Un cadeau de New York

Tous les matins, après avoir rentré son courrier et celui de son voisin d’en haut, un vieillard de quatre-vingt-quinze ans, Aurélia se sert un allongé, s’installe dans un vieux fauteuil confortable, près de la fenêtre. Elle lit le dernier courriel de Jules, son amant virtuel. Aujourd’hui, il lui a écrit un tout petit mot, où il la compare à un papillon, qui enchantera tous ses collègues lorsqu’elle leur présentera le résultat de trois mois d’études.

Elle sourit. Elle se répète souvent que ces échanges avec un étranger sont bêtes, mais rien n’y fait, ce sont les premières lignes qu’elle lit chaque jour. Jules a toujours été là pour elle depuis cinq ans. Il a trouvé les mots pour lui donner le courage d’affronter un comité de sélection, et de décrocher un poste que ses amies estimaient trop élevé pour elle. Il l’a soutenue quand son père est mort et qu’elle s’est retrouvée orpheline de père et de mère, du jour au lendemain. Il l’a poussée à refaire sa garde-robe, à laisser exploser sa personnalité bouillante.

Aurélia répond à Jules tous les soirs, à son retour du boulot. Jules est un grand sportif. Lorsqu’il s’est fracturé les côtes et la jambe droite, en vélo de montagne, elle a su illuminer les longues journées sombres de sa convalescence. Car Jules ne supporte pas de rester chez lui. C’est un homme d’action, une sorte de petit génie en informatique qui dispose de beaucoup de temps libre, depuis deux ou trois ans. Vélo de montagne, escalade, parachutisme, plongée sous-marine, rien ne l’arrête, il en veut toujours plus.

Aurélia parle peu de Jules à ses amies. Elle n’a pas honte, non, au contraire. Elle veut simplement éviter de lancer son nom au milieu de ces femmes qui le déchiquetteraient en deux minutes.

Avec Jules, ils se sont promis plus d’une fois de se rencontrer pour de bon. Sur ses photos, il est blond, bien musclé, mais sans exagération, il respire la vie, la joie, la confiance en l’avenir. La dernière fois qu’ils avaient prévu un rendez-vous, elle a dû annuler à la dernière minute, justement parce que son père très malade rentrait à l’hôpital. La fois d’avant, c’est lui qui avait annulé, parce qu’il avait été retenu en Équateur, où il avait gravi le Rucu Pichincha, et la fois d’avant celle-là, elle avait annulé parce que son voisin d’en haut, victime d’une insuffisance respiratoire, l’avait appelé à l’aide. 

Maintenant que les choses s’étaient calmées dans leurs vies respectives, ils s’étaient donné un nouveau rendez-vous, dans neuf jours. Très francs dans leurs échanges, Jules et Aurélia ont avoué qu’ils redoutaient cette rencontre. Ils craignaient, évidemment, que la magie des mots ne soit pas celle des corps.

Le lendemain matin, après le courrier, café près de la fenêtre, les pieds bien au chaud dans de grosses chaussettes en laine, Aurélia rit à gorge déployée. Jules lui raconte une situation burlesque dans laquelle il s’est retrouvé: descendu dans un restaurant de Soho, il se rend compte qu’il a oublié son portefeuille à l’hôtel. Le patron décide de ne pas lui faire confiance, et lui offre deux choix: travailler pour payer son repas, ou il appelle les flics et il passe la nuit en prison. Jules savait qu’il pourrait éclaircir tout cela avec les policiers, mais l’idée de travailler dans le restaurant lui semble plus piquante. Jusqu’à minuit, donc, il dessert les tables, reçoit des plaintes, des avances et même une demande en mariage d’une vieille dame ébréchée.

Le soir, Aurélia écrit à Jules à quel point son histoire l’a fait rire. Elle lui raconte sa journée, les retombées de son étude, qui a été si bien accueillie. Elle s’endort tôt, rêve qu’elle est cliente dans ce restaurant où Jules dessert les tables. Elle s’apprête à le demander en mariage, quand un bruit d’en haut la réveille.

Aurélia se redresse dans son lit. Des bruits de pas, des voix. Elle hésite, à moitié endormie. Par la fenêtre, elle voit les gyrophares d’une ambulance. Sans doute un autre problème respiratoire. Elle se sert un petit verre d’eau, le temps qu’ils emmènent le voisin.

Puis ils le descendent, mais sa tête est couverte, comme on le fait pour les morts.

Le lendemain matin, elle ne monte pas le courrier là-haut. Elle attendra son retour. Son café sur le guéridon près de la fenêtre, elle lit le dernier courriel de Jules, qui lui confesse avoir acheté un petit cadeau pour elle à New York, qu’il lui remettra lors de leur premier rendez-vous.

Le soir, Aurélia écrit à quel point elle est impatiente de voir ce petit présent, que ce sera le plus beau qu’elle n’aura jamais reçu, même s’il ne s’agissait qu’un d’un bout de papier trouvé dans Central Park.

Le lendemain matin, il n’y a pas de courriel de Jules, pour la première fois depuis cinq ans. 

Le surlendemain non plus.

Les jours suivants, rien.

Aurélia, angoissée, lui écrit courriel sur courriel, à toutes heures du jour. Mais aucune réponse ne vient. Elle craint qu’il ne lui soit arrivé malheur.

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Pour un oui, pour un nom

Personne ne voulait embaucher Rodrigo Deaucul parce qu’il avait un sale nez et un sale nom. Faute de mieux, le délaissé buvait du chocolat chaud, toujours à la même table, toujours à la même heure.

Les bureaucrates municipaux, qui tenaient pourtant un registre fort précis des actions, pensées et sentiments de chacun des concitoyens, ignoraient pourquoi Deaucul maintenait à la fois son nez et son nom. Un vide, dans son dossier, passé inaperçu à cause de la quantité astronomique de dossiers à traiter par un nombre décroissant d’yeux, mains, cervelles.

Une militante pour la protection des marmettes buvait son café à la table voisine de Deaucul, à la même heure, tous les jours. Après cinq cent quarante-huit jours, elle avait fini par s’habituer au nez. Pas au nom, toutefois, qu’elle ignorait toujours.

La militante, Améline, enseignait dans école privée, qui n’acceptait que des élèves gratifiés d’une taille vingt-cinq pour cent plus grande que la moyenne nationale des jeunes de leur âge.

Améline s’était bien rendu compte que chaque matin, lorsqu’elle partait enseigner, Deaucul restait à contempler l’assèchement progressif du fond de sa tasse. Elle en avait le cœur brisé.

Courageuse, un matin elle l’invite à sa table. Après quelques minutes de réchauffement, il lui avoue son désastre, inavouable, dans la recherche d’emploi, elle lui confie son militantisme, secret, en faveur des marmettes. Il se déclare illico amant des marmettes, elle plaide fièrement en faveur du plein emploi.

Persuadée que Deaucul ferait un excellent enseignant, elle vante ses mérites au directeur de l’école, qui l’embauche sur-le-champ, sans lui demander ses références, et encore moins son nom.

Deaucul enseigne la géographie, ce qu’il déteste, comme beaucoup d’autres choses. Il ambitionne d’enseigner la géologie, ce qui lui semble plus approprié à son tempérament. Le problème, c’est Améline qui enseigne la géologie.

Après avoir mûrement réfléchi à son plan de carrière, Deaucul s’en va rencontrer le directeur. Il lui raconte qu’Améline milite pour la sauvegarde des marmettes, ce qui jette le directeur en bas de sa chaise. Comme il n’en croit pas ses oreilles, il exige qu’on lui remette le rapport sur Améline. La vérité, qui sort de la bouche des bureaucrates, tombe l’après-midi même, dure, amère, cruelle: Deaucul a raison.

Le directeur congédie Améline, et offre son poste à Deaucul. Le lendemain matin, dépourvue de tout gagne-pain, déçue de la société des hommes, Améline frappe la tasse de Deaucul, assis toujours à la même table. Le chocolat chaud vole en un grand voile brun jusque sur la belle chemise de géologue de Deaucul.

Améline part vivre avec les marmettes. Elle peine à s’adapter, et plusieurs matins, au réveil, elle regrette son café, et maudit Deaucul. Après quelques semaines, les marmettes l’apprivoisent, et le soleil reprend sa place habituelle dans le ciel.

À l’école, évidemment Deaucul ne peut plus compter sur Améline pour plaider en sa faveur. Avisé par les bureaucrates, le directeur convoque son enseignant de géologie. Deaucul se présente, inquiet.

Le directeur regarde Deaucul bien en face, et même, pendant de longues minutes, il le dévisage.

LE DIRECTEUR: Rodrigo, avez-vous caché votre nom à Améline, grâce à qui vous avez pu obtenir et maintenir ce poste?

DEAUCUL: Oui.

Sans un mot de plus, le directeur s’est replongé dans ses dossiers. En sortant, Deaucul a appris par la secrétaire qu’il était renvoyé. Avec un petit sourire malin, elle lui a glissé que les parents auraient retiré leurs élèves de l’école s’ils avaient su qu’un Deaucul y enseignait.

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À part la mémoire

Jardin public ensoleillé, fontaine, enfants, pédalos sur l’étang.

Fannie: Depuis notre congé de l’hôpital, c’est le premier matin où je m’abandonne.

Corinne: Moi aussi. Même chose.

Fannie: Un mois! Tu te rends compte!

Corinne: Oui.

Fannie: Évidemment. Que je suis bête! Tu sors du même vide que moi.

Corinne: Même trou noir.

Farine: Pour la première fois depuis un mois, je n’ai pas à regarder ces anciennes photographies, je n’ai pas à feuilleter ces cahiers, ces livres, ces manuels, je n’ai pas à me plonger dans toutes ces notes de cours, toutes ces copies d’élèves, pour la première fois, j’ouvre simplement les yeux sur ce qui m’entoure. Finies, ces séances de scaphandrière au fond des souvenirs qui m’ont appartenu! Libérée, enfin! Mais ça n’a pas été facile.

Corinne: Brutal.

Fannie: Ce matin, je te le confie, Corinne, l’amnésie m’a ressuscitée!

Corinne: Même chose. Flambant neuve.

Fannie: Quelle idée de nous avoir parachutées dans ces vies qui n’étaient plus les nôtres! Ils voulaient que j’enseigne les mathématiques! Tu aurais dû me voir arriver à l’école le premier jour. Le docteur m’avait tellement convaincue que c’était moi, cette Jeanne, l’enseignante! Alors je me présente, bonjour bonjour, et comme je ne reconnais personne, tout de suite ça crée des frictions. Paraît que je n’ai pas salué mes meilleures copines, que j’ai souri à tout le monde, même à ce Sébastien qui me dénonçait à la direction pour un oui, pour un non, c’est le cas de le dire, depuis que je lui aurais refusé un rendez-vous, un baiser, quelque chose dans ces eaux.

Corinne: Même chose. Mon type, c’est un mollusque.

Fannie: C’est lui qui t’a fait ce bleu au bras?

Corinne: Hier, quand j’suis partie. J’l’ai cogné dans les couilles. Tant pis pour lui. Toi, comment ça s’est passé avec les kids?

Fannie: La pagaille! Alors, je me présente en classe. J’avais préparé des exercices et tout. Je commence par quelques explications au tableau, mais à tout bout de champ, un des élèves m’interrompt. Ils n’arrivent pas à me suivre, les pauvres. Ne comprennent pas la moitié des mots que j’utilise, je ne sais pas leur parler, et pendant ce temps, je me trompe dans mes calculs, j’efface, je recommence, si bien qu’à la fin, je ne suis qu’une pie qui brait, ils ne sont qu’une bande de petits singes hurlants qui ne savent plus où donner de la tête, et je brais plus fort, incapable de les contenir, impatiente et excédée. Et le deuxième jour, ce n’était pas mieux ni le troisième ni aucun des autres jours.

