Un cadeau de New York

Tous les matins, après avoir rentré son courrier et celui de son voisin d’en haut, un vieillard de quatre-vingt-quinze ans, Aurélia se sert un allongé, s’installe dans un vieux fauteuil confortable, près de la fenêtre. Elle lit le dernier courriel de Jules, son amant virtuel. Aujourd’hui, il lui a écrit un tout petit mot, où il la compare à un papillon, qui enchantera tous ses collègues lorsqu’elle leur présentera le résultat de trois mois d’études.

Elle sourit. Elle se répète souvent que ces échanges avec un étranger sont bêtes, mais rien n’y fait, ce sont les premières lignes qu’elle lit chaque jour. Jules a toujours été là pour elle depuis cinq ans. Il a trouvé les mots pour lui donner le courage d’affronter un comité de sélection, et de décrocher un poste que ses amies estimaient trop élevé pour elle. Il l’a soutenue quand son père est mort et qu’elle s’est retrouvée orpheline de père et de mère, du jour au lendemain. Il l’a poussée à refaire sa garde-robe, à laisser exploser sa personnalité bouillante.

Aurélia répond à Jules tous les soirs, à son retour du boulot. Jules est un grand sportif. Lorsqu’il s’est fracturé les côtes et la jambe droite, en vélo de montagne, elle a su illuminer les longues journées sombres de sa convalescence. Car Jules ne supporte pas de rester chez lui. C’est un homme d’action, une sorte de petit génie en informatique qui dispose de beaucoup de temps libre, depuis deux ou trois ans. Vélo de montagne, escalade, parachutisme, plongée sous-marine, rien ne l’arrête, il en veut toujours plus.

Aurélia parle peu de Jules à ses amies. Elle n’a pas honte, non, au contraire. Elle veut simplement éviter de lancer son nom au milieu de ces femmes qui le déchiquetteraient en deux minutes.

Avec Jules, ils se sont promis plus d’une fois de se rencontrer pour de bon. Sur ses photos, il est blond, bien musclé, mais sans exagération, il respire la vie, la joie, la confiance en l’avenir. La dernière fois qu’ils avaient prévu un rendez-vous, elle a dû annuler à la dernière minute, justement parce que son père très malade rentrait à l’hôpital. La fois d’avant, c’est lui qui avait annulé, parce qu’il avait été retenu en Équateur, où il avait gravi le Rucu Pichincha, et la fois d’avant celle-là, elle avait annulé parce que son voisin d’en haut, victime d’une insuffisance respiratoire, l’avait appelé à l’aide. 

Maintenant que les choses s’étaient calmées dans leurs vies respectives, ils s’étaient donné un nouveau rendez-vous, dans neuf jours. Très francs dans leurs échanges, Jules et Aurélia ont avoué qu’ils redoutaient cette rencontre. Ils craignaient, évidemment, que la magie des mots ne soit pas celle des corps.

Le lendemain matin, après le courrier, café près de la fenêtre, les pieds bien au chaud dans de grosses chaussettes en laine, Aurélia rit à gorge déployée. Jules lui raconte une situation burlesque dans laquelle il s’est retrouvé: descendu dans un restaurant de Soho, il se rend compte qu’il a oublié son portefeuille à l’hôtel. Le patron décide de ne pas lui faire confiance, et lui offre deux choix: travailler pour payer son repas, ou il appelle les flics et il passe la nuit en prison. Jules savait qu’il pourrait éclaircir tout cela avec les policiers, mais l’idée de travailler dans le restaurant lui semble plus piquante. Jusqu’à minuit, donc, il dessert les tables, reçoit des plaintes, des avances et même une demande en mariage d’une vieille dame ébréchée.

Le soir, Aurélia écrit à Jules à quel point son histoire l’a fait rire. Elle lui raconte sa journée, les retombées de son étude, qui a été si bien accueillie. Elle s’endort tôt, rêve qu’elle est cliente dans ce restaurant où Jules dessert les tables. Elle s’apprête à le demander en mariage, quand un bruit d’en haut la réveille.

Aurélia se redresse dans son lit. Des bruits de pas, des voix. Elle hésite, à moitié endormie. Par la fenêtre, elle voit les gyrophares d’une ambulance. Sans doute un autre problème respiratoire. Elle se sert un petit verre d’eau, le temps qu’ils emmènent le voisin.

Puis ils le descendent, mais sa tête est couverte, comme on le fait pour les morts.

Le lendemain matin, elle ne monte pas le courrier là-haut. Elle attendra son retour. Son café sur le guéridon près de la fenêtre, elle lit le dernier courriel de Jules, qui lui confesse avoir acheté un petit cadeau pour elle à New York, qu’il lui remettra lors de leur premier rendez-vous.

Le soir, Aurélia écrit à quel point elle est impatiente de voir ce petit présent, que ce sera le plus beau qu’elle n’aura jamais reçu, même s’il ne s’agissait qu’un d’un bout de papier trouvé dans Central Park.

Le lendemain matin, il n’y a pas de courriel de Jules, pour la première fois depuis cinq ans. 

Le surlendemain non plus.

Les jours suivants, rien.

Aurélia, angoissée, lui écrit courriel sur courriel, à toutes heures du jour. Mais aucune réponse ne vient. Elle craint qu’il ne lui soit arrivé malheur.

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