Le rossignol boueux

Pouah! 

C’est quoi cette merde! 

Pouah! 

J’ai de la terre plein la gueule! J’ai la gueule pleine de terre! De la terre? Je suis trempé. Où suis-je? De la terre, de l’herbe, et qui me caresse l’auriculaire?

Merde!

Un lombric! Je ne suis pas dans mon lit, ce n’est pas ma chambre, ce n’est pas mon ficus, je suis… Je suis à plat ventre, le visage enfoncé dans la végétation, la bouche béante, je baigne dans la rosée.

Ça m’a l’air d’un parc, d’un square. Il n’y a personne. Est-il tôt? Levons-nous. Voilà. Ce banc vaut mieux. Sourire. Sourire à tout.

Où suis-je? Qui m’a parachuté ici?

Rappelons-nous. Rappelons-nous hier soir. Facile. J’ai quitté le boulot, rejoint les copains, nous avons bu un coup, puis nous avons bu encore. Mais après? Un trou.

Quelqu’un s’approche. Pas très propre le bonhomme. On dirait qu’il ne me voit pas.

Monsieur! S’il vous plaît! Où suis-je?

Un bourbeux. S’arrête devant mon banc, tremblote paisiblement, me dévisage.

Pardon Monsieur, je me suis égaré, j’ai trop bu hier…

Aucune réaction, pas le moindre mouvement de la lèvre ou de la paupière. Néant. Simplifions mon histoire, ça vaudra mieux.

Je me suis réveillé ici, à l’instant, et c’est trop bête, mais j’ignore où je suis…

Rien. Le rastaquouère parle peut-être une autre langue. 

Do you… 

Il remue. Ses lèvres frémissent. Enfin! Pas trop tôt! Mais rien ne sort. Pas un son. J’avoue que je sens monter une petite frayeur. Je suis brave, mais je me sens dégarni. Et maintenant, qu’est-ce que c’est? Il siffle? Eh oui, il siffle. Cet inconnu me dévisage toujours, et toujours tremblotant, ou peut-être grelotte-t-il, mais il ne fait pas froid. Il siffle.

Monsieur?

Il se détourne lentement, et poursuit son chemin, dans les flocs et les flacs des masses molles qui lui battent les flancs, sifflotant un air sauvage, une sorte de complainte ornithologique.

Monsieur?

J’insiste.

Mons… 

Je ravale ma dernière syllabe, je les ravalerais toutes si je pouvais. Le boueux brandit dans son poing gauche une arme antique, une sorte de dague à poignée d’or semblable à celle de la Clytemnestre de Guérin. Horreur! Des gouttes de sang frais gonflent à la pointe de la lame. Qui a-t-il tué? Vite, sauvons-nous!

Je file droit devant. L’homme ne me poursuit pas, il s’étend sur le banc, indifférent à ma fuite.

Je ne suis pas plus avancé. Un pied devant l’autre dans la boue, bêtement, mais pour aller où? Je finirai bien par rejoindre la civilisation, je saurai bien me repérer. 

Ça y est! Voici la rue! Et des gens, des piétons, des femmes et des hommes! Je bondis en avant, guilleret, mais..

Abomination! 

Je rebrousse chemin, je me précipite derrière les buissons. Tous! Ils sont tous boueux! Tous! Tous! Pire, ils tiennent tous une dague sanguinolente à la main! Qu’est-ce que ce cauchemar?

Je me mords la lèvre, je me tire les cheveux, je me tords les testicules : réveille-toi! Je ferme et j’ouvre les yeux, rien n’y fait : ils sont toujours là, à clapoter sur le boulevard, mes concitoyens engoncés dans leurs enveloppes bourbeuses. Et ces poignards! Et ce sang! Pourtant, tous les visages affichent une indifférence absolue, et ils sifflent.

Est-ce moi qui hallucine? Oui, c’est moi, ça ne peut qu’être moi! Y a pas à dire, ce que les copains m’on refilé, hier, c’est vraiment puissant. De l’hyperdope!

Passons outre les hallucinations. Je me glisse parmi eux. On m’ignore. Tant mieux. À voir leurs dagues, hallucination ou pas, je ne suis pas rassuré. Et ces sifflements, partout. Pas ouï une seule parole depuis mon réveil!

Un doute me turlupine. D’accord, je suis boueux, mais une bonne douche, et je serai moi, à nouveau. Mais le sifflement? Je sors mon téléphone, heureusement que je ne l’ai pas perdu, et je m’enregistre: J’ai bu avec les copains hier soir et j’ai dû prendre une hyperdope hallucinogène et ce matin je me réveille au pays des rossignols boueux.

Stop. J’écoute. Des sifflements. Que des sifflements! 

Hyperdope de merde! 

Ainsi, je siffle. Je ne vois qu’une seule chose à faire: aller me coucher au plus vite, et dormir, dormir pendant deux jours, trois jours s’il le faut!

Hey petit! 

D’où vient cette voix de grand-père? Première voix humaine que j’entends depuis longtemps.

Hey! 

Cet oiseau? Pas possible.

Hey petit, tu devrais pas rester là, il y a un chat qui rôde, Dupont l’a vu ce matin.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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As-tu bu, Adalbert?

Une route dans un petit village. Un trottoir désert. Une route déserte, à part, une fois toutes les deux ou trois heures, une voiture qui passe à cinquante kilomètres à l’heure. Ou plus. Ou moins.

Voilà. Une voiture passe. Cinquante-trois kilomètres à l’heure.

On ne peut dire qu’il ne se passe rien à Datousvaux. Ce serait mentir.