Corinne: Y t’ont virée?

Fannie: Congé de maladie à nouveau. Mais je n’y retournerai pas. Enseignante! Faut des nerfs d’acier! Une concentration! Une patience infinie! Comment ai-je pu? J’ai cru comprendre qu’avant, je n’étais pas la meilleure des enseignantes. Mais tu sais, les gens, comment ils sont, quand on leur demande leur opinion sur soi, pas francs, peureux, bref, je ne saurai jamais et j’avoue que ça m’indiffère, parce que c’est terminé, cette plaisanterie!

Corinne: Même chose.

Fannie: Tu n’y retournes pas?

Corinne: Tu parles! Dès le premier soir, y m’prépare un spaghetti aux fruits d’mer. Paraît la Manon, ben elle les adorait ses spaghettis aux fruits de mer. Moi, j’y ai pas touché. Y’a r’chigné, j’croyais qu’y allait pleurer! J’voulais juste aller m’coucher, être toute seule.

Fannie: Est-ce que tu l’as-tu reconnu, au moins un petit peu?

Corinne: Non. Rien de rien. Parfait inconnu.

Fannie: Au moins, il était gentil avec toi. C’est toujours ça.

Corinne: Gentil? Ah non! Pas une maudite fois y m’a d’mandé c’que voulais, c’que j’aimais, c’que j’pensais. Y passait l’aspirateur, y faisait la vaisselle, y sortait les poubelles, y m’tournait autour avec sa drôle de face de moineau! Tu vois la scène? Un étranger qui s’agite autour de toi, quand t’as juste envie d’avoir la paix! J’avais juste envie d’lui botter l’cul, de le j’ter dehors. J’voulais pas l’voir, j’voulais pas l’sentir, j’voulais pas l’entendre, j’voulais juste personne! Mais paraît qu’j’étais chez lui. J’sens que j’suis pas faite pour m’enraciner avec un type, j’pense que j’vais partir, j’vais partir loin, j’veux d’l’aventure, j’veux d’la vie, j’vais pas m’fixer. S’y faut, j’va faire le tour du monde.

Fannie: Et Manon, elle a vécu avec cet homme, quoi, une bonne vingtaine d’années? C’est tout de même incroyable! Vingt ans, et toi, Corinne, tu n’as pas enduré un seul petit mois!

Corinne: Quand j’étais Manon… j’veux dire… j’la comprends pas c’te Manon… Pourtant, j’suis la même personne, c’est vrai, quoi, la même personne, comme toi t’es la même personne que Jeanne.

Fannie: Oui, la même personne, à part la mémoire.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les cônes jaunes

Bob et Bill. Deux vieux hommes, nus et luisants comme des lombrics, qui ne font pas plus de dix centimètres de haut. Assis sur le coin d’une commode, les jambes pendent dans le vide. La chambre est plongée dans le noir. Sur le lit, un autre vieil homme, l’exacte copie d’un des deux lilliputiens, mais grandeur nature. Celui-là ne luit pas, au contraire il est plutôt gris, terne et décoloré. Il est mort.

Bob: Tu les as entendus, tous ces gens, ma femme, mes filles, mes gendres, mon frère, ma belle-soeur? J’étais un homme rigoureux, mais compréhensif, d’une intelligence peu commune, qui a su se tenir debout toute sa vie pour défendre ses idéaux de justice et d’égalité.

Bill: C’était à peu près ce que tu souhaitais, non? Tu aurais aussi voulu qu’ils se souviennent de toi comme d’un homme généreux, qui a su rendre heureux tous ceux qui l’entourent. Mais que veux-tu, on ne peut pas tout avoir. Je t’assure, ta récolte n’est pas mal du tout. Pour ma part, je n’ai pas obtenu le tiers de ce que tu as reçu!

Bob: Pourtant, j’y ai mis des efforts, pour les rendre heureux.

Bill: C’est vrai, c’était pas naturel chez toi.

Bob: Mais tellement sincère. Je veux dire, cette volonté qu’à la fin, ils concluent tous, unanimement, que j’avais tout fait pour les rendre heureux. N’as-tu pas eu le sentiment qu’ils étaient plutôt heureux de me voir expirer? Il y avait bien un petit soulagement, non?

Bill: T’en fais pas. J’ai noté la même chose avec tous les endeuillés que j’ai observé depuis que je suis petit et brillant. Tu meurs, tout le monde pleure, mais ils sont tristes pour eux-mêmes, pas parce que tu te tires.

Bob: Il y a des exceptions, non?

Bill: Oui, tu en verras. Elles sont rares, mais j’en ai vu une ou deux. Tu l’as bien constaté, ta femme, tes enfants, ils pleurnichaient parce qu’ils n’acceptent pas ce qu’ils perdent, pas parce qu’ils déplorent ce que toi tu perds, ta vie. C’est ainsi. Les vivants sont ainsi. Et c’est très bien, et c’est très mal, et c’est très rien, et nous le savions avant de mourir, et tout le monde le sait, et je parie que ça t’étonne, là, maintenant, de considérer tout ça sans plus rien éprouver. Qu’est-ce que tu t’en fous! C’est rafraîchissant tout de même, la mort, non?

Bob: C’est vrai. Je vois comme je n’ai jamais vu, mais tout m’indiffère. Même ma vie m’indiffère. Étrange, non?

Bill: Tu t’y feras. Regarde, regarde avec moi comme tu y a mis des efforts pour façonner ce bonhomme: rigoureux, compréhensif, intelligent.

Bob: Allez y comprendre quelque chose! Tu vois, là, par exemple? Hilarant. Je place tous les cubes verts en une pile bien droite, et tellement haute. Vois comme c’est difficile de placer les cubes au-dessus de la pile? Mais je n’abandonne pas. Et là, ce sont les cubes rouges, et là, les bleus, les mauves, les rayés, les pointillés, ça n’en finit plus! Hilarant te dis-je, hilarant!

Bill: Écoute, tu entends? Tu te fouettes l’esprit, tu te répètes que tu es rigoureux.

Bob: Et compréhensif. Pourtant, vois comme ma femme, là, comme elle m’agace.

Bill: Tous les jours. Tu sais bien l’esquiver. Tu flirtes avec ta collègue.

Bob: J’ai un réel talent pour la discrétion. Je n’avais pas vu qu’elle était séduite, la collègue! Je joue, simplement, je pense si peu à elle. Et comme j’aide ma femme avec ce sourire. Sa reconnaissance quand je transporte ses cônes jaunes.

Bill: Tu détestes ses cônes.

Bob: Horribles cônes.

Bill: Elle a eu du mal avec eux. Toute sa vie, et ça dure encore. C’est pour ça qu’elle pleurait, tout à l’heure. Sans toi, la tâche deviendra monstrueusement ennuyante.

Bob: Elle préférerait tourner des ballons rouges. J’y ai vraiment cru à ses cônes jaunes. Cette façon qu’elle a de les installer tête bêche. Ça demande une grande habileté, une patience incroyable.

Bill: C’est ce que diront les endeuillés, une grande artiste, et si patiente, si généreuse, car elle, elle aura ça.

Bob: Et quand elle viendra nous rejoindre, elle rira avec nous!

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Le lilas blanc

La fenêtre crasseuse. La poussière comme un filtre donne du monde une image floue.

Popaul attend son avocat. Confiant. Après tout, il est conseiller principal à la division des expertises du secteur des affaires communautaires au Ministère des Affaires culturelles. Quarante ans, quelques kilos, peu cheveux perdus. Beau bonhomme.

Avant-hier, les policiers lui ont menotté les poignets devant ses voisins, sa femme, ses enfants, ses arbustes, ses fleurs. Accusé d’avoir assassiné Bellerose père & fils. Preuves accablantes. Peine maximale: perpétuité, avec possibilité de libération après cinquante ans.

Popaul a déjà dit à sa femme que l’avocat arrangera tout.

Bonjour, maître Poitiers?

Poirier, Gilles Poirier, de l’Étude Beauchamps, Beauxlieux Beaulieu Beautemps Poirier & Associés.

Bravo.

Votre culpabilité ne fait aucun doute, plaidez coupable, nous allégerons votre peine. Racontez, racontez tout. 

Toute la vérité!

Popaul s’esclaffe devant l’avocat, impassible.

Je ne suis pas violent, pas violent du tout, malgré l’homicide je ne suis pas un meurtrier. Faudra que vous leur disiez, à vos copains les juges. Je suis président du Club de Bénévolat de la Vallée, je suis vice-président de la Ligue de balle molle de la Vallée, je suis trésorier de l’Organisation de cueillette de paniers de Noël pour les pauvres de la Vallée, bref, je suis exemplaire.

Que s’est-il passé avec ces messieurs Bellerose? 

La zizanie, l’anarchie, la destruction totale, l’anéantissement. Bellerose a lâchement abandonné son terrain aux caprices des plus perverses habitudes de la flore. Chez lui, la beauté régulière de la douce pelouse, oh mon coeur saigne, s’est étiolée sous l’assaut des mauvaises herbes et des bêtes associées. La honte de la Vallée! Toutes nos propriétés ont perdu de la valeur, et plus d’un craignait que les banquiers ne viennent les étrangler dans leur sommeil.

Les banquiers n’étranglent pas.

Ah vous ne connaissez pas les banquiers de la Vallée! Peu importe. Pendant que le retour à l’âge de pierre s’effectuait tranquillement chez les Bellerose, nous tous, citoyens du progrès, souffrions silencieusement. Mais la tempête grondait sous la casserole presto! 

Vous ne l’avez tout de même pas…

Attendez, je n’ai pas terminé. Ce n’est pas tout. Il y a plus. Vous n’en croirez pas vos oreilles, tout maître soyez-vous! En plus de détruire l’écosystème de la Vallée, Bellerose laissait ses mômes lancer leurs ballons sur nos domaines! Piétinements, destructions florales, calamité! Ils ont même égratigné ma voiture! Mais enfonçons-nous davantage dans la désolation, si cela est possible. L’an dernier, ma femme a appris par une amie de sa soeur dont le beau-frère avait un voisin juge sur le comité de remise des prix annuels pour les arrangements floraux, que nous avions perdu le premier prix à cause de l’horreur bellerosienne qui ternissait notre éclat vif et joyeux. 

Popaul rêve, pendant quelques secondes. L’avocat gribouille dans son calepin.

Tout le long de l’allée et jusqu’à mon cabanon, j’ai planté une rangée bien fournie de mufliers roses, qui vient se fondre dans une plate-bande de fleurs, devant la maison, ou les vergerettes bleues, les lys, les delphiniums, les pulmonaria et les azalées s’entrelacent dans une véritable orgie de couleurs et de formes, tendent leurs bras entre les pierres et les statuettes, jusqu’aux pieds d’un lilas blanc bien fourni. Et en avant, tout près de la rue, un magnifique fusain doré donne son accent riche à l’ensemble. De l’autre côté de l’allée, sur la bande de terre entre le terrain de Bellerose et le mien, une rangée éclatante de potentilles dégageait une chaleur réconfortante.

Fier, Popaul savoure cette image, puis, avec un léger vibrato: 

Cette petite haie de potentilles s’est vite éclaircie sous les pieds des mômes Bellerose. J’arrivais du bureau et je retrouvais mes lys écrasés, mes vergettes arrachées. Toutes les fleurs ont souffert! Je les ai pourtant avertis à plus d’une reprise! Je ne suis pas violent. Je sais garder mon sang-froid, un homme raisonnable. Intelligent. Compréhensif. Patient. Mais avant hier! Oh! Avant hier! Les jeunes Bellerose, horde barbare, ont mené un nouvel assaut. Saccage du lilas blanc, qu’ils avaient bombardé de leur ballon. Branches cassées, fleurs écrasées, un massacre en règle dans un tonnerre de rires démoniaques! Vous le comprendrez, c’en était trop. Pas mon lilas blanc! J’ai bravement saisi mon fusil de chasse, ouvert la porte, crié aux envahisseurs de battre en retraite immédiatement! Le plus vieux des jeunes Bellerose, mal élevé, m’a nargué, montré le doigt, ignoré. Devant l’invasion, un homme doit savoir se tenir droit, ferme et implacable. J’ai visé le jeune, j’ai tiré, j’ai tué. L’ennemi a appelé du renfort. Le père  Bellerose a déboulé, dangereux. À nouveau j’ai visé, tiré, tué. Puis je suis rentré, j’ai rangé mon arme. Vous savez qu’il faut ranger les armes à feu sous clé?

