’ancienne carrière, le père de Nolan ouvre le coffre arrière, mais aussitôt le père d’Owen le pousse, et s’élance pour s’enfuir dans la nuit. Sauf que ses jambes, ankylosées par les cinquante-sept minutes repliées dans le coffre, ne répondent pas. Il s’écroule d’un bloc, sa tête percute une pierre, le sang gicle, il meurt. Le père de Nolan n’a rien vu, mais il a entendu le bruit sourd du corps heurter le sol. Il ferme le coffre. Tend l’oreille. Une chouette, dans les arbres au-delà de la carrière, des crickets. Il allume la lampe de son téléphone, balaie la nuit autour de lui. Les pieds lui apparaissent. Il s’approche. La tête éclatée, le sang, les yeux exorbités. Il retourne à sa voiture, monte et démarre. Deux jours plus tard, une bande de jeunes réunis pour faire la fête dans l’ancienne carrière découvrent le corps, à l’odeur. Les enquêteurs identifient deux suspects: un ex-amant du père d’Owen qui l’avait menacé à plusieurs reprises après leur séparation, vingt-trois jours avant sa disparition, et le père de Nolan, vu les circonstances de la dénonciation erronée. Après sept mois et seize jours d’interrogatoires et de recherches, les enquêteurs ont rayé l’ex-amant de la liste des suspects. Ne restait plus que le père de Nolan. Sauf que les enquêteurs ne possédaient aucune preuve contre lui. Rien d’assez solide pour convaincre un procureur. Vingt et un ans et trois mois après la mort du père d’Owen, le père de Nolan vit paisiblement avec sa femme dans un village, à cinq cent trente-cinq kilomètres de son ancienne demeure. Un printemps, la rivière derrière chez lui déborde, inonde tous les villages sur une cinquantaine de kilomètres. Catastrophe historique. Du jamais vu depuis cent quatre-vingt-dix-huit ans. Équipes de télé, reportages, un journaliste interroge le père de Nolan, qu’on voit en train de sortir de sa maison en canoë. Assis devant son écran, Owen reconnaît le père de Nolan, d’autant plus que son nom est écrit au bas de l’écran. Il saute dans sa voiture, roule jusqu’au petit matin. Les employés de la voirie ont bloqué toutes les routes inondées. Owen revient vers la ville la plus proche, achète un petit bateau à moteur, une remorque. L’après-midi même, il s’embarque avec rien d’autre que son téléphone, et l’adresse du père de Nolan. Le temps d’apprendre à manoeuvrer son moteur, il met le cap sur cette adresse. Il la trouve rapidement, en bordure de la route principale. Il s’approche, frappe à la porte. Personne. À l’intérieur, un mètre d’eau couvre tous les planchers du rez-de-chaussée. En contournant la maison, il remarque que la porte du côté est ouverte. Il attache son petit bateau à la rampe du balcon, saute à l’eau, pénètre dans la maison. Il visite chaque pièce, monte à l’étage, ouvre quelques tiroirs. Soudain, une voix. Nolan, qui tenait à voir la maison de ses parents en proie à cette inondation historique.

Nolan: Qui est là?

Owen, là-haut, jette un coup d’oeil à gauche, jette un coup d’oeil à droite.

Owen: Sécurité publique.

Owen descend d’un pas assuré.

Owen: Ils m’ont demandé de faire le tour des maisons pour s’assurer que personne n’était en difficulté. Ce matin, nous avons trouvé une vieille dame, de l’autre côté du village, qui tremblotait toute seule sur son lit.

Owen tend la main à Nolan, qui recule d’un pas.

Nolan: T’as des papiers? T’as un numéro de téléphone que je peux appeler pour vérifier ton histoire?

Owen: Mes papiers!

Owen touche les poches de son pantalon.

Owen: Ils sont trempés mes papiers, désolé.

Nolen: J’appelle les urgences, ils me diront bien.

