À quoi bon

Gina n’est plus qu’un petit morceau de chair qui s’assèche, qui meurt tranquillement sur un lit d’hôpital d’une propreté éclatante. Dans quelques heures, dans un jour ou deux tout au plus, il n’y aura plus de Gina. On le lui a confirmé, mais surtout, elle le sent.

GINA: J’espère qu’ils viendront.

INFIRMIÈRE: Ils viennent tous les jours, vous le savez bien.

GINA: Oui.

INFIRMIÈRE: Je crois qu’ils sont déjà là, dans le corridor.

GINA: J’ai tant à leur dire!

INFIRMIÈRE: Voici votre mère.

MÈRE: Ma petite Gina!

GINA: Maman! Je n’aurais jamais pensé en être là si tôt.

MÈRE: On ne choisit pas son heure. Tu es bien courageuse ma petite!

GINA: Avant de partir, je voudrais…

MÈRE: Tu me rappelles ma cousine Rose. Je t’ai parlé de Rose, n’est-ce pas? La fille de ma tante Léa. La pauvre petite Rose. Elle avait mon âge. Un beau matin, ils lui ont trouvé une leucémie. Tante Léa était consternée. Ils ont même dû l’hospitaliser, à un certain moment, tellement elle était affectée. Toute la famille était bouleversée. Rose. J’étais toujours avec elle, nous étions plus inséparables que deux jumelles. C’était une fille si intelligente. Nous avions ce projet, écrire un roman fantastique. Même si nous n’étions que des gamines, nous étions sérieuses, nous notions toutes nos idées, nous avions déjà écrit une dizaine de pages lorsqu’elle est tombée malade. Elle a traîné pendant des mois, la pauvre. J’avais perdu l’appétit, j’étais complètement désemparée. Dans les dernières semaines, elle était méconnaissable. Enfin, c’est ce que mes parents m’ont raconté plus tard, lorsque j’ai été en âge de comprendre, parce qu’on m’interdisait de la voir. On craignait que cela ne m’affecte trop, que cela ne me traumatise pour des années. J’ignore, ma chère Gina, à quel point cela m’aurait traumatisée, mais je puis t’assurer que son trépas et sa mort m’ont diminuée. Je n’étais plus moi-même, j’avais perdu une partie de mon être, et j’avoue que j’ai vécu toute ma vie avec ce vide en moi, ce trou béant où j’ai parfois craint de m’abîmer.

La mère verse quelques larmes, tout en tapotant la main de Gina. Elle s’essuie les yeux, se redresse.

GINA: Je voulais te…

MÈRE: Repose-toi ma fille, repose-toi. Je reviendrai.

GINA: Mais maman, je voulais te dire que…

La mère pousse déjà la porte, disparaît dans le corridor. Quelques minutes plus tard, un homme entre tout doucement, sur la pointe des pieds.

GINA: Frank! Entre, mais entre donc! Je ne dors pas.

FRANK: Gina! Ah mon amie! Dans quel état te voilà! Je n’aurais jamais cru.

GINA: Frank, oh Frank. Tu te souviens quand nous nous moquions de la mort!

FRANK: C’était stupide.

GINA: Non. Je pourrais encore m’en moquer. D’ailleurs, il n’y a qu’à toi que je peux le dire, je…

FRANK: Excuse-moi de t’interrompre. Mais à te regarder, là, étendue sur ce lit, si pâle, je m’y revois, sur un lit identique, tout près d’ici d’ailleurs, l’étage d’en dessous. Deux semaines à l’hôpital. Je ne t’en ai jamais parlé?

GINA: Si, plusieurs fois, tu…

FRANK: Une petite distraction, une fraction de seconde, et bang! Ma moto sur le poteau! Et j’ai volé! Je me revois encore. Projeté par l’impact, je volais. Tout ça s’est déroulé à une vitesse folle, mais pendant que j’étais dans les airs, je remerciais le hasard qui m’avait fait enfiler ma veste de cuir, ce qui limiterait les blessures. Vraiment! J’ai eu le temps de me faire cette réflexion, comme si le temps s’était soudain arrêté. Quelle chance! Oh, il y a eu les fractures et tout, mais quand j’ai glissé sur l’asphalte, je n’ai récolté que quelques égratignures. La chance! Sans la veste je me serais fait déchiqueter, littéralement. C’est ce que les ambulanciers m’ont dit. Et c’est vrai. Avant de partir ce jour-là, je n’avais pas prévu de porter ma veste de cuir. Il faisait chaud, je voulais sentir le vent sur ma peau. Mais Jack m’a appelé, il m’a invité à passer la soirée avec des copains qui vivaient sur la côte. Il m’a conseillé de bien m’habiller, parce que les soirées par là sont plutôt fraîches, même en été. J’ai hésité, puis comme je ne voulais pas revenir chez moi avant de foncer vers la côte, ce qui m’aurait fait perdre un temps fou, j’ai enfilé ma veste. Sans cela, sans ce hasard, j’aurais encore d’affreuses cicatrices aux bras, au dos, partout. J’ai quand même passé deux semaines, enfin, presque deux semaines, sur un lit d’hôpital, incapable de bouger.

GINA: Frank, tu…

FRANK: Ne te fatigue pas, Gina. Ne te fatigue pas. Je vais te laisser, il y a ta cousine qui attend dans le corridor.

Frank s’éclipse sur la pointe des pieds, pendant qu’une femme, la cousine, bondit dans la chambre, exubérante.

GINA: Oh, Carla!

CARLA: Gina! Gina! Gina! Tu me fais pleurer tous les soirs, Gina!

GINA: Carla, oh Carla! J’ai tant à te dire! Tu sais, c’est pas comme si on mourait tous les jours.

CARLA: Toujours ton sens de l’humour. Oh Gina! Tu vois, tu me fais encore pleurer!

GINA: Carla, je…

CARLA: Tut tut tut. Ne t’en fais pas pour moi. Tu me connais. Je suis sensible, je n’ai jamais pu voir ceux que j’aime souffrir. Quand ma chatte était malade, tu t’en souviens, je pleurais comme une Madeleine du matin au soir! Mes parents avaient dû me garder à la maison, tellement je pleurais toute la journée à l’école. Je ne pouvais plus rien faire, plus penser, plus me concentrer. Quand je suis triste, c’est plus fort que moi, je sombre. Pas que je sois faible, non. C’est parce que j’aime tellement, je me fais tellement de souci pour les autres, que leurs malheurs m’atterrent. C’est le mot. Ça m’atterre. C’est exactement ce qui m’arrive en ce moment, ma toute chère Gina. Je suis atterrée. Quand je me couche le soir, j’ai la larme à l’œil. Évidemment, tu es dans mes rêves, je pleure toute la nuit, si bien que je me réveille épuisée. Ce matin, par exemple, j’ai décidé de ne pas aller travailler. Non. Abîmée. Je le suis encore un peu, tu vois. Je ne peux retenir mes larmes. Oh, Gina. Excuse-moi. Je dois me calmer, retrouver mes sens. Je reviendrai te voir, promis. Je t’embrasse. Toutes ces larmes qui me coulent des yeux! Je t’aime Gina!

