Rien n’est trop

Au salon funéraire, le mort est installé sur une petite scène, en avant d’une salle où s’alignent quatre rangées de chaises. Les chaises du premier rang sont alignées au bas de la scène, face à la salle. La famille peut ainsi pleurer publiquement tout à son aise, et la parenté, les amis, défilent pour offrir leurs condoléances, et s’assurer que le cadavre a bien été rembourré. Car on veut savoir s’il faut faire confiance à cet embaumeur, plutôt qu’à l’autre, qui tient boutique juste en face. À Saint-Cecicela, c’est important. Fondamental. Chacun tient à être présentable sous sa forme cadavérique. Autrement, où irait le monde, je vous le demande (s.v.p., ne répondez pas, ce n’est pas permis).

JENNY: Alors, t’es satisfaite du cadavre paternel?

ISABELLE: Trop dodu.

JENNY: Ouais. Dodu. C’est le mot. Il était plutôt maigre, non?

ISABELLE: Sec. Cassant. Un échalas squelettique. Je ne le reconnais pas. Tant mieux, je ne pourrais pas supporter.

JENNY: Pourquoi l’avoir gonflé à ce point?

ISABELLE: Ma mère. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour se moquer.

JENNY: Pourtant, elle ne l’aimait pas, pas vrai?

ISABELLE: Elle a tellement menti, et puis elle aime le spectacle. Elle serait prête à pleurer n’importe qui, pour jouer son numéro.

JENNY: Elle a bien raison.

ISABELLE: C’est hypocrite.

JENNY: Tu es sévère. Mets-toi à sa place. Elle a un cadavre sous la main, pourquoi ne pas en profiter!

ISABELLE: Pour elle, c’est une blague, tout ça!

JENNY: Pour tout le monde. Personne ne l’aimait, ton paternel.

ISABELLE: Jouons nous aussi!

JENNY: À quoi penses-tu?

ISABELLE: Tu sais cette chorégraphe néo-zélandaise?

JENNY: Mary Jane O’Reilly?

ISABELLE: Nous pourrions leur faire Horses. J’ai un soutif et des culottes noires.

JENNY: Marine.

ISABELLE: Marine?

JENNY: Mes soutifs et culottes. Ce ne sera pas… trop?

ISABELLE: Rien n’est trop. Jamais.

Les deux femmes se déshabillent devant la salle recueillie, pas trop loin de la mère qui pleure, sans larmes. Elles entreprennent la chorégraphie, qui mime les mouvements de chevaux. Sans un mot, sans musique. Après un léger murmure, presque rien, chacun poursuit son activité de deuil. La mère, d’abord outrée qu’on tente de la déloger dans son premier rôle, est vite rassurée par l’apparente absence de réaction des spectateurs. Les mouchoirs continuent d’éponger des yeux secs, pendant que bon nombre d’yeux ne perdent pas un mouvement des membres gracieux des demoiselles. À la fin de leur numéro, Isabelle et Jenny s’inclinent, se rhabillent, et reprennent leurs positions respectives dans la mise en scène originale. Sur la scène, le cadavre n’a pas bronché. Rassurée, la mère trouve suffisamment d’inspiration pour faire couler de véritables larmes. La foule s’incline, dans un mouvement empreint d’une belle émotion.

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Rentrez chez vous

Ce vendredi n’a rien d’un jour ordinaire. Le sous-sous-sous-sous-sous-sous-sous-directeur Hérik a convoqué les cinquante-deux employés de la section ZD5487G à une réunion brève, mais importante. Pour l’occasion, un demi-café tiède et clair a été généreusement distribué à chacun.

HÉRIK: Aujourd’hui, mes chers enfants, c’est la dernière journée de travail de notre cher Jean. Pour ceux d’entre vous qui l’ignorez, Jean a commencé à œuvrer au sein de notre compagnie il y a exactement cinquante ans, deux mois et trois jours! Bravo Jean! Répétez avec moi, bravo Jean!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Voilà, c’est bien. Vous direz bravo Jean chaque fois que je m’arrêterai de parler, ce sera bien. Alors, reprenons…

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Jean est un modèle pour nous tous. Un demi-siècle de fidélité à la Compagnie, c’est grandiose, honorable, marvellous. Pendant toutes ces années, nous avons pu compter sur un employé docile, qui n’a jamais demandé d’augmentation de salaire. Aussi, nous ne lui en avons jamais donné. Pour nous, la direction de la Compagnie, c’est important. Ça nous émeut au plus haut point. Ah, mes enfants, je savais que ce serait un discours très émouvant. Me voilà émotivement ému.

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Jean a toujours été ponctuel, il a toujours suivi la cadence, sauf dans le dernier mois, il a été un modèle dont chacun de vous peut s’inspirer. Aussi imperturbable, inébranlable, efficace et déterminé que nos plus belles machines. Un ange!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Il aurait pu, comme plusieurs autres, se laisser attendrir par les salaires plus alléchants de la concurrence! Mais non, rien n’a pu ébranler la fidélité de Jean. Ce cœur admirable ne s’est pas laissé tenté par la grande ville, par le grand pays, par les contrées riches et joyeuses, par la vie facile. Ce cœur admirable est resté cloîtré dans le bonheur infini de la répétition!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Plus de cinquante ans à enfoncer parfaitement un rivet de trois millimètres dans une base d’acier de dix-sept centimètres par cinq centimètres. Je vous l’affirme et le réaffirme, il l’a fait avec une parfaite perfection! Pourquoi? Je vous le demande!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Eh bien, je vais vous répondre. Jean était spirituellement mignon. Oui mes enfants, mignon! Car Jean avait trouvé le sens profond de son travail, il savait que là commençait et se terminait sa courtoise mission sur terre.

