Amour organique

Wagon de métro, entre Mont-Royal et Jean-Talon, des organes font connaissance, discrètement. Dehors, Montréal est tout trempé, mais le soleil éclaire déjà Villeray, pas encore Rosemont. Il y a un accident au coin de Chateaubriand et Bélanger. Et plein d’autres choses à signaler.

COEUR DE JULIE: Hey toi, je te connais! Tu te souviens de moi?

FOIE DE MARIE: Attends que je te replace. Oh ma mémoire, tu sais. L’âge. La vie que je mène.

COEUR DE JULIE: Je t’ai parlé le mois dernier, c’était un mardi, seize heures quarante, dans ce même métro. Dans un autre wagon, évidemment.

FOIE DE MARIE: C’est vague. T’étais pas super agitée?

COEUR DE JULIE: Nous avions couru. Souviens-toi de cette autre fois, aussi. Nous ne nous étions pas parlé, nous étions l’un derrière l’autre dans la file à la Société des alcools.

FOIE DE MARIE: Pas étonnant. Je fais la file là-bas un jour sur deux. Dure vie!

COEUR DE JULIE: Tu m’as l’air exténué, peut-être même un peu déprimé, je me trompe?

FOIE DE MARIE: Je suis vaseux. Je me démène comme je peux, mais il n’y a rien à faire, je me tue à la tâche, je gonfle mon cher, je gonfle!

COEUR DE JULIE: Je me souviens, ce mardi où je t’ai connu, tu te réjouissais, tu t’en souviens? Régime végétarien depuis cent cinquante-trois jours, pas une goutte d’alcool, tu avais un timbre de voix joyeux, tu m’as plû tout de suite.

FOIE DE MARIE: Ça y est! Je me souviens de toi! Comment ai-je pu oublié! Dans les jours suivants, quand je pensais à toi je t’appelais mon joli cœur rose. Il y a eu tellement de cahots.

COEUR DE JULIE: Raconte, allez, nous avons le temps.

FOIE DE MARIE: Je me suis liée d’amitié avec un poumon vraiment sympa. Ensemble nous refaisions le monde! Comme tout le monde. Nous passions toutes nos nuits ensemble. Il était calme, toujours pondéré dans ses propos, poli. Même si de mon côté je devais travailler, je parvenais à maintenir le contact, nous échangions comme jamais je ne l’avais fait auparavant. Sa patience! Ça me chavire rien que d’y penser. Je dois me ressaisir, cette douleur qui pointe, et Marie qui presse sa main.

COEUR DE JULIE: Que s’est-il passé? Pourquoi ce désarroi?

FOIE DE MARIE: Il y a huit jours, il n’était pas là. Ni les jours suivants.

COEUR DE JULIE: Mon pauvre.

FOIE DE MARIE: J’étais amoureux, je crois. Tu te rends compte? Mais plutôt que de vivre ma peine dans la dignité, Marie m’a inondé de vin, de gin, de bière! Je n’en peux plus! Tu es le premier à qui j’en parle. Oh, tu sais, j’aimerais tant avoir un ami comme toi. Mais la vie nous séparera, dans dix minutes.

COEUR DE JULIE: Je te plains et je t’envie. Comme j’aimerais aimer! Une fois dans ma vie, rencontrer quelqu’un avec qui tisser des rêves. Nous avons côtoyé les mêmes organes pendant, quoi, deux ans et demi. Que des snobs. Un cœur qui se moquait de moi, des poumons, les deux, qui ne me rendaient jamais mes politesses, une rate égoïste, un foie autoritaire, bref, aurait mieux valu rester seul. Et seul, ça je le suis maintenant. Nous avons connu cette aventure il y a quatre ans et deux mois. Depuis, plus rien. Des rencontres de passage, à peine le temps de se dire bonjour, et encore. En général je m’agite tellement que je n’arrive pas à placer un mot, et quand enfin revient l’accalmie, ils sont partis. Notre quotidien, après le travail, c’est un repas frugal, une douche et un livre. Elle doit lire des trucs vraiment barbants, genre philosophie ou nouveau roman. Quand elle lit, je pompe au ralenti, à moitié endormi.

FOIE DE MARIE: Si Julie pouvait parler à Marie, que je serais heureux! Je sens que toi et moi, nous pourrions nous aimer. Ne me dis pas que je suis vite en affaires, je ne te reverrai peut-être jamais.

COEUR DE JULIE: Concentrons-nous, tentons de diffuser des globules positifs dans nos corps respectifs. Leurs yeux se croiseront peut-être? Leurs mains pourraient se toucher.

FOIE DE MARIE: Jean-Talon. Ne me quitte pas!

COEUR DE JULIE: Je t’aime! Je sais que je t’aimerais!

FOIE DE MARIE: Adieu!

La vie est ainsi faite qu’elle désunit tous les jours des organes faits pour vivre ensemble.