La cousine Carla sort en s’épongeant les yeux. La porte se referme derrière elle. L’heure des visites est passée.

L’infirmière revient avec un thermomètre.

GINA: Ça ne vaut plus la peine de vous donner tout ce mal.

INFIRMIÈRE: C’est la procédure.

GINA: Je ne serai plus là demain.

INFIRMIÈRE: Comment savoir.

GINA: Vous voulez parier?

Elle rit, pendant que l’infirmière vérifie le soluté.

GINA: Je voulais leur dire que…

INFIRMIÈRE: Je reviendrai vous voir dans une heure. Essayez de dormir un peu.

GINA: À quoi bon?

L’infirmière éteint la lumière, sort de la chambre. Seule une veilleuse à trente centimètres du sol éclaire faiblement la pièce.

GINA: À quoi bon! Je suis grotesque. Emphatique. Mourir, et puis! Pas de quoi en faire un plat.

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Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Merci de rester en ligne

VOIX 1: Bienvenue à l’Agence Nationale de l’Impopo. Pour régler un arriéré, appuyez sur le 1. Pour régler un passif futur, appuyez sur le 2. Pour régler un passif présent, appuyez sur le 3. Pour régler le passif d’une autre personne, appuyez sur le 4. Pour régler une amende en vertu de la Loi sur l’impopo, appuyez sur le 5. Pour régler tout autre montant dû, appuyez sur le 6. Pour signaler une improbable erreur, appuyez sur le 7. Pour signaler…

La femme appuie sur le 7.

VOIX 1: Pour signaler une improbable erreur dans l’établissement de votre arriéré, appuyez sur le 1. Pour signaler une improbable erreur dans l’établissement de votre passif futur, appuyez sur le 2. Pour signaler une improbable erreur dans l’établissement de votre passif présent, appuyez sur le 3. Pour signaler une…

La femme appuie sur le 3.

VOIX 2: Pour faciliter le traitement de votre demande, veuillez entrer les quinze chiffres de votre numéro d’identification contrôlée.

La femme entre les quinze chiffres.

VOIX 2: Veuillez entrer les douze chiffres de votre code personnel d’imposition nationale.

La femme entre les douze chiffres.

VOIX 2: Veuillez entrer les dix-huit lettres de votre carte de bienséance.

La femme entre les dix-huit lettres.

VOIX 2: Veuillez entrer les lettres du nom de jeune femme de votre arrière-grand-mère.

La femme entre les lettres.

VOIX 2: Veuillez entrer les chiffres de la ligne 756840382 de votre déclaration d’impopo.

La femme entre les chiffres.

VOIX 3: Merci. Un agent vous répondra sous peu. Restez en ligne.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La femme attend, debout, le téléphone à la main. Elle regarde les voitures en bas dans la rue, les passants, les clients du café, là-bas. Deux femmes se lèvent, quittent le café. Elles sont aussitôt remplacées par un homme d’âge mûr, accompagné d’une femme beaucoup plus jeune. Le garçon s’approche, s’éloigne. Il revient quelques minutes plus tard avec ce qui ressemble, de loin, à un Campari pour elle, une absinthe pour lui. Il lui prend la main, suce pendant une seconde et demie son auriculaire. Un homme assis de biais, à sept mètres au moins, lève les yeux vers le couple, les observe. Elle boit du bout des lèvres, consulte son téléphone.

Un scooter roule à deux cheveux d’une dame qui traverse la rue. La dame se retourne, lance des imprécations dans le vent. Visage pourpre, cheveux en mouvement autour de la tête. Elle balaie l’air d’une main, se précipite de l’autre côté de la rue où elle sort du champ de vision de la femme.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

L’homme mûr et la jeune femme quittent le café. Il lui prend la main, qu’elle retire aussitôt. Ils disparaissent au bout de la rue. Un motard fait ronfler son moteur, salue un homme assis seul à la terrasse du café. Un chat se faufile entre deux immeubles, disparaît sans laisser de trace.

VOIX 5: Bonjour, comment puis-je vous aider?

FEMME: Bonjour monsieur, il y a une erreur de frappe dans la facture que j’ai reçue. Au lieu de 1950.00$, qui est le montant que j’ai payé l’an dernier, et l’année d’avant, c’est écrit 195000.00. Vous voyez, deux zéros de trop. Regardez, vous verrez.

VOIX 5: Je dois sortir votre dossier complet, madame, et toutes les annexes qui y sont liées. Je reviens tout de suite.

VOIX 4: Merci de rester en ligne, le premier représentant disponible vous répondra sous peu.

MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Deux jeunes femmes s’installent en riant à l’une des tables libres du café. Elles saluent le garçon de loin, qui semble leur faire un léger signe de tête. Comment en être certain, à cette distance? Il disparaît dans le café, et au bout de cinq minutes, revient avec deux bières, qu’il pose devant elles. Des habituées, cela se voit. Paroles échangées entre elles et le garçon. Ces trois-là se connaissent. L’amoureux de l’une d’elles? Le frère de l’une d’elles? Un camarade d’université? Ou juste un garçon qu’elles connaissent parce qu’elles viennent là souvent?

La femme tire un fauteuil près de la fenêtre, s’installe confortablement, les jambes repliées sous elle.

En bas, la lumière du jour commence à décliner, les lampadaires s’allument.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La femme bâille. Au café, les deux jeunes femmes sont parties depuis longtemps. Un couple mange des moules et des frites. À la table d’à côté, c’est steak frites. La femme se lève, se rend à la cuisine où elle se fabrique en vitesse un sandwich jambon fromage. Elle mange en feuilletant un magazine de décoration intérieure.

Elle a soif. Elle se sert un verre d’eau, puis se ravise et se verse un verre de Saumur blanc.

Les dernières lumières du café s’éteignent. Le garçon, qui porte maintenant un blouson de cuir, s’éloigne d’un pas rapide, la tête légèrement inclinée vers l’avant, comme s’il débattait d’une question importante.

Elle s’endort sur son fauteuil, face à la nuit de la rue.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

La voix ne la réveille pas, la musique non plus.

Elle se réveille en sursaut à dix heures. Dimanche matin. Yoga. Petit déjeuner. Café.

À treize heures, sa copine Anne vient frapper à la porte. Oh oui, c’est vrai. Elle avait oublié cette visite chez cette autre copine, Juliette, qui vit maintenant à la campagne avec son fiancé Marco.

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MUSIQUE: Version instrumentale de Salut à toi, avec piano, violon et contrebasse.

Téléphone sur haut-parleurs, pour ne pas manquer l’appel, la voilà partie en voiture avec Anne. Soleil, quelques nuages, journée fraîche, agréable. Promenade avec Jeanne jusqu’au village, deux kilomètres. Confidences, elle est enceinte, il est charmant, ils se marieront en août.

De retour chez elle, un bain chaud, chemise de nuit, téléphone près de l’oreiller.

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Lundi matin, bicyclette jusqu’au boulot, retour après un détour à l’épicerie, soirée tranquille, près de la fenêtre.