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Je sais. Je sais. Vous désirez tous plus que tout tout tout, retourner à vos postes! Soyez rassurés, j’achève! Je vais de ce…

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Laissez-moi achever. Oui. Donc. Voici le moment solennel où la Compagnie remet ce cadeau solennel. Jean, approchez.

Tous restent silencieux.

HÉRIK: Maintenant, allez, allez. Bravo Jean!

TOUS: Bravo Jean!

HÉRIK: Donc, Jean, voici ces magnifiques chaussons en phentex aux couleurs de la Compagnie, anthracite aux reflets ardoise. Ma-gni-fi-ques! Qu’en dites-vous, Jean? Un petit discours, en deux mots. Deux mots, c’est bien suffisant.

JEAN: Merci bien.

HÉRIK: Cinquante ans, mes chers enfants! Maintenant, retournez tous à vos postes. Et vous, Jean le bienheureux, rentrez chez vous!

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Pas de saucisson

Je fouille dans mon sac, je cherche ma liste de courses. Tiens, mon permis de conduire. Je croyais l’avoir perdu. C’est bien le mien, Camille Lajoie. Mais ma liste de courses? J’ai déjà vérifié deux fois, elle était là. Elle devrait y être encore. Sait-on jamais, j’aurais pu la laisser dans la voiture, ou à la pharmacie. Non. La voici, là où je la mets toujours, dans la petite poche intérieure.

Brocoli, kale, oignons, les champignons ne sont pas frais, comment osent-ils. Pommes, poires, un melon, quatre kiwis. Les fraises sont chères. Importées, pesticides, saloperies cancérigènes. Raisins. Même chose.

Poulet. Ça me lasse. Morue congelée. Si au moins ils offraient autre chose. Des poissons russes, des volatiles amazoniens, des crustacés hawaiiens. Autre chose, enfin, n’importe quoi.

Rangée des légumes en conserve. Passons.

Rangée des friandises. Chocolat. Nougat.

Rangée des croustilles. Passons.

Rangée du vin. Un australien. Pour faire changement.

Rangée des baisers. Passons.

Rangée des produits laitiers. Crème fraîche. Raclette. Rocamadour.

Rangée des céréales. Passons.

Rangée des desserts. Tiramisu.

Ne manque que les olives, l’eau pétillante, le kombucha. Ne pas oublier d’arrêter à la boulangerie, à la charcuterie.

Calcul rapide. Fantastique. Je ne suis pas complètement fauchée. Évidemment, puisque je n’ai pris qu’une seule bouteille de vin, pas de bœuf beuglant, pas de moutarde, pas de… Je peux m’en permettre une petite demi-douzaine!

Retour à la rangée des baisers.

Rabais. Une douzaine pour le prix de six. Jeune homme roux, trois. Jeune homme blond, trois. Jeune femme blonde, six.

C’est bien, avec ce rabais, on ne se ruine pas. Faudra oublier la charcuterie, par contre. Pas de saucisson cette semaine.

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Le coup monté

Qu’est-ce que c’est que ce chatouillement? Est-ce que j’ai avalé de l’herbe? J’ai le visage plaqué contre de l’herbe humide, longue. Où suis-je? Un fossé? Aie! Ces insectes qui me courent sur la peau. Et mes vêtements! Tout crottés! J’ai un mal de tête! Du sang? J’ai du sang dans les cheveux. On m’a assommé? Je faisais mes courses. Je me souviens que j’étais à l’épicerie, j’avais presque terminé. Est-ce que j’ai payé? Je ne me vois pas le faire, ça s’est passé avant. Il faut que ça se soit passé avant. Je termine toujours par la section charcuterie, mais là, m’y suis-je rendu? Je ne crois pas. J’avais prévu d’acheter un saucisson italien, mais je ne l’ai pas fait. Juste avant, où étais-je juste avant? Le pain! Je regardais les baguettes, les croissants, j’hésitais. Oui, je me demandais si les croissants étaient encore frais, je voulais m’informer, mais il n’y avait personne, je n’osais pas toucher. Est-ce que j’en ai pris? Non. J’ai tendu la main, mais c’est tout, il n’y a plus rien après cela. Jamais atteins le pain, les croissants. On m’a frappé juste là. Oh, ça fait mal. Faut que je me lave, faut que je me soigne. Aller à l’hôpital?

Il n’y a rien ici. Ce fossé, cette route qui semble s’étendre sur des kilomètres dans les deux directions. Des champs en friche, pas une seule ferme, pas une seule voiture. Et pourquoi? Qui s’est donné toute cette peine, m’assommer, me sortir de l’épicerie inconscient, me jeter, dans le coffre d’une voiture, ou encore dans la boîte d’un pick-up, conduire jusqu’ici, loin de la ville, m’abandonner dans ce fossé, tout ça pourquoi? Je me tâte, on dirait que j’ai tout. Mon portefeuille, intact, toutes mes cartes y sont. J’ai même mes clefs de voiture. Alors?

D’où sort-il celui-là? Il n’est tout de même pas sorti de terre! Habit bleu pétrole, impeccable, chemise blanche, chaussures de cuir fin. Un revenant?

Il s’approche, sourit. Impression de le connaître. Je l’ai déjà vu quelque part. Ce visage, oui, un visage comme celui-là, ça ne s’oublie pas. Mais où? Je ne me sens pas très bien, d’un seul coup. Malaise. Étourdissement. Et lui, là, à trois pas de moi, qui m’observe sans un mot, qui sourit. Il pourrait appeler des secours, une ambulance, m’aider!

Pourquoi ne me suis-je pas levé? En suis-je capable? Essayons. Voilà. Ça va plutôt bien. Je me secoue, dans quel état je suis! Je ne semble pas trop sérieusement amoché.

