Adieu la mer

Au Bureau des comptes colossaux, le BCC, l’avancement est rare, la compétition féroce, le stress aigu. Dubochet bossait depuis onze ans et neuf mois. Dossier impeccable. Pas un seul congé de maladie, pas une erreur, pas une plainte. Seule ombre au tableau, toute petite, qu’on ne rappelle que par souci de véracité: il y a cinq ans, il est entré sept minutes en retard, parce qu’on lui avait volé sa voiture. Le premier janvier, Dubochet a déterminé qu’il méritait le prochain avancement annoncé par la direction.

Sauf que Dubochet avait un concurrent. Dubedout estimait, lui aussi, mériter l’avancement. Dossier impeccable. Pas un seul congé de maladie, pas une erreur, pas une plainte. Pas même d’ombre au tableau. Mais il bossait chez BCC depuis seulement onze ans et deux mois. Sept de moins que Dubochet.

Si l’un priait pour que ses sept minutes soient oubliées, l’autre priait pour que ses sept mois le soient.

Face à l’incertitude, égorgé par l’angoisse, Dubochet élabore mille stratégies pour mener une bataille victorieuse contre son concurrent Dubedout. Pendant des jours et des semaines, il échafaude des plans complexes, qui tous finissent par se heurter à un mur inébranlable: la possibilité de provoquer le dépôt d’une plainte contre lui.

Un mercredi matin à huit heures quarante-trois, l’inspiration le chatouille. Il a trouvé! La première tâche d’un conquérant n’est-elle pas de connaître son ennemi? La plupart des communications entre la direction et les employés se font par courriel, mais pour les sujets délicats, ou importants, le papier demeure encore le principal messager. Dubochet, solennel, détermine qu’il subtilisera les lettres officielles de la BCC adressées à Dubedout, déposées dans son casier tous les matins. Il ne les volera pas, il en retardera simplement la livraison de vingt-quatre heures, le temps de les lire, le soir venu, après avoir lu les siennes.

Après quelques semaines, Dubochet sait ainsi que Dubedout a déposé, tout comme lui-même, sa candidature pour obtenir l’avancement prévu. Il apprend aussi que Dubedout s’est inscrit à une formation en traitement des comptes colossaux catégorie quatre, qu’il accepte de reporter ses vacances, à la demande de la direction, qu’il complétera les tâches d’un collègue absent pour cause d’infarctus. Tout cela inquiète vivement Dubochet.

Un mardi soir de mai, il s’installe dans son fauteuil préféré, près de la fenêtre, et lit son courrier de la BCC. Fracas et ravages! La direction lui apprend que le choix du candidat fut un très long, très profondément laborieux, très douloureusement respectueux exercice, et que malgré ses faits d’armes remarquables, sa candidature n’a pas été retenue. Éperdu, il bondit sur ses pieds, il chancelle, il s’évanouit.

Il ne se réveille que le lendemain matin. Déjà en retard de cinquante-trois minutes. Sans prendre la peine de se doucher, et il aurait dû, car il ne sentait pas bon, il fonce à la BCC, se précipite à son poste de travail, et entame de déchirer tous les dossiers en éventail devant lui. Au rythme qu’il progresse, Dubochet pourrait bien déchiqueter toute la BCC. Heureusement pour la direction, les clients et les actionnaires, deux commissionnaires arrivent au pas de course, le soulèvent de sa chaise, l’expulsent manu militari.

Cul sur le trottoir, il pleure son dépit, aveugle aux regards réprobateurs de ses semblables, quand des derniers étages de l’immeuble de la BCC est lancé un petit bout de papier rose. Le papier virevolte, effectue plus d’une cabriole avant d’atterrir directement sur le nez humide de Dubochet. Sans même le retirer de sa protubérance, il parvient à lire le seul mot inscrit bleu sur rose, INGRAT.

Sans travail pour cause de déchirure, Dubochet erre tout le jour dans les rues avoisinantes, incapable de reprendre sagement sa voiture, de rentrer chez lui. Même s’il avance au hasard, prenant à droite, à gauche, sans se soucier du sens, il se retrouve continuellement devant la BCC.

Sans surprise, à la fin de la journée de travail il réapparaît, fantôme d’une autre époque, devant la BCC. Les employés sortent, les uns derrière les autres, dans l’ordre alphabétique, comme d’habitude. Bergougnoux, Chériout, Dubedout. Dubedout! La vue du rival éblouit Dubochet, qui s’expulse de sa torpeur et explose devant les employés engourdis.

Dubochet sonne la charge! Il galope jusqu’à Dubedout, et sans crier gare, mène un premier assaut. D’un coup de tête dans le ventre, il renverse son ennemi, qui s’écroule mollement. Dubochet rassemble ses troupes, et attaque par le flanc droit, brise des côtes, perce le foie, ouvre des plaies qui saignent sur le ciment. Sans laisser de répit au Dubedout croulant, il frappe par le flanc gauche, fracasse la mâchoire, perfore un poumon, harponne le cœur.

Éreinté par la bataille, Dubochet s’empare d’un trombone qui traînait au fond de sa poche, et plante la note bleue sur papier rose dans un des yeux du nouveau mort. INGRAT

Au poste de police, après avoir recouvré ses forces, Dubochet avoue tout, sereinement. Il sortira dans vingt-cinq ans, donc à cinquante-deux ans calcule-t-il, se fera chômeur sur le bord de la mer, épousera une tortue, ou un marsouin.

L’inspecteur Dufourcet, qui a fouillé l’appartement de Dubochet, grimace. Il sort de son dossier une lettre, lui demande s’il s’agit bien de la lettre qui a tout déclenché. Sans hésiter, Dubochet confirme. Dufourcet l’invite à bien lire le nom du destinataire. Dubochet, digne et triomphant, se penche et lit. Monsieur Dubedout, peut-il déchiffrer, à travers les torrents qui jaillissent du fond de son âme.