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C’est pas drôle

J’ignore comment tout a commencé. Je veux remonter les jours, les heures, enquêter sur cette vie, la mienne. Car depuis… Depuis hier? Avant-hier? Depuis ce temps incertain, on me pourchasse et je fuis. On veut me tuer. Il y a eu des hommes à l’allure louche, aux verres fumés et tout, mais pas que ça. Ce matin, un adolescent maigrichon, puis une ménagère avec son tablier, un plombier et même un bedeau. C’est vous dire que je ne sais plus à qui me confier. La police? Vous croyez que je n’y ai pas pensé! Dès le premier attentat, j’ai filé directement là, je leur ai décrit la scène, donné une assez bonne description des assaillants, même indiqué quelles caméras de surveillance pourraient avoir capté la scène. Ils m’ont ri au nez, et un sergent qui m’a aperçu de loin, s’est élancé vers moi, révolver au poing, haine aux lèvres. J’ai pris mes jambes à mon coup, et heureusement qu’il avait le ventre bas sinon j’étais cuit. Ça n’arrête pas. Sans que je ne sache pourquoi, où que j’aille dans cette ville, on m’assaille, on me brandit des couteaux au visage, des révolvers. Comment ne suis-je pas mort, comment ai-je pu éviter le coup fatal, combien de temps pourrais-je durer? J’ai perdu l’index de la main droite, une balle, et j’ai reçu deux coups de couteau, un au côté droit, l’autre à la jambe gauche. C’est profond, mais pas trop sérieux. J’ai arrêté l’hémorragie avec des pansements dérobés dans une pharmacie. La première attaque s’est produite à sept heures trente hier matin, au moment où je quittais la maison, comme tous les matins, pour me rendre au bureau. Un SUV noir s’est arrêté devant moi, un homme a ouvert la portière et j’ai tout de suite vu son arme. Je me suis précipité derrière le muret de pierre, et il n’a réussi qu’à atteindre ma serviette de cuir. Je me suis précipité au poste de police, et vous savez comment on m’y a reçu. Pourquoi tout cela a-t-il commencé hier matin à sept heures trente, et pas aujourd’hui, et pas la semaine dernière, pourquoi? Que s’est-il passé? Je vis seul. J’ai dormi comme d’habitude, seul. Je me suis levé, j’ai pris mon petit déjeuner, un lait frappé avec deux œufs, des épinards et des fruits. Comme d’habitude. Tout comme d’habitude. Alors, la veille? Journée de travail habituelle, plutôt calme. Retour à la maison, repas, un verre de vin, une promenade d’une heure, un livre dans le grand fauteuil devant la baie vitrée, et rien d’autre. Comme d’habitude. Pas de quoi tuer un homme! Quelque chose s’est passé au bureau? Quelque chose de mortellement grave? Gina! Bien sûr, Gina! Mon assistante. Elle tient mon agenda, elle saura. Espérons qu’elle décrochera. Allo? Gina? Oui c’est moi. Oui oui. J’ai quelques petits soucis… Je ne sais pas trop… Gina, pouvez-vous me rappeler avec qui je me suis entretenu avant-hier? Je me souviens du maire, du fournisseur de la Beauce, du publiciste, de la spécialiste des médias sociaux, mais je me demandais, y a-t-il quelqu’un d’autre? Qui? Mon frère? Et c’est tout? Non, rien, merci, Gina. Non, je ne peux pas vous dire où je me trouve. On me cherche? Mais je sais Gina, je sais. Au revoir Gina. J’avais oublié mon frère. De quoi avons-nous parlé? De ses compétitions de vélo sans doute. Comme d’habitude. Quoi d’autre? Un investissement. Oui, c’est ça. Il a investi dans un projet de construction de résidence pour personnes âgées, en bord de mer. Pourtant, il ne m’a rien demandé. M’a-t-il demandé quelque chose? Il parle tellement, j’écoutais d’une oreille distraite. Je n’aime pas qu’il m’appelle au bureau, trop de dossiers à suivre en parallèle, il ne comprend pas, il persiste, toutes les semaines il appelle. Zut! Ce bonhomme aux cheveux blancs me dévisage. Qu’est-ce qu’il tient à la main? Un sabre! Mais il est cinglé! Vite! Fuir par ces ruelles! Il ne me rattrapera pas, mais d’autres pourraient me repérer. Sous ce balcon! Quelle puanteur. Pisse de chat. Tant pis. Il fait noir, on ne me verra pas ici. Allo? Salut, Manon, est-ce que mon frère est là? Comment disparu? Depuis hier? Non, non. Manon, Manon, écoute, écoute-moi. Est-ce qu’il t’a parlé d’un investissement, oui, cette semaine. Oui, un foyer, tu sais où c’était? Le nom? Foyer des douces vagues. Pas original. Merci, Manon, oui oui, on le retrouvera. À vrai dire, j’en doutais. Est-ce qu’ils l’auraient abattu? Quel est ce Foyer des douces vagues? Voyons voir. Projet du groupe Golaiveu. Qui se cache derrière ça? John Cartonneau et Amanda Levasseur. Cartonneau, je le connais, un type acariâtre, mais honnête. Mais cette Levasseur? Amanda Levasseur, femme d’affaires… Tiens tiens… Elle s’appelait Allanda Jones, selon cet article de journal qui date d’une quinzaine d’années. Allanda Jones… arrêtée pour trafic de stupéfiants… pour proxénétisme? Intéressant. Crime organisé. Est-ce que mon frère lui devait de l’argent? Est-ce qu’il m’a demandé de l’aider? Merde! Allo? Manon? Non, je ne l’ai pas trouvé. Est-ce que tu sais si mon frère avait besoin d’argent, je veux dire, sais-tu s’il avait des dettes urgentes à rembourser? Comme d’habitude? Que veux-tu… Ah oui? À qui? Il ne te disait rien… Merci, Manon, je te donnerai des nouvelles. Est-ce que mon frère m’appelait pour m’emprunter de l’argent, de l’argent pour sauver sa peau? Est-ce qu’il est mort? Est-ce qu’il est mort par ma faute? Qui sont ces gens, pourquoi sont-ils si nombreux? Et partout? J’ai faim. Mieux vaut me reposer, reprendre des forces, j’aurai les idées plus claires demain matin. Ouf! J’ai dormi dans cette pisse de chat! Je pue! Bon, le jour se lève. Surtout, ne pas se faire prendre dès le petit matin. Mourir le ventre vide, non merci. J’entends des pas. Beaucoup de pas. M’auraient-ils repéré? Merde! Quelle idée de me réfugier ici. Pas d’issue, je suis coincé. S’ils m’ont repéré, je suis à leur merci. Tous ces pieds qui bougent à deux mètres. Ne pas respirer. Ils vont se pencher d’une seconde à l’autre, et bang, un coup de feu et ça y est. Que penser? Je vais mourir et je ne sais que penser! Cherchons! Terminer cette vie sur une idée noble. Plus l’homme est seul, plus grande est sa richesse! C’est nul. Petit. Ma vie aura été un cheminement vers l’illumination. Pire. Et faux. Je suis trop nerveux pour trouver. J’aurais dû y penser avant, me préparer quelque chose, une pensée finale mémorable, même si personne ne l’entendra. Mourir en se sachant bête, quelle tristesse! En voilà un qui se penche. Au moins, sourions. Puisqu’il n’y a pas d’issue, sourions aux canons! D’accord, j’ai la frousse, mais à quoi bon le montrer, au point où j’en suis. En voilà deux autres qui se penchent. Où sont leurs couteaux? Leurs révolvers? Ils se bouchent le nez, rient en se tapant dans les mains. M’ordonnent de sortir. Pourquoi ne pas me tirer là, dans cet antre infect? Oui oui, j’arrive. Je suis sale, je pue. Quoi? Que me dites-vous? Une plaisanterie? C’était une plaisanterie! Tout ça? Et les coups de couteau, et mon doigt? Une plaisanterie! Comment est-ce possible? C’est pas drôle, votre plaisanterie. Pas drôle.

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À l’heure du macaron

Trois dames se promènent sur le large pont piéton. Vue imprenable de la ville, des quartiers comme il faut, en amont, des usines, en aval, et des quartiers sordides, encore plus en aval. Autour d’eux se forment et se déforment des couples d’amoureux. Des solitaires seuls photographient ce qu’ils ramènent dans leurs chambres, la nuit.

ANITA: Il paraît que le patron de l’usine de jouets s’est fait prendre à déverser des cadavres d’employés désuets dans la rivière. Pas lui directement, bien sûr, mais ses techniciens de surface et de profondeur. Ils les ont broyés et tout, mis dans les barils qu’ils ont entreposés dans la salle froide, séparée du bâtiment principal, jusqu’à la nuit dernière. Selon ce que j’ai appris, ils ont ensuite attendu une nuit sans lune, avant de tout balancer dans la rivière. Tout. Pendant que la ville dormait. Vous vous rendez compte!