Lui, qui n’a pas bougé, qui ne dit rien, qui m’observe. Ça y est! Je reconnais ce visage! C’est moi! Enfin, je veux dire, un visage semblable au mien, traits pour traits. À part peut-être ces rondeurs autour de la mâchoire, dans le cou, et sa tête beaucoup plus dégarnie que la mienne. Son sourire me glace. Pas un sourire bienveillant, pas un sourire amical. Presque un rictus, une expression froide, cruelle. C’est ça! Sans doute lui qui m’a assommé, qui m’a traîné jusqu’ici! Que me veut-il?

Mais, que fait-il? Comment ose-t-il? Monsieur! Mains devants, il me passe des menottes attachées à une longue chaîne qu’il tient dans sa main. Me voilà qui marche derrière lui. C’est absurde. Si au moins je voyais une ferme, des voitures, je pourrais crier. Les gens verraient bien, ce n’est pas normal, un homme attaché comme un bagnard du Far West, comme un esclave. C’est anachronique. Est-ce que nous marcherons toute la journée? Pourtant, ces jolies chaussures sans poussière. Où a-t-il caché sa voiture? Une Mercedes? Une BMW? Nous marchons.

Je me retourne, dans l’espoir de voir arriver au loin une voiture, un camion, un tracteur, n’importe quoi, n’importe qui. Je ne vois pas même un corbeau. La campagne est plate, vide, silencieuse. Je reporte mon regard sur son dos, et qu’est-ce que je vois! Devant lui! Une maison. Je vois une maison. Pourtant, je le jure, il y a quelques secondes à peine, elle n’y était pas. Ce n’est pas un arbre qui la cachait, il n’y a pas d’arbres.

Nous entrons. Il ne frappe pas. Sa maison, vraisemblablement. Que compte-t-il faire de moi là-dedans? Dès le hall, au pied de l’escalier, j’entends des pas qui viennent vers nous.

Le mari de ma femme! Enfin, le mari de celle qui jadis fut ma femme, et qui n’est plus aujourd’hui le mari de personne, depuis qu’il l’a tuée, homidice involontaire, cinq ans de prison, bonne conduite et toutes ces conneries, il était auparavant parvenu à obtenir pour ma femme toute ma fortune, et même davantage, grâce à son avocat de génie, grâce à ma naïveté.

Mon geôlier attache ma chaîne au poteau de l’escalier, sort un long couteau, une sorte de dague ancienne, fort joli avec ses filets d’or damasquinés. Non! Il s’élance et frappe! Mais c’est horrible! Je ne veux pas voir cela! Tout ce sang. L’inconnu pilonne le meurtrier de mon ex-femme, qui joint les mains, qui implore en vain. Il plante le couteau comme s’il jouait d’un instrument, avec délicatesse, précision. Pas une goutte de sang ne vole sur ses vêtements, sur ses chaussures, sur ses mains. Il frappe jusqu’à ce que l’autre s’étende au sol, expire.

Quand les policiers arrivent, ils me réveillent en me lançant un verre d’eau au visage. Au poste de police, j’ai tout raconté, plus d’une fois, du début à la fin. L’épicerie, la baguette et les croissants, le fossé, l’inconnu, son meurtre. J’ai l’impression qu’il ne me croient pas. Ils soutiennent que je n’avais pas les mains menottées lorsqu’ils m’ont trouvé, que je n’ai pas même de traces aux poignets et que mes vêtements étaient tachés du sang de la victime, qu’ils n’ont trouvé que mes empreintes sur le couteau de cuisine qui a servi à tuer cette fripouille.

Ça sent mauvais, tout ça. Des policiers qui ont hâte de boucler leur enquête, qui feront de moi un meurtrier, parce que c’est commode. Faut pas se fier aux apparences! C’est un coup monté!

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Le dernier poème

NIGEL: C’est un poème qui l’a tué. J’ai tenté de l’expliquer au détective, pendant deux heures j’ai tout exposé, que des faits, des coïncidences avec cet autre meurtre jamais résolu, et il m’a écouté, même si le ciel nous plaquait sa lourdeur de juillet sur le crâne ce jour-là où la climatisation s’est mise en panne pour étouffer la moindre de mes paroles, pour m’étouffer moi et permettre à cette journée infernale de m’étrangler de ses griffes de feu pour que se brise mon raisonnement et que soit maintenu l’ordre, la paix, le quotidien qui ne parvenait pas à m’engloutir, à me déchiqueter pour me fusionner à la matière dure et sèche de l’existence, l’existence dans notre petite ville bien entendu, que je menaçais malgré moi chaque fois que j’ouvrais la bouche pour parler. Alors j’ai fini par me la fermer, par ne plus répondre à ses questions qui n’en étaient pas, d’ailleurs, que du bruit, de la politesse rabâchée au frère de la victime, simulacre fatigué d’empathie que je n’avais pas l’estomac pour digérer, nauséeux comme chaque jour depuis des semaines.

HANS: Ce détective, nous pourrions le kidnapper, le ligoter, le torturer, le forcer à mener une véritable enquête, et mieux, exiger qu’il mène cette enquête sous notre direction, qu’il réponde à nos ordres, directement, qu’il nous rende compte de tout, même si c’est probablement à peu près rien. Ce détective, il faut le fouetter, le faire marcher au pas, le dompter!

NIGEL: Il enquête sur dix meurtres, trois viols, un cambriolage et deux délits de fuite. L’histoire de Frank se perd dans tout ça. Pas de pression politique pour régler le dossier, personne ne téléphone à la mairie pour exiger que l’assassin d’un vagabond soit condamné. Dans les journaux, pas même une ligne.

HANS: Pourtant, ce recueil de poèmes. Un livre, tout de même, un livre dont ils possèdent deux copies à la bibliothèque municipale. Un écrivain! Ils ont tué le poète! Nous pourrions brûler la ville pour ça! Brûler au moins l’hôtel de ville, vitrioler le maire, répandre la terreur, frapper jusqu’à ce que le bras de la justice s’abatte sur le coupable et lui brise les os sous un rouleau compresseur.