Deux jours plus tard, elle achète le dernier Nothomb. Pour passer le temps, tout ce temps qu’elle a à attendre.

Deux jours plus tard, elle achète l’avant-dernier Nothomb. Pour les mêmes raisons.

Deux semaines plus tard, elle a lu tout Nothomb. Elle se rappelle qu’Anne lui a offert les œuvres complètes de Proust, deux ans plus tôt. C’était gentil, mais vraiment, pourquoi? Oubliés dans un placard. La voilà plongée dans la longue recherche.

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VOIX 5: Madame, je…

FEMME: Ah! Oh! Pardon. Vous m’avez fait peur. Je veux dire… Vous m’avez fait sursauter, je ne m’attendais pas… En fait, si, j’attendais, mais je ne m’attendais pas… Enfin, oui?

VOIX 5: Le montant que nous vous réclamons est cent fois supérieur au montant que vous soutenez avoir à payer. Il s’agirait donc, si c’en est une, ce qui reste improbable, d’une erreur majeure. Cela nécessite donc quelques vérifications supplémentaires, vous comprendrez. L’Agence Nationale de l’Impopo ne pourrait pas se permettre de faire erreur en corrigeant une soi-disant erreur qui n’en est peut-être pas une. Restez en ligne, je vous reviens.

FEMME: Non! Monsieur…

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La femme descend au café, s’installe à une table, tout près des deux jeunes filles qui connaissent sans doute le garçon, puisqu’elles le tutoient, l’appellent Sébastien.

L’homme d’âge mûr revient au café, mais seul, sans sa jeune compagne. Il s’assied à la table de la femme, qui se détourne légèrement, mais ostensiblement, et se plonge dans la lecture des mémoires de Simone de Beauvoir.

Chaque mercredi, elle revient au café. Par habitude. Nouvelle habitude. Chaque fois l’homme d’âge mûr est là, plus ou moins près d’elle, toujours à l’observer. Après trois semaines de ce manège, il ose lui adresser la parole. Elle ferme son livre, quitte le café, et n’y remet plus les pieds pendant des mois.

Ce ne sont pas les cafés qui manquent dans le quartier. Elle en trouve un où les gens qui aiment être seuls peuvent être seuls en paix.

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Six mois plus tard, elle doit annuler un voyage au Mexique. Elle ne veut pas raccrocher, et avoir à payer cent quatre-vingt-quinze mille dollars. Ça la ruinerait. Vaut mieux patienter.

Sauf que lorsqu’arrive le premier anniversaire de son attente, elle se demande s’il ne vaudrait pas mieux tenter autre chose, en parallèle.

Elle supplie des amis influents d’influer pour elle auprès de la direction de l’Agence Nationale de l’Impopo. Malheureusement, aucun de ces amis influents ne l’est suffisamment pour influer des gens si haut perchés.

Le jour du deuxième anniversaire, elle s’offre un magnifique gâteau moka, avec deux chandelles. Une patience si tenace, ça se fête!

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Six années plus tard, la femme obtient une promotion. Elle travaille toutefois un peu plus loin, aux limites de la ville en fait. Elle songe à déménager, mais là-bas, c’est presque la campagne. Ça ne lui dit rien.

Un an plus tard, elle s’achète une voiture. Sa première voiture. Elle peut y connecter son téléphone, ce qui lui permettra de décrocher, même si elle conduit.

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La femme mange de plus en plus souvent au café. Elle rentre chez elle pour dormir, et c’est à peu près tout. En observant ses concitoyens, elle s’est vite rendu compte que plusieurs avaient, comme elle, l’oreille à leur téléphone. En attente.

Pour s’amuser, elle s’est mise à compter le nombre de personnes dans cette situation. Ça pourrait donner des statistiques intéressantes, ça pourrait faire l’objet de reportages à la télé, ça pourrait faire bouger les choses!

Mais il y avait trop de gens à compter, elle s’est découragée. À quoi bon! Quand on lui aura répondu, quand on aura réglé son dossier, elle pourra passer à autre chose.

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Le lendemain du quinzième anniversaire, elle terminait une part de son moka quand Juliette a frappé à la porte. Dimanche matin. Elle arrivait avec ses quatre enfants, quatorze, douze, huit et un an. Ah oui! La sortie au zoo!

Macaques, chimpanzés, la petite bande déambulait dans une jungle de petites prisons.

VOIX 6: Madame, nous n’avons pas trouvé la source de l’erreur.

FEMME: Mais elle est pourtant évidente! Vraiment! J’aimerais… Je voudrais… Je veux porter plainte!

VOIX 6: Madame, le délai de prescription est passé. Vous devrez régler les arriérés, auxquels il faudra évidemment ajouter les intérêts et les frais de traitement du dossier. Vous recevrez les détails par la poste.

FEMME: C’est impossible! On n’attend pas quinze ans pour se faire dire ça!

VOIX 6: Je vous remercie madame. Je dois raccrocher. Nous avons beaucoup d’appels en ce moment.

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À en devenir fou

Le problème avec les nouvelles technologies, c’est que ça ne fonctionne pas toujours comme on le veut. Dans mon cas, ç’a été un flop monumental.

J’ai pourtant payé pour l’application, je ne l’ai pas piratée. J’aurais pu, mon beau-frère l’a fait. J’ignore si tout s’est bien déroulé pour lui, comment savoir, mais moi, je ne voulais prendre aucun risque.

Et pourtant.

Le concepteur promettait un retour dans le passé net, précis, sans tous ces bogues qui sont survenus avec les produits de firmes sans scrupules. On les connaît tous, les problèmes, cela a fait la manchette plus d’une fois. Ces gens qui retournent dans le passé, mais en spectateurs seulement, comme des statues de marbre. Ou bien qui retournent dans le passé d’un inconnu. Ou qui se retrouvent au pliocène pendant des années, pour ceux qui ne crèvent pas dès le premier jour. Ou aboutissent dans l’utérus de leur mère, ce qui peut être embêtant, surtout pour ceux qui souhaitaient communiquer.

Tous ces problèmes éliminés, garantissait le concepteur. J’ai accepté de payer trois fois le prix des applications courantes, justement pour m’assurer un retour paisible, et surtout, précis. Je voulais revenir à dix-sept ans deux mois sept jours, pour retrouver Jacynthe, juste avant qu’elle n’explose et ne me lance qu’elle était folle de moi, qu’elle l’était depuis plusieurs mois déjà, et que moi, stupéfait, je reste bouche bée, et que même après je ne parvienne pas à lui parler, étourdi, peureux. Je voulais revivre cet instant, qui malgré moi me pèse depuis quarante ans. Cette fois, je trouverais les mots, et nous vivrions cet amour le temps qu’il faudrait, et la vie suivrait son cours. Je serais revenu au présent, satisfait, avec un remords en moins à traîner.

Mais ça n’a pas fonctionné comme prévu. Pas du tout. J’ai atterri à sept ans deux mois sept jours, exactement dix ans plus tôt! J’ai voulu faire marche arrière, vous pensez bien, revenir au présent et recommencer. Impossible. En me précipitant, dans ma colère j’ai détraqué la machine, et me voici captif dans le corps d’un gamin de sept ans.