Nolen sort son téléphone de sa poche, et se tourne pour appeler. Owen se précipite, attrape le téléphone, qu’il lance à l’autre bout du salon. Le téléphone disparaît dans un plouf. Nolan saisit le bras d’Owen, qui se dégage et fonce, ralenti par un mètre d’eau, vers son embarcation. Nolan le suit de près, bras tendus en avant. Owen grimpe dans son petit bateau, détache la corde, et tente de faire démarrer le moteur. Sa première tentative échoue. Cela laisse le temps à Nolan d’atteindre l’embarcation, et de se hisser à bord. Owen réussit à démarrer. Il accélère, sans trop regarder devant lui. Nolan lui agrippe les chevilles, et le tire vers lui. Owen s’affale au fond du bateau, échappe la poignée du moteur. D’un coup de pied, Owen se dégage, se relève et frappe Nolan d’une droite au menton. Ils s’empoignent, luttent, s’écroulent et se relèvent, pendant que le bateau saute dans les flots déchaînés de la rivière. Nolan est nettement plus fort. Il enfonce son poing dans l’estomac d’Owen qui, en perdant l’équilibre, parvient à s’accrocher à un pan de la chemise de Nolan, sauf que cela n’est pas suffisant pour freiner la chute, et les deux jeunes hommes basculent dans la rivière et se noient.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Monsieur le maire

Roco le maire marche de long en large devant le petit banc installé devant le petit hôtel de ville de Beaupin. Un comportementaliste conclurait que Roco s’inquiète. Beaucoup.

Roco: Les administrés ne se rendent pas compte. Jamais. Ils vous voient à la télévision assis sur cette espèce de trône vissé sur une espèce d’estrade devant une espèce de conseil réuni avec une espèce de solennité, et ils s’inclinent. Votre honneur qu’ils susurrent – et moi qui ai de ces récurrentes flatulences… Les administrés ne se rendent pas compte. Parce que mon labradoodle Richard, à qui je confie tout, vous le confirmera: quand un homme se transforme en maire, il perd tout. Sa substance se liquéfie, et très très rapidement, elle s’écoule par tous les orifices et se perd dans l’atmosphère, le ciel et les égouts, et vous ne la retrouvez jamais. C’est un deuil, un deuil terrible parce qu’il faut le consommer le sourire aux lèvres, la fleur à la boutonnière, l’assurance à la pupille. Vide! Votre Honneur promène sa conque qui charme les foules et les particuliers de sa voix si musicale et profonde, creuse et fleurie. Dès le lendemain de son élection, à sept heures quarante-trois, il reprend le sentier de l’enchantement, sa baguette magique d’une main, sa boule de cristal de l’autre, et sans relâche, pour les quatre prochaines années, il devra à nouveau jongler avec les esprits, les coeurs et les intérêts, pour que les électeurs le sacrent maire, une fois de plus. Ma charge me pèse. Je n’ai pas le temps d’être maire, et pourtant ça m’aurait plu, sans plaisanter. Pourquoi me suis-je lancé dans cette aventure! Moi qui pourtant aimais la vie, le bon café et la rosée.

Pendant que Roco parle, les yeux loin, mais pas trop tout de même, devant lui, un homme surgit des nimbes de droite, et s’arrête pile derrière lui. Boucho, le propriétaire de l’usine de fabrication de frondes Boucho & Petit Fils, fulmine. Un comportementaliste conclurait que Boucho s’inquiète. Beaucoup.

Boucho: Roco! La seconde est grave! Un fléau nous menace!

Roco s’immobilise, et lentement, se tourne vers Boucho.

Roco: Mon honneur vous salue, Boucho. Je ne vous attendais pas avant midi.

Boucho: Je dois changer votre horaire, maire. Annulez tous les rendez-vous prévus ce matin, vous devez m’aider à préparer l’offensive.

Roco: Quelle est la menace?

Boucho: La banqueroute. Voilà son nom. Invisible, inodore, incolore, mais implacable.

Roco: Les administrés n’achètent plus de vos frondes, malgré l’introduction des nouvelles couleurs à reflets métalliques?

Boucho: Ils les boudent. Ils préfèrent organiser de gigantesques pique-niques, se promener à bicyclette dans les bois et peindre des murales sur le béton de nos entrepôts. Rien ne va plus. Les profits dégringolent, les machines fonctionnent au ralenti, les fournisseurs rouspètent. Vos administrés vivent dans un monde parallèle. Ils ne se rendent pas compte que leurs écarts de conduite entraîneront des mises à pied, du chômage, ce qui les égratignera tous. Pas d’emplois, pas d’achats, et pas d’achats, fini le commerce. Pas de commerce, pas d’administrés. Pas d’administrés, pas de ville. Pas de ville, si petite soit-elle, pas de maire.