NIGEL: Oh que j’en ai eu, des élans vindicatifs! Oui! Mais à quoi bon. Dans un de ses poèmes, Frank avait écrit “les arbres de la place noire, cauchemar de la rivière, caressent le cœur du cadavre, coque débordant d’innocence, néant oh néant”. Frank avait vu tout ça, je suis persuadé qu’il se trouvait là, que ce soir-là il avait prévu boire et dormir de ce côté là. Le lendemain, il a tout simplement écrit ce qu’il a vu, et comme il ne parlait jamais à personne, pas même à moi, il n’a rien dit. Sa cervelle usée a peut-être même douté, aussitôt les mots couchés sur le papier sal de son carnet.

HANS: Déshabillons-nous! Courons nus dans la rue! Ils nous remarqueront, ils nous écouteront, ils nous tendront leurs micros, leurs appareils photo! Par nous, que vienne le scandale!

NIGEL: La “place noire”, elle existe vraiment. C’est le nom que les riverains donnent à la Place des Comédiens, parce que même en plein jour c’est toujours sombre à cause des conifères, de la colline derrière, et c’est pire la nuit, les gens ont peur de s’y aventurer. Frank y dormait probablement à cause de ça, de cette frayeur qui lui garantissait un sommeil paisible. Sauf ce soir-là. Cette jeune femme. C’est bien là que les policiers ont retrouvé son téléphone, sous les feuilles. Ils n’ont retrouvé le cadavre que deux jours plus tard, près du barrage. Ouvert, le cadavre, vidé de son cœur. C’est ce qu’a vu Frank, “caressent le cœur du cadavre”, et cette “coque débordant d’innocence”, c’est bien cette pauvre fille morte, flottant sur la rivière, sous les étoiles indifférentes. “Néant”, parce qu’elle était bien seule, “néant” parce qu’on lui avait volé son coeur, “néant” parce que cette coque innocente était vide, bien vide. Le tueur a lu ce poème, a su que Frank l’avait vu, était le seul témoin de son crime. Il l’a tué à cause de ce poème, pour le bâillonner à jamais.

HANS: Tuons à notre tour! Tuons tous ceux qui ont lu ses poèmes! Trouvons qui a acheté le livre, une petite centaine d’étourdis, qui a emprunté une des copies à la bibliothèque, et exécutons! Guillotinons! Tranchons, que diable! Tranchons! Portons des perruques roses et massacrons!

NIGEL: Je sens que mon funeste destin me pousse à des extrémités. Mais combien j’aimerais que la sagesse m’éclaire, que la raison guide mes pas pour que je parvienne enfin à m’extirper de cette force centripète qui m’étourdit et me perd. J’aurais besoin d’un guide, voilà où j’en suis. Avant de mener moi-même l’enquête, avant de me lancer dans cette aventure, j’aurais besoin d’un guide pour éviter d’y périr.

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Danger: amour dangereux

Liam, un garçon d’une vingtaine d’années, passe l’essentiel de ses journées couché sur le balcon, à regarder défiler les voitures, les voisins, à roupiller. Il n’étudie plus, parce que ça lui donnait le torticolis, il ne travaille plus, parce que ça le rendait fragile, spirituellement. Parfois, Martine, sa maman, lui donne des dollars, des dizaines, des centaines et des milliers. Comme il ne fait confiance ni aux banques ni aux amis qui visitent sa mère, il court discrètement, chaque fois, les cacher dans un petit coffre-fort qu’il a enterré dans le bois, derrière la propriété. Personne, pas même Martine, ne connaît l’existence de ce coffre-fort.

Les jours où il sent qu’il a besoin d’exercice, il sprinte en tournant quatre ou cinq fois autour de la maison. Il pourrait certes courir plus loin, explorer les bois, là-bas derrière le domaine, ou encore imiter ces gens qui joggent tous les matins dans de si charmantes tenues bariolées. Mais c’est plus fort que lui, un véritable aimant, comme un courant électrique, le tient attaché à la maison.

Liam ne se coupe plus les cheveux et la barbe depuis des années. À première vue, il ressemble à un Néandertal, surtout qu’il ne se lave plus depuis près de dix mois, et que ses vêtements relèvent plus du pelage que d’habits. On ne s’étonne pas d’apprendre que Liam effraie les petits enfants, et même certains adultes poltrons de nature.

MARTINE: Pourtant, Liam est le plus doux des garçons. Il adore chanter, il raffole des caresses dans les cheveux, ses si beaux cheveux longs. Surtout, mon petit Liam chéri aime les gens. Il les aime.

Oui. Il les aime tant que parfois son enthousiasme déborde. Dangereusement. Comme cette fois où le facteur s’est approché de la maison avec un colis dans les bras, qu’il s’apprêtait à livrer. Liam se prélassait sur le balcon, dans la chaleur matinale d’août. À la vue du facteur, il s’est redressé d’un bond, sourire aux lèvres. Sans hésiter, il s’est précipité sur le pauvre homme, qui ne l’a pas vu venir. Liam lui a sauté au cou pour l’accueillir, pour lui exprimer sa joie de le voir, là, à quelques pas de sa maison. Ébranlé par le choc, le facteur s’est retrouvé sur le dos, le colis s’est éventré dans l’allée.

Constatant les résultats de ses épanchements, Liam a bien tenté d’aider le facteur, mais ses gestes désordonnés ont effrayé l’homme, qui s’est enfui sans regarder derrière lui. Heureusement, Martine, qui avait tout vu, a eu le temps de sortir et de se lancer à la poursuite du facteur terrassé. Rapide, malgré ses quarante-six ans, elle l’a rattrapé. Elle s’est excusée pour Liam, lui a expliqué les bonnes intentions de son fils, a offert de lui payer de nouveaux vêtements, car les siens s’étaient déchirés dans la chute. Le facteur est parti en se frottant les coudes, avec assez d’argent en poche pour s’acheter beaucoup de nouveaux vêtements.