Popaul se redresse sur sa chaise, un léger sourire aux lèvres.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Heureusement que les chambres donnent côté cour

Jean-Charles: Brigitte ma petite chérie, va reposer ton p’tit corps sur le sofa, t’es livide. Je range la cuisine, un petit coup de serpillière et je te rejoins. Tu me diras, petite chérie, si l’histoire s’annonce palpitante ce soir.

Brigitte: Oh tu sais, JC, c’est mercredi. Je ne m’attends à rien d’excitant.

Jean-Charles: Tant mieux, nous dormirons tôt.

Brigitte: Je devrais me coucher maintenant! Viens vite me rejoindre, c’est avec toi que j’aime regarder les histoires. 

Jean-Charles: Ton boulot te vampirise.

Brigitte: Qu’as-tu dit?

Jean-Charles: J’ai dit que ton boulot te vampirise, ton connard de petit gérant t’use la fibre à force d’aboyer comme un bâtard qui se prend pour un welsh corgi pembroke!

Brigitte: Un quoi?

Jean-Charles: Le chien d’Elisabeth deux!

Brigitte: Deux quoi?

Jean-Charles – Attends, j’en ai presque fini avec cette serpillière… Voilà… J’essore… Je vide le seau… Tout ça dans le placard… Faudra que je range ce placard, les enfants y ont encore foutu le bordel… Ma chérie…

Brigitte: Tu parles tout seul? Je ne t’entends pas d’ici… Je crois que c’est une histoire de petits voyous…

Jean-Charles: Chérie, tu veux des pop-corn?

Brigitte: Bonne idée… Ils font quoi les enfants?

Jean-Charles : Christophe a le nez dans ses devoirs, Amélie a l’oreille sur le téléphone…

Brigitte: Tu peux m’apporter un verre de San Pellegrino?

Jean-Charles: J’y ai pensé, voilà… J’éteins la lumière. Hey, tu as raison, ça m’a l’air d’une histoire de voyous… Tu les aimes ces pop-corn?

Brigitte: C’est pas les mêmes.

Jean-Charles: C’est tout ce qui restait. Je les trouve un brin trop salés.

Brigitte: Oui. Trop salés. 

Jean-Charles: Ils sont trois ou quatre?

Brigitte: Les voyous?

Jean-Charles: Là, le quatrième, il est avec eux?

Brigitte: Je ne crois pas. C’est probablement un témoin, pour plus tard.

Jean-Charles: Ou rien du tout… Tiens, Christophe. T’as terminé tes devoirs?

Christophe: Oui. Des maths. J’ai la tête pleine. Vous m’faites une place?

Brigitte: Viens. Des pop-corn?

Christophe: Merci. C’est quoi ce soir?

Jean-Charles: Une histoire de voyous, apparemment.

Christophe: Banal.

Brigitte: Ta sœur, elle est encore au téléphone?

Christophe: Elle fait du surplace depuis deux heures, Olivier m’a dit ceci, Olivier m’a promis cela, Olivier, Olivier, Olivier…

Jean-Charles: Je croyais que c’était Nathan.

Christophe: Nathan avait un grain de beauté dans le cou, ça lui plaisait pas. Vous avez vu le vieux?

Jean-Charles: Oui, là!

Brigitte: Où donc?

Christophe: Là, il arrive par la rue Des Saules.

Brigitte: Oh! Ça va chauffer! Il est plus que temps, j’allais m’endormir.

Jean-Charles: Les trois types, ils vont pas le manquer. Il n’est pas du quartier, c’est certain. Il ne marcherait pas là tout seul, pas à cette heure-là. Ça promet, pour un mercredi!

Christophe: Amélie! Viens voir! C’est comme samedi dernier!

Amélie: Je suis au téléphone!

Christophe: Viens pas t’plaindre si tu manques tout. J’m’en fous.

Brigitte: C’est vrai Amélie, tu devrais… Ah, te voilà… Viens…

Amélie: Je préfère m’asseoir par terre.

Jean-Charles: Un des types l’a vu. Ils se cachent.

Christophe: Il marche droit dans la gueule de la bête!

Amélie: Mon dieu! Il devrait repartir d’où il vient, il devrait courir!

Brigitte: Regardez là-bas, une voiture de police!

Christophe: Merde! Ils vont tout gâcher!

Brigitte: Christophe, surveille ton langage!

Jean-Charles: La voiture s’est arrêtée, elle recule. On ne la voit plus.

Brigitte: C’est quand même mieux.

Christophe: Ça y est. C’est le grand maigre qui l’attrape. Il a un gun. 

Jean-Charles: Je me demande qui va commencer, qui sera le premier.

Amélie: D’après moi, le chef c’est celui qui a les cheveux noirs. C’est le plus beau.

Christophe: Trop petit. C’est l’autre, celui à la grimace.

Brigitte: Christophe a raison.

Jean-Charles: D’ailleurs il ne bouge pas. Les deux autres déshabillent le vieux. Il crie. Le grand maigre lui donne un coup de poing au ventre.

Amélie: C’était prévisible.

Jean-Charles: C’est la grimace qui y va en premier!

Amélie: C’est horrible!

Christophe: T’as qu’à pas regarder! T’as qu’à retourner au téléphone pour parler d’Olivier! Comme ça, nous aurons plus de pop-corn.

Amélie: Tu m’espionnes maintenant?

Christophe: Pas besoin de t’espionner, y a que c’nom là qu’on entend partout dans l’appartement! Olivier, Olivier, Olivier…

Brigitte: Les enfants! 

Jean-Charles: La grimace lui a donné trois coups de couteau, un dans chaque jambe, un au ventre. C’est au tour du grand maigre. Ça n’a pas duré longtemps, quand même…

Christophe: C’est toujours comme ça. Tu penses que ça va se terminer comme samedi soir?

Jean-Charles: Le plus petit, là, le blond, c’est à lui maintenant.

Brigitte: Qu’est-ce qu’il tient à la main?

Christophe: Une fourchette. Man! Il est fou!

Amélie: Je ne veux pas voir ça!

Jean-Charles: Eh bien. C’est la première fois. Il lui enfonce la fourchette dans l’œil. Il tourne, et ça gicle.

Brigitte: Ils ne savent plus quoi inventer.

Christophe: Une chance que les deux autres lui tiennent la tête, sinon ça n’irait pas du tout.

Amélie: Ils vont le laisser comme ça?

Jean-Charles: Ils lui prennent sa bague, sa montre, son portefeuille. Tiens, ils lui enlèvent ses chaussures. C’est vrai que ce sont de belles chaussures.

Amélie: Ils vont le tuer?

Christophe: Ils lui sautent sur le ventre à tour de rôle. C’est inédit ça. Ils s’amusent.

Brigitte: C’est sale. Il y a du sang partout. Ces voyous-là sont probablement givrés.

Christophe: Sûr.

Jean-Charles: Je crois qu’ils l’ont achevé. Il ne bouge plus. Le grand pointe son révolver. Il lui tire une balle dans un pied.

Christophe: Le vieux a remué. Il n’est pas mort!

Jean-Charles: Il lui tire dans l’autre pied. Dans la main droite. Dans la main gauche. Dans le front.

Christophe: Cette fois, c’est bien terminé. Il ne se relèvera pas.

Amélie: Oui, terminé.

Brigitte: Christophe, tu as mangé tous les pop-corn, petit goinfre!

Amélie: Maman, regarde le type à la grimace, il nous regarde. Il me regarde. J’ai peur!

Jean-Charles: C’est pas toi qu’il regarde, c’est l’immeuble. Il se tourne vers son public, tout simplement.

Amélie: Tu en es certain?

Christophe: Poule mouillée!

Brigitte: D’ailleurs, tous les trois se penchent, ils saluent leurs spectateurs.

Christophe: Comme d’habitude, ils vont filer en courant, et les flics vont entrer en scène.

Jean-Charles: Classique.

Christophe: Les flics!

Jean-Charles: Ils ont l’air fatigués. Gyrophares, photos, ambulance, et voilà! On nettoie et this is the end. Je vais me coucher.

Brigitte: Christophe, tu veux bien ranger tes vêtements qui traînent dans l’entrée, et Amélie, viens m’aider à fermer les rideaux.

Amélie: Malgré les rideaux, les gyrophares éclairent le salon. Rouge, bleu, blanc. Heureusement que les chambres donnent côté cour.

Jean-Charles: On se couche encore tard!

Brigitte: Au moins on fait autre chose que travailler!

Jean-Charles: Bonne nuit tout le monde, je fais ma toilette et je t’attends au lit, ma chérie.

Brigitte: Je te connais, tu ronfleras dans cinq minutes.

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Zut

Huit heures sonnent. Rodrigue quitte le manoir. À deux kilomètres, une voiture en panne. L’homme, un vieil homme, légèrement à l’écart, immobile, droit comme un arbre planté au milieu de la chaussée, lève une main, mais si discrètement que Rodrigue pense qu’il aurait pu ne pas voir le geste. Il baisse la glace et l’inconnu, avec une grâce un peu sèche, se penche vers lui.

Pardon monsieur. Ma voiture est en panne. Pourriez-vous me conduire jusqu’à la ville, si bien sûr cela ne vous incommode pas?

Montez.

Le vieil homme ouvre la portière, et s’asseyant, tous les os de son corps craquent, et une forte odeur de Cologne se répand dans l’habitacle.

Qu’est-il arrivé à votre voiture? On voit rarement des Volvo en panne.

Elle n’est pas en panne.

L’homme braque un révolver. Il tient l’arme comme une fleur, son doigt caresse la gâchette. Instinctivement, Rodrigue relève le pied et la voiture décélère.

Soyez prudent, Rodrigue!

Qui êtes-vous?

Je ne suis pas enchanté de vous rencontrer. Vous ralentirez lorsque nous atteindrons cette forêt. Voilà, ralentissez. Mais ralentissez bon sang! Prenez ce chemin forestier. Roulez lentement, il y a de gros cailloux. Là. Garez-vous là, sous le chêne.

Rodrigue regarde le révolver, regarde le visage du vieil homme qui, bizarrement, lui sourit. On jurerait que ce visage exprime de la jovialité, que de ces lèvres s’apprêtent à s’envoler des mots réconfortants.

Votre téléphone! Doucement. Entre le pouce et l’index, sans appuyer sur les touches. Voilà. Je l’éteins. Et hop, dans la rivière!

Vous perdez la tête!

Gardez bien la vôtre, j’ai quelques petites choses à y mettre avant de la faire éclater.

C’est du délire. Je ne vous laisserai pas…

Du calme, jeune homme! Du calme. Tant que je n’ai pas appuyé sur cette jolie gâchette, vous vivez, et comme on dit, tant qu’il y a vie il y a espoir. Quoique mon dessein est de vous occire en ce tableau sylvestre.

Vieux fou! Tableau sylvestre mon cul! Attendez que je vous torde le cou.

D’un geste vif Rodrigue s’empare du poignet qui tient le révolver, mais le vieil homme appuie sur la gâchette et une balle fait éclater la glace côté conducteur. Rodrigue se pétrifie. Il ouvre de grands yeux terrorisé, pendant que le vieil homme le repousse et se dégage.