En plus de l’accusation d’homicide volontaire avec facteurs aggravants, qui lui permettait une libération conditionnelle au bout de vingt-cinq années de travaux forcés, Dufourcet lui annonce qu’il sera aussi inculpé pour le vol d’une lettre. Il risque maintenant la perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. Adieu la mer. Adieu la tortue. Adieu le marsouin.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Misère de la philosophie

Place des Lilas. Un homme très chic sur un banc tient un livre ouvert. Jefferson. Il ne lit pas. Il a trouvé ce livre sur le banc, il le fixe d’un regard vide. Une quadragénaire obèse s’assied près de lui. Lèvre inférieure pendante, elle plonge du nez vers l’écran de son téléphone.

JEFFERSON: Comment être heureux?

QUADRAGÉNAIRE: Pardon? Vous me parlez?

Jefferson opine, sans détacher son regard absent de la page cent quarante-deux, répète sa question.

QUADRAGÉNAIRE: Est-ce que je sais moi!

Elle se lève précipitamment, et parvient à fendre la foule, là-bas, et à disparaître.

Une longue femme d’une trentaine d’années portant un énorme cabas multicolore prend sa place.

JEFFERSON: Comment être heureux?

La femme sursaute, légèrement, considère un instant la foule.

LONGUE FEMME: Il faut partir d’ici. Voilà.

Trente-quatre minutes plus tard, elle se lève, et un étudiant aussitôt s’assied, essoufflé.

JEFFERSON: Comment être heureux?

Le jeune homme s’essuie le front.

ÉTUDIANT: Faut du fric. Sans fric, t’es cuit.

Toute la journée, ça se succède sur le banc, près de Jefferson, dont l’œil ne quitte pas la page cent quarante-deux. Toujours la même question.

AVOCAT: Rentrez chez vous, on pourrait vous accuser d’outrage à la quiétude publique.

VIEIL HOMME: Hélas mon cher, l’est-on plus qu’un jour dans sa vie?

SPORTIVE: Inscrivez-vous! Engagez-vous! Fixez l’objectif! Suez! Suez! Suez!

VENDEUSE: Un jour à la fois, mon grand.

GAMIN: Rentrer à l’heure que tu veux… Il y a aussi Gaëlle…

SECRÉTAIRE: En voilà une question! Qu’est-ce que vous lisez?

ENSEIGNANTE: Vous serez heureux à la seconde où vous déciderez de l’être.

POLICIER: Esquivez!

BOULANGER: Travaillez!

CONCIERGE: Stérélizez!

DIRECTRICE: Réclamez!

MÉCANICIEN: Méditez!

COUTURIÈRE: Pondérez!

DÉPUTÉE: Embrassez!

GARDIEN: Philosophez!

GÉNÉRAL: Regrettez!

Une femme d’une vingtaine d’années, timide, s’assied à l’extrémité du banc, si près du bord qu’une brise pourrait la faire tomber.

JEFFERSON: Comment être heureux?

JEUNE FEMME: Quand je lis Karl Marx, je suis heureuse.

Comme à son habitude, Jefferson reste de glace, l’œil sur la page cent quarante-deux qu’il ne lit pas. La jeune femme s’étonne de l’apathie d’un homme si intéressé par le bonheur. À force de le détailler, discrètement, elle s’étonne à nouveau. Elle croit reconnaître le livre qu’il tient entre ses mains.

JEUNE FEMME: Avez-vous trouvé ce livre sur ce banc? Car j’en avais un pareil. Mon nom est écrit à l’intérieur, je le fais toujours, c’est pratique lorsque j’égare mes livres. Ça m’arrive souvent. Je lis, c’est bête, et je me disloque. Je perds de l’unité, vous comprenez? Alors quand je suis ainsi, si multipliée, comment passer d’une ligne à l’autre, comment me rappeler que je lis, comment exiger de mes mains qu’elles tiennent le livre? Inconcevable. Pour terminer un livre, je dois parfois acheter jusqu’à cinq exemplaires. Ma bibliothèque est pratiquement vide, même si je lis depuis que j’ai des yeux. Parfois le hasard me les ramène, et je crois bien qu’il vous a guidé vers moi. Vous permettez que je vérifie si c’est bien le mien? Oh, vous pouvez poursuivre votre lecture, j’attendrai, j’ai toujours beaucoup à lire sur moi, et je suis ici pour longtemps. Vous voyez, c’est bien le mien, là, oui là, c’est mon nom. Vous ne voulez pas poursuivre votre lecture? Pourtant, vous n’en êtes qu’à la page cent quarante-deux. C’est vrai que Misère de la philosophie, quand il fait si beau, bien des gens n’aiment pas. On me l’a dit. Remarquez, moi ça m’indiffère, le temps qu’il fait, j’aime inventer le temps qu’il fait.

La jeune femme lui retire le livre, délicatement, le glisse dans son sac. Jefferson ne bronche pas mais son corps frémit, imperceptiblement. À ses côtés, la jeune femme est déjà loin, au fond des pages du bouquin qu’elle avait entamé avant qu’il ne l’interroge.

Ils sont toujours là lorsque le soleil s’évanouit. La jeune femme lit toujours, à la lumière diffuse du lampadaire. Là-bas, la foule s’étiole, se rajeunit, danse d’un nouveau pas. Un léger vent d’est se lève, se faufile entre les immeubles, frôle les têtes, monte et descend le long des façades chaudes, court vers Jefferson et la lectrice, ralentit, tournoie, se redresse et fond sur eux. Dès qu’il la touche, les pages du livre frissonnent, dès qu’il le touche, il se pulvérise. La deuxième vague de vent nettoie le banc, plus une trace de Jefferson, et la jeune femme tourne et tourne les pages.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Youpi

Pétronille vient de gagner dix millions deux cent cinquante-trois mille dollars au loto. Elle ira réclamer sa nouvelle fortune, demain matin. Ce soir, assise sur une chaise pliante, sur le balcon de son appartement, rue Boyer, elle observe les cyclistes qui se croisent sous ses yeux. Elle respire l’air de juillet, se sent pousser des ailes.