Maman est vivante à nouveau. Elle me crie de me dépêcher, que nous serons en retard. Oh, c’est que j’ai oublié où trouver mes vêtements! Voilà, j’arrive! J’avale un bol de céréales, mais… Que m’arrive-t-il? Je suis dans ma chambre à nouveau. En pyjama. Quelque chose ne tourne pas rond. Je pousse la porte. Maman est là. Je cherche ma machine, mais elle n’est plus là. Maman l’aurait-elle rangée? Jetée? Maman me crie de me dépêcher, que nous serons en retard. Maman, tu me l’as déjà dit! Je m’habille, voilà, j’arrive! J’avale un bol de céréales, et… À nouveau en pyjama dans ma chambre. Je vois. Dans quelques secondes, maman me criera de me dépêcher. Voilà. Mes céréales, et on recommence.

Comment ai-je pu me ramasser dans cette merde. Sept ans, et je n’ai que les mêmes sempiternelles dix minutes à vivre, à répétition. Pour l’éternité? Quelle affaire! Je pourrai varier, vivre différemment mes dix minutes. Ne pas m’habiller, me déguiser, rester au lit, mais je me lasserai. Inutile d’expliquer à ma mère qui je suis, elle l’aura oublié dans quelques minutes, quand tout recommencera.

Fuir. Inutile. Le temps me ramènera dans ma chambre, en pyjama. Faudra bien que je finisse par finir, d’une façon ou d’une autre. Si je me pendais, est-ce que je reviendrais tout de même dans la chambre, en pyjama? Sans doute.

Me voici prisonnier. Il ne me reste que ma pensée.

À en devenir fou.

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Les enfants

Nous marchions à la campagne sur un chemin, il est vrai, que nous ne connaissions pas. Elle m’a bien dit qu’elle croyait que c’était un domaine privé, que nous ne devrions peut-être pas nous y aventurer. Elle connaît la région, elle y a passé son enfance, son adolescence, et il paraît que personne dans les villages avoisinants ne vient jamais de ce côté-ci. À ce que j’ai compris, personne ne sait rien sur cet endroit, et personne n’a jamais eu la curiosité de se renseigner.

Moi qui suis de la ville et qui suis rebelle, je l’ai convaincue de m’y suivre. Au mieux, nous y découvririons un petit coin de paradis, au pire, on nous chasserait.

Le chemin serpentait entre les collines et les bouquets de frênes, les bouquets de bouleaux. Un joli paysage, mais rien de plus beau que ce qu’on retrouve un peu partout dans les environs. Ce qui me plaisait surtout, c’est la quiétude étonnante. Pas un promeneur, pas une bicyclette, pas une moto, rien. Pas d’autres humains que nous. C’était tellement paisible que j’avais oublié qu’à deux ou trois kilomètres seulement de cet endroit passait la route qui unit les deux principaux villages de la région.

Cette sérénité n’a pas duré. Dans le champ, à quelques mètres à peine, sans que nous ne l’ayons vu venir, un enfant a surgi. Sorti de nulle part. Je n’ai pu réprimer un cri, et un vif mouvement de côté. Elle a à peine réagi, mais elle était blanche. L’enfant a souri, je ne crois pas qu’il nous souriait, à nous, ou plutôt à nous seulement. Il semblait sourire à tout ce que les yeux pouvaient voir, les champs, les vergerettes et les fougères, les frênes et même le ciel, et nous.

Je l’ai salué, je me suis approché de lui, mais il s’est éloigné dans le champ en sautillant. Sans doute un gamin du voisinage, me suis-je dit. Mais elle, elle demeurait blanche, cadavérique. Elle voulait retourner au village, sa frayeur était palpable.

J’ai insisté pour faire quelques pas encore, je voulais la rassurer, lui montrer qu’il n’y avait pas lieu d’avoir peur. Je riais de la frousse que le gamin m’avait causée, songeant que même un esprit dénué de superstition peut parfois se laisser prendre par l’inattendu. Avouons-le maintenant, je n’étais pas tout à fait rassuré, mais je m’en remettais à la raison, et il n’était pas question de fuir face à je ne sais quelles lubies.

Puis il y en a eu un autre. Un enfant. Même sourire, même indifférence vis-à-vis nous. Puis deux autres, puis trois autres, jusqu’à ce qu’il en sorte de partout. Ils sortaient de terre! Des dizaines d’enfants sortaient de terre comme des épervières, et ça sautillait, et ça gambadait, couvrant les champs autour de nous, et les collines, et le chemin.

Aucun n’était agressif, aucun n’a même tenté de s’approcher de nous. Je ne dirais pas qu’ils nous évitaient. C’était plutôt comme s’ils ne nous distinguaient pas des autres créatures vivantes, plantes, arbres, insectes, oiseaux, écureuils.

J’ignore pourquoi, mais elle avait du mal à respirer. Je voulais bien rebrousser chemin, mais avec tous ces enfants partout, tous ces enfants qui n’en finissaient pas de jaillir des champs, comment avancer, comment reculer? Elle suffoquait, j’ai bien vu que c’était sérieux, que son état demandait des soins immédiats. Je l’ai prise dans mes bras, j’ai foncé droit devant moi, mais j’ai vite perdu le chemin et je me suis retrouvé égaré au milieu de la mer d’enfants.

Quand elle a expiré, je l’ai couchée délicatement sur l’herbe, et je me suis allongé près d’elle. J’ai fermé les yeux, me répétant que tous ces enfants n’existaient pas, que nous les avions imaginés. Mais chaque fois que je les rouvrais, ils étaient toujours là, toujours nouveaux, toujours vifs et gais.

J’ai fini par m’endormir. À mon réveil, avant d’ouvrir les yeux, je me suis rappelé les enfants, j’ai souhaité que ce cauchemar se soit évanoui. Mais oh horreur! Ils étaient toujours là! Et elle était toujours morte.

C’est tout ce dont je me souviens. Je vous assure. J’ignore qui nous a retrouvés. J’ignore ce qui l’a tué. Pourquoi elle? Pourquoi pas moi?

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Au naturel

La commis convulsée des communications fait irruption dans le bureau du maire sans prévenir, comme une furie qui descendrait au paradis.

COMMIS: Monsieur le maire! Monsieur le maire! C’est la crise! Le cataclysme! La catastrophe!

Le maire, assis sur les cuisses du propriétaire des usines A, B et D, lève des yeux mous vers sa commis échevelée par moults convulsions.

MAIRE: Ma chère… Pourquoi ne reviendriez-vous pas la semaine prochaine?

COMMIS: C’est impossible! Ils sont tous là! Tous, je vous dis!

Énervé par cette interruption, le propriétaire des usines A, B et D pousse le maire, qui se retrouve cul sur le parquet, et quitte le bureau en maugréant.

COMMIS: Tous! Tous! Et même plus!

MAIRE: Mais qui, tous?

COMMIS: Eux! Monsieur le maire! Eux!

MAIRE: Calmez-vous, ma  chère, joignez-vous à moi, sur le parquet. Il est frais. on y est mieux qu’il ne semble.