Le vent souffle. Un écureuil traverse la chaussée. Il ne risque rien. Datousvaux est sécuritaire pour la faune.

Madame Latendresse étend son linge, tout comme monsieur Levasseur, tout comme monsieur Garneau, tout comme madame Châteauguay, tout comme monsieur Arturo, tout comme tous les habitants du village à neuf heures quinze tous les matins.

À moins qu’il pleuve.

Évidemment.

Soudain, une ombre, une silhouette, une femme, mais c’est Céphise! Pour de l’imprévu, ça en est. Que fait-elle? Que fera-t-elle? Personne ne peut le prévoir. Personne.

Céphise marche sur le trottoir, d’est en ouest. Elle sort de chez elle, probablement, mais pour aller où?

Céphise trébuche. Ça c’est de l’inattendu! Elle trébuche, perd l’équilibre, et heurte son joli genou sur le ciment sale du vieux trottoir.

C’est à ce moment que je m’extirpe de ma planque, et que j’atterris pile devant elle.

Adalbert: Céphise! Mon nom est Adalbert, journaliste en chef de L’Écho de Datousvaux. Me voici pour rapporter à nos lecteurs l’essentiel du drame qui s’est joué au cœur de leur village!

Céphise: Adalbert? Qu’est-ce qui te prend?

Adalbert: Adalbert certes, mais en ce moment, je suis beaucoup plus, je suis le messager de Datousvaux!

Céphise: Et quel est ton message, p’tit drôle?

Adalbert: Je prépare un article sur l’accident où vous avez failli y laisser votre peau, ou, disons, davantage de votre peau. J’ai déjà pensé à un titre, quelque chose comme Collision sanglante au cœur de Datousvaux, oui, je crois que ça fera bien.

Céphile: Collision? Y a pas eu d’collision? Et pourquoi tu m’parles comme un pingouin qu’aurait un cigare dans l’bec?

Adalbert: C’est l’jour… C’est le journaliste qui s’adresse à vous, madame. Il y a bel et bien eu collision, j’en fus témoin, à preuve, moi, le témoin! Il y a eu collision entre votre genou et le trottoir.

Céphile: Et sanglant à part ça? T’as jamais vu trois gouttes de sang? C’est moins que moins que rien!

Adalbert: Au contraire! Le sang humain, sous toutes ses formes, mérite notre plus grand respect! Un litre ou un tonneau, qu’importe! Mais laissons cela, le titre est une chose, mais mon article exige des détails. Pourquoi êtes-vous tombée?

Céphile: Oh, ces foutues fissures dans le trottoir, j’étais dans la lune, j’ne les ai pas vues. Tout simple!

Adalbert: Je vois. Excellent. La décision des autorités de Datousvaux de réduire les dépenses consacrées au maintien des infrastructures stratégiques assurant la sécurité et le bien-être des villageois a provoqué un premier accident. L’observation objective des faits permet de constater que malheureusement, ces autorités ont maintenant le sang de leurs citoyens sur leurs mains. On ignore si des poursuites judiciaires seront entamées, mais des accusations de négligence pourraient être déposées en vertu du Code. La Cour pourrait ordonner aux autorités de Datousvaux d’investir dans des travaux de réfection. Toutefois, on s’attend à une contestation en appel, et la cause ne se réglera qu’en Cour Suprême. Voilà, c’est pas mal, non?

Céphile: As-tu bu, Adalbert?

Céphile poursuit son chemin, mettant ainsi fin à l’entrevue accordée au journaliste, moi. Cette nouvelle, inespérée, permettra à L’Écho de Datousvaux de survivre un jour de plus. Il faudra peut-être prévoir un tirage plus important, vu le sang, la jolie dame, la cruauté des autorités.

Aussi bien rentrer. Il ne se passera plus rien aujourd’hui.

Je me demande si je remporterai un prix, avec cette nouvelle.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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La primeur

Humbert pousse son bras au-dessus de la table, une espèce de longue canne sur laquelle pend une manche de chemise, et plante un index dur sur le plan. Le maire et l’architecte observent le doigt qui tressaille faiblement. L’architecte mâchonne son stylo, le range nerveusement près du plan, sur la table. Les yeux du maire clignotent, roulent vers l’architecte, disparaissent derrière les paupières.

Humbert: Ce plan manque d’imagination. Ces petites salles seront oppressantes, désolantes, emmerdantes.

L’architecte: Manque d’imagination! Ah! Ah! On vante mon imagination, Monsieur! Je reçois des prix, monsieur!

Le maire: Humbert, vous êtes un excellent directeur général, mais pas un inventeur.

L’architecte: Ou créateur.

Le maire: Ou novateur.

L’architecte: Ou générateur.

Humbert: Mystificateurs!

Humbert transporte jusqu’à la fenêtre sa silhouette qu’on dirait ciselée par Giacometti. Il offre sa moue aux voitures et aux passants, serre un poing sec. Derrière lui, le maire sourit à son téléphone.

Le maire: Christopher? C’est Fred. Vous pouvez passer? Vous aurez la primeur!

L’architecte: Le journaliste?

Le maire expose ses belles dents, et l’architecte les siennes, et tous deux à l’unisson s’inclinent sur l’écran de l’ordinateur, où défilent les articles du journaliste sur la saga du nouvel hôtel de ville de Montreal, Wisconsin. Soudain, tous deux manquent d’avaler leurs belles dents. Un article de Christopher soulève de sérieux doutes sur l’identité de l’architecte: Une source anonyme, dont la crédibilité ne saurait être mise en doute, soutient que le véritable nom de l’architecte est Sonny Johnson et non Sonny Johnston. 