Il n’a jamais porté plainte, pas plus que les autres après lui. Évidemment, Martine a dû puiser dans sa bourse, un peu plus chaque fois. Ça ne la souciait pas vraiment, car elle est riche.

MARTINE: Quoi qu’on en dise, mon fils Liam est le plus sensible des garçons, il n’y a pas une once d’agressivité en lui.

Tout de même, elle ne l’avouera pas, mais Martine s’inquiétait. Elle a traîné Liam, contre son gré, chez toutes sortes de spécialistes de la cervelle, mais aucun n’a détecté de maladie, syndrome, traumatisme, rien. Sain d’esprit, sain de corps. Tous lui ont recommandé, toutefois, de mettre un terme à sa vie oisive, de s’adonner à des activités productives où il pourrait brûler son surplus énergétique indompté.

Liam a refusé. Il s’est remis à terrasser les imprudents qui s’aventuraient encore, rarement, jusque devant le balcon. Certains, qui se fracassaient le crâne dans leurs chutes, en sont morts. Ceux-là coûtaient plus cher. Martine a dû garder de plus en plus d’argent comptant sur elle, ce qui n’était pas sans la tourmenter, parce qu’elle avait peur des voleurs.

Terrifié, tout le voisinage a signé une pétition. Des centaines de noms sur des feuilles réclamaient la guillotine pour Liam. Certains demandaient des injections létales ou la chaise électrique, mais ils étaient minoritaires. Le bruit était tel, que l’affaire s’est retrouvée devant un juge, bien embarrassé.

MARTINE: Pourtant, Liam n’a jamais voulu faire de mal à qui que ce soit. Regardez ses yeux, n’y voyez-vous pas toute l’innocence pure de l’amour inconditionnel!

L’oeil humide, le juge a déclaré Liam non coupable, mais il a tout de même ordonné l’installation d’une clôture autour de la propriété, avec cette affiche bien en vue: DANGER: AMOUR DANGEREUX.

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Regarder sécher les mûres

Trois personnes sans âge précis, vêtues de couleurs vives, n’importe lesquelles, mais vives, très vives, dans un salon aux meubles en résine, aux murs qui ne ressemblent pas à des murs, mais à des ouvertures tellement ils sont clairs.

FÉLICIEN: Maeva! Quelle surprise de te voir ici, chez moi!

MAEVA: Surprise?

FÉLICIEN: Tu m’as dit avant-hier que j’étais un abruti.

MAEVA: Un sans-cœur, voilà ce que j’ai dit. C’est qui, ce type?

FÉLICIEN: Excuse-moi de te corriger, mais ça, tu l’as la semaine dernière.

MAEVA: Ah oui?

FÉLICIEN: Attends. Tu vois ce calepin, j’y ai tout noté. La semaine précédant la semaine dernière, tu m’as qualifié d’“engourdi”.

MAEVA: Ça je m’en souviens. J’ai aussi dit “obtus”. Mais qui est ce bizarroïde qui fixe une mûre?

FÉLICIEN: Deux jours auparavant. Et “aride”.

MAEVA: Et “apathique”.

FÉLICIEN: Et “suprasensible”.

MAEVA: Et “inodore”.

FÉLICIEN: Et pourtant te voici!

MAEVA: Pour exiger que tu me rendes ma guitare. Ma belle guitare électrique six cordes. Et ma wah-wah.

FÉLICIEN: Qu’elle est drôle! C’est ma guitare. Je te l’avais prêtée, tu l’as gardée deux mois. Heureusement que tu me l’a rendue. Et ce n’est pas une wah-wah, c’est une whammy. Rien à voir.

MAEVA: Peu importe, je veux la guitare et la pédale. Cette fois, je ne te la rendrai pas.

FÉLICIEN: Évidemment. Sauf que j’irai hurler sous ta fenêtre.

MAEVA: Je monterai le son.

FÉLICIEN: La police viendra.

MAEVA: Elle t’embarquera. Au cachot, pauvre idiot! Tu peux me dire ce que c’est que cet étrange individu, juste là, derrière toi, qui n’a pas lâché sa mûre des yeux depuis que je suis ici? Il est dangereux?

FÉLICIEN: Tu ne m’aimeras jamais.

MAEVA: Personne ne t’aimera jamais.

FÉLICIEN: Personne ne m’aimera jamais.

MAEVA: Personne ne m’aimera jamais.

FÉLICIEN: C’est mon frère.

MAEVA: Va chercher la guitare.

FÉLICIEN: Il est notaire. Tu n’a jamais vu la plaque de bronze sur l’édifice, juste à côté de la porte? Elle porte son nom, Koen Jarry.

MAEVA: Et n’oublie pas la pédale.

FÉLICIEN: Il travaille beaucoup. Il a toujours beaucoup travaillé. Beaucoup plus que moi. Dans ses loisirs, il aime regarder sécher les mûres. Tu serais étonnée de voir à quel point elles en mettent du temps à sécher, les mûres. Il y passe ses week-ends, ses soirées. Parfois des nuits, quand il s’oublie, quand j’oublie de le mettre au lit. Enfin, de le pousser vers son lit.

MAEVA: Je n’ai pas toute la journée, tu vas la chercher, cette guitare.

FÉLICIEN: Vraiment? Tu n’as jamais remarqué la plaque en bronze? L’édifice est directement en face du bureau de poste. Impossible de le manquer.

MAEVA: Des amis m’attendent en bas. Ils vont s’impatienter.

Félicien tire une guitare rangée sous un meuble. Il la tend à Maeva, mais la retire aussitôt.

FÉLICIEN: Mon frère gagne beaucoup d’argent. Il est riche, je crois.