Je suis riche

Pétronille est orpheline, célibataire, sans emploi, et elle se demande parfois pourquoi. Pas souvent, car ça lui fout le cafard. Pétronille est sensible, plutôt que de courir le monde ou la ville, elle préfère lire, et lire beaucoup, même si les larmes lui viennent, surtout quand elle referme le livre et qu’elle réalise qu’elle lisait.

Maintenant qu’elle est millionnaire,  Pétronille décrète que l’ère du mouvement arrive. Elle compte donc se lancer dans le flot de bicyclettes, et couler avec tous ces gens colorés dans les veinules de Montréal. Mais elle ne possède pas de bicyclette.

Ce détail ne la freine pas. Pétronille subtilise discrètement la bicyclette de son voisin, qu’il laisse côté ruelle, sans cadenas. Elle enfourche sa bécane, et s’envole comme lorsqu’elle avait sept ans. Son coup de pédale chante, elle sourit à tous les cyclistes, la joie éclate dans ses yeux. Soudain, Pétronille, ses vêtements défraîchis, ses cheveux en bataille, sa taille en mauvais état, se sent belle et même fantastique.

Pétronille est amoureuse, elle le chante tout bas. De qui, elle l’ignore toujours, mais elle compte bien le découvrir avant d’arriver au parc Lafontaine. Elle croise Alexandre, elle en est amoureuse, elle dépasse Jonquille, elle en est amoureuse, elle salue Claudie, elle en est amoureuse, elle répond au salut de Loïc, elle en est amoureuse. Au feu de circulation sur Mont-Royal, elle se range près de Jasmin, et c’est le coup de foudre. Sans hésiter, oubliant qu’elle n’a pas le sou, malgré ses millions, elle l’invite au resto.

Moules frites, vin d’Alsace, saumon au bleu, ils goûtent le temps des amours naissantes. Quand vient le temps de régler l’addition, elle l’entraîne dans la rue en courant. Le patron les poursuit, appelle les flics, elle pousse Jasmin dans une ruelle, ils s’esclaffent. Ils s’embrassent longuement contre un mur de briques, au son des portes qui claquent. Il l’invite à poursuivre chez lui, pas loin. Trop banal, chuchote Pétronille, elle veut le faire là, tout de suite.

Retour vers la rue Mont-Royal. Une voiture garée en double, le chauffeur sort, un paquet à la main, s’engouffre dans un immeuble. Pétronille fait signe à Jasmin, elle saute derrière le volant, il se glisse côté passager, et les voilà partis dans une vieille Jetta. Ils roulent jusqu’au Cap Saint-Jacques, le font encore, et reviennent par le sud de l’île, lentement.

Ils abandonnent la voiture dans le Vieux-Montréal, remontent Saint-Denis à pied. Ils marchent, main dans la main, toute la nuit. I l raconte ses déboires désirs destinée, et elle raconte ses déboires désirs destinée, et maintenant qu’ils se connaissent un peu mieux, ils échangent numéros de téléphone, courriel, serments.

Au soleil levant, Jasmin embrasse Pétronille devant chez elle, rue Boyer, et il rebrousse chemin vers son propre appartement, coin Laurier et Saint-Hubert, où son chien l’attend. Le soleil finit pas se lever tout à fait, et les cyclistes coulent à nouveau dans la ville où dorment deux amoureux.

À son réveil, Pétronille sent ses mains qui ont gardé l’odeur de son Jasmin. Elle danse toute nue dans son salon, bras au plafond. Un petit tintement joyeux, Jasmin lui envoie le premier courriel du jour. Des mots connus, les mêmes que la veille, mais tout aussi frais. Pétronille chante.

Quand elle s’assoit sur son balcon, ses millions lui reviennent à l’esprit. Elle les avait complètement oubliés. Petit rire, elle n’aura plus à se sauver des restaurants ni à voler des voitures, même si c’était pas mal.

Le voilà, ce billet. Paresseusement, bâillant, elle vérifie à nouveau les numéros sur internet. Oh oh, petite erreur. Elle a un dix-huit au lieu d’un dix, et un six au lieu d’un neuf. Son lot: mille cent trente-quatre dollars. La folle saute à pieds joints sur le balcon, avec de grands youpi youpi, tellement que les casques multicolores des cyclistes se tournent en choeur vers elle, perplexes.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Ainsi va la vie

Sara empile les parpaings, puisque tout ce qui est écrit est vrai. Elle ne construit rien, et même, elle prend un soin particulier à ne pas élaborer de plan. Derrière elle, on peut distinguer, si ça nous plaît, la vague forme que prennent quelques centaines de parpaings réunis. Mais cette forme est née d’elle-même. Sara n’a jamais pris la peine de la regarder, elle l’ignore avec une superbe que nous ne lui connaissions pas.

Sara prend parfois des notes, puisque tout ce qui est écrit est vrai. Elle ne les partage jamais, toutefois. Elle préfère les fourrer au fond de sa poche, et quand sa poche en est pleine, elle les brûle. C’est commode, et ça ne laisse pas de trace, ou si peu.

Personne ne vient jamais par là. Et quand il passe du monde, ils s’empêtrent dans les parpaings, se blessent, râlent, et s’en retournent mécontents. Certains, rarement, offrent leur coeur à Sara, et malheureusement, plein d’autres choses. Sara note tous ces bons sentiments, pour ne pas les oublier.