Le maire écarquille des yeux, qu’on ne savait pas si grands. Sonny entame une longue marche, toute en allers et retours.

Le maire: Auriez-vous menti, Sonny?

L’architecte s’assied enfin, défait, plus livide que Humbert est maigre.

L’architecte: J’avoue. Je m’incline. La vérité me frappe aujourd’hui, je souhaite qu’elle ne détruise pas ce que Montreal a de plus précieux, son futur hôtel de ville! Il est vrai que mon procréateur s’appelait Johnson, mais je ne l’ai pas connu, puisqu’il est mort le jour de mes deux ans, et à trois ans, j’ai pris le nom de ma mère, Johnston, sauf que, n’en connaissant pas l’existence à cet âge, je n’ai pas demandé officiellement et cérémonieusement un changement au registre.

Le maire: Vous avez eu de nombreux âges depuis, innombrables âges, vous auriez pu rectifier ce qui devait l’être, et vous éviter de vivre dans le mensonge!

L’architecte: Innombrables, n’exagérez pas, quel âge avez-vous Monsieur le Maire?

Le maire: Laissons. Johnston ou Johnson, votre plan est excellent Sonny.

Humbert, dont les joues se sont dangereusement creusées durant cet échange, agite ses longs doigts au-dessus de leurs têtes.

Humbert: Vous voudriez vous associer à cet imposteur, Monsieur le Maire, à un an des élections? Vos adversaires n’hésiteront pas à rappeler ces liaisons dangereuses, ils perdront bien vite leurs illusions à votre égard, et vous paierez par une défaite humiliante une décision prise à la légère, dans l’euphorie d’un après-midi ensoleillé!

Le maire: Je ne prends rien à la légère, Humbert, au contraire, tout me semble soudain bien lourd. Et vous, Sonny, agitez-vous un peu, défendez-vous!

L’architecte: Mettons les points sur les i et les barres sur les t ! Si j’utilise le nom de ma mère, ça ne regarde que moi! Je veux bien passer au registre tout à l’heure, si c’est ouvert.

Humbert: Les barres sur les t ! Mais les t, voilà tout le problème de renommée ruinée!

L’architecte: Mêlez-vous de vos oignons.

Le maire: Les vôtres roussissent, Sonny.

Abîmé dans un fauteuil, l’architecte suit d’un doigt les lignes sur le plan.

L’architecte: Ce plan, Monsieur le Maire, c’est celui de votre gloire, c’est l’héritage que vous laisserez aux Montrealers, c’est une fameuse hypothèque qui nous rappellera pour des décennies les grande décisions d’un si grand homme! Ne vous abaissez pas à un t, vous qui dominez l’alphabet tout entier!

Le maire, enflammé par sa gloire et son hypothèque, invite l’architecte, d’un geste de la main, à poursuivre sur son envolée.

L’architecte: Cette place, que vous voyez ici devant le futur hôtel de ville, le conseil municipal pourrait la nommer en votre honneur. Et à jamais, tout ce qui vit, respire et marche dans Montreal, se souviendra de votre règne. D’ailleurs, comment le peuple ne voterait-il pas pour vous dans un an, après lui avoir offert autant de grande grandeur! On vous élira aussi longtemps que vous le voudrez! 

L’architecte se relève, et son bras sur les épaules du maire, regarde le plan sous tous les angles possibles. Leurs belles dents scintillent, pendant que Humbert, l’éthique directeur général, s’agite. Sans crier gare, il bondit sur la table, s’empare de l’ordinateur qu’il élève à bout de bras, comme pour le lancer. Le maire éclate d’un rire impérial, tandis que l’architecte, prudent, recule d’un pas.

Humbert vacille. Le poids de l’ordinateur l’entraîne vers l’arrière, et au dernier moment, il l’abandonne. L’ordinateur éclate sur le parquet, sauf que Humbert ne parvient pas à retrouver l’équilibre. Il tend un bras derrière lui, un autre devant, mais évidemment, il rencontre un joyeux vide, prêt à le narguer mais pas à le soutenir. Son corps s’arque fabuleusement, on perçoit le grincement des jointures jusqu’à ce qu’une détonation résonne. La colonne vertébrale cède, le squelette décalcifié se tord. Un crépitement parcourt les jambes, et Humbert bascule sur le parquet, au milieu des débris électroniques. Les omoplates se fendillent sous l’impact, les fémurs cassent, transperçant la fine peau grise, ainsi que la toile du pantalon.

Humbert en a maintenant fini de culbuter. Ses côtes se sont rompues les unes après les autres. Elles se sont enfoncées dans un poumon, dans le foie. Miraculeusement, le crâne a résisté au choc. Il est intact. Des lèvres, trois gouttes de sang brillent, et s’en vont coaguler paresseusement sur le disque dur exposé. Humbert cesse, à ce moment précis, de respirer.

Le maire et l’architecte se regardent, ahuris. Ils redressent, ensemble, le plan que les simagrées de Humbert ont passablement déplacé. Sur les entrefaites, le journaliste Christopher frappe et entre. L’architecte le toise d’un mauvais œil, mais le maire l’accueille à bras ouverts.

Christopher: Ah! Enfin cette primeur que j’attends depuis si longtemps!

Le maire: Il est tout à vous.

Ils enjambent le corps d’Humbert, et se plongent dans une longue discussion sur tous les détails du plan. Christopher photographie le plan, le maire devant le plan, l’architecte devant le plan, le maire et l’architecte devant le plan, et s’en retourne à son journal, triomphant.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Pendant ce temps, la vie

Le soleil se lève, une infinité d’organismes vivants naissent et meurent.