Maeva tente d’attraper la guitare, mais Félicien pivote sur lui-même, la tient au-dessus de sa tête.

FÉLICIEN: Grâce à lui, je n’ai plus à travailler. J’ai tout mon temps! Tout tout tout mon temps. J’ai le temps de compter combien de temps j’ai.

Maeva parvient à saisir la guitare. Elle s’éloigne, mais revient aussitôt.

MAEVA: Et la pédale? Merde, faut toujours tout répéter avec toi!

Félicien tire une pédale de sous le meuble. Il la tend, le regard perdu du côté de son frère. Maeva l’attrape, et s’enfuit sans se retourner.

FÉLICIEN: Ah Maeva! Tu reviendras, n’est-ce pas? En t’attendant, je compterai le temps, tout ce temps à compter. Tout tout tout.

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La lettre

Ces deux-là ont passé l’après-midi au café Krieghoff. Café, salade, café. Il ira peut-être acheter un livre dans la librairie d’en face, quoiqu’il préfère fréquenter les librairies d’occasion. Elle rentrera peut-être directement chez elle, pour se plonger dans les textes qu’elle aurait dû étudier durant l’après-midi.

IRIS: Je passerai l’été au Lac-Saint-Jean, et en septembre, je serai à Montréal. Je ne reviendrai pas à Québec. Je le regretterai peut-être.

MIKA: Je pars demain avec maman et ma tante. Juin et juillet en Provence, dans la vieille auberge de mon grand-père. Août à Paris, chez ma sœur. J’aurais préféré la mer, cette année, un peu plus de laisser-aller.

IRIS: Ta tante comédienne?

MIKA: Comédienne, quand même pas. Un rôle de soutien dans un vieux film de Rohmer, sinon des spots publicitaires, un peu de théâtre à Nice. J’adore ma tante, je te l’ai déjà dit. Elle connaît tout le monde. C’est ce qu’elle fait. Elle court les vernissages, les lancements de livre, les colloques, elle fréquente les cafés qu’il faut fréquenter. Elle a promis de me présenter Régis Jauffret.

IRIS: L’auteur d’univers, univers

MIKA: Elle connaît des gens qui le fréquentent. Enfin, si cette rencontre a lieu, ça me fera oublier la mer.

IRIS: T’auras des autographes.

MIKA: Ça ne m’intéresse pas. Lui parler oui.

IRIS: Évidemment. Tu m’écriras? Tu me raconteras?

MIKA: Je t’écrirai. Même si je ne le rencontre pas, je t’écrirai. J’ai prévu t’écrire. Une idée que je mûris depuis longtemps. T’écrire, tout t’avouer, tout.

IRIS: Je recevrai cette lettre lorsque tu seras loin, lorsque nous ne saurons pas si nous nous reverrons.

MIKA: Je serai nerveux, et dès que je l’aurai postée, j’aurai des remords, je m’en voudrai de te l’avoir envoyée, parce que je n’en ai peut-être pas le droit, car enfin, je te vois tous les jours depuis un an, depuis deux ans, j’ai amplement eu le temps de te révéler ce qui trottine dans ma caboche, dans mes veines, mais je me suis tu, j’ai transporté ce poids en secret, clandestinement, et semble-t-il avec un certain succès puisque rien, jusqu’ici, ne m’a dénoncé, jamais tu ne t’es doutée, au contraire ta confiance, amis, un confident, une âme égale à la tienne, mais parallèle, et c’est justement cette proximité cloisonnée, il y aura des odeurs de trahison.

IRIS: Cette lettre, je devrai la relire plus d’une fois, mais sans étonnement.

MIKA: Malgré la honte j’écrirai, à des milliers de kilomètres j’enfilerai les paragraphes, lâche, avec un mince espoir, mais surtout un nauséabond égocentrisme, incapable de gravir marche à marche le long escalier, défaitiste, vain, traçant des mots que seules les flammes devraient lire, plaintes et déclarations surannées, t’évoquant à peine, toi l’objet de tout, n’effleurant qu’au passage tes fiançailles avec ce futur médecin, je te balancerai cette chose informe que j’appellerai mon amour, ma passion et je ne sais quoi d’autre, ces mots qui n’attendriront que ma triste folie.

IRIS: Hélas, je me dirai que cette lettre pourrait être destinée à n’importe qui.

MIKA: Présomptueux, je romprai tout de go ce qui n’a jamais été, je tricoterai cet amour risible et le briserai aussitôt, pusillanime, prenant n’importe quoi pour la vérité, des souffles passagers, des airs d’oiseaux que je n’aurai jamais entendus, je me perdrai dans une fiction où j’essaierai de te traîner, sachant que je n’aurais pas tenu un jour moi-même, que le poids qui m’écrasait pesait sur mes épaules depuis longtemps, depuis bien avant que je ne te rencontre, si bien que tout s’était brisé, que j’étais un homme cassé qui ne tenait qu’à un fil, une marionnette tenue par un austère destin, de ces destins qui n’entendent pas à rire et avec qui il est parfois fatal de jouer, car peu importe le masque, peu importe les couleurs et les jolis maquillages, la pièce ne change pas, les rôles ne s’échangent pas, le dénouement doit survenir.

IRIS: Je ne te répondrai pas. J’attendrai que tu frappes à ma porte. Tu ne viendras pas. Jamais. À la fin, j’aurai un peu de colère, un peu de tristesse, mais si peu, vu l’immensité de l’espace entre nous que je finirai par voir.

MIKA: Mais cette lettre, je ne te l’écrirai que cet été, lorsque je serai chez ma tante. En contemplant le Mont Ventoux. Ma tête sera comme la sienne, décharnée et balayée par les bourrasques.

IRIS: Tout cela est encore bien loin. C’est fou, tout ce que nous ignorons encore, et qui nous apparaîtra, toi lorsque tu écriras, moi lorsque je lirai.