La commis convulsée aux communications relève sa jupe, et s’assied par terre, avec une ridicule maladresse.

MAIRE: Reprenons. Tous, qui sont eux, sont là. En définitive, si ce sont eux, ils ne sont pas tous là.

COMMIS: Pas encore! Pas encore! Mais ils sentent le malheur comme les mouches les cadavres!

MAIRE: Ils ont du flair.

COMMIS: Un odorat d’urubu.

MAIRE: De ouistiti.

COMMIS: De tortues à carapace molle de Chine.

MAIRE: D’éléphants.

COMMIS: De dactylères du cap.

MAIRE: De vaches. Vous vous y connaissez, chère commis.

COMMIS: Un petit tiroir de souvenirs inutiles parmi d’autres.

MAIRE: Alors, eux, vos urubus, que veulent-ils?

COMMIS: Ils veulent tout savoir! Pourquoi! Comment! Quand! Où! Et même quoi!

MAIRE: Même quoi! Mais pourquoi?

COMMIS: Pour colporter. Pour faire du fric en colportant.

MAIRE: Laissez-moi deviner. Ce sont des jour-na-lis-tes! Journalistes! Journana! Journana! Listes!

COMMIS: Voilà! D’où l’urgence.

MAIRE: Pourtant, il n’y a pas eu d’ouragan, pas d’inondation depuis des mois, pas de tornade, pas de tremblement de terre, pas de virus, rien.

COMMIS: La catastrophe n’a pas encore été identifiée, mais les effets sont bien réels. Effets catastrophiques, pour tout dire.

MAIRE: Mais dites tout!

COMMIS: Ce matin, on a dénombré cent cinquante-deux personnes à la rue, quarante-neuf enfants qui n’ont pas mangé à leur faim, deux cent quatorze qui n’ont rien à se mettre sur le dos, soixante-deux qui n’ont plus leurs médicaments, ça n’en finit plus!

MAIRE: Mais la cause! Quelle est la cause?

COMMIS: Nous ne le savons pas, mais les journalistes commencent à accuser la mairie!

MAIRE: Nous accuser! Comme si nous faisions des typhons!

COMMIS: Ce typhon-là, peut-être.

MAIRE: Il faut parler aux journalistes! Leur dire que le tord est ailleurs. Ailleurs!

COMMIS: Voilà. Allons-y!

MAIRE: Ils sont nombreux?

COMMIS: Vous pensez bien, quarante-neuf enfants qui n’ont pas mangé à leur faim, ils sont tous là. Ouvrez votre ordinateur, consultez votre téléphone, allumez votre téléviseur. Ils diffusent tous en continu depuis une heure dix-sept minutes!

MAIRE: Appelez le Point Rouge, suggérez-leur de distribuer des gâteaux, des biscuits, n’importe quoi. Appelez mon coiffeur! Mon tailleur! Mon masseur! Mon rédacteur! Je veux être prêt! Tout fin. Tout fin prêt!

COMMIS: Monsieur le Maire, je crains que l’urgence ne soit urgente. Apparaissez au naturel, on ne vous en aimera que davantage.

MAIRE: D’accord, allons-y! Vous m’expliquerez tout ça en chemin.

COMMIS: Quoi donc?

MAIRE: Mon naturel, ma chère. Où avez-vous la tête? Ces événements vous bouleversent. Remarquez, je vous comprends. Je vous comprends. Allons-y!

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Au Liechtenstein

LYDIA: C’est l’anniversaire de papa le mois prochain, et j’aimerais organiser une bonne plaisanterie, quelque chose qui nous fera tous rire. Tu sais comment papa est joueur, il adore rire, même de lui-même, ça ne le gêne pas du tout. Je pensais louer une installation du jeu Tombe à l’eau, tu sais, ce jeu où il y a un siège au-dessus d’un bassin d’eau, tu lances une balle sur une cible, et si tu l’atteins, la personne assise tombe dans le bassin. Ça fait rire à tous coups, et j’imagine très bien papa demander à tante Gilberte de monter là-dessus. Puis, ça amusera les enfants tout l’après-midi.

EMMA: On organisera la fête chez moi, puisque tu n’habiteras probablement plus ici le mois prochain. Ça dépend évidemment de Travor, on ignore comment il réagira. Au fait, tu lui a déjà dit que tu voulais divorcer?

LYDIA: Ce soir. Je le lui annoncerai ce soir. Mais chez toi, est-ce que ce sera assez grand? Nous pourrions louer une salle avec jardin. On trouvera ça à la campagne, et j’imagine que ce ne sera pas hors de prix. Peut-être pas à Maillebois, tu sais la salle où nous avons célébré les trente ans de ma cousine, parce qu’il n’y a pas de jardin. Du moins, je ne crois pas. Je me souviens qu’il y avait une petite place devant, toute petite, et certainement pas aménagée pour y recevoir une centaine d’invités, des tables, de la musique et tout. Et le Tombe à l’eau, parce que pour ça, j’ai déjà vérifié, il faut prévoir un boyau d’arrosage assez long. Nous pourrions apporter le vôtre, vous en possédez bien un, oui? Parfait. Nous prendrons celui-là. Mais pour la salle, faudrait faire une petite recherche sur internet, j’ai déjà vu une salle avec jardin, mais il y a une piscine. Oh je sais, les gens aimeraient l’idée d’un bon bain durant l’après-midi, surtout s’ils se font tremper dans le bassin, mais c’est risqué avec tous les enfants, ça va courir dans tous les sens, ça va se pousser, ça va se chamailler, je ne voudrais pas gâcher son soixantième par une noyade. Sans compter qu’il faudrait prendre des assurances. Non, je sais qu’on peut trouver une jolie salle, pas trop chère, avec jardin, et idéalement un espace clôturé pour limiter les pertes d’enfants.

EMMA: Je crois que je connais un endroit, mais j’ignore le prix. Nous y sommes allés pour le soixante-dixième de ma belle-mère. Mais toi, avec cette histoire de divorce, tu crois que tu peux t’occuper d’organiser tout ça? Je peux m’en charger, tu sais.

LYDIA: J’adore organiser des fêtes! J’ai toujours aimé ça. Ça m’excite, juste à y penser. J’ai déjà des idées pour la musique, parce qu’il y en aura, tout l’après-midi, et en soirée, bien sûr, pour danser. Pour ce qui est du divorce, ça viendra comme ça viendra. Crois-tu qu’il faudra aviser les gens pour le Tombe à l’eau? Parce que s’ils arrivent tous en habits de soirée, sans vêtements de rechange, personne ne voudra jouer le jeu. Évidemment. Par contre, j’ai peur qu’ils ne vendent la mèche, tu sais, dans cette famille, comme ils aiment parler, les mots courent plus vite que les enfants. Faudrait trouver le moyen de leur mettre la puce à l’oreille, sans leur révéler le fond de l’affaire. Ça créera un peu de mystère, pourquoi pas, ça les titillera et ils se creuseront la tête pour deviner de quoi il s’agit. Et même s’ils le découvrent! Qu’importe! L’effet de surprise sera gâché, mais pas le plaisir. Ils se choisiront des cibles, comme je les connais, ils se mettront probablement à parier!