Herbert, Austin, Texas, envoie un courriel, votre proposition d’affaires est rejetée, la compétition a déjà mieux, et Antonin, Orléans, France, qui se lève à peine, déjà déçu, appelle tout de suite sa collaboratrice, Adélia, Bruxelles, Belgique, qui accuse le coup sans broncher, mais sort dans la minute rencontrer Laurens à l’autre bout de la ville qui propose une solution coûteuse, mais rapide, et elle tape un message-texte à l’intention de Eugene, Aberdeen, Écosse, qui le transmet aussitôt à son assistant, Feargus, parti pourtant en vacances aux Îles Caïmans d’où il répond que ce serait plutôt aux techniciens canadiens de répondre, lesquels il copie dans un message que l’alcool floute, et quand Gaston, Moncton, Nouveau-Brunswick, le lit, il croit y comprendre qu’on lui offre un nouveau contrat, sans qu’il ne comprenne toutefois les spécificités, si bien qu’il consulte par téléphone son frère Jacques, Montréal, Québec, heureux de pouvoir lui donner un coup de main, et il soulève la question à l’instant avec Lucrecia, Mérida, Mexique, avec qui il était déjà en vidéoconférence, et elle, de bonne foi, écrit une note à sa voisine de bureau, Isabela, agacée, mais elle n’a pas le choix de prendre la chose en main en demandant aussitôt, par Messenger, à Adrian, Prague, Tchécoslovaquie, de démêler les problèmes qui semblent se pointer à l’horizon, ce qu’il accepterait volontier de faire, mais comme sa femme l’a surpris avec sa maîtresse il y a une heure à peine, il préfère déléguer la chose à Kenzo, Hamamatsu, Japon, tellement étonné de l’histoire matrimoniale de son partenaire d’affaires qu’il partage la nouvelle par SMS avec sa propre maîtresse, Aya, Toyohashi, Japon, qui raconte le tout, sans hésiter, sur son blog que suivent des milliers d’internautes, dont Adama, M’bour, Sénégal, qui résume l’histoire à son voisin, Malick, M’bour, Sénégal, venu lui emprunter un outil, mais ce voisin ne l’écoute que d’une oreille et quand il raconte la chose, plus tard, dans un courriel à son ami d’enfance, Moussa, Paris, France, il évoque une affaire sordide de drame matrimonial au Japon, ce que cet ami communique aussitôt à Hugo, Paris, France, vu qu’il connaît bien le Japon, où il s’est fait de nombreux amis, et effectivement, la chose l’émeut tant qu’il en glisse un mot à la fin de son webinar sur les stratégies de marketing en ligne, où Marjorie, Dreux, France, concentrée sur la démonstration de l’efficacité de ce qui est proposé, croit comprendre qu’un couple s’est enlevé la vie en région parisienne, sans en être certaine cependant, et aussitôt le webinar terminé elle écrit un courriel à sa soeur, Juliette, Issy-les-Moulineaux, pour obtenir plus d’information, puisque la tragédie commence à susciter un vif intérêt, tellement que Juliette appelle Nicolas, Bobigny, France, un flic à la retraite qui lit Balzac du matin au soir, sauf qu’évidemment il ne peut rien dire, et c’est ce qu’il répète à sa femme, Pascale, curieuse, qui était déjà en conversation Facetime avec sa fille, Claire, Albuquerque, Nouveau-Mexique, à qui elle parle d’une vague mystérieuse de pactes suicidaires chez des couples de jeunes millénaux, une histoire à faire frémir que Claire ne peut s’empêcher, sérieusement inquiète, de partager avec son ex petit ami, Omar, La Serena, Chili, qui s’en moque gentiment, sans toutefois réussir à chasser le doute, tant qu’il se confie à Rodrigo, San Ramon, Chili, son grand copain du temps de l’université, qui prend la chose avec beaucoup de circonspection, et c’est ce qu’il raconte à sa belle-soeur Catherine, Montréal, Québec, qui hésite à en rire, au cas où cette diablerie s’avérerait, et si une personne peut lui donner l’heure juste, c’est bien ce type au fait de toutes les tendances qu’elle a rencontré deux ans plus tôt lors d’un sommet sur les médias sociaux en Californie, Herbert, Austin, Texas, à qui elle écrit un rapide courriel, qu’il n’ouvre qu’une fois de retour chez lui, et presque au même moment il entend deux coups de feu, il se précipite sur le balcon, regarde le ciel, les arbres, la rue où une berline bleue croise un utilitaire noir, et il se rappelle que ça arrive de temps en temps dans le petit bois derrière sa maison, puis il rentre, s’allonge sans retirer ses vêtements, et s’endort pesamment.

Le soleil se couche, une infinité d’organismes vivants meurent et naissent.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les flocons de neige

Les flocons de neige

La future divorcée de la tueuse à gages boit son café et lit un long roman calamiteux que son frère, un commis de boutique de chaussures, a repêché dans la corbeille du bureau des postes, un samedi matin. Quelques flocons de neige se chamaillent devant sa fenêtre. Elle s’enfonce dans son duvet, et lit le plus fort qu’elle peut, pour au moins ne plus voir l’hiver. Mais comment y parvenir, quand tout court et que chaque seconde pousse de nouvelles poussières.

Trois petits coups sur les carreaux. La future divorcée sursaute à la vue du visage, à moins d’un mètre du sien, de la tueuse à gages enneigée. Elle pose sa tasse sur le guéridon, agite la main pour chasser l’intruse, comme un moustique, sauf que les moustiques de février sont costauds.

La tueuse à gages: Ouvre, il y a du nouveau!