Oui Rodrigue, c’est un vrai révolver! Que croyiez-vous? Espérez, Rodrigue, espérez! Je vous tuerai, mais vous, vous n’avez que ça, un peu d’espoir!

Vous finirez en taule, vieux malade!

Ne perdons pas vos dernières et précieuses minutes. Vous m’écoutez, vous restez bien coi, c’est ainsi.

Le vieil homme s’adosse à la portière côté passager, le plus loin possible de Rodrigue.

La courtoisie m’incline à vous révéler mon nom. Après tout, pour vous je suis le dernier humain, et cela mérite quelques égards. Jean-Paul Rousseau, fils d’Anatole Rousseau et de Claire-Jeanne Guilloux, né le 26 avril 1938, le jour même où mourrait Edmund Husserl. Je… Ah, je vois à votre regard, vous ne connaissez pas Husserl. Pas étonnant, jeune inculte. 

1938? Mais vous avez connu mon grand-père, c’est ça, vous avez eu affaire à lui et vous vous êtes disputés, il vous a dit quelque chose, il a fait quelque chose, pourtant il lisait, il ne faisait que ça, il lisait et marchait, misanthrope mon grand-père, je ne vois pas, je ne lui ai pas connu d’ennemis, mais peut-être, les secrets, un vieux différend entre vous, monsieur Rousseau et mon grand-père, il aurait 85 ans s’il vivait encore, et c’est moi qui dois payer aujourd’hui, je…

Silence, frivole! Laissez le cadavre de votre aïeul se décomposer en paix avec les pages de ses livres… J’en étais à ma naissance. 1938. Nous vivions sur une ferme, loin de tout, loin de tous. Jusqu’à douze ans, ma mère m’a fait l’école, la sainte femme. Je n’avais d’autre ami que Drigo, mon chien. En 1950, on m’a envoyé chez un oncle, afin que je puisse fréquenter l’école du village. Même si j’étais sauvage, je me suis lié avec Isabelle, la fille du boulanger. Nous avons gravé nos noms sur un bouleau en jurant de nous unir pour la vie. Mais voilà que quelques semaines plus tard, mon père meurt écrasé sous son tracteur. Je quitte Isabelle et je reviens auprès de ma mère. Je resterai avec elle jusqu’à sa mort, vingt ans plus tard. En 1970, j’ai 32 ans. Je vends la ferme, je pars vivre en ville. Isabelle vit aux États-Unis avec son mari. Je reprends…

Monsieur, je veux bien compatir si vous en avez besoin, mais rangez-moi ce foutu flingue!

Compatir? Rodrigue, ne sortez pas votre squelettique compassion, vous vous ridiculiseriez. Alors, oui, à 32 ans j’ai repris l’école là où je l’avais laissée vingt ans plus tôt. Pendant des années, j’ai étudié, j’ai repris le temps perdu, j’ai sprinté jusqu’à l’université et à 47 ans, j’enseignais l’histoire aux boutonneux. J’avais réussi. Mais une fois la ligne d’arrivée franchie, je me suis rendu compte que j’étais seul, mais vraiment seul. Les femmes, il n’y avait plus que les vieilles, celles qui avaient mon âge. Pitoyable. Les voir me rendait malade. Je me suis abonné au bordel de la rue Desmarres, à la piscine de la rue Quentin, à la bibliothèque de la rue Mallage. Je forniquais hygiéniquement le lundi, le mercredi et le samedi. Je nageais tous les matins, je lisais tous les soirs, j’ai lu tous les livres de la bibliothèque idéale de Pivot.

Et jamais vous ne vous êtes fait soigner? Parce que vous avez un sérieux problème mon vieux! Toc toc, ça cahote sous l’chapeau!

Cela a duré jusqu’en 2011. J’avais prévu mourir le 1er mai, parce j’aime le muguet, parce que j’avais l’innocence du muguet.

Vieux cinglé, t’as eu là une brillante idée! Tu pourrais…

Rodrigue, restez poli. Vous ne voudriez pas tirer votre révérence dans l’abjection. Je voulais mourir parce que je voulais m’épargner les inconvénients de la dégénérescence du corps. Il n’y avait ni femme ni enfant, je me refusais à consacrer toutes mes journées aux soins médicaux, aux visites à la clinique, bref, à la gestion de ma disparition.

Vous êtes dépressif, c’est ça. Peut-être avez-vous des cachets à prendre? Vous savez mon meilleur ami…

Ne me comparez pas à votre ami, jeune insolent.

C’est vrai, j’ai… oui… j’ai tendance peut-être à être insolent… Cessons ceci, voulez-vous? Nous y gagnerons tous les deux. Vous n’irez pas en prison, je serai vivant…

Suffit.

Vous avez besoin de soins. Il n’y a pas de honte…

Je ne connais pas ce sentiment, Rodrigue. J’ai vécu si retranché, que la morale des autres n’a jamais pu germer en moi. J’allais au bordel et je n’en avais pas honte, tandis que mes collègues rougissaient lorsque je les y surprenais. Si j’avais été psychotique, je suis persuadé que dans mes instants de lucidité j’en aurais parlé avec aisance, sans honte. Je ne suis pas fou, Rodrigue, même si j’ai au fil des années développé un comportement vaguement schizoïde.

D’accord. Vous êtes sain d’esprit, mais vous vous apprêtez à commettre le plus fou des crimes.

Vous me voyez tout à fait calme. Je vous tuerai de sang-froid.

Vous pourrirez en enfer!

L’enfer, vous n’y croyez pas, ni moi d’ailleurs. Et sachez, béotien, que dans la mythologie chrétienne, en enfer on n’y pourrit pas, on y brûle, quoique l’enfer de Dante soit plutôt glacial.

Tu pues le macchabée, t’aurais beau t’asperger de trois litres d’eau de Cologne, tu puerais tout autant!

C’est ainsi que vous voulez mourir? Libre à vous. Mais pour le moment, taisez-vous.

Tu…

Un coup de feu. Jean-Paul a tiré derrière Rodrigue.

Je vous ai recommandé de vous taire, alors, obtempérez. Deux semaines avant le 1er mai 2011, elle est tombée du ciel, dans mes bras. J’étais à la bibliothèque, elle feuilletait un livre là-haut, sur la mezzanine. Il y avait des travaux de rénovation en cours, et la rampe n’avait pas été replacée correctement. Elle s’est appuyée, la rampe a cédé, et je l’ai vue chuter à la renverse. Je n’ai eu qu’à allonger les bras pour la recevoir. Bien sûr, je n’ai plus la force de ma jeunesse, et nous avons roulé sur le parquet. Mais elle n’a rien eu, pas une éraflure. Pour me remercier, elle m’a invité chez elle, nous avons lu de la poésie à voix haute, toute la nuit. Un mois plus tard, j’étais amoureux. Elle, elle aimait quelque chose en moi, mais pas tout. Il y a une différence d’âge, plus que considérable. Et puis, j’ai beaucoup d’argent, ça fait partie de moi. Nous nous sommes mariés l’été suivant.

Pourquoi salir cette belle histoire par un meurtre gratuit?

Je n’y connais rien aux femmes, Rodrigue. C’est un fait.

Vous ne l’avez pas eu facile, de ce côté-là.

Avez-vous connu des femmes, Rodrigue?

Oui, bien entendu. Quelques-unes.

Combien.

Ah, je ne sais pas. Je ne…

Comptez.

Ils se taisent. Rodrigue marmonne des noms à voix basse, et compte sur ses doigts. Il garde une bonne distance, son œil ne perd pas de vue le canon du révolver, mais la peur semble s’être estompée.

À ce jour, une histoire sérieuse, douze passionnantes, et cinq ou six sans intérêt.

Comment pouvez-vous!

De nos jours vous savez…

Vous aimez surtout les blondes? Ou les brunes?

J’ai pas d’a priori. Pas sur la couleur des cheveux, je veux dire. Par contre, j’aime pas trop les nanas qui ont de l’embonpoint. Je trouve ça disgracieux, ça manque de classe. C’est comme le chocolat. Un carré, c’est exquis, un kilo, c’est écoeurant. Trop de corps, ça envahit l’espace, on s’y perd. Par contre, pour une nuit, ça peut être amusant, quand on a envie d’une petite branlette espagnole.

Vous êtes ahurissant, Rodrigue. Et des… des… des rousses, vous en avez connu? Racontez!

Ah! Seriez-vous un brin pervers, Jean-Paul? Oh il n’y a pas de mal, nous le sommes tous à notre manière, nous sommes des hommes. Eh bien, je l’ai connue il y a un mois. Je dois la revoir demain.

Comment est-ce avec elle? A-t-elle de gros seins?

Ses seins? Deux pommes. Pour le reste, les bras, les cuisses, le cul, c’est mignon, mais peut-être un peu maigre. Par contre, elle compense, la salope, par une agilité rare. Doit être ballerine, gymnaste, ou je ne sais quoi. Son énergie! Un feu qui crépite dans tous les sens, un incendie je vous dis! Avec elle, c’est comme si je baisais cinq femmes à la fois!

Vous l’aimez?

Oh, ça. Vous rigolez? Non? Pour ce qui ressemble à l’amour, j’ai une amie. Nous sommes liés depuis dix ans. C’est comme si elle vivait avec mon âme, et moi avec la sienne. Nous faisons l’amour deux fois par année, parfois moins. Nous serons encore liés à soixante ans.

La rousse, comment dites-vous, la… salope, c’est une histoire sérieuse, passionnante ou sans intérêt?

Passionnante à court terme, sans intérêt à moyen terme. Je m’amuse, mais en silence. Avec elle c’est, salut, il fait beau, on ferme la porte, on baise, et au revoir, tiens, des nuages, et c’est tout. Elle refuse de sortir en boîte, d’aller chez les copains, impossible même de faire une promenade ou de dîner au resto. Imaginez la lourdingue! C’est une femme mariée, j’en suis persuadé, elle en a tous les symptômes.

Rodrigue, sortons, voulez-vous? J’ai besoin d’air.

D’accord. Mais rangez donc votre machin, là.

Ils marchent jusque sur la berge. Jean-Paul, raide, tient toujours le révolver braqué sur Rodrigue.

Placez-vous là, Rodrigue.

Allez, Jean-Paul! Nous avons parlé de femmes ensemble, comme de vieux copains!

Nous avons parlé de ma femme.

Et des miennes aussi! Sans blague, je…

Vous avez parlé de ma femme, Rodrigue.

Jean-Paul brandit son arme, mais son bras tremblote. Il avance, entre les racines, vers Rodrigue.

Ma femme. Vous savez, jeune homme, la salope, la lourdingue. Julia.

Zut.

Un écureuil file derrière Jean-Paul dans un bruissement de feuilles. Rodrigue réagit vite. Il ouvre de grands yeux effrayés, Jean-Paul se retourne et Rodrigue lui décoche une puissante savate au poignet. Le révolver vole à trois mètres d’eux, et Jean-Paul, sans souplesse, se tient les reins. Il comprend qu’il est perdu.

Espérez Jean-Paul, espérez! Mais pas trop longtemps, je ne compte pas m’attarder ici. Mais je ne vous tuerai pas, vous irez en prison mon coco! Avancez vers la voiture!

Jean-Paul se déplace difficilement. Il traîne son long corps qui grince de partout, prêt à se casser.

Ils ne vous croiront pas. Un vieil homme respectable, voilà ce que je suis. À 75 ans, ils ne me…

Ta gueule!

Le vieillard extirpe un stylo de sa poche, le plante dans le bras de Rodrigue, qui appuie sur la gâchette. Une balle vient se loger dans l’épaule droite du vieillard. Rodrigue saigne à peine.

Prends ça! Salaud!

