Les flocons de neige

Les flocons de neige

La future divorcée de la tueuse à gages boit son café et lit un long roman calamiteux que son frère, un commis de boutique de chaussures, a repêché dans la corbeille du bureau des postes, un samedi matin. Quelques flocons de neige se chamaillent devant sa fenêtre. Elle s’enfonce dans son duvet, et lit le plus fort qu’elle peut, pour au moins ne plus voir l’hiver. Mais comment y parvenir, quand tout court et que chaque seconde pousse de nouvelles poussières.

Trois petits coups sur les carreaux. La future divorcée sursaute à la vue du visage, à moins d’un mètre du sien, de la tueuse à gages enneigée. Elle pose sa tasse sur le guéridon, agite la main pour chasser l’intruse, comme un moustique, sauf que les moustiques de février sont costauds.

La tueuse à gages: Ouvre, il y a du nouveau!

Mais la future divorcée recule et secoue les deux mains, dans un mouvement désordonné dont la signification n’est pas claire.

La tueuse à gages: Je suis libre!

C’est lancé d’une voix puissante, qui pourrait attirer l’attention du voisinage, des passants et des employés municipaux affectés au déneigement des rues, des trottoirs et des parcs à chiens. La future divorcée, résignée, entre-ouvre la fenêtre.

La future divorcée: Oh.

La tueuse à gages: Je n’ai qu’un mot à te dire. Un tout nouveau.

La future divorcée: Procédons et concluons.

La tueuse à gages: Eh bien, j’ai compris que lors de notre mariage, et forcément lors de nos fréquentations antérieures et délicieuses, il y avait dans ton esprit une image déformée de mon emploi du temps, surtout parce que je le peignais avec des approximations et de tout petits mensonges, nécessaires vu les circonstances pour préserver une saine distance entre nos occupations professionnelles et notre vie intime, domestique et fantastique, sans laquelle nous aurions sombré dès le départ dans une absence totale de nous, une sorte de désincarnation de notre unité si tu veux, qui nous aurait prématurément vieillies et condamnées à de longues années de doute, d’ennui et de tristesse, dont heureusement nous nous sommes bien gardées, et si certains détails de nos professions, toi bibliothécaire, moi balayeuse, ont mûri dans un doux silence pendant de si longues et glorieuses années, ne devrions-nous pas nous en réjouir plutôt que de nous répandre en récriminations, dilapidations, falsifications, alors qu’au-delà des faits, les mots, et les meilleurs d’entre eux, adoucissent les angles, rabotent les surfaces et redonnent à l’esprit une juste perception de la réalité dans une formidable interprétation où nous ne craignons pas les grandes déclarations, car tout est là, oser aligner les uns derrière les autres les outils qui déboulonneront des calamités pour en faire de banals lieux communs, comme c’est exactement le cas pour ces mises à la retraite que tu me reproches, ces radiations auxquelles on accorde une importance démesurée si l’on considère tout le bienfait qu’en retire l’hypocrite communauté, véritables oeuvres de paix, de sérénité et d’espoir, puisque les personnages refroidis, tous vilains, vaquaient sans vergogne à la suppression d’autres personnages tout aussi vilains, qui eux-mêmes en supprimaient d’autres du même acabit, et cela de génération en génération, une sélection naturelle où les élus disparaissent dans un mouvement équilibré, une dialectique en somme inhérente et nécessaire à l’ordre social, malgré la discrétion de la mise en scène que commande une réprobation retentissante mais tout aussi symbolique que le renversement social observé lors du Mardi gras, ce qui, tu le vois davantage maintenant, fait de ma profession une occupation aussi vitale que bien d’autres, et que seule une immense humilité garde dans l’ombre avec toutes les conséquences matrimoniales possibles, comme le divorce et les injonctions de s’approcher à moins de cinq cent mètres de l’amour!

La future divorcée: Ce sera tout?

La tueuse à gages: J’aurai tout essayé.

La future divorcée: Bien en vain.

La tueuse à gages: Je vaux bien ton livre.

La future divorcée: J’appelle la police.

La tueuse à gages: Ah! Comme la neige a refroidi mon cou! Adieu! Je reviendrai demain!

La future divorcée ferme la fenêtre. Elle relève son livre, esquisse un sourire et tourne l’avant dernière page. De gros flocons fondent sur la vitre, à petits coups feutrés.

Son frère, le commis de boutique de chaussures, surgit à la fenêtre avec un nouveau roman plus calamiteux que le précédent, qu’il a déniché dans le cabinet du mari de sa maîtresse.

Michel Michel est l’auteur de Dila

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