Celui qui lui a écrit, le seul, lui a promis de la délivrer de ses parpaings. Elle n’a pas compris, mais il est vrai qu’elle n’y a pas réfléchi. Il lui a proposé de l’emmener vivre à la campagne, dans une grande maison ensoleillée. Puisque tout ce qui est écrit est vrai, Sara a fourré cette lettre au fond de sa poche avec ses notes, et à la fin de la semaine, elle a tout brûlé.

Sara est maintenant très vieille. Puisque tout ce qui est écrit est vrai, elle ne se soucie de rien, elle empile ses parpaings et ainsi va la vie.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Les moustiques

La noirceur, le silence, la paix. Un moustique. Un moustique? Oui, qui réveille Gianna. Elle bat l’air de la main droite, en vain. S’essaie avec la main gauche, pas de chance. Le moustique, ou la moustique, car c’est une femelle, vrombit des ailes. Paraît que ça fait craquer les mâles. Mais pas Gianna, qui allume, cherche l’insecte. La voilà. Vite un magazine, pour l’écraser et dormir. Bang! Bing! Raté! Gianna grimpe sur le lit. Raté! Elle déplace sa table de nuit, qui se renverse. La moustique jette un coup d’œil sur le magazine économique, décide de s’éloigner de la courbe de progression du PIB. Juste à temps! La diptère se réfugie sur l’abat-jour. Gianna saute à nouveau sur le lit, frappe l’abat-jour, qui vacille, sans faire de victime toutefois. La chasse se prolonge, ridiculement. Gianna s’impatiente. Sort de la chambre, prend bien soin de laisser une lampe de chevet allumée pour attirer la sale bête, ferme la porte derrière elle. Emprisonnée, la moustique! Gianna se couche sur le divan. Dure nuit.

Le lendemain, rez-de-chaussée de l’immeuble. Nolhan pousse la porte. Bonjour madame la voisine, monsieur le voisin. Voisin au sourire graveleux, voisine qui pince le voisin, Nolhan poli, vous avez vu Gianna ce matin, non, le voisin ne l’a pas vue, mais vous ne vous êtes pas ennuyés cette nuit, tout ce boucan là-haut. Nolhan se pétrifie, ce n’était pas moi, la voisine pousse le voisin, tais-toi, le voisin est désolé, ils sortent, disparaissent, s’évaporent. Nolhan, amant neuf mais amoureux fou, serre les poings, ferme les yeux. Un pas vers l’escalier, une pause, volte-face. Il est dans la rue.

Se réfugie dans son Rangie, appelle le bureau, délègue tout son agenda du jour, mais Monsieur, ce contrat avec Maboteau. Rien à faire, Nolhan n’ira pas. Qu’ils attendent demain, comme les autres fournisseurs. Rien à rajouter. Une trop grande tristesse, on transporte ça au bout du monde. Il traîne la sienne jusqu’à la campagne.

Panique dans le bureau de direction chez Maboteau. Otto ne l’aurait jamais avoué à Nolhan, mais le contrat est vital pour sa compagnie. Bassesses et promesses, avait obtenu une prolongation du délai imposé par la banque. Jusqu’à aujourd’hui. Or, aujourd’hui s’en va à la vau l’eau. Le jour avance, la banque appelle, c’est la faillite.

Cinquante-deux employés apprennent la nouvelle le lendemain matin: se heurtent à une porte fermée, cadenassée, sinistre. Réclament Otto, mais Otto a disparu. Le bouillant Tony rassemble les forces, tous ensemble chez Otto, qui refuse de sortir. Jurons, menaces, cailloux dans les carreaux, police, échauffourée, Tony en prison.

Menaces de mort. Du sérieux. Pas de caution, ragera derrière ses nouveaux barreaux jusqu’au procès. Et ses adolescents Viviane et Xavier? Récupérés par les services sociaux. Père seul, mère morte d’un cancer, pauvre femme.

Le soir même, Viviane pleure, crie, hurle, tempête. Xavier se plonge dans un mutisme dont il n’est pas encore sorti.

Cinq ans plus tard, Tony sort de prison, Xavier entre à l’institut psychiatrique, Viviane sort d’une maîtrise en microbiologie. Besoin de vent, de fraîcheur. L’amour la frappe au Venezuela, la belle Emel, l’inspiration tombe à Ouagadougou, l’horrible paludisme. Elle épouse Emel, termine sa virologie, compte être heureuse, se lance dans une guerre contre les parasites des moustiques qui résistent aux insecticides.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Un cadeau de New York

Tous les matins, après avoir rentré son courrier et celui de son voisin d’en haut, un vieillard de quatre-vingt-quinze ans, Aurélia se sert un allongé, s’installe dans un vieux fauteuil confortable, près de la fenêtre. Elle lit le dernier courriel de Jules, son amant virtuel. Aujourd’hui, il lui a écrit un tout petit mot, où il la compare à un papillon, qui enchantera tous ses collègues lorsqu’elle leur présentera le résultat de trois mois d’études.

Elle sourit. Elle se répète souvent que ces échanges avec un étranger sont bêtes, mais rien n’y fait, ce sont les premières lignes qu’elle lit chaque jour. Jules a toujours été là pour elle depuis cinq ans. Il a trouvé les mots pour lui donner le courage d’affronter un comité de sélection, et de décrocher un poste que ses amies estimaient trop élevé pour elle. Il l’a soutenue quand son père est mort et qu’elle s’est retrouvée orpheline de père et de mère, du jour au lendemain. Il l’a poussée à refaire sa garde-robe, à laisser exploser sa personnalité bouillante.

Aurélia répond à Jules tous les soirs, à son retour du boulot. Jules est un grand sportif. Lorsqu’il s’est fracturé les côtes et la jambe droite, en vélo de montagne, elle a su illuminer les longues journées sombres de sa convalescence. Car Jules ne supporte pas de rester chez lui. C’est un homme d’action, une sorte de petit génie en informatique qui dispose de beaucoup de temps libre, depuis deux ou trois ans. Vélo de montagne, escalade, parachutisme, plongée sous-marine, rien ne l’arrête, il en veut toujours plus.