EMMA: Je peux ajouter une phrase sur le carton d’invitation, quelque chose comme: Vous êtes priés d’apporter des vêtements décontractés. Mais toi, Lydia, tu me sembles bien joyeuse, on ne dirait pas que tu t’apprêtes à entamer des procédures de divorce. Crois-tu qu’il acceptera, crois-tu qu’il te laissera sans le sou?

LYDIA: Il est têtu, tu sais. Nous verrons. Il ne me laissera probablement rien, toute sa fortune est en Suisse. Et au Liechtenstein. D’ailleurs, tu te souviens, c’est là, au Liechtenstein, que papa a rencontré maman. Ah, si elle vivait encore, comme elle se ferait de soucis! Elle craindrait que les gens ne se noient dans le Tombe à l’eau, elle craindrait que les enfants ne se blessent dans un jardin inconnu où parfois traînent des objets dangereux pour les petits, elle craindrait que ça picole trop durant l’après-midi, elle craindrait que tout cela coûte trop cher. Ah, chère maman! Comme tu nous manqueras! Papa aura sans doute un mot pour elle, et nous aurons tous une larme, et comme nous aurons bu, nous serons tous un peu plus tristes que d’habitude. Mais ça ne durera pas, parce que tous ces gens-là, ça ne pense qu’à rire, qu’à s’amuser, qu’à plaisanter!

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La voie de sortie

Quelle journée de travail! Je suis éreinté, j’ai besoin d’un bain tiède, d’une bière froide, d’un bon steak saignant.

Je ne vis pas très loin, à deux rues d’ici. Quand j’en aurai les moyens, je m’achèterai une voiture, mais pour le moment, le métro et l’autobus me conviennent. J’en profite pour écrire dans notre groupe de photographes amateurs, en ligne. Mon hobby.

Tiens, mes chaussures sont dégueulasses. Dans quoi ai-je bien pu marcher? Ça ne semble pas être de la merde de chien, heureusement.

Est-ce qu’il nous reste du pain pour demain matin? J’espère que Nathalie y aura pensé. Sinon, je sortirai en acheter après le repas, ça aidera la digestion.

Si j’avais une voiture, je ne marcherais vraiment pas beaucoup. Déjà que je prends des kilos, un ventre de plus en plus difficile à cacher. Faudra faire quelque chose, bientôt. Sinon, on me balancera de l’autre côté de la clôture, avec les mecs périmés. Les beaufs, comme dit Nathalie, qui est française. Ma belle-sœur m’appelle le beauf, et je ne suis jamais certain si c’est une insulte ou rien du tout. Elle m’a déjà dit que j’étais un gros rien du tout. À Noël.

Enfin, j’arrive. Pas trop tôt. Demain samedi, je n’ai pas à me lever. Ce serait bien d’aller à la pêche, d’en profiter pour prendre quelques photos dans la lumière horizontale.

Je les vendrai en ligne. Les gens s’en servent pour leurs sites web. Ils écrivent des citations, n’importe quoi, ils font dire n’importe quoi à ces photos. Ça m’amuse.

Mais, où est ma maison?

Là, je rigole pas. Où est ma maison? Où sont mes voisins? Qu’est-ce que j’ai? Je n’ai pas pu m’égarer, j’ai pris le trajet habituel, le trajet de tous les jours. Jusqu’ici, je reconnaissais tout. Je marchais dans mon quartier, j’avançais sur le trottoir qui mène chez moi. Mais là?

Je perds la boule. Pourtant! À mon âge? J’ai bien entendu parlé de gens qui soudainement, ne savent plus qui ils sont, où ils sont. Pas mon cas. Il y a quinze minutes, je descendais de l’autobus, après avoir pris le métro. Je rêvais d’un bain, d’une bière, d’un steak.

Marchons jusqu’à l’intersection, je serai fixé. Je me suis sans doute engagé dans une rue où je n’ai jamais mis les pieds, par mégarde. Ça m’étonne, vu que je connais le quartier, depuis le temps que j’y habite.

Voilà. Purée! Quel est ce nom de rue? Philobateau? Qu’est-ce que ça signifie? Il n’y a pas de rue Philobateau! Et ce boulevard? Tablette-Rouge? Je n’y comprends plus rien. Est-ce une plaisanterie?

Pardon madame, pardon, je crois que j’ai eu un léger malaise. Je vis sur la rue Chambord, près de Bélanger. Je me suis perdu. C’est ridicule, mais…

Asperger les dentifrices de la ville aux souris patientes qui arpentent les moteurs!

Qu’est-ce qu’elle raconte? C’est un cauchemar. Je dors, je suis dans mon lit, c’est ça, j’erre dans un cauchemar. Je me réveillerai bientôt, ce sera samedi, tout ira bien. Je me pince, je me frappe la poitrine, mais à quoi bon! Si je rêve, je ne me pince pas vraiment, je ne me frappe pas vraiment. Que faire? Je n’ose pas me jeter devant une voiture, au cas où je ne rêverais pas.

Une idée! J’aurais dû y penser. Appeler Nathalie! Elle rira de moi, mais qu’importe.

C’est étonnant. Mon téléphone fonctionne normalement.

Allo? Nathalie? Oui, ça va, enfin pas vraiment, et toi? Du poulet? J’aurais préféré du steak, mais allons-y pour du poulet. Nathalie? Je suis perdu. Je ne sais pas où je suis. Non, je ne plaisante pas. Je ne reconnais rien ici, les rues portent des noms impossibles, les gens parlent une langue idiote, je… Non, je n’ai pas bu. Tu pourrais regarder sur l’ordinateur, le traceur GPS? Oui, pour retracer mon téléphone. Non, je ne blague pas! Je n’ai rien bu, je t’assure, j’arrive directement du boulot! Quoi? Le signal est en mouvement, il file à une vitesse folle? Nathalie, tu n’es pas drôle. Dis-moi où je suis, vraiment. Pardon. Tu es sérieuse. Non non non, ne t’inquiète pas. Non, il y a une explication. Nathalie, ma batterie est en train de mourir. Ça clignote. Nathalie je…

Je voyage et pourtant je ne bouge pas.

C’est un rêve. Dans un rêve, tout change rapidement, sans transition, sur une simple suggestion de l’inconscient.

Pourtant, il n’y a aucune coupure. J’ai déjà rêvé, et ce n’était pas du tout comme ça.

Dans quel abîme suis-je tombé? Comment en sortir? Comment émerger de cette absence? Oh angoisse! Il y a si longtemps que je n’ai pas eu à me creuser la tête, il y a si longtemps que je me laisse vivre dans cette délicieuse légèreté.

Courage mec. Réfléchissons. Il y a une voie de sortie, suffit de la trouver. Avant la nuit, avant de crever.

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Les clones Luniens

L’homme est en prison, dans la section K. Une section où on n’enferme qu’un homme tous les cinquante ans.

Au début, on a hésité. L’homme a fait un séjour, assez long, dans un institut psychiatrique des plus modernes. Rien à voir avec les asiles d’antan.