Mais la future divorcée recule et secoue les deux mains, dans un mouvement désordonné dont la signification n’est pas claire.

La tueuse à gages: Je suis libre!

C’est lancé d’une voix puissante, qui pourrait attirer l’attention du voisinage, des passants et des employés municipaux affectés au déneigement des rues, des trottoirs et des parcs à chiens. La future divorcée, résignée, entre-ouvre la fenêtre.

La future divorcée: Oh.

La tueuse à gages: Je n’ai qu’un mot à te dire. Un tout nouveau.

La future divorcée: Procédons et concluons.

La tueuse à gages: Eh bien, j’ai compris que lors de notre mariage, et forcément lors de nos fréquentations antérieures et délicieuses, il y avait dans ton esprit une image déformée de mon emploi du temps, surtout parce que je le peignais avec des approximations et de tout petits mensonges, nécessaires vu les circonstances pour préserver une saine distance entre nos occupations professionnelles et notre vie intime, domestique et fantastique, sans laquelle nous aurions sombré dès le départ dans une absence totale de nous, une sorte de désincarnation de notre unité si tu veux, qui nous aurait prématurément vieillies et condamnées à de longues années de doute, d’ennui et de tristesse, dont heureusement nous nous sommes bien gardées, et si certains détails de nos professions, toi bibliothécaire, moi balayeuse, ont mûri dans un doux silence pendant de si longues et glorieuses années, ne devrions-nous pas nous en réjouir plutôt que de nous répandre en récriminations, dilapidations, falsifications, alors qu’au-delà des faits, les mots, et les meilleurs d’entre eux, adoucissent les angles, rabotent les surfaces et redonnent à l’esprit une juste perception de la réalité dans une formidable interprétation où nous ne craignons pas les grandes déclarations, car tout est là, oser aligner les uns derrière les autres les outils qui déboulonneront des calamités pour en faire de banals lieux communs, comme c’est exactement le cas pour ces mises à la retraite que tu me reproches, ces radiations auxquelles on accorde une importance démesurée si l’on considère tout le bienfait qu’en retire l’hypocrite communauté, véritables oeuvres de paix, de sérénité et d’espoir, puisque les personnages refroidis, tous vilains, vaquaient sans vergogne à la suppression d’autres personnages tout aussi vilains, qui eux-mêmes en supprimaient d’autres du même acabit, et cela de génération en génération, une sélection naturelle où les élus disparaissent dans un mouvement équilibré, une dialectique en somme inhérente et nécessaire à l’ordre social, malgré la discrétion de la mise en scène que commande une réprobation retentissante mais tout aussi symbolique que le renversement social observé lors du Mardi gras, ce qui, tu le vois davantage maintenant, fait de ma profession une occupation aussi vitale que bien d’autres, et que seule une immense humilité garde dans l’ombre avec toutes les conséquences matrimoniales possibles, comme le divorce et les injonctions de s’approcher à moins de cinq cent mètres de l’amour!

La future divorcée: Ce sera tout?

La tueuse à gages: J’aurai tout essayé.

La future divorcée: Bien en vain.

La tueuse à gages: Je vaux bien ton livre.

La future divorcée: J’appelle la police.

La tueuse à gages: Ah! Comme la neige a refroidi mon cou! Adieu! Je reviendrai demain!

La future divorcée ferme la fenêtre. Elle relève son livre, esquisse un sourire et tourne l’avant dernière page. De gros flocons fondent sur la vitre, à petits coups feutrés.

Son frère, le commis de boutique de chaussures, surgit à la fenêtre avec un nouveau roman plus calamiteux que le précédent, qu’il a déniché dans le cabinet du mari de sa maîtresse.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les pommes dorées

Mon village est le plus beau des villages. Fonteneige. Les maisons sont coquettes, les chênes vieux et nobles, les pelouses jeunes et fraîches, et l’asphalte a été refait l’an dernier.

Depuis que notre village est village, je ne vois qu’un seul problème: la plupart d’entre nous n’avons pas accès aux pommes. Le verger s’étend pourtant sur les terres publiques, propriétés depuis quatre cent trente-deux ans et six mois du village. Sauf que depuis toutes ces années, nos aïeuls et nous n’avons pu croquer dans une seule pomme fonteneigeoise, de merveilleuses pommes à reflets dorés.

Seule la famille du maire a accès au verger. Comme ils ne peuvent manger toutes les pommes, ils exportent les autres dans les villages du bout du monde, et même, dit-on, au-delà. Le maire s’enrichit, et c’est pourquoi il reste maire de père en fille en mère en fils en brochette familiale depuis l’an un de la fondation de Fonteneige.

C’en est assez. Un vent rebelle souffle sur la plaine et nous gonfle les poumons d’une énergie neuve, indestructible. Nous forcerons le maire à partager le verger, notre bien commun. Rien ne nous arrêtera, nous irons de l’avant coûte que coûte.

Nous sommes déjà sept. Il nous reste à convaincre les trois cents autres Fonteneigeois, à part bien entendu le maire, les trois policiers et le gérant de la banque. Demain matin, nous serons cent, et à la fin de la semaine, tout le village se lèvera.

J’ai déjà distribué des tracts dans toutes les demeures, même celle du maire, par délicatesse. Je me couche donc, ce soir, avec le sentiment du devoir accompli.

J’ai, comme je le fais chaque nuit, bien dormi. Contre toute attente, il y a ce matin deux cents villageois devant ma porte. Je me hisse sur la pointe des pieds, le nez au ciel, et je le sens à nouveau, ce vent rebelle qui nous vient de la plaine.