Aurélia parle peu de Jules à ses amies. Elle n’a pas honte, non, au contraire. Elle veut simplement éviter de lancer son nom au milieu de ces femmes qui le déchiquetteraient en deux minutes.

Avec Jules, ils se sont promis plus d’une fois de se rencontrer pour de bon. Sur ses photos, il est blond, bien musclé, mais sans exagération, il respire la vie, la joie, la confiance en l’avenir. La dernière fois qu’ils avaient prévu un rendez-vous, elle a dû annuler à la dernière minute, justement parce que son père très malade rentrait à l’hôpital. La fois d’avant, c’est lui qui avait annulé, parce qu’il avait été retenu en Équateur, où il avait gravi le Rucu Pichincha, et la fois d’avant celle-là, elle avait annulé parce que son voisin d’en haut, victime d’une insuffisance respiratoire, l’avait appelé à l’aide. 

Maintenant que les choses s’étaient calmées dans leurs vies respectives, ils s’étaient donné un nouveau rendez-vous, dans neuf jours. Très francs dans leurs échanges, Jules et Aurélia ont avoué qu’ils redoutaient cette rencontre. Ils craignaient, évidemment, que la magie des mots ne soit pas celle des corps.

Le lendemain matin, après le courrier, café près de la fenêtre, les pieds bien au chaud dans de grosses chaussettes en laine, Aurélia rit à gorge déployée. Jules lui raconte une situation burlesque dans laquelle il s’est retrouvé: descendu dans un restaurant de Soho, il se rend compte qu’il a oublié son portefeuille à l’hôtel. Le patron décide de ne pas lui faire confiance, et lui offre deux choix: travailler pour payer son repas, ou il appelle les flics et il passe la nuit en prison. Jules savait qu’il pourrait éclaircir tout cela avec les policiers, mais l’idée de travailler dans le restaurant lui semble plus piquante. Jusqu’à minuit, donc, il dessert les tables, reçoit des plaintes, des avances et même une demande en mariage d’une vieille dame ébréchée.

Le soir, Aurélia écrit à Jules à quel point son histoire l’a fait rire. Elle lui raconte sa journée, les retombées de son étude, qui a été si bien accueillie. Elle s’endort tôt, rêve qu’elle est cliente dans ce restaurant où Jules dessert les tables. Elle s’apprête à le demander en mariage, quand un bruit d’en haut la réveille.

Aurélia se redresse dans son lit. Des bruits de pas, des voix. Elle hésite, à moitié endormie. Par la fenêtre, elle voit les gyrophares d’une ambulance. Sans doute un autre problème respiratoire. Elle se sert un petit verre d’eau, le temps qu’ils emmènent le voisin.

Puis ils le descendent, mais sa tête est couverte, comme on le fait pour les morts.

Le lendemain matin, elle ne monte pas le courrier là-haut. Elle attendra son retour. Son café sur le guéridon près de la fenêtre, elle lit le dernier courriel de Jules, qui lui confesse avoir acheté un petit cadeau pour elle à New York, qu’il lui remettra lors de leur premier rendez-vous.

Le soir, Aurélia écrit à quel point elle est impatiente de voir ce petit présent, que ce sera le plus beau qu’elle n’aura jamais reçu, même s’il ne s’agissait qu’un d’un bout de papier trouvé dans Central Park.

Le lendemain matin, il n’y a pas de courriel de Jules, pour la première fois depuis cinq ans. 

Le surlendemain non plus.

Les jours suivants, rien.

Aurélia, angoissée, lui écrit courriel sur courriel, à toutes heures du jour. Mais aucune réponse ne vient. Elle craint qu’il ne lui soit arrivé malheur.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Pour un oui, pour un nom

Personne ne voulait embaucher Rodrigo Deaucul parce qu’il avait un sale nez et un sale nom. Faute de mieux, le délaissé buvait du chocolat chaud, toujours à la même table, toujours à la même heure.

Les bureaucrates municipaux, qui tenaient pourtant un registre fort précis des actions, pensées et sentiments de chacun des concitoyens, ignoraient pourquoi Deaucul maintenait à la fois son nez et son nom. Un vide, dans son dossier, passé inaperçu à cause de la quantité astronomique de dossiers à traiter par un nombre décroissant d’yeux, mains, cervelles.

Une militante pour la protection des marmettes buvait son café à la table voisine de Deaucul, à la même heure, tous les jours. Après cinq cent quarante-huit jours, elle avait fini par s’habituer au nez. Pas au nom, toutefois, qu’elle ignorait toujours.

La militante, Améline, enseignait dans école privée, qui n’acceptait que des élèves gratifiés d’une taille vingt-cinq pour cent plus grande que la moyenne nationale des jeunes de leur âge.

Améline s’était bien rendu compte que chaque matin, lorsqu’elle partait enseigner, Deaucul restait à contempler l’assèchement progressif du fond de sa tasse. Elle en avait le cœur brisé.

Courageuse, un matin elle l’invite à sa table. Après quelques minutes de réchauffement, il lui avoue son désastre, inavouable, dans la recherche d’emploi, elle lui confie son militantisme, secret, en faveur des marmettes. Il se déclare illico amant des marmettes, elle plaide fièrement en faveur du plein emploi.

Persuadée que Deaucul ferait un excellent enseignant, elle vante ses mérites au directeur de l’école, qui l’embauche sur-le-champ, sans lui demander ses références, et encore moins son nom.

Deaucul enseigne la géographie, ce qu’il déteste, comme beaucoup d’autres choses. Il ambitionne d’enseigner la géologie, ce qui lui semble plus approprié à son tempérament. Le problème, c’est Améline qui enseigne la géologie.