BERTHE: Je n’osais pas le dire publiquement, mais il m’a toujours déplu, cet homme. Ses gestes hésitants, ses tics, tout en lui révélait une vie secrète, et à dire vrai, le crime. Vous saviez que son père avait lui-même vidé des produits chimiques dans un champ en friche aux limites de la ville? Ça n’a jamais été reconnu publiquement par la mairie, nous savons pourquoi, mais la chose s’est sue, et j’ai vu de mon regard vu ce champ. Je vous assure que l’odeur seule a dû faire mourir tous les oiseaux du voisinage! Le bonhomme a payé pour soi-disant faire nettoyer, et plus personne n’en a jamais parlé. Sauf que le champ est condamné depuis cette époque, ils ont dressé ces clôtures coiffées de barbelés, plus personne ne peut plus s’en approcher.

ROSITA: Ils nous prennent pour des cruches. Vides. Peut-on vraiment parler quand il s’agit de la Famille? Sans eux, nos rues seraient encore en terre battue, nous n’aurions pas l’eau courante, nous n’aurions pas le maire que nous avons, ni le député, ni les fonctionnaires.

BERTHE: Regardez sur la rive, juste là. Oui, c’est ça. Vous voyez cette petite masse rougeâtre? C’est du cadavre broyé. Ça en a tout à fait l’air.

ROSITA: Faut appeler la police! Tiens, je les appelle tout de suite! Avant que l’eau n’emporte ces pièces à conviction, avant que la rivière n’efface le crime!

ANITA: Calme-toi, Rosita! Que vont faire, à ton avis, les policiers? Ils vont récolter ce petit tas, ils vont le jeter au fond d’un sac, fin de l’histoire. Tu sais pourquoi.

BERTHE: Comme d’habitude. Ils vendront le sac à la Famille, et nous aurons beau trouver plein de ces petits tas de cadavres broyés, jamais personne ne sera embêté.

ROSITA: À moins que nous ne prenions en charge l’enquête nous-mêmes. Nous récoltons ce petit tas, nous le conservons au frigo le temps de trouver un laboratoire prêt à relever l’ADN qui établira un lien avec les employés désuets, et le tour est joué! Nous publierons les résultats de l’enquête dans un journal national. Face à l’évidence, les autorités agiront.

ANITA: Ils l’arrêteront, ils l’enchaîneront, ils le jetteront au fond d’un cachot. Humide.

ROSITA: Ils le tortureront. Ils le ruineront. Ils le feront disparaître à jamais de la ville.

BERTHE: Ils lui taperont sur l’épaule, plutôt! Ils lui baiseront les pieds, ils le féliciteront.

ANITA: Regardez!

Anita lit un courriel que vient de lui envoyer sa cousine germaine, Laurita. Les trois dames lisent ensemble.

ANITA-ROSITA-BERTHE: Mon frère me confirme que l’usine de jouets n’a pas déversé du cadavre broyé dans la rivière, mais de l’eau recyclée. Donc propre.

ANITA: Ah! C’est quand même une bonne nouvelle!

BERTHE: Il y a des gens qui se baignent dans cette rivière!

ROSITA: Ils n’ont pas pollué la rivière! Tant mieux! Notre belle rivière!

BERTHE: Regardez, ce n’est pas un tas de cadavres broyés, c’est un vieux chiffon.

ROSITA: Oui oui, un vieux chiffon. C’est l’heure d’un petit café, d’un macaron?

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Cadavres et vaches

Des maçons ont édifié un mur autour de l’Assemblée nationale, pour empêcher les originaux de venir mourir sous les fenêtres. Les odeurs dérangent. Des hordes d’affamés se traînent le long de ce mur dernier cri, décoré de barbelés multicolores. C’est gai.

La fille de la présidente zigzague parmi les cadavres et les crève-la-faim, ahurie, éperdue. Elle hurle, elle pleure, chancelle. Seule. Parce que pas un miséreux ne lui prête la moindre attention, à cause de la mort ou de la disette.

À bout de souffle, la fille de la présidente se présente à la guérite, montre son laissez-passer obtenu il y a longtemps grâce à maman, mais jamais utilisé faute d’intérêt pour les métiers de la scène. La lourde porte de fer niellée d’arabesques infinies supposées représenter la douceur et la portée du pouvoir, s’ouvre et se referme aussitôt derrière elle. Dans la fosse, entre le mur et le bâtiment de l’Assemblée nationale, nul smilodon, sarcosuchus ou tyrannosaure, pas même de doberman, de rottweiler ou de pitbull démagogue.

Dès son entrée dans le hall, un commissionnaire guide la fille de la présidente vers un guichet où, malgré maman, elle doit répondre au questionnaire obligatoire, long et indiscret. Âge, lieu de naissance, nombre de pièce dans la maison, nombre de partenaires, premier livre lu, dernier livre lu, profession, cylindrée de la voiture, marque du dérailleur sur la bicyclette, sujet du dernier rêve, poids du voisin d’à côté, couleur du rideau de douche, motif de la visite.

La fille de la présidente explique que jamais elle ne serait entrée en ces lieux théâtraux et honnis, n’eût été morbides constatations auxquelles elle s’est adonnée à l’extérieur des murs. Les gens ont faim, souligne-t-elle, certains en meurent, précise-t-elle. Le commis note tout, et à chaque fois qu’il tape sur son clavier, une note monte de son ordinateur. Musique moderne, démocratique.

Quelques secondes après avoir terminé de remplir le formulaire, le commis attend, le regard fixé sur l’écran. Il fait signe d’attendre. Soudain, quelque chose apparaît, il lit à voix haute une réponse adressée à la visiteuse. Remerciements, bienvenue, félicitations pour le choix de ce dérailleur, qualité indéniable, et pour ce qui est des pauvres gens, l’appareil étatique en son entier veille au grain nuit et jour, priorité des priorités, pas d’inquiétude, bon retour chez vous.

La fille de la présidente brandit son laissez-passer présidentiel, et exige de parler à la personne responsable du dossier. Le commis soupire, saisit un carton jaune, le remet au commissionnaire qui invite la fille de la présidente à le suivre. Le hall débouche sur un long corridor où se bousculent des gens attachés à toutes sortes de ministres, parmi lesquels il faut se faufiler pour atteindre, sur la gauche, le corridor lilas, celui que seuls les camelots gouvernementaux empruntent. Là-dedans, c’est le chaos le plus total, du moins pour des yeux novices. Le commissionnaire, qui s’y connaît, nage parmi ces mollusques avec une aisance empruntée, certes, mais tout de même admirable. Sueur au front, il pousse enfin la porte du camelot désigné, vraisemblablement, par le carton jaune.

Sans même laisser le temps à la fille de la présidente de préciser sa requête, le camelot bondit sur ses pieds, tout sourire, et débite sur un air chantant une réplique où il est question d’un problème de vaccins pour les vaches laitières, un problème sérieux que monsieur le ministre a placé au sommet de sa liste des priorités, qu’il compte d’ailleurs aborder avec ses partenaires dès la semaine prochaine, avec la ferme intention de mettre sur pied un comité consultatif et rébarbatif qui veillera au bon grain dans l’étable. La fille de la présidente hoche la tête, tape des mains, l’interrompt comme elle peut, pour lui indiquer qu’elle ne vient pas pour les vaches, mais plutôt pour les cadavres qui s’empilent à l’extérieur. Nullement décontenancé, le camelot avoue qu’il a interchangé deux des cinq thèmes sur lesquels il a écrit dans la dernière heure. Bien sûr, les cadavres, madame la ministre en a fait sa priorité prioritaire, et vous pouvez lui écrire elle en sera ravie, elle vous expliquera qu’une stratégie quinquennale sera présentée dès que le plan d’intervention interministériel sera complété, ce qui ne devrait pas tarder.

