Photographier des manchots en Antarctique

Une centaine d’habitants de Louviers-sur-Clavy se terrent dans l’écurie de Monsieur Valcoux, cachés derrière les bottes de foin, pressés dans les stalles sans chevaux, roulés en boule sous le tracteur. Dehors, sur le grand chemin, avancent les troupes de mercenaires de Paulin-sur-Clavy, déterminés à soumettre tous les Lovériens, pour leur prendre leurs bicyclettes. Comme les mercenaires traînent la patte, à cause de leurs canons trop lourds, beaucoup de temps passe, et les Lovériens s’impatientent en silence. Soudain, une lumière émerge d’entre les bottes de foin. Terreur! On retient son souffle, on tend l’oreille, on jette un coup d’œil à travers les planches pour s’assurer que les mercenaires n’ont rien vu. Valcoux, fort agile malgré ses quarante ans, rampe jusqu’à la lueur. Il chuchote, inquiet.

VALCOUX: Qu’est-ce que c’est? Éteignez, bon sang, éteignez-moi cette lumière.

VOIX 1: Ça ne sera pas long. Je dois publier un message sur Facebook. Je le fais tous les jours à cette heure-ci.

VALCOUX: On va nous repérer. Éteignez!

VOIX: Oui oui. Tout à l’heure. J’ai bien le droit de publier! Foutez-moi la paix, que je me concentre!

MULTIPLES VOIX: Taisez-vous! Éteignez!

Mais aussitôt, le son d’une clochette résonne à l’autre bout de l’écurie, dans la troisième stalle, celle où sont entreposés les seaux, les balais et les fourches. Quelqu’un vient de recevoir un message, ou une photo, ou un émoticône. Valcoux, irrité, rampe à toute vitesse vers le bruit.

VALCOUX: Éteignez ça! Tout le monde doit éteindre son téléphone, vous le savez bien!

Dehors, un des mercenaires a tourné la tête vers l’écurie, a ralenti. Mais son sergent, maussade, lui sert une solide claque derrière la tête. Et la longue ligne des mercenaires poursuit sa route.

VOIX 2: J’ai bien le droit de recevoir! Foutez-moi la paix, que je regarde de quoi il s’agit.

Sur son écran apparaît une question, Quel est votre application préférée?, à laquelle Voix 2 s’empresse de répondre. Aussitôt, la clochette résonne à plusieurs reprises, ding ding ding ding ding, on commente sa réponse, on engage un débat, et finalement on s’entend pour dire que l’application qui sert à changer la couleur des cheveux sur les photographies est la meilleure.

MULTIPLES VOIX: Taisez-vous! Éteignez!

VOIX 2: Bande de peureux! Ils sont sourds!

Mais sur la route, la troupe s’est arrêtée net. Les mercenaires tournent leurs yeux lourds vers l’étable, certains avec un visible ennui devant l’effort qu’on exigera d’eux sous peu. Le commandant dépêche un éclaireur, question de savoir si une attaque est de mise. Pendant ce temps, la clochette résonne encore plusieurs fois, et le débat sur les applications reprend de plus belle. Celle qui change la couleur des cheveux sur les photos vient de perdre la cote, et le débat est grand ouvert. Voix 2 y participe avec entrain, et ça sonne et ça sonne. L’éclaireur entend tout, mais ne voit qu’une faible lueur lorsqu’il colle son œil à une fente entre les planches de l’étable. De retour près de son commandant, il rapporte ce qu’il a vu, une lueur, mais à part ça, personne, non, il n’a vu personne, pas de mouvement. Une lueur qui luit par elle-même. Perplexe, le commandant ordonne à un fantassin de tirer quatre coups de feu dans l’étable, question de provoquer un brouhaha, si jamais des Lovériens s’y cachaient. Le fantassin tire, deux cris s’élèvent de la grange. Aussitôt, la troupe entoure le bâtiment, et ordonne aux occupants d’en sortir. Tous, sauf deux Lovériens devenus cadavres depuis peu, se précipitent à l’extérieur, mains levées, soumis. Dans le brouhaha provoqué par cette cuisante défaite, Voix 2 a perdu son téléphone, qui résonne toujours dans la stalle aux seaux, tandis que Voix 1 a eu le temps de cacher le sien dans une poche intérieure de sa veste. Le commandant donne ses ordres, et les mercenaires rassemblent un nombre impressionnant de bicyclettes, que les villageois avaient caché sous le foin.