Après avoir mûrement réfléchi à son plan de carrière, Deaucul s’en va rencontrer le directeur. Il lui raconte qu’Améline milite pour la sauvegarde des marmettes, ce qui jette le directeur en bas de sa chaise. Comme il n’en croit pas ses oreilles, il exige qu’on lui remette le rapport sur Améline. La vérité, qui sort de la bouche des bureaucrates, tombe l’après-midi même, dure, amère, cruelle: Deaucul a raison.

Le directeur congédie Améline, et offre son poste à Deaucul. Le lendemain matin, dépourvue de tout gagne-pain, déçue de la société des hommes, Améline frappe la tasse de Deaucul, assis toujours à la même table. Le chocolat chaud vole en un grand voile brun jusque sur la belle chemise de géologue de Deaucul.

Améline part vivre avec les marmettes. Elle peine à s’adapter, et plusieurs matins, au réveil, elle regrette son café, et maudit Deaucul. Après quelques semaines, les marmettes l’apprivoisent, et le soleil reprend sa place habituelle dans le ciel.

À l’école, évidemment Deaucul ne peut plus compter sur Améline pour plaider en sa faveur. Avisé par les bureaucrates, le directeur convoque son enseignant de géologie. Deaucul se présente, inquiet.

Le directeur regarde Deaucul bien en face, et même, pendant de longues minutes, il le dévisage.

LE DIRECTEUR: Rodrigo, avez-vous caché votre nom à Améline, grâce à qui vous avez pu obtenir et maintenir ce poste?

DEAUCUL: Oui.

Sans un mot de plus, le directeur s’est replongé dans ses dossiers. En sortant, Deaucul a appris par la secrétaire qu’il était renvoyé. Avec un petit sourire malin, elle lui a glissé que les parents auraient retiré leurs élèves de l’école s’ils avaient su qu’un Deaucul y enseignait.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

À part la mémoire

Jardin public ensoleillé, fontaine, enfants, pédalos sur l’étang.

Fannie: Depuis notre congé de l’hôpital, c’est le premier matin où je m’abandonne.

Corinne: Moi aussi. Même chose.

Fannie: Un mois! Tu te rends compte!

Corinne: Oui.

Fannie: Évidemment. Que je suis bête! Tu sors du même vide que moi.

Corinne: Même trou noir.

Farine: Pour la première fois depuis un mois, je n’ai pas à regarder ces anciennes photographies, je n’ai pas à feuilleter ces cahiers, ces livres, ces manuels, je n’ai pas à me plonger dans toutes ces notes de cours, toutes ces copies d’élèves, pour la première fois, j’ouvre simplement les yeux sur ce qui m’entoure. Finies, ces séances de scaphandrière au fond des souvenirs qui m’ont appartenu! Libérée, enfin! Mais ça n’a pas été facile.

Corinne: Brutal.

Fannie: Ce matin, je te le confie, Corinne, l’amnésie m’a ressuscitée!

Corinne: Même chose. Flambant neuve.

Fannie: Quelle idée de nous avoir parachutées dans ces vies qui n’étaient plus les nôtres! Ils voulaient que j’enseigne les mathématiques! Tu aurais dû me voir arriver à l’école le premier jour. Le docteur m’avait tellement convaincue que c’était moi, cette Jeanne, l’enseignante! Alors je me présente, bonjour bonjour, et comme je ne reconnais personne, tout de suite ça crée des frictions. Paraît que je n’ai pas salué mes meilleures copines, que j’ai souri à tout le monde, même à ce Sébastien qui me dénonçait à la direction pour un oui, pour un non, c’est le cas de le dire, depuis que je lui aurais refusé un rendez-vous, un baiser, quelque chose dans ces eaux.

Corinne: Même chose. Mon type, c’est un mollusque.

Fannie: C’est lui qui t’a fait ce bleu au bras?

Corinne: Hier, quand j’suis partie. J’l’ai cogné dans les couilles. Tant pis pour lui. Toi, comment ça s’est passé avec les kids?

Fannie: La pagaille! Alors, je me présente en classe. J’avais préparé des exercices et tout. Je commence par quelques explications au tableau, mais à tout bout de champ, un des élèves m’interrompt. Ils n’arrivent pas à me suivre, les pauvres. Ne comprennent pas la moitié des mots que j’utilise, je ne sais pas leur parler, et pendant ce temps, je me trompe dans mes calculs, j’efface, je recommence, si bien qu’à la fin, je ne suis qu’une pie qui brait, ils ne sont qu’une bande de petits singes hurlants qui ne savent plus où donner de la tête, et je brais plus fort, incapable de les contenir, impatiente et excédée. Et le deuxième jour, ce n’était pas mieux ni le troisième ni aucun des autres jours.

Corinne: Y t’ont virée?

Fannie: Congé de maladie à nouveau. Mais je n’y retournerai pas. Enseignante! Faut des nerfs d’acier! Une concentration! Une patience infinie! Comment ai-je pu? J’ai cru comprendre qu’avant, je n’étais pas la meilleure des enseignantes. Mais tu sais, les gens, comment ils sont, quand on leur demande leur opinion sur soi, pas francs, peureux, bref, je ne saurai jamais et j’avoue que ça m’indiffère, parce que c’est terminé, cette plaisanterie!

Corinne: Même chose.

Fannie: Tu n’y retournes pas?

Corinne: Tu parles! Dès le premier soir, y m’prépare un spaghetti aux fruits d’mer. Paraît la Manon, ben elle les adorait ses spaghettis aux fruits de mer. Moi, j’y ai pas touché. Y’a r’chigné, j’croyais qu’y allait pleurer! J’voulais juste aller m’coucher, être toute seule.

Fannie: Est-ce que tu l’as-tu reconnu, au moins un petit peu?

Corinne: Non. Rien de rien. Parfait inconnu.