Roco: Pas de maire, pas de Roco.

Boucho: Beaupin doit déclarer la guerre à Beauveau.

Roco: La guerre donc. Quand cela?

Boucho: Ce matin même. Je n’ai pas modifié votre horaire pour cet après-midi, vos rendez-vous auront lieu. Je gérerai les détails de cette guerre, qui générera une croissance du produit intérieur brut de Beaupin de quinze pour cent cette année. Ne vous inquiétez pas, Roco, nous serons toujours là pour financer vos efforts habituels, et assurer votre réélection dans quatre ans.

Roco place ses mains en porte-voix, relève le menton et embrasse l’horizon du regard.

Roco: Beauveau, nous te déclarons la guerre! Votre refus de négocier une solution juste, et la menace constante que vous faites peser sur tous nos administrés nous contraint à prendre ces mesures extraordinaires dès aujourd’hui.

Boucho: Je crois que ça ira. Maintenant, faut rappeler aux administrés d’acheter des frondes.

Roco: C’est vrai. J’oubliais… Administrés de Beaupin, armez-vous face à l’agression ennemie! La politique belliqueuse de Beauveau nous fait craindre le pire! Armez-vous de frondes! Face aux armes de destruction éléphantesques de Beauveau, armez-vous deux fois, armez-vous trois fois, armez-vous quatre fois!

Boucho: Cinq fois, ça ne ferait pas de mal.

Roco: Armez-vous cinq fois!

Boucho: Ça ira. Allez, vous avez du boulot, et moi aussi. Nous trinquerons bientôt à la victoire!

Boucho part par où il est arrivé, et Roco le suit, quelques secondes plus tard. Du temps passe, comme c’est devenu une habitude. Roco revient devant le petit banc.

Roco: Je n’avais pas prévu cela. Évidemment, je ne prévois rien. Tout de même. Tout cela.

Boucho le rejoint, joyeux.

Boucho: Vingt-cinq pour cent! Vous vous rendez compte, Roco? Le produit intérieur brut de Beaupin a bondi de vingt-cinq pour cent!

Roco: Je n’ai plus d’administrés.

Boucho: Les dégradations collatérales ne doivent pas vous voiler le tableau d’ensemble. Boucho & Petit Fils n’a jamais si bien fait!

Roco: Vous avez vendu des frondes aux administrés de Beauveau.

Boucho: Juste observation. Notre société a toujours respecté son code d’éthique: pas de favoritisme!

Roco: Beauveau a remporté la guerre. Je n’ai plus d’administrés.

Boucho: C’est vrai. J’ai annulé tous vos rendez-vous. Beaupin n’a plus besoin de maire. Conséquemment, vous n’êtes plus maire.

Roco: Je n’ai plus rien. J’ai peur de disparaître. M’abandonneriez-vous?

Boucho: Vous avez de jolis vêtements Roco. J’y vais. Je dois gérer la croissance et la prochaine guerre, entre Beauveau et Beaumont cette fois.

Boucho part vers où il est arrivé, suivi quelques secondes plus tard de Roco. Le banc devant l’hôtel de ville n’a pas bougé.

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Michel Michel est l’auteur de Dila

Le programme

Un banc. Un cerisier. De l’herbe à perte de vue. Un ciel. Deux femmes de quarante-cinq ans.

Agathe: Je ne viens jamais par ici, jusqu’ici. Jamais je ne m’autoriserais une telle folie. Il y a déjà bien trop à faire là-bas, et puis, vous savez, il n’y a aucune raison, non, vraiment aucune.

Lucette: Moi, je viens ici tous les jours. Voyez comment nous sommes différentes! Mais je n’ai aucun mérite. Même si je ne voulais pas venir ici, je viendrais. C’est ainsi. Ne cherchez pas à comprendre, j’y ai renoncé moi-même il y a bien trois mois. Avant, c’était autre chose. J’étais plus jeune, je me ressentais plus jeune, et quoi qu’on en dise, j’avais moins de jours, de semaines et de mois.