Louviers-sur-Clavy et Paulin-sur-Clavy ont fini par signer le Traité de Broussailles, parce qu’il y en a encore beaucoup entre les deux villages, qui cède toutes les bicyclettes de Louviers-sur-Clavy à Paulin-sur-Clavy. Les Lovériens vont maintenant à pied, pendant que les Paulinois pédalent. À cause de leur irresponsabilité lors des événements, qui a coûté la vie à deux Lovériens, le Tribunal de Louviers-sur-Clavy a condamné Voix 1 et Voix 2 à la perpète sur une île que possède le village au large de l’Antarctique. Ils ont pu conserver leurs téléphones, mais comme la connexion est inexistante, leur utilité en est réduite. Ils pourront toujours prendre les manchots Adélie en photo, des photos sur lesquelles il leur sera possible d’ajouter des chevelures de toutes les couleurs.

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La guerre

Le général Piouster s’inquiète. Les troupes du village ennemi avancent sur Danroche-sur-Lévy, l’odeur de la défaite empeste les rues et la campagne autour.

PIOUSTER: Comment, mais comment est-ce possible! Tout ça, Monsieur le Maire, à cause de votre radinerie! Combien de fois l’avons-nous répété! Il fallait investir dans nos services secrets, plutôt que d’offrir d’obscènes pensions à nos espions! Nous voilà dans de beaux draps!

SECRÉTAIRE: Qui ne le resteront pas longtemps.

MAIRE: Nous avions de bons renseignements, Général. Nous savions tout ce qui se tramait dans leur village, nous avions dressé une fiche d’information sur chacun des citoyens qui y vivaient. Comment deviner qu’ils nourrissaient des forces supplémentaires sur une base dissimulée dans la région la plus sauvage de la vallée?

PIOUSTER: Les espions, Monsieur le Maire, servent à ça, savoir ce que nous ne devrions pas savoir. Pas à nous raconter ce que tout le monde sait.

MAIRE: Si nous capitulons, ils ne nous épargneront pas. Ni vous. Ni moi.

SECRÉTAIRE: Et moi?

MAIRE: Pas question d’abdiquer. Nous ne nous rendrons jamais.

PIOUSTER: On m’avise à l’instant que les troupes ennemies sont en vue. Elles avancent à une vitesse folle.

SECRÉTAIRE: Pour ma part, si vous n’avez plus besoin de moi, je…

MAIRE: Taisez-vous. Ce n’est pas le moment. Écrivez. Notre descendance aura besoin de nos décisions héroïques. Général, à quelle vitesse avancent-ils? De combien de temps disposons-nous?

PIOUSTER: Ils avancent à cinq kilomètres à l’heure!

MAIRE: Mais c’est impossible! Techniquement, physiquement, gérontologiquement, impossible!

PIOUSTER: Ils disposent d’une technologie dont nos troupes ne peuvent pas bénéficier. Parce que vous avez réduit les budgets, Monsieur le Maire. Nous sommes cruellement désavantagés.

MAIRE: Quelle technologie? Tout le monde veut toujours de la technologie! 

PIOUSTER: Des marchettes électriques, Monsieur le Maire. Ils en ont tous. On me dit que les soldats des bataillons qui se cachaient dans la vallée peuvent pousser ces machines à des vitesses encore plus élevées!

SECRÉTAIRE: La vitesse tue.

MAIRE: Appelez-en au courage de nos troupes!

PIOUSTER: Nos troupes, elles piétinent, Monsieur le Maire. Nos soldats s’effondrent, et tous ne se relèvent pas, et ceux qui y parviennent y mettent un temps fou. Leurs soldats des bataillons secrets ont la jeunesse pour eux!

MAIRE: La jeunesse? Quel âge ont-ils?

PIOUSTER: À première vue, on m’indique qu’ils auraient entre quatre-vingt-deux et quatre-vingt-cinq ans.

MAIRE: Impossible!

SECRÉTAIRE: J’aimerais bien les voir!

PIOUSTER: Nous avons mis nos plus jeunes au premier rang, mais l’espoir s’amenuise à chacun des pas de l’ennemi.