Insatisfaite des réponses du camelot, la fille de la présidente réclame une rencontre avec les gens qui travaillent concrètement sur le dossier. Le camelot, déjà plongé dans la rédaction d’un autre communiqué, tend un carton orange au commissionnaire, qui tourne les talons et entraîne la fille de la présidente dans son sillage.

Quelques pas à peine dans le corridor lilas les emmènent à une cage d’escalier. Ils descendent longtemps, sans rencontrer qui que ce soit. Peu à peu, le silence s’installe. Puis, comme si la vie renaissait, un nouveau bruit de voix claires, presque cristallines, monte, progressivement, à mesure qu’ils descendent. Quelques another one bites the dust, sur l’air d’une vieille chanson populaire, leur parviennent.

Ils aboutissent dans une grande salle circulaire, où des robots à peine habillés s’agitent face à trois rangées d’écrans qui couvrent tous les murs. La fille de la présidente a un mouvement de recul, mais le commissionnaire la rassure, ceux-là sont inoffensifs, ils font tout ce qu’on leur demande, jamais rien de plus. Efficaces, inlassables, joyeux.

Le commissionnaire conduit la jeune fille de la présidente jusqu’à un robot qui porte une culotte sur la tête, un tee-shirt là où habituellement on retrouverait un pantalon, et un vieux rideau sur les épaules. Un des robots, dans la salle, lance un another one bites the dust, puis, quelques minutes plus tard, un autre. Le commissionnaire introduit le carton jaune dans ce qui ressemble à une bouche, et instantanément, quelle merveille de la science tout de même, le robot se lance dans une description détaillée de ses tâches, qui consistent, ni plus ni moins, à compter les morts. Comme chacun de ses collègues autour de lui. Soudain, le robot chargé d’informer la fille de la présidente lance son propre another one bites the dust. Chaque fois qu’un famélique trépasse, c’est la coutume, c’est la programmation, le robot qui le comptabilise lance cette courte phrase, en chantant.

La fille de la présidente s’indigne, accuse la toute-puissance étatique de négliger le problème, vilipende les employés électroniques réunis dans la salle circulaire de s’enliser dans l’inaction, s’en prend même au commissionnaire, assis dans son coin, concentré sur un mot croisé. Le robot désigné agite le doigt, s’empresse de faire valoir que le décompte des morts est un travail de haute précision, qui permet de présenter des statistiques fiables, présentées sous forme de tableaux et de graphiques, avec notes détaillées, dans des documents et rapports dont l’utilité ne s’est jamais démentie depuis que l’État est État. Another one bites the dust.

Le commissionnaire annonce à la fille de la présidente qu’il la raccompagne jusqu’à la sortie. Retour par l’escalier, le corridor lilas, le corridor aux attachés, le hall. Avant de lui ouvrir la porte vers le mur, le commissionnaire, visiblement ému, observe que les gens là-dedans, vraiment, ils travaillent fort pour résoudre les problèmes de notre vaste monde.

Dès qu’elle pose à nouveau le pied parmi les cadavres, la fille de la présidente lève les poings au ciel et jure que tout va changer. Pendant qu’elle descend la rue vers sa voiture, elle n’entend pas cette autre fille, un peu plus loin le long du mur, du côté est, qui hurle que tout va changer, en levant les deux poings au ciel. Elle n’entend pas plus ce gars, là-bas, et cet autre, plus loin, et cette autre encore. Et maintenant, comment pourrait-elle entendre, maintenant qu’elle roule dans sa jolie voiture insonorisée. 

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De l’utilité des maires à Croteauville

Puisque c’est dimanche matin, Edgar Croteau minuscule dispose de quarante-cinq minutes avec Edgar Croteau majuscule. Il pleut au-dessus de Croteauville, mais pas au-dessus du jardin des Croteau. Faut dire que c’est un immense jardin, qui fait des kilomètres carrés. Le domaine est si vaste, qu’on n’y est jamais perturbé par le bruit des klaxons du centre-ville, par les fusillades occasionnelles, ou encore par la clameur de la foule, heureuse ou pas.

MINUSCULE: Papa! Papa! Attrape la balle!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Lance la balle!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Dessine-moi un moustique!

MAJUSCULE: Voilà.

MINUSCULE: Papa! Papa! Pourquoi les avions ne passent jamais au-dessus de notre maison?

MAJUSCULE: Ce n’est pas une maison, c’est un château. Ils ne volent au-dessus de nos têtes, parce que c’est un espace aérien privé, qui nous appartient jusqu’à la lune, et même un peu au-delà.

MINUSCULE: Papa! Papa! À la télévision, ils racontaient une histoire à propos d’enfants pauvres qui ne mangeaient pas tout ce qu’ils voulaient. Madame Tremblay ne me donne pas autant de glace que j’en voudrais, est-ce que je suis un enfant pauvre?

MAJUSCULE: Non. La pauvreté, c’est pour les étrangers.

MINUSCULE: Papa! Papa! C’est quoi un étranger?

MAJUSCULE: C’est ceux qui ne sont pas nous.

MINUSCULE: Papa! Papa! À la télévision…

MAJUSCULE: Tu regardes trop la télévision. Tu devrais lire. Il y a tout ce qu’il faut dans la bibliothèque. J’en parlerai à Maître Dupont.

MINUSCULE: Papa! Papa! Ils disent que le maire Provost est le dirigeant. C’est quoi un dirigeant?

MAJUSCULE: Celui qui dirige, celui qui donne des ordres aux autres. Tu veux jouer à la balle?

MINUSCULE: Papa! Papa! Pourquoi tu n’es pas le maire, tu pourrais donner des ordres aux autres toi aussi?

Ici, Edgar Croteau majuscule éclate d’un grand rire croteaunisien, devant un Edgar Croteau minuscule incrédule. Le temps s’égoutte, il ne reste que quatorze minutes à leur entretien dominical.

MAJUSCULE: Le maire, c’est le dirigeant des étrangers. Seulement des étrangers. Comme chacun en ce merveilleux monde a un rôle à jouer, le mien est de donner des ordres au maire.

MINUSCULE: Papa! Papa! Toi, on ne te voit jamais à la télévision! C’est le maire Provost qu’on voit! C’est lui le héros à la télévision.

MAJUSCULE: C’est vrai. C’est un héros. C’est lui qui reçoit tous les coups. Quand je décide de réduire les pilules à l’hôpital, c’est à lui qu’ils s’en prennent. Quand j’impose des frais pour la location des pupitres à l’école, c’est lui qui reçoit les coups. Quand je récupère les sous que la mairie donnait aux paresseux, c’est contre lui que les étrangers manifestent. Tu as raison, mon fils, le maire, c’est un héros.