Fannie: Au moins, il était gentil avec toi. C’est toujours ça.

Corinne: Gentil? Ah non! Pas une maudite fois y m’a d’mandé c’que voulais, c’que j’aimais, c’que j’pensais. Y passait l’aspirateur, y faisait la vaisselle, y sortait les poubelles, y m’tournait autour avec sa drôle de face de moineau! Tu vois la scène? Un étranger qui s’agite autour de toi, quand t’as juste envie d’avoir la paix! J’avais juste envie d’lui botter l’cul, de le j’ter dehors. J’voulais pas l’voir, j’voulais pas l’sentir, j’voulais pas l’entendre, j’voulais juste personne! Mais paraît qu’j’étais chez lui. J’sens que j’suis pas faite pour m’enraciner avec un type, j’pense que j’vais partir, j’vais partir loin, j’veux d’l’aventure, j’veux d’la vie, j’vais pas m’fixer. S’y faut, j’va faire le tour du monde.

Fannie: Et Manon, elle a vécu avec cet homme, quoi, une bonne vingtaine d’années? C’est tout de même incroyable! Vingt ans, et toi, Corinne, tu n’as pas enduré un seul petit mois!

Corinne: Quand j’étais Manon… j’veux dire… j’la comprends pas c’te Manon… Pourtant, j’suis la même personne, c’est vrai, quoi, la même personne, comme toi t’es la même personne que Jeanne.

Fannie: Oui, la même personne, à part la mémoire.

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Les cônes jaunes

Bob et Bill. Deux vieux hommes, nus et luisants comme des lombrics, qui ne font pas plus de dix centimètres de haut. Assis sur le coin d’une commode, les jambes pendent dans le vide. La chambre est plongée dans le noir. Sur le lit, un autre vieil homme, l’exacte copie d’un des deux lilliputiens, mais grandeur nature. Celui-là ne luit pas, au contraire il est plutôt gris, terne et décoloré. Il est mort.

Bob: Tu les as entendus, tous ces gens, ma femme, mes filles, mes gendres, mon frère, ma belle-soeur? J’étais un homme rigoureux, mais compréhensif, d’une intelligence peu commune, qui a su se tenir debout toute sa vie pour défendre ses idéaux de justice et d’égalité.

Bill: C’était à peu près ce que tu souhaitais, non? Tu aurais aussi voulu qu’ils se souviennent de toi comme d’un homme généreux, qui a su rendre heureux tous ceux qui l’entourent. Mais que veux-tu, on ne peut pas tout avoir. Je t’assure, ta récolte n’est pas mal du tout. Pour ma part, je n’ai pas obtenu le tiers de ce que tu as reçu!

Bob: Pourtant, j’y ai mis des efforts, pour les rendre heureux.

Bill: C’est vrai, c’était pas naturel chez toi.

Bob: Mais tellement sincère. Je veux dire, cette volonté qu’à la fin, ils concluent tous, unanimement, que j’avais tout fait pour les rendre heureux. N’as-tu pas eu le sentiment qu’ils étaient plutôt heureux de me voir expirer? Il y avait bien un petit soulagement, non?

Bill: T’en fais pas. J’ai noté la même chose avec tous les endeuillés que j’ai observé depuis que je suis petit et brillant. Tu meurs, tout le monde pleure, mais ils sont tristes pour eux-mêmes, pas parce que tu te tires.

Bob: Il y a des exceptions, non?

Bill: Oui, tu en verras. Elles sont rares, mais j’en ai vu une ou deux. Tu l’as bien constaté, ta femme, tes enfants, ils pleurnichaient parce qu’ils n’acceptent pas ce qu’ils perdent, pas parce qu’ils déplorent ce que toi tu perds, ta vie. C’est ainsi. Les vivants sont ainsi. Et c’est très bien, et c’est très mal, et c’est très rien, et nous le savions avant de mourir, et tout le monde le sait, et je parie que ça t’étonne, là, maintenant, de considérer tout ça sans plus rien éprouver. Qu’est-ce que tu t’en fous! C’est rafraîchissant tout de même, la mort, non?

Bob: C’est vrai. Je vois comme je n’ai jamais vu, mais tout m’indiffère. Même ma vie m’indiffère. Étrange, non?

Bill: Tu t’y feras. Regarde, regarde avec moi comme tu y a mis des efforts pour façonner ce bonhomme: rigoureux, compréhensif, intelligent.

Bob: Allez y comprendre quelque chose! Tu vois, là, par exemple? Hilarant. Je place tous les cubes verts en une pile bien droite, et tellement haute. Vois comme c’est difficile de placer les cubes au-dessus de la pile? Mais je n’abandonne pas. Et là, ce sont les cubes rouges, et là, les bleus, les mauves, les rayés, les pointillés, ça n’en finit plus! Hilarant te dis-je, hilarant!

Bill: Écoute, tu entends? Tu te fouettes l’esprit, tu te répètes que tu es rigoureux.

Bob: Et compréhensif. Pourtant, vois comme ma femme, là, comme elle m’agace.

Bill: Tous les jours. Tu sais bien l’esquiver. Tu flirtes avec ta collègue.

Bob: J’ai un réel talent pour la discrétion. Je n’avais pas vu qu’elle était séduite, la collègue! Je joue, simplement, je pense si peu à elle. Et comme j’aide ma femme avec ce sourire. Sa reconnaissance quand je transporte ses cônes jaunes.

Bill: Tu détestes ses cônes.

Bob: Horribles cônes.

Bill: Elle a eu du mal avec eux. Toute sa vie, et ça dure encore. C’est pour ça qu’elle pleurait, tout à l’heure. Sans toi, la tâche deviendra monstrueusement ennuyante.

Bob: Elle préférerait tourner des ballons rouges. J’y ai vraiment cru à ses cônes jaunes. Cette façon qu’elle a de les installer tête bêche. Ça demande une grande habileté, une patience incroyable.