Rodrigue tire une seconde fois. La balle se perd dans la forêt, derrière. Il s’approche, vise, et tire à nouveau. Il atteint la jambe gauche. Jean-Paul s’écroule dans un craquement sec, silencieusement. Il ferme les yeux. Rodrigue lui plaque le canon sur la tempe. Il appuie deux fois sur la gâchette.

Salaud! Ordure! Je vais la baiser ta salope! Demain, je vais la baiser! Et elle ne sentira plus le vieux décati.

Rodrigue jette la veste sur le cadavre, qu’il balance dans la rivière. De retour chez lui, il vomit longuement, et s’écroule dans un fauteuil, s’y endort. À son réveil, il cherche son téléphone, se rappelle. Saute sur le clavier de son portable, 

Salut Julia, Je serai là comme convenu, Rodrigue.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Le cabanon

Stupéfiant! J’ai peine à croire ce que j’ai vu là-bas, le cataclysme qui nous a emportés. J’ai cru y laisser ma peau. Cette douleur! Je souffre de la fesse droite. C’est ça, oui, juste là. Vous la voyez, cette brûlure? Toi la grande Kathleen, ne ris pas, cette blessure, elle est affreuse! Ne te moque pas de ma fesse molle! Vois cette lacération dans les chairs! Je ne pourrai pas m’asseoir à table avec vous, mes amis, je devrai rester debout! Mais ça n’est rien, je suis vivant moi, je le suis! 

C’est le maire. Le pétrole et le gaz chez les Beaulieu. Oui, la famille Beaulieu du chemin de Louviers, le père, le frère, les deux fils de l’un, les trois filles de l’autre, sur les lots 1455, 1456, 1765, 1980, et 1324 bien sûr, tout ce territoire à la latitude… Ok, vous les connaissez, excusez-moi. Des timbrés? Je sais, ils ont tiré sur des prospecteurs, mais d’autres à leur place… Justement, le maire croyait qu’ils… Oui, il avait peur d’eux, parce qu’il avait promis avant les élections de ne pas permettre à la compagnie de creuser des puits sur leurs… C’est vrai, même la police voit des Beaulieu partout… Mais non, les Beaulieu ne m’ont pas tiré dessus! Pourquoi auraient-ils… J’étais à l’hôtel de ville pour demander un permis de construction pour mon cabanon. Non. C’est pas de vos affaires. Non, puisque je vous dis. Merci Bertrand. 

Donc, j’avais mangé des fèves et des champignons crus, et j’avais un de ces maux de ventre! Ça bouillonnait là-dedans, à en crier de douleur! Comme d’habitude, au bureau des permis, c’est long. J’aurais dû faire la demande en ligne, mais je ne comprenais pas tout, et j’avais des questions. Enfin, j’attendais, je patientais avec mon dossier sous le bras, une grande enveloppe brune avec le formulaire pour le permis de construction du cabanon dedans, mais l’ébullition montait, dans les boyaux ça bouillonnait, j’allais éclater, pas d’autres issues humaines envisageables. Oui…tout à fait… Human issue, c’est ce que j’ai dit. Cessez de m’interrompre, je n’y arriverai jamais. Alors là, il n’y avait qu’un type devant moi, mon tour arrivait, après une heure d’attente ce serait à moi. Sauf que j’avais atteint la limite extrême, celle qui précède l’irruption, la catastrophe! Les mâchoires et les poings serrés, les larmes aux yeux, j’ai abandonné mon poste, je me suis précipité dans le couloir. Ne riez pas! Je vais vous en faire bouffer des champignons crus! Alors je cherchais les toilettes. Vite les chiottes! Je voyais bien les indications, mais comment lire, les yeux mouillés et la douleur au ventre! J’ai bien vu le dessin, vous savez le petit bonhomme qui indique les toilettes. Je l’ai vu, devant moi, il y avait sans doute une flèche aussi, mais ça m’a échappé. J’ai poussé la première porte, je me suis précipité à l’intérieur… Tu as bien deviné, Jorge, ce n’était pas la toilette. C’était un bureau! Un satané bureau avec un grand type qui parlait au téléphone, debout devant une baie vitrée qui donne sur le parc. Il a froncé les sourcils. Mon irruption ne l’irritait pas, c’est pas ça, c’était plutôt comme s’il attendait quelqu’un, qu’il s’étonnait de voir que je ne ressemblais pas à l’image qu’il s’était faite de ce quelqu’un, mais tout de suite son visage s’est détendu, on le voyait, il était prêt à accepter n’importe quel hurluberlu, et moi qui étais là, plié en deux, le visage en sang, ma grande enveloppe à la main. Il a murmuré il est là au téléphone, il a raccroché, est venu vers moi. Vous voilà enfin, qu’il me fait, mais impossible de parler, de lui répondre, j’étais une grenade en train de perdre sa goupille, un ballon face à l’aiguille! Le type me prend par le bras, il m’entraîne dans le corridor. Reconnaissant, je crois qu’il a compris mon urgence, qu’il me conduit aux chiottes, alors je le suis. Mais c’est pas ça du tout, nous aboutissons à une porte close devant laquelle deux policiers montaient la garde. J’avais les joues trempées de larmes, du sang me coulait dans la bouche à force de me mordre les gencives. Attendez ici. Le type m’a laissé à l’arrière d’une grande salle.

C’est peut-être la salle du conseil municipal, comment savoir. Il y avait une dizaine de policiers, tout autour, et au centre, une centaine de personnes assises sur sept ou huit rangs. En avant, sur une estrade, se tenaient derrière une table le maire et le président de la compagnie Gazou. Le maire m’a salué de la tête. Pourtant, je ne le connais pas, pas personnellement. Qu’est-ce c’est que tout ça, que je me suis demandé. Tous ces policiers, ils craignaient un attentat, c’est clair, mais sur le moment je n’y ai pas pensé. Quel rapport avec mon cabanon? Je ne voyais rien, je n’entendais que ce bourdonnement monstrueux. Je risquais l’implosion! J’ai respiré un grand coup, je me suis plaqué la montre à l’oreille pour me concentrer sur le tic tac. Ça m’a libéré, pendant quelques minutes, mon esprit s’est élevé au-dessus de mes organes dilatés. Le maire m’a invité à monter sur l’estrade. Monsieur le professeur Hudon va vous présenter les résultats de son étude qui montre clairement que le projet de Gazou n’altérera en rien l’écosystème de notre si joli coin de pays… Non Kathleen… Hudon c’est… Mais Kathleen, c’est moi! Le maire pensait que j’étais le professeur Hudon! Moi, Roger le gérant du rayon des sports, me voilà promu professeur d’écosystèmes! 

Tous les visages se sont tournés vers moi, évidemment. Il y avait là toute la clique politique, la chambre de commerce, plusieurs inconnus en complet noir, tailleurs gris. Tout ça me dévisageait, et je ne bougeais pas. Paralysé. S’ils n’avaient pas tous braqué leurs regards sur moi! À les voir m’observer, me détailler, m’attendre, me désirer, mon existence s’est rappelée à ma conscience, et pour l’heure, cette existence était une bombe. Incapable d’ouvrir la bouche ou d’avancer le pied, je n’ai trouvé la force que de lever la main, je ne sais pourquoi, mais je l’ai levée, bien haute. C’était la main qui tenait l’enveloppe brune. Si vous les aviez vus! Les andouilles! Tous ensemble ils se sont levés et se sont mis à applaudir! Ils m’applaudissaient! Sur le coup, je n’étais pas trop étonné, je n’avais plus conscience de ce qui se déroulait là, je n’étais qu’un ventre en ébullition. Ces clowns croyaient que je leur montrais, dans l’enveloppe brune, une copie de mon étude, enfin, de l’étude du professeur Hudon. Ceux des derniers rangs, des dames et des messieurs m’ont entouré, ils m’ont félicité. Je restais muet, par incapacité physique de faire autrement. J’ai reculé d’un pas, et peut-être tout se serait bien passé s’ils m’avaient seulement foutu la paix. Mais il a fallu qu’une grosse folle à joues rouges saisisse ma main. J’avais le poing serré, elle a tiré dessus comme sur un bouchon. Ce contact, mes amis, ce seul contact a été un détonateur! Bang! Plus fort qu’un coup de feu! C’était comme si tous les gaz retenus dans mon intestin s’étaient concentrés en une masse quasi solide, pour se propulser à l’extérieur en une seule explosion. Pas un sifflement, pas une série de petits bruits, non, un seul bang fantastique… Non Bertrand, c’est pas ce pet qui m’a blessé la fesse! Voulez-vous… C’est bon, vous avez assez ri? Je peux achever? Quoi? Ben non, c’est pas terminé. Ce pet, cet apocalyptique pet, a déclenché deux réactions bien différentes, mais tout aussi violentes l’une que l’autre. Autour de moi, dames et messieurs ont clairement entendu la détonation et humé le résultat d’une douloureuse fermentation. Tout de suite, ça a été des cris, des grimaces de dégoût, un mouvement de fuite loin du professeur Hudon. Mais les autres, ceux des premières rangées, le maire et le type de Gazou, les policiers, eux ils n’ont entendu que la détonation. Ils ont cru qu’il s’agissait d’un coup de feu! Je ne blague pas. La terreur que leur inspirent les Beaulieu est si vive, qu’ils ont tout de suite cru à un attentat. Le maire a crié il nous tire dessus, et il y a eu une belle panique, et les policiers se sont mis à tirer dans ma direction. Bang bang bang, ça résonnait, ça fumait, et l’écho dans la grande salle donnait l’impression qu’à chaque coup de feu tiré des policiers, des bandits embusqués répondaient. Ça a duré au moins trois minutes. Mais trois minutes si longues, oh oui, longues comme jamais je n’en ai vécues… Comment? Tu dis que ça ne se peut pas? Hey! T’écouteras le téléjournal à six heures! Si si, tu verras. Tout ça a été capté par les caméras de la salle du conseil. Il y a eu trois morts, et des blessés. Dont moi. Ma fesse… Non, je ne les connais pas. Personne. La grosse dame. Celle qui m’avait pris le poing, si elle n’avait pas été là, c’est moi qui me prenais le pruneau! Écroulée. Je suis tombé… oui, avec elle. Une fois par terre, je me suis dit qu’il valait sans doute mieux ne plus remuer, ne plus péter… Elle? Oh elle perdait beaucoup de sang, mais elle souriait. Elle racontait… Qu’est-ce qu’elle disait… Oui… je suis jeune, 32 ans, c’est jeune, pourquoi… pourquoi je vivais… embrassez-moi. J’avais son visage à dix centimètres du mien. Elle sentait l’ail. Pas question de l’embrasser, surtout qu’il lui sortait des bulles et des tripes sur le côté de son gros ventre. Je me sentais idiot, j’avais quand même un peu peur, et même après, quand les coups de feu ont cessé. Je lui ai soufflé dans le nez quelque chose comme tu vivais parce que tu es née, ou une fadaise semblable. Vous auriez dit quoi vous? J’ai tourné la tête. Il y a eu un grand silence, un néant de quelques secondes, puis spontanément tout le monde s’est précipité à l’extérieur. Sans panique, mais rapidement, en aveugles. J’ai suivi le troupeau, j’ai marché d’un bon pas jusque dans la rue, il y avait plusieurs des policiers parmi nous, pas moins bêtes que nous. L’air frais nous a réveillés. Je me suis secoué. Et là je me suis demandé, est-ce que j’ai rêvé? Mieux valait partir. J’avais encore des gaz et mon enveloppe brune, avec un bout d’intestin collé dessus. J’ai pété en revenant jusqu’à ma voiture. Et me voici! La fesse en sang, bien vivant, mais je devrai y retourner pour le cabanon.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Ballade révolutionnaire

Quadragénaire pâle, il grimace à chaque pas, claudique. Dans son sac, traitement pour un caillot, héparine en seringue. Elle sort d’une librairie, sourit. Il s’incline légèrement.