MINUSCULE: Papa! Papa! Je voudrais être un héros! Comme Spiderman! Comme Batman! Comme le maire Prévost!

MAJUSCULE: Les Croteau ne seront jamais des héros. Les héros sont de pauvres étrangers qui n’ont rien trouvé de mieux à faire. Nous, nous sommes au-delà de tout cela.

MINUSCULE: Papa! Papa! Est-ce que les étrangers nous aiment autant que les héros?

MAJUSCULE: Les étrangers ne nous connaissent pas. C’est bien ainsi. Nous possédons toutes les usines, tous les commerces, toutes les stations-service, tous les journaux, nous possédons jusqu’aux kiosques de distribution de limonade. Nous possédons, tout simplement. C’est notre nature, que veux-tu! Nous sommes heureux, nous serons toujours heureux. Il y aura toujours des maires pour protéger ce bonheur sacré. Il y aura toujours des maires.

MINUSCULE: Papa! Papa! Je…

MAJUSCULE: Quarante-cinq minutes, mon fils. Au revoir. À dimanche prochain!

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La colère du mauvais ange

Je n’ai pas pu résister. À l’école, les autres me tapent sur la gueule parce que j’ai un œil qui louche, parce que je ne cours pas vite, parce que je suis nul dans tous les sports, même le ping-pong. À la maison, on me tape dessus parce que je suis nul à l’école.

Alors j’ai rempli mon sac à dos, je suis parti faire ma vie ailleurs. Je n’ai pas pu résister. Tous, ils me disent que je suis une petite merde. Je dis maintenant qu’ils sont de grosses merdes, tous.

J’ai huit ans, mais j’ai assez de colère pour remplir un corps de grand. Sans problème.

La vie va vite. J’apprends vite. À peine deux heures après m’être lancé vers ma nouvelle destinée, je suis parvenu à voler le fusil de chasse de notre voisin. Et les munitions. Puis j’ai mis le feu à sa maison. Grosse merde.

Ça m’a bouleversé. Cette réussite a tout chamboulé. Je me suis assis à l’écart, j’ai médité. Pas longtemps, mais juste assez pour jouir de ma victoire. Je suis un gars qui n’a pas froid aux yeux.

Je me suis enfui par le sentier dans le bois, celui qui mène jusqu’au village d’à côté, où personne ne me connaît. Le fusil m’a été bien utile pour voler la caisse à la boulangerie, au magasin général et à la poste. J’ai descendu les commis, un deux, trois. De grosses merdes.

Sur la rue, j’ai donné mon fusil au premier type que j’ai rencontré, puis je me suis mis à crier et à fuir. Les flics ont tout de suite arrêté le type, une grosse merde, qui doit bien s’écraser dans sa cellule, en prison.

J’ai sauté dans un autobus qui mène à la ville. J’ai payé mon billet, puisque je suis presque riche. Pour la forme, le chauffeur m’a demandé si mes parents savaient que je prenais l’autobus, je lui ai montré un papier qui traînait dans mes poches et j’ai expliqué que ma tante m’avait donné des sous pour que j’aille justement les rejoindre, mes chers parents. Le chauffeur n’avait pas envie de perdre son temps avec une sale petite merde.

Dans la ville, tout a été facile. On s’y perd facilement. Il y a les ruelles, il y a les parcs. Il faut être vraiment bête pour qu’on vous y retrouve.

J’ai volé des sacs de vieilles merdes, j’ai tendu des pièges à de petits caïds pour leur prendre leurs flingues. Je n’ai pas manqué de fric, je n’ai pas manqué de fringues, et quand la colère montait trop, je sortais pour tirer sur une grosse merde et lui prendre son portefeuille.

J’étais invisible. Dans les quartiers que je fréquentais le plus, on m’appelait le mauvais ange. Personne ne m’avait jamais vu. Quand je passais quelque part, je n’étais qu’un gamin comme les autres. Enfin, pas tout à fait. J’étais pour eux, encore, une petite merde.

Sauf qu’ils avaient peur. Sans me connaître, ils chiaient dans leur froc, ces grosses merdes. C’est bien. J’en ai tant éliminé que je ne les compte plus. Toutes ces années!

On m’insulte le jour, je frappe la nuit. Je n’ai jamais travaillé, je suis riche. J’ai réussi à me procurer deux ou trois identités officielles. Papiers, passeports et tout. J’ai acheté des appartements aux quatre coins de la ville, sous différents noms, et même, sous différents numéros.

Le fric attire les mouches à merde. J’ai des femmes et des hommes dans la moitié de mes appartements. Je ne leur donne rien, mais ils restent parce qu’ils sentent l’odeur du fric. Jusqu’à ce que je leur donne un bon coup de pied au cul, adieu la visite! Ou que je les occises, ces merdes odorantes.

Maintenant que je possède des immeubles à ne plus pouvoir les compter, des terrains dans toutes les villes, des investissements dans tous les pays, j’ai décidé de financer un film. Ce sera un navet, parce que j’ai choisi la pire merde pour le réaliser. C’est ce que je veux. Le rôle principal sera joué par un môme qui louche. Je veux voir tous les jeunes du pays qui louchent! C’est moi qui suis responsable du casting. Je pose les questions, je veux tout savoir sur ces petites merdes.

Je n’aurai pas d’héritier. Je n’en veux pas, surtout pas. Qu’est-ce que je ferais d’un petit con qui ferait chier tous les petits cons qui ne savent pas dribler ou frapper un coup de circuit! Tout ce que je possède, c’est simple, je le diviserai entre ces petites merdes qui louchent. C’est mon plan.

Mais je ne suis pas mort. Pas encore. J’ai le temps de rayer du registre quelques grosses merdes de plus. 

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Aspire, expire

DENIS SAINT-DENIS: Je n’ai d’autre choix que d’agir, agir, agir. C’est ma fonction, on m’a placé là pour agir, pour faire agir, pour s’assurer que chacun veuille agir. Ton inertie, jointe à ton visage oblong, te désigne pour recevoir cette première volée de remontrances et d’insultes joliment préparées.

PAUL JEAN: Vous exagérez. Je produis tous les jours. En série, en quantité, à la chaîne. Je me suis regardé dans le miroir ce matin, j’ai constaté que je suis encore un rouage, une bielle, un écrou. Solide. Réel. 

DENIS SAINT-DENIS: Les miroirs mentent, les yeux déforment. Tu es un incapable, une limace, un parasite. Tu es jeune, mais on te donnerait quatre fois ton âge. Ou plus. Je n’aime pas l’allure que prend ton foie quand je te parle, ni ta rate d’ailleurs. On m’a aussi signalé des écarts du côlon et de l’intestin. Un relâchement généralisé, un abandon, une capitulation honteuse qui n’est pas digne du salaire que la Société te verse. Je ne cherche pas à comprendre les causes, l’origine, la matrice du mal qui t’envahit. À toi cette investigation, si le cœur t’en dit. Je n’exige que du résultat, du bon, du beau, et beaucoup.