MAIRE: Quel âge ont nos plus jeunes? Quel est leur degré de mobilité?

PIOUSTER:  De quatre-vingt quinze à quatre-vingt-dix-sept ans. Notre bataillon d’élite. Aucun d’eux ne peut rivaliser avec les soldats armés de marchettes électriques. Certains ont bien essayé, Monsieur le Maire, mais avec d’horribles résultats.

MAIRE: N’y a-t-il donc plus personne dans le village qui puisse marcher sous notre drapeau?

PIOUSTER: Depuis l’établissement de la conscription, seuls les moribonds sont exclus du service militaire.

MAIRE: C’est donc la fin? La fin des fins, qui s’approche?

PIOUSTER: Par votre faute, cela ne fait plus aucun doute.

SECRÉTAIRE: Ça va chauffer.

MAIRE: C’est inéluctable?

PIOUSTER: Affirmatif.

MAIRE: Aidez-moi, soutenez-moi, voulez-vous? Je veux me tenir debout quand notre heure arrivera. Écrivez-le, s’il vous plaît. Le maire se tint debout, fier et courageux devant l’ennemi.

PIOUSTER: Vous voulez vraiment vous lever? Ils n’investiront pas la ville avant une bonne dizaine de minutes, ils ne prendront pas la mairie avant une quinzaine de minutes. Vous tiendrez si longtemps, debout?

MAIRE: Je croyais la chose imminente. Vous avez raison, ne précipitons rien. Vous, cher secrétaire, allez à cette fenêtre, et avisez-moi dès qu’ils approchent. Mais écrivez déjà que le maire se tint debout, fier et courageux devant l’ennemi. On ne sait jamais.

SECRÉTAIRE: Je veux bien. Mais ma vue étant ce qu’elle est, je ne les verrai qu’au moment où ils atteindront la mairie.

MAIRE: J’aurai bien le temps de me lever. Si vous m’aidez.

PIOUSTER: Soyons courageux. Je suis prêt à leur offrir une résistance à tout casser!

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Monsieur le maire

Roco le maire marche de long en large devant le petit banc installé devant le petit hôtel de ville de Beaupin. Un comportementaliste conclurait que Roco s’inquiète. Beaucoup.

Roco: Les administrés ne se rendent pas compte. Jamais. Ils vous voient à la télévision assis sur cette espèce de trône vissé sur une espèce d’estrade devant une espèce de conseil réuni avec une espèce de solennité, et ils s’inclinent. Votre honneur qu’ils susurrent – et moi qui ai de ces récurrentes flatulences… Les administrés ne se rendent pas compte. Parce que mon labradoodle Richard, à qui je confie tout, vous le confirmera: quand un homme se transforme en maire, il perd tout. Sa substance se liquéfie, et très très rapidement, elle s’écoule par tous les orifices et se perd dans l’atmosphère, le ciel et les égouts, et vous ne la retrouvez jamais. C’est un deuil, un deuil terrible parce qu’il faut le consommer le sourire aux lèvres, la fleur à la boutonnière, l’assurance à la pupille. Vide! Votre Honneur promène sa conque qui charme les foules et les particuliers de sa voix si musicale et profonde, creuse et fleurie. Dès le lendemain de son élection, à sept heures quarante-trois, il reprend le sentier de l’enchantement, sa baguette magique d’une main, sa boule de cristal de l’autre, et sans relâche, pour les quatre prochaines années, il devra à nouveau jongler avec les esprits, les coeurs et les intérêts, pour que les électeurs le sacrent maire, une fois de plus. Ma charge me pèse. Je n’ai pas le temps d’être maire, et pourtant ça m’aurait plu, sans plaisanter. Pourquoi me suis-je lancé dans cette aventure! Moi qui pourtant aimais la vie, le bon café et la rosée.

Pendant que Roco parle, les yeux loin, mais pas trop tout de même, devant lui, un homme surgit des nimbes de droite, et s’arrête pile derrière lui. Boucho, le propriétaire de l’usine de fabrication de frondes Boucho & Petit Fils, fulmine. Un comportementaliste conclurait que Boucho s’inquiète. Beaucoup.

Boucho: Roco! La seconde est grave! Un fléau nous menace!

Roco s’immobilise, et lentement, se tourne vers Boucho.

Roco: Mon honneur vous salue, Boucho. Je ne vous attendais pas avant midi.