Bonjour, bonjour monsieur

Il sursaute, elle le dépasse, il la dévore des yeux. Elle marche vers le boulevard, cherche sur son téléphone Charonne révolution. Ses yeux étincellent. Il secoue la tête, retrouve la jeune femme, penchée son téléphone. Elle se dirige vers sur la rue de Charonne, s’arrête devant le numéro 159, pousse la grille, s’engage dans le passage sous l’immeuble, débouche sur le square Colbert. Érables, marronniers, albizias et magnolias, la rue a disparu. Le quadragénaire la suit dans le square, pâle. Il traîne une jambe lourde, s’approche d’elle qui photographie une maison du XVIIIe flanquée de deux ailes. Un centre d’action sociale. L’homme s’appuie sur un arbre à cinq pas de la femme. Elle prend plusieurs clichés du pavillon Belhomme, touche les pierres, s’assied sur un banc. Le quadragénaire l’y rejoint.

Vous avez peut-être besoin d’un guide.

Une voix suave. Elle hésite, fronce les sourcils.

J’en ai un, merci

Elle lui montre son téléphone. Il sourit.

Que raconte-t-il? 

Elle fait défiler le texte.

Que c’pavillon est tout c’qui reste de l’asile de Jacques Belhomme… un menuisier qui a transformé sa maison en pension pour déments. Durant la Terreur, il aurait logé à prix d’or des richards condamnés à l’échafaud. Il les faisait passer pour des aliénés. Ceux qui n’pouvaient plus payer, il les chassait et on leur tranchait l’cou. Slac! Voilà. 

Le quadragénaire montre ses belles dents. 

Slac. 

Il ricane doucement.

Madame, avez-vous lu Cécil Saint-Laurent? 

Non, désolée. 

Dans un de ses livres, c’est ici que Caroline vient se réfugier, après avoir été condamnée par Fouquier-Tinville. Gaston, son amoureux, prend d’énormes risques pour rassembler la somme astronomique que réclame Belhomme, mais il n’y arrivera pas… 

Elle cligne de l’oeil, range son téléphone, quitte le square. L’homme lui emboîte le pas. Plantée devant le Café français, elle plisse les yeux pour lire une plaque sur la façade, Plan de la Bastille commencée en 1370 prise par le peuple le 14 juillet 1789 et démolie la même année. L’homme s’adosse contre la cabine téléphonique derrière elle. Elle recule jusque dans la rue, photographie l’immeuble, photographie les pavés. Il l’agrippe, la ramène sur le trottoir. Un motocycliste a failli la faucher.

Encore vous? 

Il se frictionne vigoureusement le mollet

Je me suis tordu la cheville. 

Son caillot. 

Vous m’avez suivie, sauvée, merci.

Vous êtes Canadienne! 

Québécoise.

Pourquoi photographier les pavés? Il n’y en a pas, chez vous? 

Il peine à la suivre.

Vous êtes Parisien?

Castelneuvien, je suis Castelneuvien. 

Elle s’arrête pile. Une femme vient buter contre elle. Insultes, excuses. Elle pianote sur son téléphone.

Si j’avais l’temps, j’vous offrirais un café. C’est vrai. J’devrais ben ça à mon sauveur! Mais là, j’dois vous quitter. Chao! 

Elle tourne les talons et file sur la rue Saint-Antoine. L’homme serre la mâchoire, et s’élance dans son sillage. Il la retrouve devant le Forum des halles qui sort d’une boutique. Elle recule d’un pas.

Monsieur, vous m’effrayez.

Il s’immobilise près d’un jeune arbre, s’incline, et les mains ouvertes, il retourne les poches de son pantalon, ouvre sa veste, lève les bras au ciel et toupine sur une jambe.

Voyez, pas d’arme, pas même un mouchoir. Rien que ce petit porte-cartes. Et ce ne sont pas ces bras maigres qui vous en imposeraient. Vous auriez tôt fait de me casser les os.

Du bras, il l’invite à marcher, mais elle hésite, regarde sa montre. L’homme hasarde quelques pas vers la rue Berger, tend un bras derrière lui.

Vous voyez cet édifice-là, à l’intersection? Celui avec un drapeau? C’est un poste de police. Courez-y!

Ça va J’veux ben que vous m’accompagniez, mais faites pas l’niaiseux.

Où allons-nous?

Vous seriez pas un brin fêlé? 

Il s’élance et agite les bras pour s’envoler. Elle crie pour l’encourager, et leurs éclats font se retourner quelques touristes. 

Pour rester bien vivant, il faudrait que je m’arrête! Qui sait si en vous suivant je ne cours pas vers le trépas!

Vous et vos romans! 

Si vous passez rue de l’Abbaye, rue Saint-Benoît, rue Visconti, près de la Seine, regardez le monsieur qui sourit… 

Il chante, il laisse sa main flotter sur les guidons des Vélib’ parqués à la station de la rue Saint-Benoît. La jeune femme marche un demi-pas devant, son téléphone à la main. 

Alors vous comprendrez, gens de passage… 

Pourquoi ces grands fauchés font du tapage… 

C’est bête, il fallait y penser… 

Saluons-les… 

À Saint-Germain-des Prés… 

Vous connaissez Léo Ferré? 

J’connais cette chanson, mon père la faisait jouer tout l’temps. 

Brève recherche. Elle observe un beagle en haut-relief. 

Autrefois il y avait par ici l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et dedans, une prison. En 1792, ils y auraient massacré entre 160 et 300 personnes, c’est pas clair. Sur cette rue, il y aurait des vestiges de l’Abbaye… Attendez… Ça serait au numéro 15. Nous sommes au numéro 5, donc c’est par-là. Allons-y. 

Au numéro 15 s’élève un immeuble moderne. Rien ne ressemble moins à de la vieille pierre.

Il y a peut-être une cour intérieure. 

Elle se penche sur son écran, tape quelques mots. 

C’est là, juste là! On voit bien grâce à Google. 

Elle lui montre une photo aérienne sur laquelle on aperçoit un grand cercle sur le toit d’un immeuble. 

Là, c’est une vieille tour de l’abbaye, j’en suis persuadée. On peut peut-être l’apercevoir de la rue d’à côté? 

Elle revient sur ses pas jusqu’à la rue de l’Abbaye, scrute les toits. Elle s’éloigne sur la rue Bonaparte, se rapproche, varie les angles, elle entre dans le square Laurent Prache, toujours en vain. 

Je sais qu’elle est là, mais je n’la verrai pas. C’est bête. 

Une dame aux cheveux gris s’approche d’eux. Elle sourit au quadragénaire. Bonjour madame Maillard! 

Bonjour Aubert.

La dame elle s’éloigne d’un petit pas pressé, vers le boulevard.

Aubert? Moi c’est Sandrine.

Elle n’est déjà plus là. Il s’étire la jambe gauche, la tord dans tous les sens avant de la rejoindre. Il serre la mâchoire sans grimacer. Il parvient même à sourire.

Si vous n’en pouvez plus, n’hésitez pas, vous vous arrêtez, ce sera bye bye, je comprendrai. 

Péniblement, il avance en s’appuyant aux façades des immeubles. Elle montre du doigt une plaque, qu’elle lit à voix haute. 

En 1793 et 1794, Condorcet, proscrit, trouva asile dans cette maison où il composa sa dernière œuvre, L’esquisse des progrès de l’esprit humain. 

Je l’ai lu, Condorcet.

Une autre victime du Tribunal révolutionnaire. Saviez-vous qu’ici, sur la rue Servandoni, ont vécu d’Artagnan et Marius Pontmercy. Mais vous boitez! Je ne connais pas leurs adresses toutefois. Qu’avez-vous?

Une petite entorse, rien de grave. 

Aubert le menteur. Il prend le bras qu’elle lui tend, mais il ne s’appuie qu’à moitié. Place Alphonse Laveran, elle a le nez sur son téléphone depuis une vingtaine de minutes, tape des mots.

C’est une affaire de cœurs. 

Je croyais que vous ne rêviez que mousquetons, pistolets et poudre noire. 

C’est ben l’église du Val de Grâce, en face de nous. 

Avec ses six colonnes!

C’est là qu’on gardait les cœurs de la famille royale. Il y en avait quarante-cinq. En 1793, les révolutionnaires se sont débarrassés d’ces cœurs. 

Je ne me suis pas consolé, bien que mon cœur s’en soit allé.

Vous écrivez des poèmes? 

Verlaine. Il a habité près d’ici. 

Elle l’aide à se relever. Il rajuste sa veste. Rue Mouffetard, Aubert chute. Il s’étale de tout son long sur le trottoir. Les passants le contournent, râlent, une dame le traite d’ivrogne. Il se tord le visage de douleur, se remet sur pied. Dix mètres devant, Sandrine, prend des photos, elle n’a rien vu. Elle s’arrête devant le numéro soixante et un.

C’est laid, c’était un couvent transformé en caserne d’la Garde républicaine. 

Albert la rejoint.

J’ai refait le monde des dizaines de fois, dans les cafés de cette rue! 

Sandrine lit sur son téléphone, tout en marchant. 

Paraît que Claude François Lazowski vivait ici, c’était un des organisateurs de l’assaut sur les Tuileries. 

Aubert se masse la jambe. 

Pourquoi la… pou… pourquoi… 

Oui? 

Pou… 

Aubert, ça va? 

Oui, j’ai un… j’ai…

Vous êtes épuisé. Reposez-vous. Allez prendre un café quelque part. 

Il respire à pleins poumons. 

Une allergie aux fruits à coque, rien de grave. Je voulais savoir, Sandrine, pourquoi la Révolution française? 

Sandrine rit de bon cœur, elle embrasse Aubert sur chaque joue. 

C’est un jeu! Il y avait un livre d’histoire de France dans ma chambre chez madame Parédès. J’ai fermé les yeux, j’l’ai ouvert: Révolution française. Voilà un thème comme un autre pour ma visite. Allez, prenez mon bras et marchons, marchons encore. Il fera bientôt nuit. 

Il s’abandonne à son entrain.

La sorcière de la rue Mouffetard qui veut manger une jolie jeune fille pour devenir la plus belle des plus belles pourrait avoir envie de vous attraper, Sandrine! 

Elle l’entraîne dans un Paris qu’elle ne connaît pas, au hasard des rues.

Durant la révolution, l’Île Saint-Louis a été rebaptisée l’Île de la Fraternité! 

J’adore. 

Ils traversent le pont, bras dessus bras dessous. Elle s’éclipse un instant pour aller à la toilette. Il fait mine de s’intéresser à une vitrine, mais il vacille, s’appuie sur le capot d’une voiture, et tout son corps ploie. Trois dames se précipitent. Il balbutie quelques sons, mais aucun mot ne franchit ses lèvres. Puis il se redresse. 

Merci, merci. C’était un petit malaise. C’est passager. 

Sandrine ressurgit devant lui, exubérante. Elle improvise quelques pas de danse, lui tend la main. 

Monsieur Aubert, la nuit est jeune et il nous reste ben du ch’min à faire! En route! 

La jambe raide, il chemine au rythme de Sandrine, qui l’entraîne vers le Quai de Bourbon et le pont Louis-Philippe. Rue de Montmartre, elle consulte son téléphone.

Le régicide Louis Alexis Dubois de Crancéau vivait au numéro 10. Que de sang! 

Je sens le mien qui m’abandonne. 

Petit repas en vitesse à La Cantoche, jeu de marelle au sol, vieux jouets sur les murs, elle s’amuse, il repose sa jambe. De retour dans les rues, une voiture évite Aubert de justesse. Il perd l’équilibre, s’affale pendant que Sandrine brandit un poing en direction du chauffard.

Crisse d’imbécile! Ça prend-tu un sans dessin d’sacrement pour côlisser les breaks à deux pouces du monde! 

Sandrine? 