Agathe: À part vous et moi, il n’y a personne. Faut dire que je n’ai pas tout inspecté. Il y en a de l’espace, d’ici à ce bout de l’horizon, là-bas. Sans compter le ciel. Peut-être pourrions-nous appeler. Si nous appelions, peut-être nous répondrait-on.

Lucette: Appeler qui? Je veux bien appeler, pour plaisanter, mais encore faut-il s’entendre sur qui quoi quand. Quand je suis seule, et c’est tout le temps sauf maintenant, on s’entend, je n’ai jamais envie d’appeler. Jamais. Je reste là, simplement. Vous apparaissez aujourd’hui, et vous voulez appeler. Je n’ai rien contre, mais  convenez-en, c’est étrange.

Agathe: Je n’y tiens pas. Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que j’aime plaisanter. Beaucoup. Quand ma voisine vient à la maison, je lui sers des martinis et des cocktails, jusqu’à ce qu’elle oublie qu’elle boit des martinis et des cocktails. Vous voyez, c’est tout moi ça! On s’amuse. Cette voisine se saoule, et je dois la soutenir pour la reconduire jusque chez elle. Et le surlendemain, elle sonne à nouveau chez moi. Puisqu’on peut boire, on peut bien appeler, non? Remarquez, si vous préférez chanter.

Lucette: Appeler ou chanter? Habituellement, je ne fais ni l’un ni l’autre. Vous voyez ce banc? Je m’y assieds, et c’est suffisant. Une femme de quarante-cinq ans, un banc, un cerisier, de l’herbe à perte de vue, un ciel. Je n’ajoute rien. Ça ne m’a jamais traversé l’esprit qu’il puisse manquer quelque chose. Ça ne signifie pas que ça me semble complet. D’ailleurs, vous n’y étiez pas, et vous y êtes. Donc ça n’était pas complet, mais rien n’indiquait que vous deviez être là. Vous êtes là. Je vous vois, je pourrais vous toucher si j’osais, je pourrais vous frapper, je pourrais cesser de vous parler. Vous aussi, vous pourriez me frapper, vous pourriez fracasser ce banc à coups de pied, vous pourriez arracher les feuilles de ce cerisier, vous pourriez vous perdre dans les herbes, dans le ciel. Vous plaisantez.

Agathe: Je vous aime bien. Puisque notre amitié s’établit sur d’aussi jolies bases, bâtissons ensemble un véritable programme. Car je vous ai lancé ça, je ne vous connaissais pas vraiment, mais maintenant, maintenant nous pouvons prévoir, évaluer, compter, élaborer, circonscrire, diriger, réaliser, agir. J’ai évoqué la possibilité d’appeler, mais cela aurait pu être n’importe quoi, à ce moment-là, mais puisqu’il a été question d’appeler, pourquoi s’embarrasser d’autre chose. Comme vous l’avez si bien dit, ce banc, ce cerisier, cette herbe et ce ciel, et me voilà, et il y aura nous qui appellerons.

Lucette: Nous répondra-t-on?

Agathe: Ah ça, ma chère, ma toute chère, je ne vous connaissais pas ce sens de l’humour. Je vous adore ma chère!

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Michel Michel est l’auteur de Dila

La nouvelle quotidienne

Amusons-nous, vous le voulez bien? Quoi de mieux que de prendre quelques minutes, cinq ou dix, chaque jour, pour une petite détente rigolote, un petit grincement de dents ou une plaisanterie noire.

Je vous offre une nouvelle chaque jour.

Il s’agira, dans tous les cas, de fictions. Elles seront de longueurs variées, allant de quelques paragraphes à quelques pages. Dans tous les cas, elles resteront irrespectueusement courtes.

C’est un petit clin d’oeil pour vous sortir l’esprit de la caboche, que vous soyez dans le bus ou à la plage, chez vos parents ou à la montagne, dans votre salon ou aux w.c..

Vous pourrez obtenir les nouvelles directement dans votre boîte aux courriels, en vous abonnant.

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Michel Michel est l’auteur de Dila