PAUL JEAN: Pourtant, les gras et les grands m’encensent. À titre de clientèle, leurs opinions devraient modeler les vôtres. J’avoue, je m’attendais à des éloges, une promotion, une augmentation, pas à une réprimande.

DENIS SAINT-DENIS: Je n’écoute que ma raison, elle parle un langage que je comprends, et ses conseils me semblent toujours précis, justes et efficaces. Par exemple, à l’instant, elle me suggère de ne pas écouter tes jérémiades, qui nous éloignent du problème et ne permettent pas de franchir l’étape décisive qui nous permettra de nous hisser à l’échelon supérieur, celui de la résolution et du renouveau. Si ma raison me dévoile la vérité, à savoir ton inertie, qui suis-je pour ne pas la croire et continuer mon petit train train en faisant fi de ses lumières? Je ne suis tout de même pas irresponsable au point d’avancer au hasard, les yeux fermés, comme un homme ivre dont les sens s’entortillent au point de le pousser sur des chemins dangereux.

PAUL JEAN: Que me reste-t-il, si je dois abandonner les preuves de mon dévouement, si je dois effacer les mots qui me viennent?

DENIS SAINT-DENIS: Il te reste la liberté d’obéir à la Société, c’est-à-dire à moi, qui suis ici son incarnation, matérialisation, réalisation. Hors de cette liberté, c’est le retour au néant pour toi. Nous n’en sommes pas là. Car j’ai la solution à ton problème. Ne crois pas que je t’aurais convié pour t’abandonner à ton triste sort, toi qui avec un peu de volonté ressurgiras d’entre les larves. Avance un peu, relève la manche de ta chemise que je t’injecte ta dose quotidienne, gracieuseté de notre Société. Voilà.

PAUL JEAN: Mon cœur s’affole. Vous me tuez!

DENIS SAINT-DENIS: Ton inertie se rebelle. Aspire lentement, gonfle tes poumons, expire. Tu seras mieux, tu seras neuf. Auraient-ils augmenté les doses? Possible. En tout cas, aspire, expire, cesse de t’agiter, et s’il te plaît retourne à ton poste, j’ai encore trois autres employés à renouveler.

PAUL JEAN: Ah!

DENIS SAINT-DENIS: Aspire… D’accord. Expire si ça te chante, je ne céderai pas. Je maintiens insultes et remontrances, méritées. J’en rajouterai, parce que là, tu deviens encombrant, tu fais perdre un temps fou à la Société, qui pourtant t’a tout donné.

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Un père et un grain de sable rose

Place du village, une jeune femme, un trentenaire, une bicyclette rouge.

ROSANNE: J’ai besoin de cette bicyclette pour rendre visite à mon père. Il vit dans une résidence pour personnes en voie d’être âgées.

TRENTENAIRE: Je peux vous la vendre. Pédales incluses.

ROSANNE: Je n’ai pas un sou. Il me la faut.

TRENTENAIRE: D’où sortez-vous? Je ne vous ai jamais vue ici.

ROSANNE: Justement. Je dois voir mon père pour lui demander. Donnez-la-moi.

TRENTENAIRE: Je l’ai achetée, cette bicyclette. Deux cents dollars. Donnez-moi trois cents dollars, elle est à vous.

ROSANNE: Vous déraisonnez. Je ferais mieux de vous la voler, pour de partir tout de suite. Sinon, je serai en retard.

TRENTENAIRE: Vaut mieux être en retard que ne pas être. J’ai un marché à vous proposer, tout à votre avantage.

ROSANNE: Je n’ai rien à marchander. Vous le voyez, je n’ai ni sac ni portefeuille. Poches vides, pas de bijoux. La misère.

TRENTENAIRE: Vous avez un corps. À première vue, tous les membres y sont. Jolis et ronds. Jolis et longs. Je vous échange une roue contre une heure avec ce corps.

ROSANNE: J’ai besoin de la bicyclette au complet, pas d’une roue! Allez, poussez-vous, je vous la vole.

TRENTENAIRE: Pas de bousculade. Vous aurez une roue aujourd’hui, l’autre roue demain, puis le cadre, les dérailleurs, les freins, la selle, les pédales. Dans une semaine, vous pourrez partir. Qu’est-ce qu’une semaine de retard? Si vous vivez cent ans, ce ne sera encore que deux dix millième de votre vie. Presque rien.

ROSANNE: Si je vous étrangle, l’humanité n’aura perdu qu’un dix milliardième des siens, moins que rien.

TRENTENAIRE: Vous me faites mal. Je… ne… 

Une longue route à la campagne, une femme qui file sur une bicyclette rouge, les grilles d’un domaine isolé, un gardien.

GARDIEN: Éloignez-vous de ces grilles. Propriété privée. Lisez: l’entrée vous en est interdite, proscrite, illicite.

ROSANNE: Je viens voir mon père. J’arrive de loin, conduisez-moi à lui.

GARDIEN: Vous avez bien du mérite, mais vous n’êtes pas inscrite. Et votre père vous déshérite.

ROSANNE: Q’importe. Laissez-moi lui parler.

GARDIEN: Ma patience s’effrite, vous serez éconduite si vous ne prenez pas la fuite.

ROSANNE: J’ai tout de même le droit de voir mon procréateur!

GARDIEN: Il a quitté le gîte, ce n’est pas un mythe. Il souffrait d’une pancréatite, et d’une phlébite.

ROSANNE: Il est à l’hôpital? C’est loin? Dites-moi au moins dans quelle direction c’est!

GARDIEN: Pour partir à sa poursuite, filez vite, comme un météorite, vous le retrouverez chez les Moscovites.

ROSANNE: Gros parasite! Allez bouffer des marguerites!

Une route de campagne qui se transforme en plaine enneigée, une femme à bicyclette puis à pied, un bordel, une tenancière, trois voitures.

TENANCIÈRE: Halte-là! Vous n’avez ni la mine ni le portefeuille de la clientèle. À moins que vous ne soyez une future enchaînée, mais habituellement on nous les apporte empaquetées.

ROSANNE: Je gèle et je cherche l’hôpital, je cherche mon père.

TENANCIÈRE: Il n’avait plus suffisamment de maladies pour rester à l’hôpital, il n’avait plus suffisamment d’argent pour rester ici. Je crois qu’il erre avec les loups. Vous feriez bien d’entrer, ma petite, vous avez besoin d’un lit chaud, d’une soupe chaude, d’un homme chaud.

ROSANNE: Où est la ville? Mon père a dû partir vers la ville.

TENANCIÈRE: Vous crèverez, par ces froids, tandis qu’ici, vous m’enrichirez, et vous vivrez quelques semaines de plus.

ROSANNE: Femme cruelle! Donnez-moi les clefs d’une de ces voitures!

TENANCIÈRE: Ça suffit, petite salope! Entre ici, et que ça saute!

ROSANNE: Je n’ai pas le temps. Je suis désolée d’avoir à vous égorger, mais j’ai déjà trop discuté. Pendant ce temps, le temps passe.

Une voiture, Rosanne file vers la ville, et plus spécifiquement, vers la mairie.

MAIRE: Bonjour ma chère, vous m’apportez du vin?