MIKA: Ça n’existe pas encore. Mais ce dont je suis certain, c’est que demain soir j’irai au cinéma. Un vieux film, Underground, que je veux voir. Un de mes profs en a parlé.

IRIS: Je peux venir avec toi? Si je ne travaille pas, bien sûr. Souvent, le vendredi, ils ont besoin de moi pour tenir compagnie aux personnes âgées. Je les fais rire. Parfois je me déguise. Ça m’amuse.

MIKA: Cinéma Cartier, à dix-neuf heures. Sinon, tu as des projets pour le week-end?

IRIS: Je dois terminer ce texte sur Julien Gracq. Samedi soir, nous passerons la soirée chez des copains de la faculté de médecine. Je n’en ai pas trop envie. Toi?

MIKA: Études, je crois que mes colocataires organisent un party, dimanche j’irai faire le tour de l’Île d’Orléans à bicyclette.

IRIS: Un dernier café, avant de rentrer?

MIKA: Pourquoi pas. Nous sommes bien ici.

IRIS: Oui. Ça fait des heures que nous sommes ici.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Prendre un verre

Une ville. Un trottoir. Elles marchent.

JENNY: Tu crois qu’il va accepter?

SADDY: Il va peut-être rechigner au début, tu le connais, mais il finira bien par se rendre à l’évidence.

JENNY: Nous devrions peut-être y aller à plusieurs. Je serais moins intimidée si nous étions dix, ou même cent, pourquoi pas cent?

SADDY: Pourquoi ne pas ramener toute la ville, un coup parti! Tu es drôle, Jenny, habituellement tu fonces, c’est ta réputation, celle qui a du front, celle qui ose.

JENNY: Je sais. Mais cette fois, c’est différent. Va-t-il dire oui, va-t-il dire non, je n’arrive pas à deviner, jamais je ne me serais imaginé me retrouver dans cette situation un jour, face à un écran de brouillard si épais que je ne distingue plus rien devant moi, je ne distingue plus rien en moi. Quand même fantastique, non? Marcher sans savoir si le prochain pas ne me précipitera pas au pied d’une falaise, ou dans un trou, ou dans la rivière, j’avance à tâtons et je n’ai même pas de canne, comme les aveugles.

ANDRÉA: Hey les filles! Que faites-vous? M’avez l’air préoccupées? Vous préparez un mauvais coup?

SADDY: Une révolution. Nous préparons une révolution. Enfin, Jenny n’est plus tellement certaine.

ANDRÉA: Jenny! Pas certaine! Tu blagues, non?

JENNY: J’ai de la buée sur la pupille, de la brume dans l’âme, la confusion totale, quoi!

SADDY: Nous y sommes, Jenny. Tu y vas, tu lui dis tout, vraiment tout, et ça ira à merveille. Je le sens! Mon intuition m’assure que tu sortiras de là avec un grand sourire aux lèvres, et que nous irons toutes boire un coup pour célébrer! Allez, t’en fais pas, relève-moi ce joli menton, ouvre-moi ces grands yeux, redresse-moi cette Jenny fière et forte!

ANDRÉA: Je crois que je devine… Jenny, si tu veux, je peux t’accompagner?

SADDY: Non Andréa, pas une bonne idée. Nous en avons parlé Jenny et moi, et vraiment, vaut mieux qu’elle le fasse seule.

ANDRÉA: Comme vous voulez. J’attendrai avec toi Saddy. Alors, tu y vas Jenny?

JENNY: J’y vais. Ma blouse n’est pas froissée?

SADDY: Tu es parfaite. Ta coiffure est superbe, ta blouse, avec ce pendentif dans le cou, c’est sublime. Jenny! Ressaisis-toi! Tu es Jenny!

ANDRÉA: Tu es Jenny!

JENNY: Je suis Jenny…

Un édifice. Des marches. Un ascenseur. Un bureau. Un homme en complet.

JÉRÔME: Madame? Nous avions rendez-vous?

JENNY: Pas vraiment. C’est comme… C’est une révolution, en somme.

JÉRÔME: Ah?

JENNY: Pour de bon. Une révolution pour de bon.

JÉRÔME: Pour une surprise, j’avoue que c’en est une. Je m’apprêtais à négocier un important contrat de vente pour la compagnie. Ça peut attendre quelques minutes, je présume.

JENNY: Hi hi. Quand la révolution sonne, n’est-ce pas, tout peut attendre.

JÉRÔME: Vous êtes charmante, mais vous le savez déjà.

JENNY: Habituellement, je ne suis pas…

JÉRÔME: Pardon? Pourquoi chuchotez-vous?

JENNY: Je suis Jenny, c’est cela. C’est moi qui viens pour la révolution.

JÉRÔME: Je suis Jérôme, mais vous le savez déjà.

JENNY: Oui. Évidemment. Ça se sait. De mère en fille, comme on dit. De soeur en soeur aussi. Entre amies. Ça se sait, peu importe comment, quand ça se sait, ça se sait.

JÉRÔME: On oublie les canaux, parfois. Donc, et cette révolution?

JENNY: C’est vrai. Puisque je suis ici pour ça. Je résume la situation. Dix pour cent des gens n’ont pas d’emplois, donc ils ont faim et froid pendant l’hiver. Trente pour cent ont un salaire si bas, qu’ils ne peuvent que se payer une tente pour tout logement. Les autres sont bien logés, bien nourris et tout, mais ils travaillent trop et n’en profitent pas.

JÉRÔME: Mon père disait, c’est la vie. C’est ce qui se dit, Jenny, de père en fils depuis longtemps. J’imagine que je le dirai à mon tour. Quoique je ne dispose pas d’un fils à qui le dire, pas en ce moment. Je peux vous inviter pour un verre?

JENNY: Pas vraiment. À cause de la révolution.

JÉRÔME: C’est vrai. Où donc ai-je la tête.