Aubert qui rit aux éclats et grimace de douleur tout à la fois, parvient à se remettre à la verticale. 

Je ne comprends rien à vos expressions à la mords-moi-le-nœud, mais vous êtes charmante! Dommage que nous ne soyons que deux personnages un peu vides. 

Vous êtes un petit comique, Aubert. Allez, prenez mon bras. Nous n’sommes pas vides, nous débordons! Vous voyez cette maison Aubert, eh ben c’est à cet endroit, semble-t-il, que le tonnelier Baroux aurait préparé le tonneau explosif utilisé dans l’attentat d’la rue Saint-Nicaise contre Bonaparte le 22 septembre 1800. Ça vous dit quelque chose? 

L’attentat, oui, j’en ai entendu parler dans les cours d’histoire. Mais le bonhomme Baroux, ça ne me dit rien. 

22 rue de l’Échiquier. Dans la plus petite des rues, on trouve des merveilles. 

Nous sommes rue de l’Échiquier? Je… Ah!… Je… 

Aubert? 

Ma jambe… Je… 

Prenez votre temps, respirez. Allez, asseyez-vous par terre. C’est ça. 

Je ne… 

Est-ce qu’il y avait encore des noix dans votre plat? Aubert, vous prenez des risques, et tous ces kilomètres que vous vous tapez avec une cheville tordue. J’devrais vous gronder, p’tit imprudent! Laissez les sales noix faire leur effet, et j’m’occupe de la jasette. Si vous en perdez des bouts, pas grave. J’répéterai si vous voulez! À moins que vous n’tombiez raide endormi, parce que j’pourrais finir par vous lasser. Vous vous levez, Aubert? Oh, comme vous voulez.

Ma jam…

Bel effort, mais c’est faible. Attendez un peu avant de réintégrer le monde des parlants.

Derrière eux, deux jeunes hommes, bien coiffés, vêtements neufs, s’approchent rapidement. Les semelles de leurs tennis assourdissent le bruit de leurs pas. L’un d’eux saisit les bras de Sandrine, qu’il serre de toutes ses forces, tandis que l’autre dépouille Aubert de sa veste en cuir. En moins de trente secondes, leur forfait est accompli, ils disparaissent d’où ils ont jailli, plus souples que des chats. Sandrine se précipite vers Aubert, qui s’agrippe sur une rambarde.

Ils vous ont blessé?

Non, ça va. Ils ne vous ont rien volé?

Mon sac, mais il n’y avait que des cartes postales, des babioles. J’ai toujours mon téléphone, heureusement.

Je peux vous prendre le bras? Je vois mal la nuit, surtout quand je n’ai pas mes lunettes.

Prenez, Aubert! Prenez!

Aubert se masse les tempes. Son visage, plongé dans la nuit, ne retient plus les grimaces de douleur. Il accélère le pas, ce qui réjouit Sandrine, mais cela dure moins de cinq minutes. Il se cramponne au poteau d’un feu de circulation.

Aubert? Qu’avez-vous?

Je suis…

Toujours ces maudites noix?

Aubert acquiesce. Brusquement, comme s’il venait de recevoir un coup de poignard dans le dos, il redresse tout le corps. Sandrine le regarde, hébétée. Elle scrute la rue, personne. Il relève le front. Elle croit qu’il lui indique quelque chose.

Ah! Je vois. Cette tour!

Aubert approuve de la tête. Il ferme les yeux, pendant que Sandrine se précipite sur son téléphone.

Cette tour date du XIIIe siècle, elle faisait partie du prieuré Saint-Martin-des-Champs… Mais ce n’est pas ça… Ah! Nous y voilà! Derrière, c’est le Conservatoire national des arts et métiers. Vous savez quand il a été créé? En 1794, en plein durant la Révolution française. Oui monsieur! Vous avez devant vous un héritage direct, et encore en fonction, de la Révolution! Allez, il faut repartir. Mon séjour à Paris s’achève, et j’aimerais ben faire une ou deux petites stations révolutionnaires, avant d’partir. C’est trop bête qu’vous ayez la parlote kaput… Demain, Aubert, vous serez remis…

Aubert se déplace à pas de tortue, mais Sandrine, fort gaie, s’adapte joyeusement à sa lenteur. Courte pause devant le square du Temple. Sandrine enjambe la petite clôture.

J’ai envie d’aller voir ce p’tit parc!

Je vous attends ici. Je vais m’asseoir. Prenez tout votre temps.

Elle explore le square, le plan d’eau, le kiosque. Elle s’arrête devant une stèle sur laquelle sont inscrits les noms de quatre-vingt-cinq jeunes enfants juifs d’âge préscolaire déportés durant la Seconde Guerre mondiale. Elle lit chacun des noms, à la lumière de son téléphone. Elle photographie la statue de Béranger, et s’assied sur un banc. Toujours le même jeu: elle cherche sur internet un lien avec la Révolution.

Voilà. Il vivait juste en face du parc.

Sandrine chuchote, comme si elle craignait de réveiller les habitants du quartier.

Pierre Sylvain Maréchal… Un compagnon d’Babeuf… Il rédige un manifeste pour l’égalité des hommes, en 1796… Certains le verraient comme un visionnaire, une sorte de communiste avant l’temps…

Elle tape quelques mots sur son clavier. Dans la rue de Bretagne, des gyrophares surgissent et éclairent silencieusement les façades et les arbres, tout près de l’entrée du square.

Que se passe-t-il là-bas? Aubert m’racontera, il est tout près.

Sandrine sort discrètement du parc, où il est interdit d’entrer après dix-sept heures trente. Elle revient là où elle a laissé Aubert, mais il a disparu. Une ambulance est garée en double, gyrophares allumés. Sandrine s’approche des ambulanciers.

Qu’est-ce que c’est?

Un grand gaillard, qui enfile des gants de plastique, sourit à son accent.

Le mort, vous le connaissez?

Quel mort?

Ça ressemble à un AVC. À voir sa jambe gauche, c’est clair qu’il avait des caillots dans le sang. Pauvre bonhomme… Vous êtes en vacances?

Oui, j’visite Paris.

Il la détaille des pieds à la tête. Sandrine tape du pied, lève les yeux sur la rue, devant elle.

J’peux vous faire visiter, si vous avez besoin d’un guide. J’termine dans trente minutes… Vous savez, je connais Paris comme pas un!

Elle tourne les talons et fonce rue des Archives. Elle marche droit devant, sans se retourner, sans reprendre son souffle, sans essuyer ses larmes.

Un AVC! Moi qui ai cru à ses histoires de noix! Quelle nounoune!

Les ambulanciers fouillent les poches du cadavre. Aucun papier, aucune photo, pas même un ticket de caisse.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Daniel Jean et Jean Daniel

Daniel Jean: Quelle surprenante surprise de te rencontrer ici, sur ce trottoir, dans cette ville, dans ce pays, et qui plus est, aujourd’hui! Tu sembles te porter à merveille, je veux dire, Jean Daniel, tu es tout d’un morceau, tout d’une pièce, à première vue du moins, et même à deuxième, oui même à deuxième vue! Tout d’une pièce! Tout est là. La tête! Oh la la, elle est bonne celle-là, la tête! Comme si elle pouvait manquer! Le cou, les épaules, les bras, oui, les deux bras sont bien là, et les mains, j’ai vu la main droite, celle que tu me tends. Oui, voilà, je te la serre, je te la secoue un peu, que veux-tu, c’est le fond d’amitié, les braises de la camaraderie qui grésillent comme une vieille bougie sur ses derniers nanomètres de mèche. Mais ta gauche? Ta main gauche, je ne la vois pas, tu l’as toujours? Ah! La coquine, elle s’ennuyait toute seule au fond de la poche de cette affreuse veste! Donc, la main gauche y est toujours, et les membres inférieurs, bien visibles, jambe et pied droits, jambe et pied gauches, tellement gauches! Ils le sont toujours? Oh ne répond pas, ce sont de ces choses qu’on ne transforme pas, on le voudrait, impossible de métamorphoser la gaucherie. Sauf qu’avec l’expérience, tant d’années depuis notre dernière rencontre, tant d’années à marcher, à trotter, à courser, je parie que tu trébuches moins souvent! Et pourquoi parier, j’en suis certainement certain. Toi Jean Daniel! Tout un. Et au centre de tout cela, le tronc, le bloc sur lequel tout le reste s’attache bien solidement, tout aussi solidement que jadis, et peut-être même un peu plus, vu l’épaisseur de ce tronc, qui a doublé. Ou triplé? Jean Daniel! Jean Daniel! Répéter ton nom me fait filer l’esprit entre notre autrefois et notre maintenant, entre ce temps-là et tout de suite, et ça voyage tant que j’en suis presque étourdi, presque déjà chancelant! Pas toi? Ça fait combien d’années, vieux? On perd le fil, on palpite avec tellement de frénésie chacun de son côté qu’on ne compte plus les lunes! Il y a une éternité, il y a, je dirais, approximativement dix-neuf ans, quatre mois, deux semaines, trois jours et… Et? On perd le fil, mon cher, la vie nous fait fondre le fil! Mais tu es là, inespérément, et je présume, tant l’émotivité m’empoigne, me tient, m’oppresse et me chatouille, que tout cela est un hasard heureux!

Jean Daniel: Tu l’as dit. Pour ma part, je n’ai pas de qualificatif pour cet instant, comme d’ailleurs pour aucun des instants, pardonne-moi l’expression, secondaires de la vie. Voilà donc près de vingt ans, Daniel Jean, que cette violente querelle nous a séparés. Nous aurions pu nous croiser sur ce trottoir des centaines, voire des milliers de fois. Mais lorsque je te voyais au loin, systématiquement je changeais de trottoir, quand cela était possible, et si ce ne l’était pas, à cause du trafic, je m’engouffrais dans une entrée d’immeuble, je grimpais à un arbre, ou je me glissais sous un camion stationné. Je t’évitais, et tu en faisais autant. La plupart du temps, tu tournais simplement les talons et tu te sauvais en courant, sans un regard derrière. Mais aujourd’hui, sans que je ne puisse me l’expliquer, je n’ai pu t’éviter, tu n’as pu m’éviter. Il y a dix minutes, j’aurais tout donné pour esquiver cette conversation. Sauf qu’elle est en train, et bien en train, et la curiosité, peut-être aussi un soupçon de malice, me retient ici, devant toi. Bien entendu, je n’ai ni l’intention de renouer, ni celle d’évoquer les quelques souvenirs joyeux de notre ancienne amitié. Je ne lèverais pas mon verre, vois-tu, au bon vieux temps, comme ces racornis que seule la nostalgie émeut. Pourtant, j’avoue furieusement qu’au cours des deux dernières décennies, ton visage a plus d’une fois fait irruption dans mes pensées. Je t’ai vu mort, et parfois, torturé, dément. Ne te méprends pas. Aucune haine ne m’habite, pas le moindre élan vindicatif, quoique cela aurait pu aller de soi, ne me garde éveillé la nuit. Comment t’expliquer? Ça se présente ainsi. Je marche, l’esprit ailleurs, l’esprit qui se détache du monde pour goûter un instant de repos au sein de l’orthodoxe rêverie, quand soudain un infime détail, une voiture jaune canari, une fausse note, une senteur de sueur, te fais ressurgir du passé. Ça dure une fraction de seconde, et je balaie l’air, je chasse cette mouche en disant, qu’il crève, ou qu’il croupisse, mais ce ne sont même pas des pensées, plutôt des choses souhaitées autrefois et devenues autonomes, qui me visitent sans même que je ne les appelle.