ROSANNE: Pas de chance, je cherche mon père.

MAIRE: Démarche administrative, quête sans objet, achetez votre carte du parti, votez pour ma réélection.

ROSANNE: Vous avez vu mon père?

MAIRE: Vous avez une photo? Est-il membre? Partisan de l’opposition peut-être?

ROSANNE: Je n’ai pas de photo, mais vous ne le connaissez pas?

MAIRE: Décrivez-le-moi. Car tout le monde est un peu le père de tout le monde. Même moi.

ROSANNE: Je ne peux pas le décrire, je ne l’ai jamais vu.

MAIRE: Tant mieux. Satisfaites-vous du premier venu. Ou cherchez autre chose.

ROSANNE: Après tous ces efforts, que pourrais-je chercher d’autre? Un père, ça se cherche bien. Quand ça se trouve, évidemment.

MAIRE: Ça ne se trouve pas toujours, heureusement. Car on ne sait jamais quoi en faire. Cherchez une mère, une soeur, un oncle, une cousine, une tante, un frère, des enfants, des petits-enfants, vous avez le choix!

ROSANNE: Un chien, un chat.

MAIRE: Un moloch hérissé, un poisson-chauve-souris.

ROSANNE: Une rose, une tulipe.

MAIRE: Une scutellaire à casque, un rafflesia keithii.

ROSANNE: Une opale, une émeraude.

MAIRE: Une chalcopyrite, un jaspe kambaba.

ROSANNE: Un grain de sable noir.

MAIRE: Un grain de sable rose.

ROSANNE: Je vais me reposer un peu, je déciderai demain matin.

MAIRE: Bonne nuit. Mais n’oubliez pas de voter pour moi.

Une voiture dans le stationnement d’une galerie marchande, une femme qui dort sur la banquette arrière, des ombres qui dansent au loin.

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De bien belles années

Ma solitude, je la porte en moi comme un organe vital. J’ai tout essayé. Le travail, le bénévolat, les psychologues et même l’amour. Elle se tassait dans un coin pour quelques jours, parfois quelques semaines, mais je la devinais là, à m’épier, à guetter la moindre faiblesse pour se saisir de mon être une fois de plus.

Alors vous comprendrez. Dans ces circonstances, vous comprendrez.

Cette société russe très discrète propose de vous pétrifier, de vous transformer en statue de bronze, de granit, de marbre, à votre guise. Ce qui est absolument fascinant, c’est que vous conservez votre esprit. Vous restez vous, mais débarrassé de votre corps, libéré de vos limites et de vos travers. Et vous n’êtes plus seuls. Des clients achètent la statue, l’installent chez eux, l’intègrent dans leur vie. Vous existez pour eux, ils existent pour vous, et imperceptiblement se créent des liens subtils et durables.

Cette transformation coûte trente-cinq millions de dollars. Ce n’est pas un problème, je suis riche.

J’ai choisi le bronze, en version mini, trente centimètres. Les grandeurs nature se vendent moins bien, et finissent souvent à la fonderie.

Les représentants de la société russe m’ont mis sur le marché dans un encan à Montréal. Sean, un informaticien de quarante-deux ans m’a acheté pour moins que rien, quelque chose comme sept mille deux cents dollars. Il m’a installé sur une table au milieu du salon, ce qui est un excellent choix parce que cela me donnait une vue d’ensemble de l’appartement. Mais le soir même, sa conjointe Joan a fait la moue, et m’a déménagé sur une tablette, juste à côté d’une statuette représentant un Minotaure. Sans âme.

Sean aime cuisiner. Il invite souvent ses amis, avec qui il regarde les matchs de hockey. Moi qui n’y connaissais rien, je commence à vraiment m’y intéresser. Je suis fan du Canadien de Montréal, même s’ils ne gagneront pas la coupe. Je ne manque pas un seul match, sauf les soirs où Sean ne rentre pas.

Sean et Joan font l’amour un peu partout dans l’appartement, mais avec de moins en moins de chaleur, il me semble. Ça m’inquiète. Ensemble, ils rient un peu moins, mais ils projettent toujours de s’installer en bord de mer d’ici cinq ans. J’espère que le temps chassera ce froid qui parfois les enveloppe.

Toutes les semaines, Sean m’époussette et me parle. Je ne comprends pas toujours, surtout lorsqu’il me parle des problèmes informatiques sur lesquels il travaille. J’aime bien quand il analyse les matchs de hockey. Cela m’aide à me faire une opinion, et à mieux comprendre le jeu et les forces de chacun des joueurs.

Je vis avec Sean et Joan depuis plus de deux ans. Je n’ai jamais vécu si longtemps avec qui que ce soit. À un certain moment, j’ai bien cru qu’ils se sépareraient, mais une étonnante franchise de part et d’autre a permis de souffler bien loin les nuages qui s’alourdissaient.

Nous habitons sur une colline, face à la mer, depuis douze ans. Deux enfants, Jonathan et Jessica, courent du matin au soir dans la maison. J’observe tout d’une tablette très haute, si haute que les gamins ne parviennent pas à m’attraper. Ils m’en feraient voir de toutes les couleurs, ces charmants petits monstres. Je les adore! Par leurs yeux, je redécouvre le monde autour de nous, je me rapproche du néant pour m’en éloigner à nouveau, mais avec un regard gai.

Nous formons une famille unie, même si nous ne voyons pas souvent Jonathan, depuis qu’il travaille à San Diego. Heureusement, Jessica vit à Toronto, qui n’est pas trop loin. Elle vient presque tous les mois passer un jour ou deux, avec sa conjointe. Depuis que Sean est à la retraite, il cuisine davantage, et Joan écrit un livre sur la création publicitaire.

Quelle nouvelle triste! Sean est hospitalisé depuis la semaine dernière. Cancer généralisé. Les médecins ne lui donnent que deux mois, mais probablement moins. Joan a vieilli de dix ans, et les enfants sont à la maison depuis deux jours. Nous sommes tous écrasés de chagrin.

Après les funérailles, Joan a rassemblé ses enfants, et leur a annoncé qu’elle vendrait la propriété. Elle compte vivre dans un petit appartement, le temps qu’elle pourra encore suffire à ses besoins. La plupart du mobilier sera vendu, et les enfants peuvent apporter tout ce qu’ils veulent. Nous pleurons tous. Un sombre pressentiment me dit que nous nous séparerons à jamais.

Je suis enveloppé de papier journal depuis deux mois, coincé parmi une foule d’objets enveloppés eux aussi, au fond d’un carton. On m’a trimballé d’un endroit à l’autre, j’ai voyagé par camion, on m’a descendu dans ce qui ressemble à un sous-sol humide. Où suis-je? Du fond de mon carton, je ne vois rien, et tous les bruits m’arrivent feutrés. Parfois j’entends des voix, et la seule que je reconnaisse est celle de Jessica.

Est-ce que vingt ans ont passé? Comment est-ce possible? Vingt ans dans cette humidité, à m’oxyder au fond d’un carton, dans le sous-sol chez Jessica.