Bill: C’est ce que diront les endeuillés, une grande artiste, et si patiente, si généreuse, car elle, elle aura ça.

Bob: Et quand elle viendra nous rejoindre, elle rira avec nous!

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Le lilas blanc

La fenêtre crasseuse. La poussière comme un filtre donne du monde une image floue.

Popaul attend son avocat. Confiant. Après tout, il est conseiller principal à la division des expertises du secteur des affaires communautaires au Ministère des Affaires culturelles. Quarante ans, quelques kilos, peu cheveux perdus. Beau bonhomme.

Avant-hier, les policiers lui ont menotté les poignets devant ses voisins, sa femme, ses enfants, ses arbustes, ses fleurs. Accusé d’avoir assassiné Bellerose père & fils. Preuves accablantes. Peine maximale: perpétuité, avec possibilité de libération après cinquante ans.

Popaul a déjà dit à sa femme que l’avocat arrangera tout.

Bonjour, maître Poitiers?

Poirier, Gilles Poirier, de l’Étude Beauchamps, Beauxlieux Beaulieu Beautemps Poirier & Associés.

Bravo.

Votre culpabilité ne fait aucun doute, plaidez coupable, nous allégerons votre peine. Racontez, racontez tout. 

Toute la vérité!

Popaul s’esclaffe devant l’avocat, impassible.

Je ne suis pas violent, pas violent du tout, malgré l’homicide je ne suis pas un meurtrier. Faudra que vous leur disiez, à vos copains les juges. Je suis président du Club de Bénévolat de la Vallée, je suis vice-président de la Ligue de balle molle de la Vallée, je suis trésorier de l’Organisation de cueillette de paniers de Noël pour les pauvres de la Vallée, bref, je suis exemplaire.

Que s’est-il passé avec ces messieurs Bellerose? 

La zizanie, l’anarchie, la destruction totale, l’anéantissement. Bellerose a lâchement abandonné son terrain aux caprices des plus perverses habitudes de la flore. Chez lui, la beauté régulière de la douce pelouse, oh mon coeur saigne, s’est étiolée sous l’assaut des mauvaises herbes et des bêtes associées. La honte de la Vallée! Toutes nos propriétés ont perdu de la valeur, et plus d’un craignait que les banquiers ne viennent les étrangler dans leur sommeil.

Les banquiers n’étranglent pas.

Ah vous ne connaissez pas les banquiers de la Vallée! Peu importe. Pendant que le retour à l’âge de pierre s’effectuait tranquillement chez les Bellerose, nous tous, citoyens du progrès, souffrions silencieusement. Mais la tempête grondait sous la casserole presto! 

Vous ne l’avez tout de même pas…

Attendez, je n’ai pas terminé. Ce n’est pas tout. Il y a plus. Vous n’en croirez pas vos oreilles, tout maître soyez-vous! En plus de détruire l’écosystème de la Vallée, Bellerose laissait ses mômes lancer leurs ballons sur nos domaines! Piétinements, destructions florales, calamité! Ils ont même égratigné ma voiture! Mais enfonçons-nous davantage dans la désolation, si cela est possible. L’an dernier, ma femme a appris par une amie de sa soeur dont le beau-frère avait un voisin juge sur le comité de remise des prix annuels pour les arrangements floraux, que nous avions perdu le premier prix à cause de l’horreur bellerosienne qui ternissait notre éclat vif et joyeux. 

Popaul rêve, pendant quelques secondes. L’avocat gribouille dans son calepin.

Tout le long de l’allée et jusqu’à mon cabanon, j’ai planté une rangée bien fournie de mufliers roses, qui vient se fondre dans une plate-bande de fleurs, devant la maison, ou les vergerettes bleues, les lys, les delphiniums, les pulmonaria et les azalées s’entrelacent dans une véritable orgie de couleurs et de formes, tendent leurs bras entre les pierres et les statuettes, jusqu’aux pieds d’un lilas blanc bien fourni. Et en avant, tout près de la rue, un magnifique fusain doré donne son accent riche à l’ensemble. De l’autre côté de l’allée, sur la bande de terre entre le terrain de Bellerose et le mien, une rangée éclatante de potentilles dégageait une chaleur réconfortante.

Fier, Popaul savoure cette image, puis, avec un léger vibrato: 

Cette petite haie de potentilles s’est vite éclaircie sous les pieds des mômes Bellerose. J’arrivais du bureau et je retrouvais mes lys écrasés, mes vergettes arrachées. Toutes les fleurs ont souffert! Je les ai pourtant avertis à plus d’une reprise! Je ne suis pas violent. Je sais garder mon sang-froid, un homme raisonnable. Intelligent. Compréhensif. Patient. Mais avant hier! Oh! Avant hier! Les jeunes Bellerose, horde barbare, ont mené un nouvel assaut. Saccage du lilas blanc, qu’ils avaient bombardé de leur ballon. Branches cassées, fleurs écrasées, un massacre en règle dans un tonnerre de rires démoniaques! Vous le comprendrez, c’en était trop. Pas mon lilas blanc! J’ai bravement saisi mon fusil de chasse, ouvert la porte, crié aux envahisseurs de battre en retraite immédiatement! Le plus vieux des jeunes Bellerose, mal élevé, m’a nargué, montré le doigt, ignoré. Devant l’invasion, un homme doit savoir se tenir droit, ferme et implacable. J’ai visé le jeune, j’ai tiré, j’ai tué. L’ennemi a appelé du renfort. Le père  Bellerose a déboulé, dangereux. À nouveau j’ai visé, tiré, tué. Puis je suis rentré, j’ai rangé mon arme. Vous savez qu’il faut ranger les armes à feu sous clé?

Popaul se redresse sur sa chaise, un léger sourire aux lèvres.

Michel Michel est l’auteur de Dila

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.