Deux cents personnes. Il manque tout de même quatre-vingt-deux Fonteneigeois, si, comme la logique nous l’impose, nous excluons le dictateur, les forces de répression, le pouvoir financier et les familles associées.

Encadré par quelques braves, nous visitons les maisons des quatre-vingt-deux absents. Certains ont d’excellents motifs de se dissocier du mouvement qui gronde: deux ou trois accouchent, une douzaine agonisent, un a six côtes cassées, et une a du mal à marcher depuis qu’on lui a opéré le genou et que l’opération ne s’est pas tout à fait déroulée comme prévu si bien que la voici en attente d’une seconde opération qui surviendra, mais quand on l’ignore les listes d’attente sont longues et s’allongent en ce moment même où nous discourons en vue d’une révolution pomologique. Il nous reste tout de même une bonne soixantaine de vaillants à convaincre.

Pour négocier les choses correctement, nous demandons aux soixante de se nommer un représentant, et nous organisons une rencontre au sommet. Comme je suis le chef du mouvement de la masse, c’est moi qui rencontre Fredal, le chef du mouvement collaborationniste. Nous nous asseyons donc, lui sur le capot de sa Chevrolet, moi sur le capot de ma Volvo, et nous entamons les pourparlers.

Fredo: Le maire va jamais accepter.

Moi: Si si. Pourquoi il refuserait, nous sommes la rébellion en marche.

Fredo: Le maire a besoin de ses pommes.

Moi: Nous aussi. Redistribution de la richesse.

Fredo: S’il dit non, nous aurons l’air con.

Moi: S’il dit oui, nous serons ravis.

Fredo: Rien n’est certain.

Moi: Je le concède.

Fredo: Rien.

Moi: Rien.

Le vent a fini par se calmer, et la raison triomphe. Nous n’irons donc pas révolutionner l’ordre du village, bouleverser les bases de notre développement et hypothéquer la croissance promise. Le village, uni à nouveau, marche d’un pas fier et déterminé jusqu’à la maison du maire, pour lui manifester notre sincère volonté de maintenir Fonteneige intact.

Dès notre entrée triomphante dans sa cour, le maire fait irruption sur son balcon, et s’élance vers nous deux, Fredo et moi, qui marchons en tête.

Maire: Je m’incline! Je m’incline! La voix des Fonteneigeois a tonné!

Moi: La raison nous guide, l’avenir nous lie.

Fredo: Exactement.

Maire: Je m’incline vous dis-je. Prenez les pommes!

Fredo: Les Fonteneigeois en ont décidé autrement. Que leur volonté soit maître!

Moi: Vive les Fonteneigeois! Vive les Fonteneigeois!

Derrière nous, tous répètent à pleins poumons Vive les Fonteneigeois! Vive les Fonteneigeois! L’émotion me serre les tempes, les larmes mouillent mes yeux. Le maire rentre chez lui, et nous traversons ensemble tout le village, en répétant cent fois, mille fois, Vive les Fonteneigeois! Vive les Fonteneigeois!

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Quel bonheur!

Mon chat parle. Il miaule et ronronne, certes, mais surtout, il parle. Je l’ai appelé Président, en l’honneur de rien du tout, simplement parce qu’aucun autre nom ne m’est venu.

Je le nourris principalement de morue, mais aussi de sole, d’aiglefin, de crevettes, uniquement quand ça vient des pêcheurs d’ici, et pas de l’autre bout du monde, où ils injectent tellement de saloperies que ça lui provoquerait une pelade aiguë. Président perdrait de sa prestance, ce qui le conduirait irrévocablement vers un spleen si sombre qu’il n’en relèverait jamais.

Grâce à Président, j’ai rencontré Ophélie. C’était un soir d’août, un soir caniculaire comme nous en avons connu peu depuis 1954, du moins c’est ce que ma voisine Antoinette prétend. Je lisais Le Capital, cogitant sur les moyens de transférer la plus-value mondiale dans une sorte de compte international pour juste redistribution à chaque terrien, selon ses besoins, pendant que Président s’assurait que rien n’avait changé dans son monde, en bas dans les ruelles noires. Gare aux envahisseurs, car Président est fort comme trois chats! Il domine tout le quartier, dans la ruelle entre Marquette et Fabre. Alors, ce soir-là, il a monté l’escalier qui mène au-dessus d’un garage où un logement a été aménagé. Il a grimpé sur la rampe du balcon, s’y est allongé pour une pause et pour observer à travers la fenêtre ce qu’on bricolait à l’intérieur. À son retour, vers minuit, il a insisté pour tout me raconter, même si je protestais, bête de sommeil.

  • Ce que j’ai vu là, Thomas, tu dois l’apprendre, et tout de suite. J’observais d’un œil distrait, car vraiment, qu’est-ce que je m’en fous de ce que manigancent les bonnes femmes seules dans leurs petits logements. Mais celle-là! Oh, celle-là, elle en avait une bonne couche. À mon arrivée, que du banal. Elle jouait de la guitare, médiocrement, et chantait, affreusement. J’ai failli bondir en bas dans la cour tellement ça m’irritait. Mais le besoin d’une pause m’a convaincu de patienter. Après neuf minutes dix-huit secondes, elle réalise la misère de sa prestation, et se tait. C’est là que ça devient intéressant. Elle extirpe une perceuse électrique de dessous la table, la branche au mur, et perce un trou d’un centimètre de diamètre en plein centre de la table. Elle observe son œuvre, et perce un autre trou, puis un autre, et un autre, si bien que la table finit par ressembler à une passoire. Après la table, ce sont les chaises qui y passent, puis la bibliothèque, puis quelques livres, une paire de godasses, un parapluie, une photo laminée accrochée au mur, une horloge, deux pains de savon, trois conserves, dont le liquide s’écoule sur une tablette, quatre avocats, une pastèque et tiens-toi bien, j’en frétillais des moustaches, sa guitare! Oui, sa belle guitare dont elle jouait si pauvrement! Un trou, deux trous, trois trous, et ça y allait dans la caisse et tout le long du manche, jusqu’à la tête, qui en a pris un sacré coup! Le spectacle! J’ai savouré jusqu’à la fin sa prestation inédite, surtout qu’elle est restée d’un si beau calme, totalement en contrôle, harmonieuse et sensuelle.