Des mains manipulent le carton, l’ouvrent et enfin me dégagent. Jessica! Mais comme elle a vieilli! Cheveux gris, rides, on dirait Joan la dernière fois que je l’ai vue. Que fait-elle? Jessica… Elle me remballe dans le papier journal, et me lance au fond d’un autre carton.

Et ça cahote, et ça me transporte on ne sait où. J’en ai le tournis.

Des mains graisseuses, qui sentent la frite, se saisissent de moi et me plantent au milieu d’une table remplie de babioles disparates. Statuettes ridicules, vides, jeux de cartes, bijoux, ustensiles, outils, me voici exposé aux puces, sous les yeux indifférents d’une clientèle misérable. Des mains propres, des mains sales, de vieilles mains, de jolies mains, tous me saisissent, m’examinent sous tous les angles, se moquent de moi. Certains, rares, demandent le prix. Cinq dollars.

Une étudiante en sciences politiques marchande, elle m’obtient pour trois dollars cinquante. Elle me fourre au fond de son sac, et quelques heures plus tard, je me retrouve au fond de l’évier dans son tout petit appartement. L’eau coule, me couvre peu à peu. En d’autres circonstances, j’aurais eu peur de me noyer. Elle me saisit d’une main, et de l’autre frotte avec une brosse. Bonne idée. Cela enlèvera la crasse de toutes ces années.

Alina, c’est son prénom, m’installe avec soin sur sa table de nuit. Elle pose un doux baiser sur ma tête froide, s’allonge sur son lit et me raconte sa journée.

Tous les soirs, Alina me parle. Personne, jamais, ne vient chez elle, mais je sais qu’elle a de nombreux amis, et quelques amants.

Alina est jeune, en bonne santé. Je crois avoir encore de bien belles années devant moi.

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Comme toutes les petites vieilles

À deux heures trente-trois du matin, un lointain tintement réveille madame Loriot. Rêvait-elle? Est-ce que le bruit provient d’en bas, dans la maison? Madame Loriot s’assied sur le bord du lit, tend le cou, l’oreille et le nez. Un second tintement se fait entendre, mais plus faible, comme étouffé par un coussin ou un vêtement épais.

Madame Loriot soupire. Veuve, septuagénaire seule, elle a été la cible de cinq cambriolages depuis trois ans. Chaque fois, elle est parvenue à se débarrasser des intrus bien avant l’arrivée des policiers. Madame Loriot ne craint pas les voleurs. Vive, elle a la souplesse athlétique d’une gymnaste et la force d’une boxeuse. Elle manie les armes à feu avec une aisance et un sang-froid qui en font une redoutable cible pour des voleurs. Deux des fripons ont été neutralisés d’une simple savate à la tempe. Ils n’ont pas même eu le temps d’avoir peur, encore moins celui de faire ouf. Les trois autres, elle les a mis hors d’état de voler en les gratifiant d’une balle à l’oreille pour l’un, au fémur pour l’autre, à la main droite pour le dernier.

À la voir trottiner toute seule au marché, on prendrait madame Loriot pour une dame timide, faible et craintive. Une parfaite victime. Quand même étonnant qu’après cinq cambriolages manqués, le mot ne se soit pas passé au sein de la communauté des brigands. Malgré ses exploits, on ne lui accorde toujours pas la réputation qui lui sied. À croire qu’on refuse de s’imaginer madame Loriot autrement que comme une vieille vulnérable.

Elle se lève donc, retire un Colt Python de sous le lit, sort de sa chambre à pas de louve, avance sans faire craquer les planches, qu’elle connaît toutes par leurs prénoms, se dirige aux nombreux sons produits par le cambrioleur, respiration haletante, frottement des pieds sur les carreaux, grincement des portes des placards. Madame Loriot tend l’oreille, tout en descendant une à une les marches qui la rapprochent de l’imprudent. Au grincement particulier de la porte du placard dissimulé derrière la salle de lavage, elle sait que l’inconnu a atteint son objectif, le coffre-fort qui contient tous les bijoux de famille, de son arrière-grand-mère à elle-même. Une belle petite fortune.

Madame Loriot sourit. Elle s’imagine l’enivrement du voleur, qui tient entre ses mains l’objet de ses rêves. Peut-être, malgré la tension du moment, ne peut-il pas empêcher son imagination de lui peindre bagnoles et voyages, luxure et griserie.

Madame Loriot observe une légère pause. Elle le laisse s’envoler vers ses chimères les plus folles. Il pourra au moins rapporter cela avec lui, cet instant de grâce, qu’elle lui ravira bientôt.

Le brigand ploie sous le poids du coffre-fort. Le bruit de ses pas est plus net, plus précis, fatal. Madame Loriot l’attend dans l’encoignure d’une porte devant laquelle il devra passer. Le voilà. Il peine, mais on pourrait deviner le sourire béat qui rayonne dans l’obscurité. Lorsqu’il atteint sa hauteur, madame Loriot lui décoche une formidable savate, précise, puissante. Mais le cambrioleur l’évite de justesse en plaçant le coffre-fort devant lui. Madame Loriot aura un bleu sur le talon, assurément. Se voyant surpris, l’hurluberlu, cagoulé, s’élance vers la sortie, déterminé à réussir son exaction. Mais cela est sans compter sur la réputation qu’on devrait donner à madame Loriot. Doucement, elle pointe son Colt, appuie sur la gâchette, atteint l’individu au cou. Il s’écroule, pris de convulsions.

Madame Loriot appelle les services d’urgence, résume la situation. Elle apporte des compresses, allume, se penche sur le malfrat. Elle veut lui retirer sa cagoule, mais comme le sang coule à flots de la blessure au cou, elle y renonce et applique les compresses.

MADAME LORIOT: Ce n’est pas bien de voler les dames seules. Vous voilà bien mal en point.

Le cambrioleur articule quelques mots, mais si faibles que madame Loriot, à l’ouïe pourtant bien fine, doit s’approcher.

CAMBRIOLEUR: Depuis quand as-tu un révolver?

C’est une femme. Madame Loriot ne peut retenir un mouvement de recul. Elle croit la reconnaître.

MADAME LORIOT: Delphie?

DELPHIE: Oui, c’est bien moi. Idiote, tu m’as sérieusement endommagée.

MADAME LORIOT: Voilà une bien drôle de visite, ma fille, après une absence de dix-sept ans, trois mois et quatre jours. La dernière fois, tu t’en souviens, tu étais partie avec l’argenterie.

DELPHIE: Tu ne pourrais pas être une petite vieille comme toutes les petites vieilles! Merde!

Les ambulanciers ont emmené Delphie. Il est loin d’être certain qu’elle s’en sortira. Si elle y parvient, elle devra répondre, non seulement à des accusations d’entrée par effraction et de vol, mais aussi d’une foule d’autres crimes, assaut, fraude, recel.

Au moment d’écrire ces lignes, la mère et la fille ne s’étaient pas revues. Madame Loriot continue de vaquer à ses petites affaires, tranquille, sans faire de vagues. On ne lui accorde toujours pas la réputation qu’elle mérite. 

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