JENNY: Donc il y a tous ces gens. Nous. Ces gens, j’en fais partie.

JÉRÔME: Dans le dix pour cent, le trente ou les autres?

JENNY: Ça varie beaucoup. J’oscille d’un groupe à l’autre. Donc, il y a nous, et il y a vous. Vous, c’est simple, votre richesse est onze fois plus élevée que celle de tous les citoyens de cette ville réunis.

JÉRÔME: Douze fois, Jenny, c’est plutôt douze.

JENNY: Elle a encore augmenté?

JÉRÔME: N’est-ce pas magnifique.

JENNY: Le but de la révolution, c’est de répartir votre richesse parmi tous les citoyens. Ainsi, nous mangerons tous, nous nous logerons tous. Plus personne ne crèvera de faim, plus personne ne se crèvera au travail.

JÉRÔME: Ça c’en est toute une idée!

JENNY: Il fallait y penser. Nous y avons pensé.

JÉRÔME: Bravo. Bien pensé. C’est vraiment révolutionnaire.

JENNY: En effet. On peut procéder? Mes copines m’attendent pour aller boire un coup.

JÉRÔME: Oui, bien sûr. Attendez. J’appelle mon secrétaire. Allo? Gabriel? Vous pouvez me rendre un petit service? Procurez-vous la liste de tous les citoyens, de leurs revenus, et répartissez ma fortune entre chacuns. Ne vous oubliez pas, Gabriel. Ne m’oubliez pas. Merci Gabriel. Faudrait pas qu’il oublie de me remettre une part, ce serait embêtant sinon.

JENNY: Je vous laisse mon courriel. Voilà. Si jamais vous voulez le prendre ce verre, plus tard. Aujourd’hui, comme je vous ai dit, j’ai promis à mes copines.

JÉRÔME: Je comprends. Vous êtes charmante. À bientôt.

Une ville. Une terrasse de café. Trois femmes.

JENNY: Ça n’a pas été facile, mais j’ai réussi. Victoire!

SADDY: Vive la révolution!

ANDRÉA: Vive la révolution!

JENNY: Je crois qu’il va m’inviter à prendre un verre.

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Les nus à tête de cerf

Deux adolescents s’ennuient sur un banc. Fument des cigarettes, s’étouffent. Boivent du rhum, s’étouffent. Derrière eux, la ville. Devant, un square.

GAB: C’est un sujet très intéressant, même si ce n’est pas ce que je retiendrai.

RAPH: Qu’est-ce que tu racontes?

GAB: Je peux comprendre l’anonymat, il y a des vérités en parallèle avec une dualité, une ambivalence.

RAPH: Qu’est-ce que t’as bouffé? Bois un peu plus Gab, tu déconnes.

GAB: Ils se détestent, mais restent unis, à jongler entre deux natures, celles qui règnent dans la société en général. Hypocrisie, quoi. 

RAPH: Là, sérieux, tu m’inquiètes!

GAB: Au bon gré de chacun! Au bon dos de certains! Dieu et le destin! Il est facile de se cacher derrière les messages fraternels, ces portraits d’une ville pleine de lumière et d’enfants peu élogieux. Mais il y a le rayonnement futur.

RAPH: Je vois. Tu kiffes. Donne-moi la bouteille. Ça brûle moins après deux gorgées. Encore une. Une autre.

GAB: J’aime cette chronique. C’est assez engagé. Ça dénonce la réalité, du point de vue du verbe recommandé.

RAPH: Une chronique bien intrigante, mon cher.

GAB: Sujet sensible et billet de découvertes dans l’atmosphère de la curiosité. Il vient de sortir, et nous sommes en pleine virtualité avec l’essence tirée des bravos.

RAPH: Wow. Je dois boire un peu plus, je crois.

GAB: Deux thèmes tragiques dans les campagnes où les paysannes andalouses brodent des draps, entrouvrent les volets pour ce cheval, cette canne brisée, ce contraste des bures noires.

RAPH: Le crime aberrant se commet.

GAB: Les murs chauffés à blanc rendent présentes les noces à regarder avec d’excellentes purées d’erreurs. Il y a un temps pour tout.

RAPH: Oh! Il faut voir le film!

GAB: Je les ai travaillés sur la maison, vraiment si l’autre est plus connu, il y en a tout de même une troisième, plus brutale, mais moins chargée, de mères en filles.

RAPH: Ville magique!

GAB: La vengeance honnête lui appartient, comme une habitude de seize et soixante ans, comme une visite de celui qui se rencontre quand il n’y a plus d’âge, et qui a tout oublié de ce qui s’est réellement présenté dans la chambre du jeune crime.

RAPH: L’évidence éblouissante.

GAB: La tentation assez particulière de comprendre différemment ce qui fait son originalité, fatalement, ne connaît pas la pensée, les discussions de publications précédentes ressenties comme un flou, trop fortes, comme un monologue.

RAPH: Une quatrième défend une suffisance.

GAB: D’accord. Je n’ai pas vraiment accroché la pique, et l’abandon avec impatience sort son secret en tout dernier, le jour de cette année de bon cru, ni ronflant ni moralisateur, dans la dérive du monde égratigné alors que les truands ne peuvent que plaire. J’avais trouvé beaucoup de lui, remise en question, bousculades, convictions, croyances, les remèdes ne sont pas toujours au début de l’horreur quand sont broyés les nus à tête de cerf, à tête attachée à la vie, dans une course aux abords de la forêt des justiciers du peuple. Le sournois est un animal au devoir bon, à l’équipe resserrée, intégrée dans sa gestion des faits fraîchement facturés à la haine, affligeante et démoralisante.

Raph s’est endormi. Il ronfle sur le banc, allongé. De la tête de Gab s’écoulent encore des mots, imperceptibles, jusqu’à ce que le sommeil le gagne.

Traitement en cours…
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