Après ce récit, je n’ai pu dormir de la nuit. Je l’imaginais valser avec son outil, transmuer tous les objets autour d’elle et créer pour sa seule jouissance un univers épatant. Le lendemain matin, j’ai prétexté une terrible fièvre pour ne pas rentrer au travail, et j’ai exigé que Président m’indique clairement où se situait le logement de cette femme. J’ai dû lui tirer la patte et la queue, lui promettre du lait et du homard, avant qu’il n’accepte de s’étirer, langoureusement et trop lentement, d’ouvrir les yeux, et de me donner, en trois mots, les précieuses indications.

Me voilà donc sur son mince balcon à frapper à la porte. Je n’avais rien préparé. Pas question de lui révéler tout ce que Président m’avait rapporté: seuls les malotrus et les pervers épient ainsi les gens, et lui confier qu’un chat, mon chat, m’avait dépeint en détail la scène de la veille n’aurait provoqué, comme d’habitude, que mépris et frayeur.

Elle ouvre. Je me pétrifie. Devant moi vient d’apparaître une déesse, l’incarnation de tous mes rêves et la source de toute joie, de toute sérénité. Oh, je sais, je sais, je sais, mon cousin Lévi la jugerait moche, un peu trop ceci, un peu pas assez cela, et des cheveux tellement, et des dents si, et un nez comme, et tout cela, toutes ces mauvaises paroles qui lui chutent d’entre les lèvres.

  • Oui?
  • Je vous ai vue, mais c’est plutôt mon chat, oui mon chat, Président, je sais, un nom prétentieux, c’est ce que j’entends, ou que j’ai déjà cru, ou ma mère, nous avons vu, lui plutôt, et il sait bien raconter, raconter pour que je sache, le chat, Président, vous étiez là, c’est bien chez vous, votre logement, petit logement, ses moustaches elles frétillent, tillaient, frétillaient je veux dire évidemment, quand nous, j’allais je voulais dormir, mais son insistance, vous a toute vue, pas ainsi, non, pas cela, pas nous, pas ici, vous oui, Président, moi je lisais, je voulais, il y avait cette révolution, mais lui, il se reposait quand c’est arrivé, vous est arrivée, vous je veux dire, les trous, les milliers de petits trous, peut-être pas, j’extrapole, ce n’est pas Président, il a l’habitude, précision, concision, tandis que moi, et c’est pourquoi je n’ai pas dormi, tous ces trous, ah ah ah, trou de mémoire, trou noir, trou profond ou simplement rond, c’est cela, précisément cela, et maintenant j’ai soif, je devrais redescendre, ne plus voir, pas moi, votre table, là, c’est bien cela, vous voyez, mon chat, il raconte si bien.
  • Je vous offre un café?
  • Merci, je, oui, il, je.
  • Taisez-vous. Entrez.

Et depuis ce jour, depuis ce préambule cahoteux, je suis amoureux, elle est amoureuse, mais nous n’emménagerons jamais ensemble. Elle n’a besoin d’amour que quelques heures par jour, et parfois, que quelques heures par semaine, par mois, par année. Quel bonheur! Moi qui désespérais, moi à qui mon cousin Lévi prévoyait une triste vie de célibataire.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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Les flamants roses

Mon nom est Gustave et j’arrive à Zécauteux. À pied. À ce que je vois, ces villageois aiment le grand air. On croirait arriver un jour de fête nationale tellement il y a des gens partout, dehors. Des vieux qui marchent, des enfants qui jouent, des gens à bicyclette, à trottinette, partout ça remue. Je les salue, et tout le monde me répond, sourire aux lèvres. J’espère qu’il y a un café, j’aimerais passer une heure ou deux dans ce bled isolé.

J’ai remarqué que devant chaque maison, ils avaient d’étranges tas de gros cailloux. Des tas en forme de pyramides, d’au moins cent vingt-sept centimètres. Il n’y a aucune inscription, aucune décoration, rien d’autre que des cailloux. Probablement une croyance locale, une sorte d’appel aux forces de l’au-delà. Si j’en ai l’occasion, je me renseignerai, mais prudemment. Le sujet est peut-être sensible, de ceux qu’on n’aborde pas avec des profanes par crainte de lire dans leurs yeux l’étonnement et la condescendance. Ils forment peut-être une secte. Après tout, le symbole de la pyramide est commun dans l’histoire humaine, partout. Pourquoi pas ici à Zécauteux, aujourd’hui.

Il y a de jolies femmes à Zécauteux, en particulier cette petite brune qui traverse la rue en bleu de travail, une énorme clé à tuyau rouge au bout du bras. Je la salue, comme je le fais avec tous depuis que je suis entré dans ce village, et comme les autres, elle me sourit, salue. Mais plutôt que de poursuivre son chemin, elle s’arrête, me considère avec attention, et sourit de plus belle. La voilà qui s’approche.

  • Voulez-vous m’épouser?

Je vois. Cette dame a un épisode.

  • Je ne peux pas vous épouser, je ne fais que passer, dans trente minutes je n’existerai plus.