Sauf que les médecins n’ont rien trouvé d’anormal. Pas de névrose, pas de trouble de personnalité, pas plus fou que moi, que vous.

Or, il y avait les crimes. Incompréhensibles.

Alors on l’a enchaîné et traîné jusque dans la section K. D’où personne, selon les archives de la prison qu’on a bien voulu mettre à notre disposition, n’est jamais sorti vivant. Et pourtant.

Pourtant, tous, selon les mêmes archives, y ont été enfermés sans avoir été condamnés. Étonnant, non?

Plus étonnant encore, quand j’ai ouvert les dossiers de chaque individu, je n’y ai retrouvé que leurs noms, prénoms. Rien sur la nature des crimes dont ils ont été accusés, ou simplement soupçonnés. Rien sur les liens de parenté, sur les lieux de naissance, sur la langue maternelle, sur la scolarité. Rien sur la couleur préférée. Incongru, pas vrai?

Mais plus invraisemblable encore, tous ceux qui sont passés par la section K depuis 1822 portent le même nom, le même prénom: Joe Bleau. J’ai vite compris, en consultant ethnographes, sociologues et magistrats, qu’il s’agissait d’un pseudonyme donné aux prisonniers dont on ignore l’identité réelle.

L’homme dans la section K, celui qui sort de l’institut psychiatrique, ne fait pas exception à la règle, il s’appelle Joe Bleau.

Les gardiens racontent (mais tout ce que peuvent raconter les gardiens dans leur profonde malveillance!) que Joe Bleau se déguisait, selon les jours, en tomate, en concombre, et qu’ainsi camouflé, il volait des poules dont il ne mangeait que la tête, qu’il croquait d’un coup sec. Joe Bleau possède une dentition hors de l’ordinaire.

Les policiers racontent (mais tout ce que peuvent raconter les policiers dans leur profonde malveillance!) que même si Joe Bleau ne se déplaçait qu’à bicyclette, il filait plus vite que les voitures les plus puissantes.

Dans les cercles intellectuels, à New York et à Paris, on a parlé de Joe Bleau. Pas longtemps, quelques secondes à peine. Mais ce fut suffisant pour déterminer que Joe Bleau, et tous ses prédécesseurs de la section K, dont pourtant on ne sait absolument rien, est un extraterrestre.

Un Lunien, a suggéré un auteur français membre d’un groupe conspirationniste texan dont le siège social est en Suisse. Selon sa théorie, qui amuse beaucoup ma maman, qui est généticienne, Neil Armstrong aurait laissé une microscopique partie de lui-même sur la lune, lors de son célèbre passage, ce qui aurait provoqué une réaction de clonage en chaîne, et il existerait aujourd’hui des millions de microscopiques Armstrong sur la lune et dans l’espace environnant. Il en tombe sur la Terre de temps en temps, et le contact de l’atmosphère les gonfle, leur donne l’apparence humaine.

Je n’ai pas pu rencontrer Joe Bleau, malgré mes supplications et protestations.

J’ai peut-être trop insisté sur la section K. Depuis quelques jours, je remarque deux types louches, aussi louches que les types vraiment louches dans les films américains, qui ne sont en général pas louches à moitié, qui m’épient, qui me suivent jusqu’à l’épicerie.

Si j’en venais à disparaître, je vous en prie, partagez ce texte. Partagez-le même dès maintenant. Par précaution.

J’écrirai tous les jours sur ce blogue. Tout silence de ma part doit être considéré comme suspect. Ne m’oubliez pas! Cherchez-moi! Je serai dans la section K, je le sens.

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Vinaigrette

Isabelle et Maude, au restaurant, discutent des différents moyens de congédier un des plus anciens employés de la boîte, qui ne correspond plus, mais alors là plus du tout, à l’image de marque revampée.

ISABELLE: Il y a le syndicat, et les lois. 

MAUDE: Il y a notre décision, et nos moyens.

ISABELLE: Roland doit disparaître. La clientèle ne doit plus le voir, lui parler, l’entendre, le sentir, le pressentir. L’effacer, le temps de régler son cas. L’affecter à de nouvelles tâches, limiter ses accès à notre site, à nos clients.

SERVEUR 1: Avec vos salades, mesdames, prendrez-vous de la vinaigrette balsamique ou de la vinaigrette citron-dijon?

ISABELLE: Balsamique pour moi. Merci.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Tu ne lui as pas répondu?

MAUDE: Ils me cassent les pieds. L’affecter à de nouvelles tâches ne sera pas suffisant. Il faudra le rayer définitivement de la liste. L’éliminer. Tant qu’il sera là, même si nous restreignons ses accès, ça restera une tache.

ISABELLE: Jusqu’ici, c’était le meilleur. Si nous n’avions pas…

SERVEUR 2: Pour la vinaigrette, voulez-vous la balsamique avec de l’ail, ou sans?

ISABELLE: Sans ail, tout simple. Je ne digère pas l’ail, ça me fait suer. Je n’aime pas l’ail.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

MAUDE: Oui, une tache. Donc, il faut trouver le moyen de s’en départir, de lui couper l’herbe sous les pieds, en quelque sorte.

ISABELLE: En éliminant son poste? Comme nous l’avons fait pour les employés de l’équipe de soutien?

MAUDE: Pas si simple. Contrairement à ceux de l’équipe de soutien, Roland occupe un poste essentiel. Si nous éliminons le poste, nous devrons en créer un identique aussitôt. Changer l’appellation ne sera pas suffisant. Le syndicat pourrait…

SERVEUR 3: Préférez-vous une vinaigrette avec ou sans sel et poivre et quelle quantité de sel et de poivre?

ISABELLE: Oui, sel et poivre, s’il vous plaît. Pas trop toutefois, juste assez pour relever.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Impressionnant. Tous ces détails.

MAUDE: Ils sont casse-pieds. Ignore-les. Moi je suis la cliente, à eux de voir. Si je n’aime pas, je prendrai autre chose la prochaine fois. Ils vont finir par nous prier de faire la cuisine nous-mêmes.

ISABELLE: Je n’arrive pas à les ignorer, je suis…

SERVEUR 2: Nous ne mettrons pas d’ail, comme vous le désirez, mais voulez-vous une petite touche de sucré? Du miel de l’Argentine? Du sirop d’érable du Canada? Du sucre de betterave de la Russie? Du sucre brut du Brésil?

ISABELLE: Un peu de miel d’Argentine, une larme, deux larmes.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

MAUDE: Donc, le poste de Roland…

ISABELLE: Le poste de Roland?

MAUDE: Tu parlais de l’éliminer, mais…

ISABELLE: Tu ne crois pas que…

SERVEUR 3: Pour l’huile d’olive, nous avons quatre choix, mais c’est selon votre palais. Terra-Creta, Valdevellisca, Ophellia, Arbequina. Laquelle préférez-vous?

ISABELLE: Ophellia. Je ne la connais pas, mais puisqu’il faut choisir. Je pourrais vous demander ce qui distingue l’une de l’autre, mais ça finira par me troubler. Prendre une décision n’est jamais simple, même pour l’huile d’olive, alors mon cher, Ophellia, ce sera cela, pas de stress, la vinaigrette sera excellente.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Des décisions! Qu’avons-nous décidé pour Roland?