Daniel Jean: Ah mon cher! C’est bien toi! Ça fait chaud au cœur! Il n’y en a pas deux pour s’exprimer comme toi! Je découvre avec plaisir que depuis le temps… Depuis le temps! Depuis le temps! Le temps! Depuis tout ce temps, tu en as appris des choses, tu as gravé dans la matrice originelle une tonne de nouveaux mots! Je m’engouffrais, tu ne disais pas ça. Comme c’est lucide! Et aussi, un soupçon de malice, ah, ça, c’est de la haute voltige, c’est la quintessence d’un oratorio! Cette magnificence est rehaussée par tout le reste, par ce délicat instant de repos au sein de l’orthodoxe rêverie, par ce subtil qu’il crève, l’homme de la circonlocution! Je le clame, Jean Daniel, avec toute l’humble grandeur possible, tu es imparable!

Jean Daniel: Je l’ai été aujourd’hui. Maintenant que civilités et bons mots ont été échangés, je propose que nous allions notre chemin, et que nous reprenions dans la minute nos bonnes habitudes. Évitons-nous à l’avenir, évitons-nous à jamais.

Daniel Jean: Une dernière chose, Jean Daniel. Es-tu devenu clarinettiste, comme tu le promettais à la terre et aux nuages?

Jean Daniel: Non.

Daniel Jean: Et peintre?

Jean Daniel: Non.

Daniel Jean: Tu m’étonnes. Et la philosophie? Ne voulais-tu pas, aussi, professer et persifler la philosophie à l’Université?

Jean Daniel: Non. Non et non. Non au reste. Non à tout. Est-ce clair? Non, c’est non, et un non général, global et gazeux. Je suis tout autre, je suis grand parmi les grands, je suis l’honneur de mon industrie!

Daniel Jean: Comme tu y vas! Une industrie! Un honneur! Et avec la grandeur, il y a certainement de la largeur! De la longueur! De l’épaisseur! Tu as piqué ma curiosité, Jean Daniel, je ne pourrai attendre que nous nous revoyions dans sept mille soixante-dix-sept jours pour connaître ton épopée! Allez, viens dans ce petit square, oui, c’est ça, juste là, assieds-toi juste là, dans le coin gauche. Non, je ne pars pas, je me placerai là, dans le coin droit.

Jean Daniel: Mais Daniel Jean, je devrai crier, pour tout te raconter, je devrai hurler!

Daniel Jean: Hélas, Jean Daniel, moi aussi, moi aussi!

Jean Daniel: C’est bien vrai, tu as raison. Alors, maintenant que nous sommes bien installés dans nos coins respectifs, par où commencer? Que taire? Que dire?

Daniel Jean: Je comprends ta confusion, on ne peut raconter sa vie et ses honneurs grandissimes en long et en large sans prendre quelques sceaux de minutes et de secondes, sans se préparer, quoi, sans longueurs, mais tout en profondeur, avec une brève, et même rapide, introduction, un développement qui ne négligera ni le suspense, ni les rebondissements, pour retomber, atterrir, s’écraser, avec une conclusion surprenante, époustouflante, renversante. Ces bancs de béton sont bien solides, je suis prêt à tout, tout entendre, tout écouter aussi. Mais je vois que derrière ses ronds yeux qui effrayaient tant les filles, dans le temps… Encore aujourd’hui? Derrière ces formidables yeux, je le devine, l’œuvre mature à une vitesse folle, mais elle n’est pas encore mûre. C’est bien, abats tes paupières, incline la tête, obstrue tes oreilles, pendant que tu assaisonnes ta ratatouille, je fais rouler entre nous quelques-uns des ballons avec lesquels je joue depuis toutes ces années. En voici un : j’ai une femme, une seule, et trois enfants de tous les sexes. Nous formons une famille unie par une jolie maison à plafond cathédrale, par un revenu annuel versé bihebdomadairement, par une gentille conscience, par des sentiments sentis, et par une foule de petits bibelots dispersés dans la maison et le chalet. Bong bong! Ça rebondit! Voici un autre petit ballon : je fais de la chirurgie tous les mardis, les mercredis et les jeudis. Bong bong! Je lis au moins un livre par année. Bong bong! J’ai deux chevaux, deux chiens, deux chats, une autruche. Bong bong! Ah? Tu reviens?

Jean Daniel: Daniel Jean, c’est d’un long voyage que je vais te parler, d’une croisade, d’une victoire, d’une gloire! Depuis que les vieilles générations n’offrent plus les routes bien construites, claires et droites, un fardeau immense s’est abattu sur les nouvelles. Il a fallu, et il faut encore, défricher, avancer à coups de machettes dans une jungle vierge, où les obstacles renaissent et se multiplient. Autrefois, il suffisait de naître et de se battre jusqu’au dernier souffle pour trouver sa pitance, maigre ou grasse, et c’était déjà une tâche colossale. Ce combat, les nouvelles générations doivent toujours le mener, mais elles doivent aussi mener celui du défrichement, sans même savoir si le sentier volé à la terre mènera à une destination. Combien se sont heurtés à des murailles, ou ont chuté dans des torrents diaboliques! À la naissance, nous sommes placés les uns à côté des autres sur la ligne de départ. Le signal est donné, et nous nous élançons. La masse fonce dans une seule direction. Quelques-uns choisissent ce qui ressemble à des passages, ils s’y précipitent dans l’espoir de mener plus loin le voyage. Rares sont ceux qui décident de tracer leur propre voie, à l’écart de l’excitation et des bruits. Je suis un de ceux-là. J’ai refusé de suivre la banalité générale, j’ai refusé de me fondre dans la foule. J’ai même refusé d’être un des grands, car je voulais être le plus grand! À quoi sert-il d’être un grand économiste, quand il y a cent grands économistes autour? Pourquoi rêver d’être un grand peintre, quand il y en aura mille tout aussi grands? Notre sens de la vie intime, celui qui enveloppe notre unicité, il faut l’extraire du noyau de notre être pour le synthétiser dans une réalisation originale.

Daniel Jean: Mais, oh grande grandeur, que fais-tu donc de si grand?

Jean Daniel: Je suis le meilleur cireur de chaussures enregistré de tous les temps, voilà. C’est ma vérité.

Daniel Jean: C’est grandiloquemment impressionnant, et nul doute que c’est inspirant. D’ailleurs, me voici inspiré : je me déclare extraordinairement le plus grandissant des chirurgiens! J’ai sectionné ce matin l’appendice iléocæcal du matelot deuxième classe Jean-Daniel Durivage, ce qui l’a tiré des griffes tortueuses de la douleur.

Jean Daniel: On sectionne tous les jours des appendices iléocæcaux. C’est d’un commun.

Daniel Jean: Ne phrasons pas! Dès son réveil, après de brefs glouglous, la victime sauvée des eaux troubles m’a appelé grandesse. Je lui ai bien entendu répondu c’est rien mon petit, mais avoue que dans tout cela, au moins dans le regard de ce deuxième, j’étais à ce moment plus grand que son arrière-grand-père! 

Jean Daniel: Qu’il n’a pas connu. Tu rabiotes.

Daniel Jean: S’il te faut la quantité, j’en ai arraché des centaines d’appendices iléocæcaux sanguinolents!

Jean Daniel: Comme tes collègues. Moi, c’est une autre dimension que j’ai atteinte! Sur trente mille clients, à peine cinq ont manifesté une insatisfaction. Dans cette industrie, le taux d’insatisfaction est de dix pour cent, ce qui m’aurait donné, si je n’avais été qu’un vulgaire cireur, trois mille insatisfaits!

Daniel Jean: J’avoue, c’est effarant. Je m’en boucherais la bouche, si ce n’était d’un détail. Je reconnais à la chaussure, au sabot et à la savate, toute la noblesse qui leur revient, mais entre le veau cousu et le matelot suturé, il y a une galaxie!

Jean Daniel: Du sentimentalisme! Tu dédaignes la pureté, la forme. Moi je fais briller des cuirs mats.

Daniel Jean: Je désengorge des artères!

Jean Daniel: Je ressuscite des godasses.

Daniel Jean: Je connecte des cœurs neufs!

Jean Daniel: Sentimentalisme.

Daniel Jean: Semelle de botte!

Jean Daniel: Que fais-tu avec ce téléphone?

Daniel Jean: Pendant que nous échangeons ces politesses, j’effectue une petite recherche. C’est fou comme on trouve de l’information sur internet.

Jean Daniel: Internet est le dernier gouffre où sombrent les âmes faibles.

Daniel Jean: Grand pessimiste!

Jean Daniel: Je dois partir. J’ai mon sentier, mon sentier vierge dont je dois poursuivre le débroussaillement.

Daniel Jean: Attends! Il y a un cireur, un cireur qui vit très loin d’ici, très très loin d’ici…

Jean Daniel: Eh bien, qu’a-t-il ce petit cireur? Qu’il cire, et puis voilà!

Daniel Jean: Il n’a que deux insatisfaits. Deux sur trente mille.

Jean Daniel: Impossible.

Daniel Jean: C’est enregistré, certifié, catalogué. C’est ça.

Jean Daniel: C’est l’anéantissement.

Daniel Jean: Ne gonflons pas une menue déception pour en faire un boulet de canon! Qu’il y ait quelque part dans le grand chaos universel un autre maître du cirage et de la brosse, cela devrait fouetter ton enthousiasme plutôt que ton cuir. Jean Daniel! Éteins ce dépit qui t’enlaidit! En découvrant à l’instant que tu n’es pas le seul polisseur assez ardent pour faire de la chaussure reluisante le but de sa joute sur terre, tu as touché à ce qui nous dépasse, même en levant les bras, tu as mis le doigt sur la communion des grands esprits! Tu n’es plus seul! N’est-ce pas une merveille? Je comprends, c’est difficile à concevoir, mais il y a un zigoto que la même frénésie réveille chaque matin! Non, mais cesse de remuer. Je crois que tu ne te rends pas compte. Calme-toi! Immobilise-toi! Jean Daniel, paralyse-toi deux secondes, le temps de raisonner avec moi! Voilà. Raisonnons. Il y a lui. Il y a toi. Vous polissez jusqu’à la folie. Vous êtes les meilleurs. Mais lui ne te connaît pas, et à cette charmante minute où nous avons cette conversation, toi et moi, le pauvre, seul dans sa lointaine baronnie, batifole et se gausse dans l’ignorance la plus fuligineuse! Un sot, quoi! Mais rassieds-toi! Rassieds-toi! Je n’insulte pas ton confrère, je marque à ton avantage ce qui vous distingue l’un de l’autre.

Jean Daniel: Si je connais son existence, il n’y a aucune raison qu’il ignore la mienne.

Daniel Jean: Il vit à cinq mille sept cent quatre-vingt-trois kilomètres d’ici! Régnez sur les chaussures de vos pays respectifs, tirez-en toute la grande grandeur dont vous avez besoin, aucun de vos sujets ne soupçonnera jamais l’existence de l’autre seigneur-cireur.

Jean Daniel: Ce serait un mensonge, une chaîne qui me tirerait en arrière.

Daniel Jean: Il y a de l’espace et de la clientèle pour deux!

Jean Daniel: Être deuxième, c’est ne plus être! Ma vie bascule dans une fosse, je suis un bœuf qu’on mène à l’abattoir.

Daniel Jean: Bah, inutile de ruminer de sombres enchantements! Nous nous reverrons, mon cher Jean Daniel, nous nous reverrons dans dix-neuf ans, quatre mois, deux semaines, trois jours et deux heures. Et malgré tes vacheries, je serai encore là pour toi, comme je l’ai toujours été, quoique pas toujours à ta convenance.

Jean Daniel: Dans vingt ans! Si je vis encore!

Daniel Jean: Jean Daniel, n’exagérons pas, ça suffit. Je disais cela pour conclure, pour clore notre conversation sur une note gaie, conventionnelle.

Jean Daniel: Pourquoi serions-nous vivants dans vingt ans? Nous le sommes si peu aujourd’hui.

Daniel Jean: Tu t’égares, Jean Daniel. Moi j’ai faim, je pars.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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