Elle me saisit la main et la porte à son cœur.

  • Vous souhaitez faire l’amour avant? Je fixe la toilette chez Monsieur Lonton, et je serai toute à vous.
  • Qu’est-ce que c’est que tout cela!

Avouons-le: une sombre prémonition m’envahit. Je retire ma main, recule d’un pas, cherche un regard sur lequel m’appuyer pour me sortir de ce pétrin. Personne parmi ces villageois ne semble intéressé par nous, qui occupons pourtant le centre de la voie publique. Son joli visage toujours souriant, sourire serein ou sourire fou, elle me reprend la main et m’entraîne vers une maison. Nous contournons l’inévitable petit tas de cailloux, elle pousse la porte et nous pénétrons dans une demeure chaleureuse, quoiqu’un peu sombre. Un homme se déshabille dans la chambre de droite.

  • Bonjour Monsieur Lonton.
  • Bonjour Maia.

L’homme, qui retire son caleçon, s’avance vers moi, souriant.

  • Vous êtes le futur époux de Maia?

Je balbutie quelques sons, je lui tends une main qu’il ignore, et sourit de plus belle.

  • Je ne suis ni votre homme ni votre femme, celle-là est bien drôle, mon cher! D’où tenez-vous ces manières?

L’homme me tourne le dos et enfile un maillot de bain. Je l’abandonne là, et rejoins Maia dans la salle de bain. Elle bidouille quelque chose dans le réservoir, sans me porter la moindre attention. Plombière.

  • Voilà.

Elle récupère ma main, ballante, me tire à l’extérieur sans un mot pour l’étrange Monsieur Lonton. Cette fois, il faudra bien que je rompe le charme, et que je m’éclipse. Auparavant, puisque nous sommes en si bons termes, pourquoi ne pas satisfaire ma curiosité?

  • Maia, que signifient ces… structures… ou ces… pyramides… en cailloux?

Elle rit, s’empare d’une pierre au sommet de la pile.

  • Ça? C’est un tas de cailloux, rien qu’un tas de cailloux.

Je suis perplexe. Que me cache-t-elle?

  • Pourtant, il y a un tas identique devant chaque maison, et ils sont approximativement tous de la même taille. Pourquoi chacun élèverait-il cette chose, s’il ne s’agissait que d’un tas de cailloux? Qui veut d’un tas de cailloux? C’est un tas sacré?

Maia m’embrasse sur la joue. J’aurais peut-être dû fuir dès notre sortie de chez Lonton.

  • On dit que dans certains villages éloignés, les gens placent des dizaines de pneus devant leurs maisons. Ailleurs, ce sont des blocs de vieilles voitures écrasées au compacteur. Ailleurs encore, ils font pousser du gazon, de la maison jusqu’à la rue. Partout, c’est pour faire joli.

Je mesure l’ampleur de mon ignorance. Des pneus? Des voitures en blocs? Du gazon? Et quoi d’autre? Et où sont tous ces villages? J’hésite à la croire, même si je n’ai aucun motif pour douter d’elle. Cette femme respire la franchise! Mais si tout est vrai, quelles absurdes habitudes ces villageois étrangers ont-ils développées!

  • Ces tas de cailloux, c’est donc pour faire joli.
  • Tout à fait. Ça ne vous plaît pas? Pas encore? Oh mon cher amour! Vous succomberez! Chacun de ces tas de cailloux, et là je philosophe un peu, veuillez m’ excuser, est un reflet de la personnalité conjuguée de tous les habitants de la maisonnée. Un tas de cailloux, ça se construit sur toute une vie. Vus d’ici, tous ces cailloux sur tous ces tas dans tout le village vous paraissent identiques, alors que pas un n’est pareil. Il existe une infinité de nuances de teintes, de formes et de densité. Je pourrais vous en parler jusqu’à demain matin, et nous ne pourrions ni nous marier ni faire l’amour. Plusieurs livres traitent en haut et en bas de la question. Je ne suis ni experte en la matière, et à vrai dire, ça m’indiffère passablement. Pas au point, cependant, de me passer d’un tas. Mais le mien, qui sera bientôt le nôtre, n’a rien pour rivaliser avec celui de Monsieur Lonton, par exemple.

À parler des tas, la journée avance, et bien que je ne me rende nulle part, j’ai de plus en plus hâte de poursuivre ma route.

  • Maia, vous me plaisez, mon intuition me dit que je pourrais vous aimer. Juste un petit détail. Vous souhaitez des épousailles, alors que moi je n’ai même jamais songé à la chose. Je suis Gustave, bien heureux de vous avoir croisée, mais faisons-nous la bise, et à un de ces jours peut-être. Car entre nous, qui décide de se marier au premier coup d’œil, en pleine rue! Ce sont là des drames qu’il faut méditer longtemps, pendant des années!

Maia m’embrasse à nouveau. Elle passe ses longs doigts dans ma chevelure, descend le long de ma colonne et tâte mes fesses.

  • Ici, on ne se marie pas autrement. Les regards se rencontrent, ils s’unissent dans une connexion spirituelle instantanée, et voilà. Tout simple.
  • Tout simple.

Cette femme m’étourdit. Est-il encore possible d’éviter ce mariage ? Le faut-il? Elle me grise. Si au moins ces villageois plantaient, comme tout le monde, des flamants roses en plastique sur de jolies plaques de béton coulées devant leurs maisons! Mais des cailloux! J’aurais l’impression de vivre sur une autre planète! Je n’ose pas le lui dire, mais j’aurais honte. Moi et mon tas de cailloux! Non, vraiment, je ne me vois pas.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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