MAUDE: Rien, nous en étions à son poste, qu’on ne peut…

SERVEUR 1: Mon collègue m’a bien précisé que vous ne vouliez pas d’ail, et vous n’en aurez pas. Mais qu’en est-il des échalotes? Plusieurs personnes apprécient les échalotes hachées fin. Devons-nous en ajouter, ou nous abstenir?

ISABELLE: Je croyais en avoir fini avec cette vinaigrette. Décisions, décisions, décisions. Mettez-y des échalotes, pourquoi pas! Et n’en parlons plus.

MAUDE: …

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

MAUDE: Créons un nouveau poste, présenté comme une promotion. Un poste dont on peut se passer. Il soumettra sa candidature, nous l’y inviterons. Il obtiendra le poste. Dans six mois, nous éliminons le poste, restructuration de la compagnie. Adieu Ro…

SERVEUR 2: Depuis la semaine dernière, nous offrons un choix de fines herbes pour les vinaigrettes balsamiques. Basilic, thym, coriandre, romarin. Vous pouvez choisir l’une de ces herbes, deux de ces herbes, trois de ces herbes, toutes ces herbes, aucune de ces herbes, à votre guise.

ISABELLE: Mangerons-nous? Toutes les herbes. Non, aucune. Oh, j’aime bien le thym. Pourquoi pas le thym? Et un peu de coriandre, mais pas trop, la coriandre s’impose si on en met trop. J’ai déjà raté une recette de guacamole parce que j’avais été trop généreuse avec la coriandre. Alors voilà. Merci.

MAUDE: Faut les ignorer, je te dis. Sinon ça va durer encore une heure, et nous partirons sans notre salade d’entrée. T’as pensé à toutes les questions qu’ils auront pour le plat principal?

Le serveur griffonne sur son bloc-notes, se retire.

ISABELLE: Nous parlerons de Roland la prochaine fois. Trop complexe. Je suis fatiguée, j’ai faim, je n’ai plus la tête à ça.

MAUDE: Laisse-moi régler ça. Dans six mois, nous en sommes débarrassés.

ISABELLE: Fais comme tu veux. N’importe quoi, je te fais totalement confiance. Tu as vu l’heure qu’il est?

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Amour organique

Wagon de métro, entre Mont-Royal et Jean-Talon, des organes font connaissance, discrètement. Dehors, Montréal est tout trempé, mais le soleil éclaire déjà Villeray, pas encore Rosemont. Il y a un accident au coin de Chateaubriand et Bélanger. Et plein d’autres choses à signaler.

COEUR DE JULIE: Hey toi, je te connais! Tu te souviens de moi?

FOIE DE MARIE: Attends que je te replace. Oh ma mémoire, tu sais. L’âge. La vie que je mène.

COEUR DE JULIE: Je t’ai parlé le mois dernier, c’était un mardi, seize heures quarante, dans ce même métro. Dans un autre wagon, évidemment.

FOIE DE MARIE: C’est vague. T’étais pas super agitée?

COEUR DE JULIE: Nous avions couru. Souviens-toi de cette autre fois, aussi. Nous ne nous étions pas parlé, nous étions l’un derrière l’autre dans la file à la Société des alcools.

FOIE DE MARIE: Pas étonnant. Je fais la file là-bas un jour sur deux. Dure vie!

COEUR DE JULIE: Tu m’as l’air exténué, peut-être même un peu déprimé, je me trompe?

FOIE DE MARIE: Je suis vaseux. Je me démène comme je peux, mais il n’y a rien à faire, je me tue à la tâche, je gonfle mon cher, je gonfle!

COEUR DE JULIE: Je me souviens, ce mardi où je t’ai connu, tu te réjouissais, tu t’en souviens? Régime végétarien depuis cent cinquante-trois jours, pas une goutte d’alcool, tu avais un timbre de voix joyeux, tu m’as plû tout de suite.

FOIE DE MARIE: Ça y est! Je me souviens de toi! Comment ai-je pu oublié! Dans les jours suivants, quand je pensais à toi je t’appelais mon joli cœur rose. Il y a eu tellement de cahots.

COEUR DE JULIE: Raconte, allez, nous avons le temps.

FOIE DE MARIE: Je me suis liée d’amitié avec un poumon vraiment sympa. Ensemble nous refaisions le monde! Comme tout le monde. Nous passions toutes nos nuits ensemble. Il était calme, toujours pondéré dans ses propos, poli. Même si de mon côté je devais travailler, je parvenais à maintenir le contact, nous échangions comme jamais je ne l’avais fait auparavant. Sa patience! Ça me chavire rien que d’y penser. Je dois me ressaisir, cette douleur qui pointe, et Marie qui presse sa main.

COEUR DE JULIE: Que s’est-il passé? Pourquoi ce désarroi?

FOIE DE MARIE: Il y a huit jours, il n’était pas là. Ni les jours suivants.

COEUR DE JULIE: Mon pauvre.

FOIE DE MARIE: J’étais amoureux, je crois. Tu te rends compte? Mais plutôt que de vivre ma peine dans la dignité, Marie m’a inondé de vin, de gin, de bière! Je n’en peux plus! Tu es le premier à qui j’en parle. Oh, tu sais, j’aimerais tant avoir un ami comme toi. Mais la vie nous séparera, dans dix minutes.

COEUR DE JULIE: Je te plains et je t’envie. Comme j’aimerais aimer! Une fois dans ma vie, rencontrer quelqu’un avec qui tisser des rêves. Nous avons côtoyé les mêmes organes pendant, quoi, deux ans et demi. Que des snobs. Un cœur qui se moquait de moi, des poumons, les deux, qui ne me rendaient jamais mes politesses, une rate égoïste, un foie autoritaire, bref, aurait mieux valu rester seul. Et seul, ça je le suis maintenant. Nous avons connu cette aventure il y a quatre ans et deux mois. Depuis, plus rien. Des rencontres de passage, à peine le temps de se dire bonjour, et encore. En général je m’agite tellement que je n’arrive pas à placer un mot, et quand enfin revient l’accalmie, ils sont partis. Notre quotidien, après le travail, c’est un repas frugal, une douche et un livre. Elle doit lire des trucs vraiment barbants, genre philosophie ou nouveau roman. Quand elle lit, je pompe au ralenti, à moitié endormi.

FOIE DE MARIE: Si Julie pouvait parler à Marie, que je serais heureux! Je sens que toi et moi, nous pourrions nous aimer. Ne me dis pas que je suis vite en affaires, je ne te reverrai peut-être jamais.

COEUR DE JULIE: Concentrons-nous, tentons de diffuser des globules positifs dans nos corps respectifs. Leurs yeux se croiseront peut-être? Leurs mains pourraient se toucher.

FOIE DE MARIE: Jean-Talon. Ne me quitte pas!

COEUR DE JULIE: Je t’aime! Je sais que je t’aimerais!

FOIE DE MARIE: Adieu!

La vie est ainsi faite qu’elle désunit tous les jours des organes faits pour vivre ensemble.

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