Boucho: Je dois changer votre horaire, maire. Annulez tous les rendez-vous prévus ce matin, vous devez m’aider à préparer l’offensive.

Roco: Quelle est la menace?

Boucho: La banqueroute. Voilà son nom. Invisible, inodore, incolore, mais implacable.

Roco: Les administrés n’achètent plus de vos frondes, malgré l’introduction des nouvelles couleurs à reflets métalliques?

Boucho: Ils les boudent. Ils préfèrent organiser de gigantesques pique-niques, se promener à bicyclette dans les bois et peindre des murales sur le béton de nos entrepôts. Rien ne va plus. Les profits dégringolent, les machines fonctionnent au ralenti, les fournisseurs rouspètent. Vos administrés vivent dans un monde parallèle. Ils ne se rendent pas compte que leurs écarts de conduite entraîneront des mises à pied, du chômage, ce qui les égratignera tous. Pas d’emplois, pas d’achats, et pas d’achats, fini le commerce. Pas de commerce, pas d’administrés. Pas d’administrés, pas de ville. Pas de ville, si petite soit-elle, pas de maire.

Roco: Pas de maire, pas de Roco.

Boucho: Beaupin doit déclarer la guerre à Beauveau.

Roco: La guerre donc. Quand cela?

Boucho: Ce matin même. Je n’ai pas modifié votre horaire pour cet après-midi, vos rendez-vous auront lieu. Je gérerai les détails de cette guerre, qui générera une croissance du produit intérieur brut de Beaupin de quinze pour cent cette année. Ne vous inquiétez pas, Roco, nous serons toujours là pour financer vos efforts habituels, et assurer votre réélection dans quatre ans.

Roco place ses mains en porte-voix, relève le menton et embrasse l’horizon du regard.

Roco: Beauveau, nous te déclarons la guerre! Votre refus de négocier une solution juste, et la menace constante que vous faites peser sur tous nos administrés nous contraint à prendre ces mesures extraordinaires dès aujourd’hui.

Boucho: Je crois que ça ira. Maintenant, faut rappeler aux administrés d’acheter des frondes.

Roco: C’est vrai. J’oubliais… Administrés de Beaupin, armez-vous face à l’agression ennemie! La politique belliqueuse de Beauveau nous fait craindre le pire! Armez-vous de frondes! Face aux armes de destruction éléphantesques de Beauveau, armez-vous deux fois, armez-vous trois fois, armez-vous quatre fois!

Boucho: Cinq fois, ça ne ferait pas de mal.

Roco: Armez-vous cinq fois!

Boucho: Ça ira. Allez, vous avez du boulot, et moi aussi. Nous trinquerons bientôt à la victoire!

Boucho part par où il est arrivé, et Roco le suit, quelques secondes plus tard. Du temps passe, comme c’est devenu une habitude. Roco revient devant le petit banc.

Roco: Je n’avais pas prévu cela. Évidemment, je ne prévois rien. Tout de même. Tout cela.

Boucho le rejoint, joyeux.

Boucho: Vingt-cinq pour cent! Vous vous rendez compte, Roco? Le produit intérieur brut de Beaupin a bondi de vingt-cinq pour cent!

Roco: Je n’ai plus d’administrés.

Boucho: Les dégradations collatérales ne doivent pas vous voiler le tableau d’ensemble. Boucho & Petit Fils n’a jamais si bien fait!

Roco: Vous avez vendu des frondes aux administrés de Beauveau.

Boucho: Juste observation. Notre société a toujours respecté son code d’éthique: pas de favoritisme!

Roco: Beauveau a remporté la guerre. Je n’ai plus d’administrés.

Boucho: C’est vrai. J’ai annulé tous vos rendez-vous. Beaupin n’a plus besoin de maire. Conséquemment, vous n’êtes plus maire.

Roco: Je n’ai plus rien. J’ai peur de disparaître. M’abandonneriez-vous?

Boucho: Vous avez de jolis vêtements Roco. J’y vais. Je dois gérer la croissance et la prochaine guerre, entre Beauveau et Beaumont cette fois.

Boucho part vers où il est arrivé, suivi quelques secondes plus tard de Roco. Le banc devant l’hôtel de ville n’a pas bougé.

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Michel Michel est l’auteur de Dila